Andres EHIN
 
        LE MIDI DE LA PLEINE LUNE

Chaque jour à minuit le soleil m’attaque,
            mon lit et mon bureau s’enflamment
            le réfrigérateur se consume à côté de la cuisine.
Je me réveille, le toit a disparu.
Et je m’étonne que le plancher résiste encore.
Chaque jour à midi la lune est au zénith.
Elle disperse d’un souffle les cendres de mon lit,
fait pousser le houblon et la vigne vierge
            autour des restes de mon bureau.
Dans les tiroirs, des éléphants sacrés d’une pâleur de cave
            lèvent leur trompe vers les étoiles diurnes.
Je suis transformé en pavot
            et je répands mes graines craquetantes
            sur une tranche de pain que tient ma femme en grisollant.
Le réparateur de toits somnole quelque part à l’horizon,
                une boîte de clous en guise d’oreiller.
Le frigo à côté de la cuisine retrouve
                un second souffle
et les rayons de lune sifflent, tels des orvets amicaux,
            dans mes poils de gorille, ma barbe et mes cheveux.
Déjà les enfants, sans crainte de la lune, escaladent
            les chevrons sages qui ont surgi d’eux-mêmes.
Ils soufflent, les joues gonflées, dans la cheminée décharnée
            qui se met à hurler comme un poteau téléphonique
            par une nuit d’hiver au milieu des sapins.
Je me pince le nez, écarquille à présent
                les deux yeux, sans ciller, et je vois :
            le midi de la pleine lune est vraiment là.
 

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin



 

Avant le coucher du soleil
            j’avale de l’air
            comme du vin
je n’ai pas de mains ni de pieds ni de corps
            je n’ai qu’une tête
            un visage des lèvres une bouche immense
ma tête est appuyée contre le bord du gouffre
            contre une grande pierre nue
et ma bouche avide absorbe voluptueusement de l’air
                comme si c’était du vin
 

Traduit de l’estonien par Vahur Linnuste



 

            RIGA 1962

Sur le tapis vert je t’aimais
ce dimanche-là la lune me poursuivait

toutes les chaises s’enfuyaient tremblantes
un inspecteur en civil se dressait à la porte
et prenait note de chaque chaise enfuie

sur le bord de la fenêtre un petit vase
projetait dans la chambre son ombre géante
en bas dans la rue lointaine des gens marchaient
ils avançaient en doublant leurs âmes

ce dimanche-là je t’aimais
sur le tapis vert la lune me poursuivait
 

Traduit de l’estonien par Vahur Linnuste
 



 


            HISTOIRE

            I victime

labrador
c’était une brioche immense
que ma mère m’avait cuite

je n’avais même pas six ans
et je chantais à la chorale de l’église
je me remplissais le ventre
et contre toute attente
une nostalgie insensée naquit en moi

je suis victime du labrador
 

            II formation

je fréquentais l’école paroissiale
mon maître était un gros chien noir
qui aboyait chaque fois
que j’étais devant le tableau noir
la craie m’échappait des mains
et je pleurais devant le triste paysage d’école

c’est ainsi que je suis devenu orvet
 

            III existence

ils voulaient que je sois venimeux
que je morde
que je rampe à travers les moyeux
mais j’étais un pauvre petit ver sage
j’étais j’étais j’étais seulement

je travaillais comme chef de section à un bureau
mes cheveux blanchissaient
et j’aurais été heureux
si je ne m’étais pas souvenu du labrador de temps en temps
 

            IV mort

mon corps se raidissait
je ne pouvais plus serpenter
en me débarrassant de ma peau
je me pétrifiais

calme et pénible est la vie
calme et pénible est la mort

Traduit de l’estonien par Vahur Linnuste