Friedrich Robert Faehlmann

Par ses écrits et ses activités, FRIEDRICH ROBERT FAEHLMANN (1798-1850) a joué un rôle essentiel dans la gestation de la littérature nationale estonienne.

Fils d’un intendant de manoir, de langue maternelle estonienne, il étudie la médecine à l’université de Tartu (1817-1827), tout en donnant des leçons particulières pour gagner sa vie. Il commence dès cette époque à collecter de la littérature orale dans sa région d’origine. À partir de 1824, avant même d’avoir terminé ses études, il travaille comme médecin des pauvres à Tartu. En 1825, il fait la connaissance de Friedrich Reinhold Kreutzwald qui prépare l’examen d’entrée à l’université. C’est le début d’une amitié étroite entre les deux hommes, rapprochés notamment par leur intérêt commun pour la langue estonienne et la littérature populaire. À cette époque se forme autour d’eux un petit cercle amical d’étudiants estoniens qui souhaitent faire quelque chose pour promouvoir l’éducation du peuple.

C’est seulement en 1838 qu’est fait le premier pas important dans cette direction, avec la fondation, à l’initiative de Faehlmann, de la Société savante estonienne (Õpetatud Eesti Selts), qui se fixe pour objectif l’étude de la langue, de la culture et de l’histoire des Estoniens, la collecte de la littérature orale (chants et récits populaires), ainsi que la publication d’ouvrages d’éducation populaire. Faehlmann jouera un rôle très actif dans les activités de la société, en prononçant des conférences, en supervisant les publications, et en encourageant les activités littéraires des autres membres (il en sera officiellement le président de 1843 à 1850).

En 1842, Faehlmann est nommé lecteur d’estonien à l’université de Tartu, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort, en complément de son activité médicale.

Les œuvres les plus remarquées de Faehlmann sont ses huit légendes mythologiques, écrites en allemand. Bien qu’elles soient présentées à l’époque comme des adaptations de légendes populaires estoniennes, deux d’entre elles seulement (« La naissance de l’Emajõgi » et « Le bouillon des langues ») sont inspirées par des légendes authentiques. Les six autres sont des inventions personnelles, pour lesquelles Faehlmann a emprunté des éléments à l’ouvrage sur la mythologie finlandaise de Ganander traduit par Kristjan Jaak Peterson, au Kalevala et à la mythologie antique.
Faehlmann invente un panthéon estonien, consacrant notamment trois légendes à Vanemuine, le dieu du chant. Sa légende la plus célèbre est « L’aube et le crépuscule » (1844), où il personnifie dans un style romantique l’aube (jeune homme) et le crépuscule (jeune fille) qui tombent amoureux l’un de l’autre pendant une nuit d’été. Le dieu suprême Taara leur propose de les marier. Mais ils refusent, afin de rester éternellement fiancés, pour que leur amour reste « toujours jeune et nouveau ».

Les mythes de Faehlmann ont été traduits en estonien (à partir de 1866), largement diffusés, notamment par l’intermédiaire des manuels scolaires, et abondamment exploités dans l’art et la littérature au cours de la deuxième moitié du 19e siècle. Le personnage de Vanemuine, notamment, a connu une extraordinaire popularité, qui a fini par lui apporter une sorte d’authenticité rétroactive.

Pour démontrer la richesse et la souplesse de sa langue maternelle, Faehlmann a composé quelques poèmes en estonien, sur des mètres empruntés à la poésie antique. Le plus réussi est « Histoire de pipe », poème dialogué en « distiques élégiaques » (succession d’un hexamètre et d’un pentamètre), dans lequel Faehlmann exprime des pensées à la fois sombres et empreintes d’humour sur le caractère fugitif de la vie, du bonheur et de l’amitié, qu’il compare à la fumée d’une pipe qui se disperse.

Faehlmann est également l'auteur de récits humoristiques, publiés dans les almanachs de la Société savante estonienne. Le plus célèbre est « Vaine histoire, vains bavardages, tout est vain » (1841), récit politique assez radical, qui évoque les problèmes de la campagne estonienne à travers un dialogue entre un maître d’école, un fermier et un tavernier. Faehlmann y condamne sévèrement l’ordre féodal, qu’il juge responsable de la plupart des maux des paysans. La censure, qui interdit la publication d’écrits sur les questions agricoles et sur les paysans, l'empêche toutefois de poursuivre dans cette voie, et ses récits ultérieurs ont une visée essentiellement humoristique ou condamnent des défauts humains d’ordre général, comme le penchant à la boisson ou la bêtise.

Enfin, Faehlmann est le principal initiateur du projet d'épopée nationale estonienne. Stimulé par la parution du Kalevala finlandais (1835), il tente d’organiser en un cycle cohérent les légendes relatives au géant Kalevipoeg, le seul personnage de la tradition orale susceptible de remplir le rôle de héros national. En 1839, il prononce devant la Société savante estonienne une communication dans laquelle il présente le personnage et ses aventures, non pas seulement mises bout à bout ou ordonnés, mais considérablement remodelées et complétées. Il déclare par la suite vouloir se charger de la mission de composer cette épopée. Mais les années passent et l’épopée n’avance guère, en partie à cause de la charge de travail de Faehlmann, en partie aussi parce que, à l’enthousiasme initial, a succédé une certaine déception devant le manque cruel de matériaux. Faehlmann ne rédigera que les premières strophes de ce qui aurait été le début de l’épopée. Après sa mort, le flambeau sera repris par Kreutzwald, qui mènera à bien le projet de son ami.

A.C.