Anton Nigov : Exercices
(Harjutused, 2002)

 

    Cet ouvrage se présente comme une suite de réflexions, de notations et de souvenirs, rédigés au jour le jour – comme des « exercices » – de fin octobre à fin décembre 2001, pendant les derniers mois du séjour de l’auteur à Paris, où il était directeur de l’Institut estonien (établissement alors sans budget ni réelle activité). Sans autre ordre apparent que celui de leur surgissement dans la conscience ou sous la plume, ces fragments composent un autoportrait mental où se mêlent des éléments du quotidien. Ils prolongent et approfondissent l’œuvre de confession autobiographique entamée dans les précédents ouvrages de l’auteur (publiés sous son vrai nom, Tõnu Õnnepalu, ou sous le pseudonyme d’Emil Tode), mais sous une forme plus directe (malgré le pseudonyme), sans travestissement ni recours à une fiction-cadre. C’est une écriture de la vérité, qui vise la sincérité et la lucidité absolues, refusant les illusions et les conventions sociales qui nous poussent à la dissimulation.
    Bien que l’ouvrage soit évidemment impossible à résumer, on peut néanmoins y distinguer un certain nombre de thèmes récurrents, qui s’organisent selon trois grands axes.
    De nombreux fragments se rapportent au présent, au quotidien, au milieu environnant. L’auteur décrit certaines de ses activités journalières, livre des images automnales et poétiques de Paris (où il recherche les zones les plus paisibles, isolées, en marge de l’agitation urbaine : l’île Saint-Louis, les berges de la Seine) et de la forêt de Saint-Germain où il va souvent se réfugier ; il présente quelques observations sur la société française, sur la vie dans une grande ville, l’indifférence aux autres, la violence, avec parfois, en toile de fond, des échos de l’actualité internationale de l’après 11 septembre. Enfin, il relate en détail certains de ses rêves, qui sont souvent comme une présence brouillée du passé dans le présent, une recomposition absurde d’éléments réels issus de ses souvenirs.
    Le passé est justement la deuxième dimension importante de cette confession. L’auteur semble y chercher une explication à ses dispositions mentales actuelles. Il explore pour cela ses souvenirs d’enfance et de jeunesse : sa relation avec son père, avec sa grand-mère, son expérience du mariage, la prise de conscience de son homosexualité, dès l’âge de treize ans, avec la découverte du mot pédéraste 
: « C’était la fin. La fin de l’innocence, car la faute avait enfin reçu un nom. » Nombre de passages constituent des tentatives de recensement des souvenirs selon un thème ou un point de vue particuliers, et prennent la forme d’inventaires ou de listes : les îles où l’auteur est allé, les blessures et meurtrissures successives de son corps, les lieux où il a habité.
    Le troisième grand axe thématique, mêlé aux évocations du présent et du passé, ou le plus souvent objet de développements distincts, est constitué par une réflexion sur le moi et son rapport au monde, à la vie et à la culture.
    Un premier aspect de ce thème est le rapport aux lieux. L’auteur manifeste une attitude ambiguë à l’égard des sentiments d’appartenance et d’enracinement. La quête d’un lieu d’origine, d’un lieu à soi semble être l’une de ses obsessions. Examinant régulièrement une carte de l’Estonie, il revoit les lieux où il est passé et imagine ceux où il pourrait encore aller, voire s’installer. Il se représente également les appartements où il pourrait vivre. Mais cette quête d’un ancrage géographique lui apparaît en même temps comme une illusion, une entreprise vouée à l’échec : la ferme natale de son père a été rasée, la vieille maison qu’il avait patiemment aménagée sur l’île de Hiiumaa a été vendue, ce Paris où il désirait tant vivre lui semble maintenant un endroit plutôt hostile… La réalité n’est jamais à la hauteur des désirs et l’on ne peut finalement être chez soi nulle part.
    La culture pourrait peut-être jouer ce rôle de milieu familier ? L’auteur analyse certains aspects de la culture estonienne et réfléchit à ce que représente pour lui l’appartenance à cette culture. Mais, là aussi, son attitude est ambivalente : tout en reconnaissant cette appartenance, il souhaite s’en affranchir. Un élément important (et récurrent) est son rapport avec l’œuvre et la personne du poète estonien Jaan Kaplinski, qu’il admirait autrefois, mais qui ne lui inspirent plus aujourd’hui que des remarques très acerbes (sur la vanité et la fausseté de sa poésie, la dissimulation dont elle témoigne). Cette critique, aussi injuste que virulente, constitue visiblement une sorte de « meurtre du père ».
    Plus largement, c’est dans la vie en général que l’auteur se sent étranger. Il souhaiterait se cantonner dans un rôle de spectateur, ne pas intervenir, se contenter d’observer à distance les changements du monde. Il aspire à l’immobilité, à l’immuabilité, et fait l’éloge de la routine protectrice. Il exprime avec force sa solitude et sa difficulté d’être. Son seul milieu, son seul foyer semble être l’écriture, mais celle-ci lui apparaît seulement comme « une manière de ne rien faire », la seule qui soit tolérée, voire valorisée par la société.
    De tout cela se dégage l’image d’un être humain pessimiste et désespéré, dépouillé de toute illusion et convaincu de la vanité de tout.
    Bien que ce livre soit profondément novateur dans le contexte de la littérature estonienne (le genre de l’autoanalyse étant presque inconnu en Estonie), il ne présente pas de réelle originalité générique pour un lecteur français. Il constitue néanmoins un document humain intéressant, en raison de la sincérité absolue de cette confession, de la singularité de la personne qui s’y dévoile, de l’originalité de certaines idées et surtout de la qualité poétique de son écriture, fluide, simple et directe.

Antoine Chalvin