Doris KAREVA
 

 
LE RÊVE ET LA POÉSIE
 

    Le poème est semblable à un rêve : à la fois souvenir et image ; réalité qui se déploie, non selon les lignes de la vie mais selon celles du destin. Ce n’est pas quelque chose qui nous arrive, mais une partie toujours présente de notre monde, une apostrophe de la totalité.
    Un battement lointain dans notre sang, un hymne, un murmure, le rythme d’un cœur, que l’enfant qui joue éternellement au fond de nous est seul à entendre : il relève la tête, écoute… le bruit se rapproche et l’oreille commence à distinguer des mots, puis tout s’enfonce à nouveau dans le silence, au-delà de toute réponse, de toute responsabilité. Un rêve que l’on oublie avant que survienne le fouet vengeur de la conscience, une lettre écrite sur le sable, léchée par la censure des vagues.
    Comme une perle, le poème se forme à partir d’un grain de sable. Sa naissance obéit à la force de la nécessité. En lui, l’événement le plus infime peut devenir signifiant. Le contenu du poème est un mystère ; sa forme, un silence. Le poème est tissé à partir du silence, pareil à un foulard, fin comme l’air, glissant librement à travers un anneau. Des milliers de motifs, de signes et d’ornements ne modifieraient pas son essence magique. Aussi énigmatique qu’un rêve, il nous montre des visages infinis, mais lui-même nous reste inconnu et inaccessible. Il est pourtant capable de faire surgir entre de parfaits étrangers des ponts de reconnaissance d’un blanc éclatant, — car ceux que des mondes entiers séparent se ressemblent souvent au fond d’eux-mêmes.
    Poème, rêve, songe, oubli sont toujours une apparition, une réalité inattendue ; ils nous élèvent au-delà d’une frontière que nous croyons réelle ; ils sont éveil et reconnaissance.
Jamais, non, jamais nous ne sommes autant nous-mêmes, jamais si libres — et pourtant infiniment seuls — que dans les rêves et dans la poésie — sinon, peut-être, dans l’amour.
 

Voir le texte estonien



 

 FRACTALIA

    Il était né du mariage étrange et mystérieux d’une danseuse et d’un philosophe, de la brève union du beau et du vrai, d’une harmonie de polarités parmi des mondes pâlissants et décadents.
    Des ombres frôlaient son front où passaient ses pensées ; dans la grâce de ses poignets se dissimulait une imprévisibilité souveraine.
    Son sang bleu battait dans ses veines, qui, apparaissant et disparaissant sous sa peau diaphane, composaient un motif énigmatique. Ce tempo, cette paix l’habitaient, et lui, tel un océan, était un secret insondable, limpide et salé.
    Il ne se connaissait pas lui-même, ni ne percevait son pouvoir ; les yeux écarquillés, il regardait son reflet dans les pupilles scintillantes, dans la surprise et la joie des autres, dans leur fureur et leur frayeur. Il existait, cela suffisait. Le monde qui luisait en lui modelait des images.
    À l’orée d’une nuit, jetant un regard dans un miroir tournant, il comprit soudain.
    Il était un poème.
 



 

L’amour suit des chemins imprévisibles
mais son esprit semble présent
dans tout ce que tu touches.

La plante se dresse si doucement vers le ciel
si doucement se tourne vers le soleil.

Entre tous les instincts, celui-là :
peut-être le plus profond.
 



 
 

Et les cloches sonnaient ; un mois de juillet
divin touchait à sa fin. Ta bouche
bougeait, parcourait mon corps
comme un agneau égaré,
tantôt broutant l’herbe brûlée,
tantôt bêlant : reste avec moi !
puis s’arrêtant, pressentant un danger.

Je le crains, nous ne nous verrons plus.

Je le crois : nous ne nous croiserons plus.
Nuit sous les voûtes envoûtées.
Les ponts ont été incendiés.
Je le crois, je le crains : ces lèvres
tendres et vivantes comme des plaies
me toucheront encore dans la mémoire,
à jamais me poursuivront.

Et les cloches. Qui sonnent et sonnent.
 



 
 

Entre toutes les douleurs
        qui nous dominent,
un jour ou l’autre,
        nous en choisissons une,
que nous laissons
        couler en nous
et forger notre esprit.
        Tel est
notre destin,
        notre douleur propre,
notre forme et notre contenu
        le plus intime.
 


 
 
 

Chaque jour,
chaque nuit,
quelqu’un vient
les yeux carbonisés.

Il ne dit pas
ce qu’il a vu
dans le monde
vivant.
 


 
 
 

Aucun monde meilleur ne nous sera donné
aucun acte
ne sera effacé.

Le vent et le ciel aujourd’hui
sont différents d’hier.
Non, point de secours au-delà
de nos frêles frontières.

Seulement la lumière.
 


 
 
 

        LE CHASSEUR DE LUMIÈRE

                        1

Lumière miroitante, dissimulée, foudroyante :
sans cesse la saisit ta surface miroir,
sarcastique et prophétique ; jetant des reflets
sur la pénombre qui te pénètre ;
luttant seule dans l’enchantement chatoyant —
nue, évidente, menaçante, stimulante,
convexité étincelante et scintillante — œil ?
roi ? ambassadeur ? soldat en ce bas monde ?
ou magicien ?

En aucun d’eux ne se distingue
ton rayonnement.

Ton âme pourtant se révèle —
lentille concentrant, rassemblant la lumière, qui,
vitesse et chaleur — liesse et lueur —
indescriptible me traverse.
 

                        2

Dans le labyrinthe se répand l’odeur.
Il est arrivé. Nous ne connaissons pas encore
la forme de son corps, ni la lumière
qui fulgure sous son front. Mais l’esprit
déjà se tend. Chacun de nous est atteint
par son frôlement invisible,
son pouls qui bat dans les hauteurs pourpres.
 

                        3

Ferme les yeux et revis.

La phrase que tu trouves tonne comme un écho
sous les voûtes du souvenir. C’est là
que tu te tiens, fasciné
par les gouttes du jet d’eau.

Ainsi ton âme
s’élève dans un élan de passion —
ainsi, dans sa clarté, éclate et se révèle
la mélodie toute-puissante de la lumière.
 

Traduit de l'estonien par Antoine Chalvin