Andrus Kivirähk

ANDRUS KIVIRÄHK (né en 1970) est l’écrivain estonien contemporain le plus populaire, véritable phénomène littéraire dont chaque ouvrage est à la fois plébiscité par un très large public et acclamé par la critique. Auteur prolifique et polymorphe, il déploie son imagination débridée et son humour dans les genres les plus variés : nouvelles, romans, théâtre, littérature jeunesse, scénarios, chroniques humoristiques. Ses romans et ses nouvelles explorent diverses formes d’antiréalisme, mêlant dans des proportions variables parodie, satire sociale, comique absurde, uchronie, réalisme magique ou fantastique puisant dans le vaste répertoire des croyances traditionnelles. Il a conquis dans son pays le statut d’auteur-culte principalement grâce à ses romans à multiples niveaux de lecture, qui ont pour point commun de revisiter les grands et les petits mythes de l’identité estonienne.

Le livre qui a lancé le coup d’envoi de cette entreprise de déconstruction, et qui en constitue aussi l’expression la plus radicale, est Ivan Orava mälestused (Les Mémoires d’Ivan Orav, 1995), parodie des ouvrages de souvenirs qui fleurissaient à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Le récit se présente comme les mémoires d’un personnage fictif, le forgeron Ivan Orav, caricature du nationaliste inflexible. Son témoignage couvre une période qui va de l’Estonie indépendante des années 1930 jusqu’aux lendemains du rétablissement de l’indépendance (1991). Ivan Orav a assisté de près à tous les événements historiques importants et les raconte à sa manière. Si la trame générale de cette pseudo-histoire estonienne est à peu près conforme à celle de l’histoire réelle, le détail des événements est modifié pour produire un récit loufoque qui tourne en dérision les personnages historiques et l’idéologie patriotique, et démythifie la période d’indépendance de l’entre-deux-guerres qui, à l’époque de la parution du livre, était souvent perçue comme un paradis perdu.

Son deuxième roman, Liblikas (Le Papillon, 1999), est une chronique douce-amère des débuts de la première troupe de théâtre professionnelle estonienne, de 1906 à la Première Guerre mondiale, traitée sur un mode fantaisiste empreint de réalisme magique. L’histoire, racontée post mortem par un acteur de la troupe, s’organise autour de sa liaison avec Erika, une jeune et jolie comédienne appréciée de tous et surnommée « le papillon ». Le bâtiment du théâtre, dont on assiste à la construction, ressemble lui aussi à un papillon, avec ses deux ailes. Il constitue un personnage à part entière, symbolisant le monde de l’imagination, de l’illusion, régi par ses lois propres, loin de la grisaille et des drames du monde réel qui semblent ne pas avoir d’influence sur lui. Mais un mystérieux chien gris qui rôde rappelle constamment aux comédiens la présence du malheur et de la mort.

Le roman le plus célèbre d’Andrus Kivirähk, Rehepapp (Le gardien de la grange, 2000), traduit en français sous le titre Les groseilles de novembre, revisite le mythe des « sept cents ans d’esclavage » (subis du XIIIe au XIXe siècle par le peuple estonien dominé par l’aristocratie germanophone). Kivirähk y inverse les rapports entre les serfs estoniens et leurs seigneurs allemands : ces derniers sont présentés comme de pauvres naïfs impitoyablement volés par les Estoniens, lesquels se font aider par leurs créatures fantastiques, les kratt (sortes de golems fabriqués avec de vieux objets et auxquels on insuffle la vie en concluant un pacte avec le Diable). Les Estoniens eux-mêmes ne sont pas épargnés par l’auteur : ils apparaissent comme des êtres mesquins et cupides, querelleurs, superstitieux, rusés jusqu’à la malhonnêteté, parfois cruels, une image radicalement opposée à celle du pauvre paysan à l’âme noble victime de l’oppression du seigneur allemand, qui était courante dans les romans historiques de l’époque romantique.

Restant dans le registre fantastico-loufoque, le roman Mees, kes teadis ussisõnu (L’homme qui savait la langue des serpents, 2007) déconstruit le mythe de l’âge d’or préchrétien et le mythe de la ruralité et du travail agricole. Le roman se déroule juste après la conquête de l’Estonie par les Allemands et décrit les changements culturels provoqués par la christianisation. L’auteur oppose un âge d’or primitif et une décadence, mais les caractéristiques de cet âge d’or, issues presque entièrement de son imagination, contredisent les représentations traditionnelles. Il imagine en effet que le travail de la terre, loin d’être consubstantiel à l’identité estonienne, est une forme de décadence due à la christianisation, et qu’avant celle-ci les Estoniens vivaient libres dans les forêts et savaient parler la langue des serpents, qui leur permettait de communiquer avec les animaux et de les soumettre à leur volonté. Le pain, élément central de l’identité estonienne actuelle, est décrit comme une nourriture dégénérée propre aux agriculteurs, mais immangeable pour les quelques Estoniens qui restent fidèles au mode de vie traditionnel.

Dans une tonalité très différente, beaucoup plus réaliste en apparence, le roman Maailma otsas (Au bout du monde, 2013) délaisse les grands mythes historiques pour s’attacher aux aspects les plus prosaïques de l’identité estonienne (le sauna, les pommes de terre, la vodka, les tartines de pain noir aux sprats, etc.) à travers les « vies minuscules » de toute une galerie de personnages chaleureux et attachants. Prenant le contre-pied de ses romans précédents, Kivirähk démontre sa maîtrise narrative en parvenant à intéresser et à amuser ses lecteurs avec un récit ancré dans le quotidien et pauvre en événements.

Andrus Kivirähk est un conteur hors pair qui dissimule habilement son érudition : ses textes sont à la fois très riches en références culturelles et d’une lecture aisée. Si ses romans peuvent être analysés comme des miroirs déformants tendus au lecteur estonien, il n’est pas nécessaire de savoir décrypter les allusions qu’ils contiennent pour les apprécier. Leurs univers singuliers, leur narration fluide et leur humour irrésistible parlent à tous les lecteurs, comme le montre leur succès hors des frontières de l’Estonie.

Antoine Chalvin