Andrus KIVIRÄHK

 

 

LE GRANGER

ou Novembre

(Début du roman)

 

    1er NOVEMBRE

    Peu avant midi, le soleil se montra un instant. Cela faisait plusieurs semaines que l’on n’avait plus vu ce prodige : depuis le début d'octobre, le temps était resté gris et pluvieux. L'astre du jour épia une dizaine de minutes entre les nuages, puis le vent se leva, reboucha le mince interstice qui s’était ouvert brièvement, et le soleil disparut. De la neige fondue se mit à tomber.
    Dans la ferme de Koera Kaarel, un jeune homme allongé à même le plancher gémissait de douleur. En proie à de terribles souffrances, il se tortillait au point de ressembler à un bretzel. Les femmes des fermes voisines, accroupies autour de lui, lui caressaient la tête et rafraîchissaient ses membres tremblants. Kaarel, quant à lui, fumait sa pipe d'un air soucieux en regardant cet homme qui se convulsait comme un serpent et qui n’était autre que son valet, Jaan.
    « Ils me l’ont tué, au manoir ! s’écria-t-il. Mon seul valet, ils me l’ont tué ! »
    « Tu ne peux vraiment pas rester allongé sur le dos ? » demanda une femme au malade.
    – Non ! cracha Jaan entre ses dents, en gémissant de douleur. Ça fait sacrément mal… C’est comme si quelque chose se déchirait à l’intérieur… Est-ce que je vais mourir ? Je suis encore si jeune !
    – N’aies pas peur, tu ne vas pas mourir ! lui dit Kaarel pour le consoler. Quelqu’un est déjà parti chercher de l’aide. Le granger va arriver d’un instant à l’autre.
    – Aïe-aïe-aïe ! glapit le valet en tapant du poing par terre. Putain ! Putain de manoir ! Que la peste les emporte, les salauds ! »
    Les femmes détournèrent le regard. Le spectacle d’une telle souffrance chez un être humain créé à la ressemblance de Dieu leur était insoutenable. Même le chien se gratta et sortit sous la pluie. Il n’éprouvait cependant aucune compassion particulière pour le malheureux : il n’était qu’un animal dépourvu de raison, qui vaquait à ses propres affaires.
    « Encore une victime du manoir ! » marmonna dans le coin de la salle la grand-mère infirme de la ferme voisine, qui s’était traînée elle aussi sur les lieux. En dépit des paroles réconfortantes du patron, il semblait bien que la mort n’allait pas tarder à arriver. Elle devait déjà être dans l’entrée, en train d’ôter son manteau de son corps osseux.
    « Eh bien, où est donc ce malade ? » demanda justement une voix depuis la porte. Mais non, ce n’était pas la mort, seulement le granger que tout le monde attendait, un vieil homme déjà, mais qui avait toujours bon pied bon œil. Une grande canne à la main, il entra dans la salle et hocha la tête en voyant le valet.
    « Où a-t-il attrapé ça ? demanda-t-il.
    – Au manoir, évidemment ! répondit Kaarel. Où veux-tu que ce soit ? Maudit manoir ! Une vraie vallée de misère !
    – Ce n’est pas la peine d’aller y bâfrer, si c’est une vallée de misère ! répondit le granger. Il faut savoir se modérer, ne pas enfourner tout ce qui tombe sous la main ! J’ai bien vu ce que vous faites dans le garde-manger du manoir. On dirait que vous avez souffert de la faim toute votre vie : vous avaleriez n’importe quoi ! Qu’est-ce que tu as bouffé, espèce d’imbécile ?
    – Oh, mon Dieu, mon Dieu ! gémit le valet sur le plancher. Comment savoir ? Ces nourritures pour les maîtres, ça n’a pas de nom dans notre langue… J’ai mangé du saucisson, du jambon, et puis un genre de dessert oriental qui sentait la rose. J’en avais jamais vu avant, c’était blanc comme du lard, et assez mou ! C’est ça que j’ai mangé le plus.
    – Ça sentait la rose ? répéta le granger. Qu’est-ce qui t’a pris de le manger alors ? Est-ce que tu broutes les fleurs en été ? Comme une vache ?
    – Mais c’était bon…, couina le valet, les deux mains serrées sur son ventre gonflé et terriblement douloureux.
    – Ah, tiens ! tu mériterais que ta gourmandise te conduise à la tombe ! s’exclama le granger. Ton dessert oriental, c’était du savon ! Les maîtres s’en servent pour se laver. Ça ne se mange pas ! C’est du poison ! Toi, tu boufferais même de la merde si tu pouvais l’avoir gratuitement !
    – Mais pourquoi ils le mettent dans le garde-manger si ça ne se mange pas ? se plaignit le valet.
    – Ils ont le droit de mettre leurs affaires où ils veulent. C’est leur manoir et leur garde-manger. Mais ce n’est pas une raison pour tout fourrer dans ta bouche ! Tu es vraiment stupide ! Ah oui ! ça serait bien fait pour toi si le Faucheux venait te chercher maintenant et nous débarrassait de toi une bonne fois pour toute.
    – Ne dis pas ça ! l’exhorta Kaarel. Où est-ce que je vais trouver un nouveau valet avant l’hiver si celui-ci me claque entre les doigts ? Tu sais bien que je suis à demi infirme. Avec mes crises de paludisme, je reste parfois des journées entières sans pouvoir me lever, à gémir dans mon lit, enroulé dans une couverture. Qui fera les travaux de ma ferme si Jaan avale sa chique avant Noël ? Réfléchis un peu, Sander, et dis-nous ce qu’il faudrait faire avec mon valet. Une saignée peut-être ?
    – Pas la peine. Il n'a plus que du savon dans les veines, le salaud. Ça ferait de la mousse dans toute la salle ! Rassure-toi, il ne mourra pas. Donne-lui quelque chose qui le fasse chier et vomir, et puis envoie-le au boulot ! Ne le laisse pas se vautrer par terre comme ça. C’est pas parce qu’il est idiot qu’il a le droit de fainéanter. Qu’il fasse donc sortir son savon dans sa sueur, comme ça il n’aura pas besoin d’aller au sauna pendant plusieurs semaines ! Tu économiseras de la vapeur ! »
    Après avoir jeté un dernier regard méprisant au malheureux, le granger reprit le chemin de sa maison. Dehors, l’air était désagréablement humide, le vent projetait au visage de la neige fondue, mais il n’y avait là rien de nouveau, il en était ainsi tous les jours. Le granger fit la moue et continua vaillamment de marcher. Un démon traversa la route, s’arrêta derrière un arbre dénudé et le regarda, les yeux écarquillés. Le vieil homme fit un signe de croix dans sa direction :
    « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », marmonna-t-il d’un air habitué.
    Le démon disparut avec un chuintement, ne laissant derrière lui que quelques relents nauséabonds.

***

    Lorsque le granger arriva chez lui, son vieux kratt(1) Joosep lui servit de la soupe de céréales bien chaude et lui demanda :
    « Alors, qu’est-ce qu’il avait, le valet ? Il était attaqué par un quauquemaire(2) ?
    – Un quauquemaire sur ce petit bousier ? Tu parles ! fit le granger avec un geste désabusé de la main. Non, c’est comme d’habitude : il est allé se goinfrer dans le garde-manger du manoir et il a avalé quelque chose qu’il n’aurait pas dû. Il a bouffé du savon, cet abruti !
    – Hé, hé, hé ! ricana le vieux kratt de sa bouche édentée. Les hommes sont vraiment bêtes. Je les vois faire de ces trucs, parfois ! Un jour où j’étais allé te chercher de la farine de froment au manoir, j’ai vu une famille du village voisin, le père, la mère et leurs six enfants : ils mangeaient des chandelles ! Le père était assis sur un tonneau, un couteau à la main, et il coupait la cire comme si c’était du pain : une bonne tranche pour chacun, à tour de rôle. J’ai d’abord pensé leur dire : Braves gens, ce sont des bougies, pas des saucisses ! Arrêtez-vous ! vos intestins vont se boucher ! Mais ils n’auraient pas écouté un kratt. Alors j’ai pris ma farine et je suis parti. Plus tard, j’ai appris qu’ils étaient tous morts d’avoir mangé ces bougies. Liiva-Annus a eu un bon butin ! Les humains n’ont vraiment rien dans la tête ! Moi, j’ai toujours dit : si tu ne sais pas, ne t’en mêle pas ! Fabrique-toi un kratt et laisse-le faire. Un kratt, ça ne ramène pas des saloperies ! Mais les gens n’ont pas confiance, ils se disent que peut-être leur kratt oubliera quelque chose de vraiment bon et ils vont se chercher à manger eux-mêmes. C’est de la stupidité pure !
    – Bah ! ils peuvent bien y aller, s’ils en ont envie ! répondit le granger. Mais il faut rester raisonnable. Moi aussi j’y vais, pour le plaisir, mais je ne prends jamais grand-chose : un peu de lait, un peu de gruau, une poignée de farine… parfois aussi un peu de bon tabac de maître, juste de quoi remplir ma pipe. Mais certains y vont carrément avec un grand pétrin ! Il n’y a pas si longtemps, Imbi et Ärni ont cassé le mur de leur maison en se précipitant chez eux avec un plein coffre de provisions. Après ça, la pluie et la boue entraient par le trou. Ils ont eu tous les deux une crise de rhumatisme carabinée ! À leur âge, à quoi ça leur sert d’accumuler tant de choses ?
    – Ah !… eux, ce n’est même pas la peine d’en parler ! Ils voleraient même les aiguilles de sapin sur une fourmilière s’ils pouvaient ! commenta Joosep. D’ailleurs, ils passent leur vie dans les granges des autres. Ils sont venus dans la tienne aussi, un jour.
    – Ah bon ? Mais il n’y a rien à voler !
    – Oui, justement, ils n’étaient pas contents. Ils ont fouillé partout, et comme ils ne trouvaient rien ils ont commencé à sortir la porte de ses gonds. Alors je leur ai foncé dessus et je leur ai donné quelques bonnes claques sur les oreilles. Ils ont disparu comme des grillons ! »
    Le granger éclata de rire et alla sur le seuil pour fumer sa pipe. Un homme qui passait devant le bâtiment, un sac à la main, le salua. Sander reconnut son ami Hans, le surveillant du manoir, un jeune homme plutôt gringalet. Celui-ci s’approcha et lui serra la main.
    « Eh bien ? Où vas-tu comme ça, par ce temps de chien ? demanda le granger pour engager la conversation.
    – Au manoir, répondit l’autre. J’ai une affaire en cours là-bas.
    – Hoho ! Qu’est-ce que tu vends ?
    – Ah ! commença Hans en riant, c’est une longue histoire ! J’ai vraiment eu une bonne journée aujourd’hui. Écoute plutôt ! Ce matin, le baron m’a convoqué avec l’intendant des récoltes et il nous a demandé pourquoi il y avait si peu de grain dans le grenier. C’est vrai qu’il n’y en pas beaucoup. Pas étonnant aussi ! J’ai vu parfois jusqu’à dix kratt en train de s’activer là-dedans. C’est même étonnant qu’il reste encore quelque chose dans ce malheureux grenier. Alors Oskar a expliqué au maître que c’étaient des souris, des souris d’Estonie particulièrement grosses, qu’il y en avait vraiment beaucoup cet automne et qu’elles étaient sacrément affamées : elles quittaient les champs pour s’introduire dans les maisons et mangeaient tout ce qu’elles rencontraient. Le baron s’est fâché et il a demandé si on ne pouvait pas trouver un moyen de s’en débarrasser. C’est là que j’ai eu une idée. Je lui ai dit : Mais bien sûr ! Si Monsieur veut bien me donner un peu d’argent, je lui achèterai un chat ! Oskar est devenu blême, tellement il regrettait de ne pas avoir eu cette idée lui-même. D’habitude, pour voler et rouler le maître dans la farine, c’est lui le champion. Le baron était content, il m’a donné plusieurs pièces d’argent et m’a dit d’apporter un chat dans le grenier dès ce soir. Regarde, maintenant je lui en apporte un. Ça lui fera plaisir.
    – Où tu l’as trouvé, ce chat ?
    – Eh bien, je l’ai attrapé chez Ella la sorcière ! Il y a plein de chats errants là-bas. Ah oui ! aujourd’hui, c’était vraiment un bon jour : une poignée de pièces d’argent pour rien du tout ! Oskar était si furieux qu’il est allé tout droit à la taverne ! Et toi, quelles nouvelles ? »
    Le granger parla à son ami du valet Jaan qui avait mangé du savon. Hans fronça le nez et dit :
    « C’est notre malheur à nous, Estoniens : il y a trop d’imbéciles parmi nous. Ils font honte à tout notre peuple. C’est terrible un idiot pareil. Il ne faut pas exagérer non plus avec le vol. Quand je regarde Oskar, parfois, je m’étonne qu’on puisse être aussi cupide. »
    Ils se dirent au revoir et le surveillant poursuivit son chemin en direction du manoir, le chat miaulant dans son sac.
    Les brèves heures de jour avaient pris fin, la pénombre était là, comme un marié à sa noce, et s’étalait partout d’un air important. On ne voyait aucune étoile, pas même la lune. Seuls quelques kratt à la queue de feu, qu’on appelait aussi des « petites-queues », passaient à vive allure dans le ciel, leur sac de provisions volées entre les dents. Parfois, l’un d’eux poussait un cri et s’éteignait. Cela signifiait que le propriétaire avait découvert le larcin et avait frappé trois fois contre le sol avec le talon de son pied gauche : alors le kratt dégringolait du ciel à grand fracas.
    Il fallait toujours être vigilant pour ne pas se faire voler. Les gens du manoir, dont on apercevait au loin la silhouette claire, étaient particulièrement naïfs et ne connaissaient pas les recettes pour lutter contre les kratt, c’est pourquoi ils se faisaient dépouiller impitoyablement. Mais ils achetaient aussitôt de nouvelles provisions en Allemagne, de sorte que la source ne tarissait jamais – de même que le lac Peipsi ne se vidait jamais, qu’on y puise de l’eau avec un seau ou avec une auge.
    Le granger éteignit sa pipe et retourna à l’intérieur. Une sombre soirée de novembre commença, qui céda imperceptiblement la place à la nuit.
    

 

    2 NOVEMBRE

    JOUR DES ÂMES

    Le matin, le temps était à nouveau extraordinairement pourri. Il tombait une petite bruine très froide. Les flaques de boue s'étaient couvertes pendant la nuit d'une mince couche de glace, et le vent soulevait des lambeaux de feuilles mortes couleur de rouille. Mais il faisait toujours un temps pareil pour le jour des âmes. Reïn, le fermier de Räägu, le savait parfaitement, et il enfila son manteau en peau de mouton.
    Reïn était veuf. Sa femme avait été emportée par la peste longtemps auparavant, alors que leur fille, Liina, n'était encore qu'un tout petit bout de chou. Maintenant, elle avait l'âge de se marier. Que le temps passait vite! Reïn lui avait trouvé un époux idéal : il avait réglé avec lui tous les détails à la taverne, et le prétendant devait venir faire sa demande la semaine prochaine. Mais avant cela, il fallait d'abord s'acquitter des tâches qui leur incombaient le jour des âmes.
    « Mets la table dans l'étuve ce soir, dit-il à sa fille. Comme ça, maman et les autres défunts pourront enfin faire un bon repas. Ils n'ont pas souvent cette chance, juste une fois par an. Le reste du temps, ils n'ont que le sable froid du cimetière à se mettre sous la dent. Et chauffe aussi l’étuve, qu'ils puissent prendre un bain de vapeur et se flageller avec des branches. Les pauvres bêtes !
    – Qu'est-ce que tu racontes ! Ce ne sont pas des bêtes! objecta Liina. Maman, grand-père, et tous les autres ! Comment tu parles d’eux ! Et s’ils t’avaient entendu ? Peut-être que certains sont déjà là !
    – Mais non ! Ils ne peuvent pas sortir avant la nuit. Liiva-Annus ne leur permettrait pas. Et puis ce n’est pas la peine de faire tant de manières. Un mort, ça n’est pas si délicat. Pourquoi on ne pourrait pas les appeler des bêtes ? Ce ne sont plus des humains et ils n’agissent plus comme nous ! Je t’ai déjà raconté que ma tante, quand elle était petite, est allée voir une fois avec la fille des voisins ce que faisaient les morts dans l’étuve, et s’ils avaient des cornes et une queue – les enfants inventent toutes sortes de choses ! Elles ont ouvert la porte, et qu’est-ce qu’elles ont vu ? L’étuve était pleine de poules grandes comme des hommes, qui se fouettaient les unes les autres et se lavaient les plumes. Une poule, c’est bien une bête, non ?
    – Moi, je ne crois pas un mot de cette histoire ! » répondit Liina. Elle arrangea l’étuve de son mieux, mit la table, disposa tout bien joliment, afin que sa défunte mère soit heureuse de revenir un peu à la maison, après quoi elle alla s’occuper de ses propres affaires. Elle courut jusqu’à la clôture du manoir, à un endroit convenu où l’attendait la femme de chambre des maîtres, Luise, une robe roulée sous le bras.
    « Ça fait une éternité que je t’attends ! s’énerva Luise. Je me disais déjà que j’allais rentrer chez moi. Après tout, ce n’est pas moi qui ai besoin de cette robe ! J’en ai plein mes placards, moi, des robes !
    – Ne te fâche pas, j’ai dû arranger l’étuve pour les âmes, et cela m’a pris du temps, expliqua Liina en fixant la robe avec avidité. Eh bien, montre ! Déroule-la ! »
    Luise s’exécuta. La robe était de couleur noire, avec un col en dentelle blanche, et complètement démodée, ce dont ni l’une ni l’autre n’avaient conscience. Luise avait subtilisé ce vêtement dans le coffre à linge de la vieille baronne centenaire, et il s’agissait en réalité de sa robe mortuaire.
    « Ah ! comme c’est beau ! s’exclama Liina. Mon Dieu ! C’est si fin !
    – Ouais, c’est pas mal, admit Luise. Si j’ai accepté de te l’apporter, c’est parce que j’ai déjà presque la même, mais en plus joli encore. » Elle parlait de la précédente robe mortuaire de la baronne. Sa disparition avait été remarquée un an auparavant, et comme il n’avait pas été possible de la retrouver, on en avait cousu une nouvelle, celle-là même que Luise venait d’apporter à Liina.
    « Qu’est-ce que tu veux en échange ? demanda celle-ci, en essayant la robe derrière un buisson.
    – C’est une robe très chère et de très bonne qualité ! affirma Luise. Et puis c’est presque la dernière. J’ai fouillé plusieurs fois les coffres et les valises de la baronne, mais il n’y a plus rien à prendre. Tout ce qu’il y avait d’intéressant est déjà chez moi. Parfois, j’ai un peu pitié de madame. La pauvre, elle est aveugle et clouée au lit. Elle se renverse parfois du café sur elle, et je n’ai même pas de chemise de nuit de rechange à lui mettre ! Elle a beau être noble, elle vit comme une mendiante. Une fois, elle m’a fait tellement pitié que je lui ai apporté une des miennes.
    – Une des tiennes... mais les tiennes, ce sont justement les siennes ! remarqua Liina.
    – Vu sous cet angle, oui, si on veut. Mais ce qui était avant, ça ne compte pas. Maintenant, elles sont toutes dans ma chambre. Donc elles sont à moi. Et si quelqu’un essaye de me les voler, il verra à qui il a affaire ! Je ne laisserai personne me prendre mes précieuses robes !
    – Bon, mais qu’est-ce que tu veux en échange de celle-ci ? » répéta Liina. Elle se tenait à côté de la clôture, la robe mortuaire de la baronne sur le dos, et s’admirait autant que c’était possible en l’absence de miroir.
    « Ne tourne pas autour du pot, poursuivit-elle. Avoue franchement que tu veux une broche en argent ! C’est bien ça ?
    – C’est une robe très chère, insista Luise. D’accord, reconnut-elle enfin, donne-moi la broche et nous sommes quittes !
    – Tiens, alors ! »
    Liina lui tendit le bijou demandé. Un ancêtre de Reïn avait trouvé jadis un trésor – enfoui pendant une grande guerre par les hommes à tête de chien. Il avait rapporté chez lui quelques bijoux en argent, mais avait enterré à nouveau la majeure partie, afin que personne ne puisse lui voler les précieux objets. Nul ne savait où il avait enfoui son trésor, mais les babioles qu’il avait rapportées se transmettaient de génération en génération, et on les protégeait soigneusement contre le mauvais œil et les vols. Car l’existence du trésor caché des gens de Räägu était bien connue dans les environs. Luise rêvait depuis longtemps d’avoir un bijou en argent qu’elle pourrait porter sur sa poitrine dans sa chambre – personne n’était assez fou pour se promener en public avec un objet précieux, ç’aurait été comme de le jeter aux cabinets : les griffes de quelqu’un auraient fini par s’y accrocher et par emporter la merveille !
    

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin

Notes:

(1) kratt : dans le folklore estonien, créature volante façonnée à partir de vieux objets et qui rapporte à son maître de l’argent ou de la nourriture. (N.d.t.)

(2) quauquemaire : esprit malfaisant qui trouble le sommeil en exerçant une pression sur le corps du dormeur. (N.d.t.)