Andrus KIVIRÄHK

 

LE PAPILLON

(Extrait)

 

Mon nom est August Michelson. Ou plutôt était, et ce pour deux raisons : tout d’abord parce que je suis estonien et que j’ai adopté à l’époque de Päts un nouveau patronyme, Mihklisoo — voilà qui ne sonne pas mal du tout, n’est-ce pas, Mihk-li-soo ! Feu Jungholz, par exemple, s’était rebaptisé Noorlein ; ça avait vraiment une allure bizarre. Je me rappelle encore le jour où il avait débarqué au théâtre en annonçant : « Voilà, à partir de maintenant je m’appelle Karl Noorlein ! » Eeda Kurnim s’était trituré l’oreille un bon moment d’un air perplexe, lui redemandant à tout bout de champ : « Dis donc, Karl, quel nom as-tu dit, déjà, Noorhein ou Noorleib ? » « Noorlein », répondait Jungholz en rougissant, « Noorlein, et je vous prie tous de vous en souvenir ! » Mais personne ne s’en souvenait, et chacun continuait à l’appeler Jungholz. Lui-même n’arrivait pas toujours à retenir ce sacré nom, passant son chemin l’air imperturbable lorsque quelqu’un, par plaisanterie, criait « Noorlein ! » dans la rue, et c’était seulement quand on lui frappait sur l’épaule qu’il levait des yeux étonnés et disait : « J’entendais bien quelqu’un qui braillait, mais je ne comprenais pas que c’était moi que vous appeliez ! » D’ailleurs quand il mourut, quelque temps après, on grava sur sa tombe Jungholz, et non Noorlein. Il avait peut-être été capable d’imaginer un nom pareil, mais personne en revanche n’avait jamais réussi à s’y habituer, et si d’aventure quelqu’un de mes lecteurs se trouve démuni au point de n’avoir pas même un nom convenable à se mettre, qu’il adopte tranquillement ce pauvre orphelin de Noorlein, et grand bien lui fasse !

J’eus plus de chance avec mon propre nom, que je continuai à porter, comme le bronzage estival que l’on réussit à conserver en hiver, et sur ma pierre tombale on inscrivit finalement Mihklisoo — au fait, voici la seconde raison pour laquelle je ne m’appelle plus Michelson : je suis mort, et à quel nom un cadavre pourrait-il bien prétendre ? Nous qui ne sommes plus qu’esprits, pourquoi encore nous nommer, nous enregistrer ? Mon nom est bien la dernière chose dont j’irai pleurer la perte !

Ainsi, je n’ai nullement l’intention de parler de moi — le ciel me garde d’une pareille fatuité ! —, mais d’un homme qui foula jadis le globe terraqué, répondant au nom d’August Michelson jusqu’au jour où, par loyauté envers sa patrie et soumission à une mode futile, il changea celui-ci en Mihklisoo, d’un homme qui fut comédien, danseur, et tout à fait chic type dans sa vie privée, d’un homme enfin qui eut une femme, laquelle se nommait Erika.

Cela dit, si j’écris maintenant et dans la suite : « j’ai fait », « j’ai dit », c’est que tout de même je me suis trouvé à une époque dans la peau de cet homme, que j’ai regardé le monde par ses yeux, que les battements de son cœur ont été les miens jusqu’au dernier et que je me rappelle même des choses aussi intimes que la saveur des baisers que ce brave gars recevait de sa femme. Oui, je me rappelle toutes sortes de choses, et si mon nom s’est détaché de moi pour être gravé sur une pierre tombale d’où il ne se libérera jamais plus, sauf peut-être en s’effaçant au fil du temps, je garde au moins mes souvenirs : je n’ai du reste pas grand-chose d’autre à faire que les ressasser !... Mais voilà que je me remets à trop parler de moi, au lieu de m’occuper d’August.

Je (August, donc) suis né le 30 juillet 1880 dans la province de Järvamaa. Mon père travaillait comme cheminot. C’était un petit homme silencieux, qui fuyait les noceurs ou les compagnies trop nombreuses, mais qui aimait, après son travail, une fois le dernier train parti, s’asseoir tout seul et feuilleter certains papiers jaunis et rongés par l’âge, couverts de mots d’une langue inconnue. Ces papiers n’étaient guère nombreux, peut-être y avait-il quatre pages en tout et pour tout (si mon impression est exacte, car mon père ne m’a jamais laissé les toucher, mais les gardait sous clef dans le tiroir de son bureau). Je lui demandais souvent ce que c’était et en quelle langue ils étaient écrits. Il ne trouvait rien à me répondre, hormis qu’ils lui venaient de feu son père, lequel les avait déjà reçus de son propre père, et qu’ils constituaient en soi un souvenir précieux et une relique de famille ; mais pour la langue, il ignorait ce que c’était et n’en comprenait pas un traître mot. J’insistais, voulant savoir pourquoi il les regardait si souvent. Il disait que cela lui faisait plaisir. Il n’avait pourtant jamais l’air particulièrement réjoui lorsqu’il examinait ces étranges feuillets : au contraire, les traits de son visage, d’ordinaire détendus, se durcissaient. Lorsque nous l’appelions, il n’y prêtait tout d’abord pas garde, puis, réagissant enfin, il nous regardait quelque temps, ma mère et moi, comme s’il ne nous reconnaissait pas, comme si au retour d’un lointain voyage il lui fallait vérifier que cette femme et ce garçon étaient bien ceux-là mêmes qu’il avait jadis quittés.

Par la suite, ces papiers disparurent je ne sais où : quand mon père mourut je vivais déjà depuis longtemps à Tallinn, et lorsque après l’enterrement je mis de l’ordre dans ses affaires — ma mère était morte depuis des années —, je ne trouvai pas trace de ces pages mystérieuses. Sans doute les avait-il entreposées dans une cachette connue de lui seul. Je le regrette, car je commençais à avoir une vague idée du genre de choses dont il pouvait s’agir, de l’époque à laquelle elles pouvaient remonter, et j’aurais aimé savoir si elles me feraient le même effet qu’à mon père. Mais cette expérience devait m’être refusée et, qui sait, peut-être est-ce la raison pour laquelle notre lignée s’éteignit avec moi, puisque mon fils fut tué pendant la seconde guerre mondiale et que je demeurai le dernier Mihklisoo.

Pour le reste, mon père était un homme travailleur et habile de ses mains, qui avait construit lui-même tout notre mobilier et connaissait même la ferronnerie. Dans sa jeunesse il avait sans doute aussi été un bel homme et, bien qu’il ne prît pas garde à son aspect extérieur et portât la plupart du temps ses vêtements de travail, confortables mais élimés, il veillait du moins sur la netteté de son menton avec une précision d’horloger, se rasant trois fois par jour (le matin au réveil, le midi et une dernière fois le soir avant d’aller se coucher), tout comme s’il eût entretenu sur ce menton quelque précieux gazon anglais. En réalité il ne pouvait faire autrement, car la nature l’avait doté d’une barbe à la croissance si vigoureuse qu’au bout de deux heures la nouvelle pousse était déjà bien visible. Plus tard, atteignant l’âge adulte, je me trouvai moi aussi gratifié d’une barbe exubérante, que je réussis toutefois à maîtriser avec deux séances de rasage par jour.

Mon père s’occupait beaucoup de moi, d’une façon masculine, discrète, sans grandes démonstrations ni baisers retentissants ; il m’apprenait tout ce qu’il savait faire, et dans certains domaines je fis preuve d’un don réel, ce qui me permit plus tard de commencer à travailler comme serrurier. Il ne me félicitait cependant jamais, se contentant d’un simple murmure approbateur, sauf une fois — oui, une seule fois, que je me rappelle entre toutes —, où il ressentit à mon sujet un véritable enthousiasme, et encore fut-ce dans des circonstances bien particulières. J’allais déjà en classe, alors, et pour les fêtes de Noël notre maître avait décidé de monter une pièce de théâtre et de nous la faire jouer dans la salle de l’école. C’était pour l’époque une idée tout à fait révolutionnaire, mais le maître lui-même sortait de l’ordinaire, un grand vieillard maigre au crâne chauve et brillant qui avait jadis, racontait-on, embrassé une fois Lydia Koidula. Indépendant comme il l’était, il avait toujours tendance à se quereller avec les fonctionnaires du ministère, et il fut congédié quelques années plus tard, à la suite de quoi il renonça à se chercher un nouveau travail et s’enferma dans sa minuscule bicoque, sans plus mettre seulement le nez dehors. La rumeur de sa mort faisait de temps à autre le tour du village et l’on se rendait à son domicile, un cercueil posé sur une charrette ; mais la nouvelle se révélait toujours fausse et, alerté par le raffut, il venait ouvrir et promenait sur les importuns un regard hébété, à la fois morne et dédaigneux. Ce qu’il fabriquait dans sa maison, de quoi il se nourrissait, personne n’en avait la moindre idée. Son mode de vie n’étonnait cependant pas outre mesure, car à cette époque vivaient encore ici et là nombre de gens qu’on disait descendants directs des anciens Estoniens et détenteurs de savoirs oubliés au fil des temps. Aussi laissait-on l’instituteur tranquille et libre de mener une existence conforme à ses souhaits. Il vécut ainsi de longues années comme un ermite, jusqu’à la nuit où un incendie consuma en quelques heures sa cabane jusqu’à la dernière planche, pour ne laisser au petit jour sur le terrain qu’une épaisse couche de cendres, que le vent éparpilla dans la journée. Le lendemain matin, là où une maison s’était dressée si peu de temps auparavant, l’herbe poussait déjà et les pissenlits fleurissaient. De telles choses arrivaient dans ma jeunesse, et personne ne s’en émouvait outre mesure.

Mais laissons en paix cet homme respectable, quelle qu’ait pu être son ascendance, et revenons à cette représentation de Noël qu’il avait organisée dans notre école. La pièce n’avait rien de particulier : c’était une banale comédie enfantine, peuplée de lutins et d’ours au milieu desquels échouait un pauvre orphelin. J’y jouais moi-même un personnage de lutin. Le rôle n’était pas bien grand, mais je le prenais très au sérieux. Je parlai à mes parents de la responsabilité glorieuse qui m’attendait. Ma mère s’émerveilla. Mon père, lui, ne disait pas un mot et se contentait de m’observer, comme s’il me fût poussé sous ses yeux des cornes sur la tête ou que j’eusse été frappé de quelque autre bizarrerie. Puis, à table, il demanda avec une gêne surprenante si les parents avaient la permission d’assister à cette représentation. Je répondis que oui, bien sûr, tout le monde était convié. Mon père ne me dit rien de plus ce soir-là mais se remit une fois encore à feuilleter ses vieux papiers jaunis, même après que ma mère et moi lui eûmes souhaité bonne nuit et fûmes allés nous coucher.

Nous répétâmes quelques jours, et le maître nous trouva des costumes — où il se les procura, aujourd’hui encore je ne saurais le dire. J’avais un petit manteau bleu ciel, avec une capuche que je devais rabattre sur ma tête, et une petite barbe blanche que je m’attachais avec un cordon noué sur l’arrière du crâne. J’apportai tout cela à la maison avant la première représentation et le passai devant la glace afin d’admirer ma nouvelle allure. Mon père entra au même moment dans la pièce et resta comme cloué sur place, puis il se précipita vers son armoire et sortit du plus haut tiroir une ceinture de cuir noir, qu’il me tendit.

« Mets ça ! » me dit-il. « A-t-on déjà vu un lutin sans ceinture ? »

J’attachai la ceinture par-dessus mon manteau : elle m’allait parfaitement, et à la suite de cela je la portai jusqu’à ma mort. Vous imaginez bien que mon tour de taille ne demeura pas éternellement celui d’un enfant de huit ans, mais augmenta lamentablement tout au long de ma vie : jamais pourtant la ceinture ne me serra ! Elle restait toujours parfaitement ajustée, allant jusqu’à se détendre toute seule après un déjeuner trop copieux, de sorte que je n’avais même pas à en défaire la boucle. Une fois encore, je ne peux que deviner — mais je suis presque sûr que mon intuition est juste — d’où mon père tenait pareille merveille.

Il arriva pour la représentation dans son plus beau costume, les chaussures impeccablement cirées, et quand je m’avançai sur scène pour jouer mon petit bout de rôle, j’aperçus tout de suite son regard qui brillait, en plein milieu de la salle. Je fus ensuite fort occupé à dire mon texte correctement et à exécuter la danse prévue, mais lorsque avant de quitter la scène je regardai de nouveau dans la salle, ses yeux, tout brouillés, ne brillaient plus  : il pleurait ! Oui, je suis sûr qu’il pleurait, même si après la représentation, quand je le retrouvai avec ma mère devant l’école, il avait de nouveau les yeux parfaitement secs. Transporté de joie, il me prit dans ses bras et me chuchota à l’oreille : « Tu es un bon garçon, je suis fier de toi, mon petit lutin ! » Mon père était un individu peu démonstratif, et un tel enthousiasme me sembla chez lui si déplacé que je me tins à distance durant quelques jours — tant il m’était apparu étranger pendant ce bref instant. Plus tard, alors que je jouais déjà à l’Estonia, il vint me voir à de nombreuses reprises, mais bien que le théâtre parût lui plaire beaucoup et qu’il n’eût jamais protesté en me voyant adopter une occupation aussi aléatoire, contrairement à beaucoup de vieux travailleurs que rend amers la vision d’un fils ou d’une fille embrassant le destin d’amuseur public, je ne reçus jamais plus de sa part le moindre compliment. Si je me fonde sur ses réactions, je dois donc penser que je jouai, du moins à son avis, mon meilleur rôle à l’âge de huit ans — si toutefois on peut appeler cela un rôle.

***

Erika ne m’a parlé de son enfance qu’une seule fois, alors qu’elle était déjà gravement malade. Je me revois assis à côté de son lit, prêt à lui passer un verre d’eau à la moindre demande, ou à redresser ses oreillers pour lui faciliter la respiration. Elle semblait dormir, aussi m’étais-je assoupi moi-même, et c’est le son de sa voix qui m’avait réveillé. Elle avait toujours les yeux fermés, mais son visage était brûlant de fièvre et ses lèvres remuaient à toute vitesse, beaucoup plus vite que ne le demandaient les paroles qu’elle parvenait à faire entendre : ces lèvres paraissaient animées d’un mouvement indépendant, comme des portes qui auraient claqué sans raison sous l’emprise du vent, cependant que sa voix était émise par un tout autre canal. J’humectai le visage d’Erika, mais sans ouvrir les yeux elle continua à parler, apparemment plongée dans un profond sommeil. Tout d’abord je ne parvins pas à comprendre ce qu’elle disait. En me penchant plus près d’elle je devinai qu’elle parlait de son père, le meunier d’Urbavere ; on eût pu toutefois prendre son récit pour un conte de fées, ou simplement le délire causé par la maladie — et sans doute y avait-il aussi un peu de cela.

Son père avait vécu seul dans son moulin, loin de ses semblables, et rares étaient les fermes qui lui portaient leur grain à moudre. Mais le meunier s’en moquait bien ; il allait à la chasse, à la pêche, et menait la vie libre d’un habitant de la forêt, comme ses ancêtres. Chasseur, il ne tuait pourtant que pour se nourrir et non pour le plaisir, aussi les petits animaux dont il n’aurait qu’à grand peine tiré une bouchée gambadaient-ils alentour à longueur de temps, sans le craindre aucunement ; les oiseaux chantaient dans les arbres et volaient parfois dans le moulin, au grand dam des rares pratiques, qui redoutaient de les voir piller le grain qu’ils apportaient à moudre. Le meunier ne chassait cependant pas les oiseaux, qui continuaient tout le jour à entrer par une fenêtre et sortir par une autre, et les hirondelles construisaient contre la penderie leurs nids de boue.

Puisqu’ils jouissaient chez le meunier de cette vie sans souci — de fait, les prédateurs n’osaient guère s’approcher du moulin —, il s’en rassembla bientôt une troupe innombrable, et aux habituels étourneaux, grives, fauvettes et mésanges vinrent s’ajouter dans les arbres des animaux à plumes d’une espèce tout à fait inconnue, beaucoup plus grands que les autres : le meunier lui-même, qui avait passé toute sa vie dans les forêts et rencontré des créatures qui ont aujourd’hui pratiquement disparu d’Estonie, que nous ne pouvons plus voir que sur d’anciennes gravures et que nous tenons, de ce fait, pour le produit de l’imagination délirante de l’artiste, était bien incapable de donner un nom à ces oiseaux-là. Mais il ne se prenait pas pour un savant, et il s’accommoda fort paisiblement de ses nouveaux voisins, jusqu’à certaine rencontre nocturne qui lui ôta cette insouciance et imprima à son existence solitaire un tournant décisif.

C’était en revenant de poser un casier à écrevisses ; la pleine lune brillait dans le ciel et le moulin sommeillait tranquillement au bord de la rivière, attendant le retour de son patron, lorsque soudain un vol d’oiseaux — les plus grands justement, les étranges — se posa sur la rive. Le meunier s’arrêta net, réellement surpris, car il n’est pas habituel que des oiseaux diurnes sortent aussi la nuit. Sa surprise ne fit que croître lorsqu’il les vit abandonner leur vêtement de plumes, comme fait la vipère de la vieille peau qui s’est mise à la démanger, et que, s’étirant, ils prirent la forme de jeunes filles. Si intense était sa fascination, que le meunier fut incapable de demeurer tranquillement sur place : il se mit à courir vers elles comme un aveugle, ce qui montre à quel point la beauté de ces femmes oiseaux lui avait tourné la tête, car c’était à l’ordinaire un homme paisible et patient, qui perdait rarement le contrôle de lui-même. Les filles, qui étaient descendues se baigner dans la rivière, poussèrent en le voyant des cris perçants, comme l’oiseau pris dans le filet qui protège les framboisiers. Saisissant leurs tuniques de plumes, elles les enfilèrent et disparurent dans le ciel nocturne. Une seule jeune fille, tremblante, nue, restait sur la berge : son vêtement était entre les mains du meunier.

Le récit se poursuivit comme n’importe quel conte, et aujourd’hui encore j’ignore si les choses se passèrent réellement comme Erika, malade et alitée, me le raconta ou si, dans son cerveau échauffé par la fièvre, la réalité s’était mêlée à une histoire qu’elle aurait lue dans son enfance, ou entendu raconter par quelque grand-mère. J’incline cependant à croire sa narration véridique, au moins dans les grandes lignes, car jamais auparavant elle n’avait consenti à me parler de sa famille, comme si elle en eût éprouvé quelque gêne, et lors des rencontres fugitives que j’avais eues avec sa mère, qui élevait notre enfant — le père d’Erika était alors déjà mort —, j’avais été frappé par l’abord mystérieux de celle-ci, que je m’efforçai rétrospectivement de rattacher aux paroles de ma femme dans son délire. Bien sûr, vous l’avez déjà deviné, cette jeune fille capturée au sortir de la baignade devint la mère d’Erika, car le meunier ne lui rendit pas sa tunique de plumes mais la jeta au fond de la rivière, et l’oiseau dut rester à vivre au moulin, sous sa forme humaine. Le comportement de l’homme peut paraître brutal ; il faut toutefois remarquer que, passée la première frayeur, la femme-oiseau apprécia beaucoup son compagnon, qui avait toujours été bon envers la gent ailée et n’eut probablement aucun mal à gagner le cœur de sa captive. Quoi qu’il en soit, lorsque le meunier mourut, sa femme porta le deuil avec sincérité et répondit aux oiseaux qui entouraient la maison de tous côtés, frappaient aux carreaux et semblaient inviter leur sœur égarée parmi les humains à reprendre le chemin des nuages : « Non, je ne vais nulle part. » Et leur montrant une sorte de petit paquet qu’elle tenait contre son sein, elle ajouta : « J’ai un enfant, maintenant ! » Émergeant des langes, deux grands yeux sombres observaient avec curiosité les volatiles qui s’agitaient derrière les vitres, deux yeux que ceux-ci regardaient en retour avec une curiosité au moins égale, sans qu’il leur semblât cependant y reconnaître l’un des leurs. Puis la veuve du meunier souleva Erika — oui, bien sûr, cet enfant était Erika — contre sa poitrine et dit aux oiseaux : « Voici mon petit papillon. »

À ce point de son récit, Erika perdit connaissance et je me hâtai de lui rafraîchir les tempes avec un peu d’eau froide, mais elle ne reprit pas conscience cette nuit-là et je restai assis à somnoler, cependant que derrière la fenêtre, la nuit devenait de plus en plus claire. J’aurais dû aller me coucher — j’avais une répétition le lendemain matin —, mais je n’en fis rien. Je pensais aux papillons, aux deux papillons qui occupaient dans ma vie une place si importante, si manifestement décisive. L’un, étendu ici entre les draps, les ailes usées et déchirées, attendait le moment où le chien gris s’occuperait de lui définitivement. L’autre, en plein centre de Tallinn, était destiné à y demeurer indéfiniment — je veux parler de l’Estonia, de mon théâtre.

***

Mais avant que j’eusse seulement entendu le nom de l’Estonia, et à plus forte raison avant que j’eusse pu le dire mien, ma vie avait suivi un cours tout à fait ordinaire, comme une branche tombée à la rivière, que l’eau emporte lentement et paresseusement vers la mer comme tous les autres débris dont elle est chargée, ne les laissant de temps à autre s’empêtrer dans les herbes que pour les entraîner ensuite de plus belle vers le terme inéluctable. J’avais trouvé du travail à Tallinn comme serrurier ; les mains habiles que j’avais héritées de mon père me rendaient la tâche facile, et mon destin paraissait tout tracé. Le rôle de lutin tenu naguère à l’école semblait devoir rester ma première et dernière apparition sur les planches. Je louais une petite chambre, j’allais travailler à l’usine tous les jours de telle heure à telle heure ; le soir, je descendais des bières avec les copains ou je tuais le temps en jouant aux cartes. Lorsque je regarde en arrière, j’aperçois une vie morne et monotone ; à l’époque je n’aurais rien su souhaiter de mieux, car tout le monde vivait comme cela. Ceux qui ne buvaient pas de bière et ne jouaient pas aux cartes, ceux-là couraient les femmes — ce pour quoi, vu ma petite taille, autre héritage paternel, je n’avais ni les dispositions ni l’audace. Les plus désargentés passaient leur temps dans les auberges bon marché, ceux qui étaient davantage à leur aise dans des lieux plus chics, mais l’occupation différait peu. C’était une époque où les anciennes coutumes sombraient petit à petit dans l’oubli, car les jeunes venaient en ville travailler à l’usine et ne retournaient dans leur famille qu’au moment de Noël. La relation entre les générations se distendait, et les parents ne parvenaient plus à transmettre à leurs enfants ce qu’eux-mêmes ne se rappelaient d’ailleurs que confusément. Les hommes les plus âgés, ceux que l’on supposait détenteurs des savoirs ancestraux ou témoins de choses que les contemporains ne sauraient seulement nommer, disparaissaient l’un après l’autre dans la tombe en y emportant leur secret, sans que personne ne songeât à le regretter, car chacun avait assez à faire à s’occuper de soi-même. Ce qui intéressait les gens, davantage que des incantations remontant à la nuit des temps et dont quelque grand-mère aveugle gardait seule un vague souvenir, c’était les machines à vapeur et le chemin de fer ; et on laissait la grand-mère marmonner confusément à côté du poêle, jusqu’au jour où elle partait rejoindre ses aïeules ... Alors on buvait virilement à ses obsèques, avant de retourner au travail, à la fabrique où les tours, dans un vrombissement assourdissant, annonçaient au passé que son heure avait sonné. Le présent, voilà ce que chacun avait en tête : où trouver de la farine meilleur marché, comment rassembler l’argent du loyer — c’était tout ce qui occupait les esprits. On n’avait plus désormais le temps de rêvasser, et lorsqu’on rencontrait une jeune fille avenante, on ne se mettait certainement pas à lui raconter des histoires romantiques ou à s’égarer en sérénades inutiles : le soupirant lui demandait tout de go si elle était d’accord pour partager son pain et lui donner une demi-douzaine d’enfants, ce à quoi elle répondait généralement oui sans trop hésiter, puisque de toute façon il fallait bien se marier, comme tout le monde, et que les hommes, qui vivaient et pensaient tous de la même manière et portaient tous la même casquette, devaient bien se valoir les uns les autres, au point que souvent, à la faveur de l’obscurité, maris et femmes se méprenaient et ne remarquaient qu’après coup qu’ils vivaient aux côtés d’un parfait étranger. Et au fond quelle différence, puisque le but de tous les mariages était invariable — faire des enfants, et on en faisait, peu importait avec qui.

Ma description peut impressionner : en réalité, la vie à cette époque n’avait rien de désagréable. On plaisantait à l’auberge, et on trouvait toujours de petits plaisirs domestiques, si par exemple on avait déniché quelque chose de bon marché, si le déjeuner était particulièrement copieux ou si — miracle ! — on avait réussi à exterminer toutes les punaises, sans parler de Noël, lorsque les cadeaux attendaient sous les sapins, pipes pour les papas, jupes pour les mamans, patins pour les enfants. La gaieté était alors débordante ! Pour moi, je menai ainsi deux années durant la vie monotone d’un ouvrier, dépourvue de joies extrêmes comme de soucis torturants, persuadé d’avoir devant moi un avenir semblable au présent au point d’être rigoureusement interchangeable avec lui.

Ce qui ne fut pourtant pas le cas.

Comme je rentrais un jour de l’usine et me dirigeais d’un pas lourd vers mon domicile, je fus dépassé par une calèche dans laquelle se tenaient un homme et une femme. Le chapeau de celle-ci, orné d’une plume vert vif, était si large que son compagnon se trouvait à demi assis dans son ombre, comme sous la saillie d’un toit. Son aspect à lui n’était pas moins voyant — costume coupé à la dernière mode, autour du cou une cravate multicolore comme un serpent des tropiques, une canne à pommeau doré posée sur ses genoux. Il me semblait qu’au sein d’un film muet en noir et blanc, dont je faisais moi-même partie, avaient fait irruption deux oiseaux des îles, richement colorés et jacassant d’abondance, et le contraste avec l’arrière-plan était violent et douloureux pour les yeux. Cela ne m’empêchait pas de les dévisager comme un demeuré, bouche bée. La femme esquissa un sourire dans ma direction ; peut-être était-elle habituée à faire sensation auprès des hommes à casquette grise et s’en amusait-elle. Ses yeux cependant se plissèrent soudain — quelque chose en moi l’intéressait ! Elle poussa du coude son mari, qui à son tour me dévisagea et ordonna aussitôt ordre au cocher d’arrêter la voiture. Puis il sauta à terre et vint en hâte à ma rencontre, la main tendue.

« Paul Pinna », dit-il en se présentant.

« Michelson », répondis-je en serrant la main qui m’était offerte. Sans trop réfléchir je me redressai et me tins comme au garde-à-vous.

Pinna s’enquit de ma profession, de mon lieu de résidence et de mes loisirs, comme un commissaire de police qui m’aurait fait passer un interrogatoire auquel je répondis sans regimber, car je comprenais — mais non, je ne comprenais pas, je ressentais plutôt, je saisissais, au moyen d’un sens intime qui s’éveillait en moi à cet instant même — qu’il avait réellement le droit de me demander tout cela, que mon devoir était de lui fournir des réponses aussi exactes que possible, et que mon destin était entre ses mains. Je ne m’étonnai pas lorsque, entendant que j’étais ouvrier à l’usine, il remua la tête et déclara résolument : « Finissez-en rapidement avec cela, j’ai besoin de vous ailleurs. » Opinant docilement, je répondis : « C’est entendu, je vais demander mon compte dès demain. »

« Non, ce n’est pas si urgent », rétorqua-t-il en souriant, puis il ajouta qu’il m’attendait le soir même. « Vous connaissez l’Estonia, bien sûr », demanda-t-il encore, ce à quoi je répondis que oui, naturellement, bien que je n’y eusse jamais mis les pieds. Mais je le connaissais réellement, à compter de cette seconde précise, et lorsque le soir je me dirigeai vers le lieu du rendez-vous, je n’eus pas une seule fois à demander mon chemin, me déplaçant comme un vampire qui suit l’odeur du sang, ou selon la trajectoire rectiligne et assurée du somnambule. Enfant, des camarades m’avaient appris comment se débarrasser d’une verrue : il fallait prendre un petit pois, le couper en deux, inciser la verrue avec un couteau pour en tirer une goutte de sang, puis barbouiller de ce sang une moitié du petit pois et la mettre en terre. Alors ce demi pois se mettait à attirer vers lui son autre moitié, tandis le sang dont il était enduit attirait, simultanément, la verrue. De même nature exactement, l’attraction qu’exerçait sur moi l’Estonia : c’était le même sang qui coulait dans nos veines.

Pinna prit congé, je le raccompagnai jusqu’à sa calèche et saluai poliment sa compagne, qu’il me présenta comme « Netti ». Pour la première fois de ma vie, je baisai la main d’une femme. Elle me sourit, puis ils s’éloignèrent et je restai seul sur le bord de la rue ; je savais cependant avec certitude que je n’étais plus le serrurier Michelson mais Michelson l’acteur, bien que Pinna ne m’eût rien dit de la raison pour laquelle il voulait me voir le soir au théâtre. Il n’en était nul besoin, j’avais tout deviné par moi-même. Je comprenais qu’il se produisait quelque chose à quoi il me revenait de prendre part. Au plus profond de mon cœur, je savais pourquoi il m’avait choisi, moi et pas un autre. Cette rencontre avait agi sur moi comme les sels qu’on fait respirer à une femme évanouie : je m’étais subitement éveillé. Le monde avait soudain un parfum totalement différent, ma vue était plus perçante, j’entendais des sons que je n’avais jusqu’alors jamais remarqués, ma peau devenue hyper sensitive percevait le plus infime souffle d’air avec une précision extraordinaire. Un pêcheur m’avait sorti de l’eau et mis à sécher au soleil — me destinant à un feu qui apporterait un peu de confort à ce monde humide, détrempé. Et, me rappelant cela aujourd’hui, je suis heureux qu’il en ait été ainsi : c’est un grand honneur que de se consumer aux flammes d’un brasier si juste.

Je rentrai chez moi, enfilai mes habits de dimanche et cirai mes souliers jusqu’à ce qu’ils brillent comme le pelage d’un matou bien nourri, fixai au revers de ma veste une fleur de chrysanthème, qui me valut dans la rue moult regards étonnés, et pris enfin le chemin de l’Estonia. Ma poitrine se gonflait comme celle d’un vieux soldat qui, entendant résonner le clairon du général qu’il croyait mort depuis longtemps, abandonne sa charrue et court rechercher ses armes, enterrées mais sans doute pas encore complètement rouillées. C’est en 1906 que j’entendis cet appel, et de ce jour-là jusqu’à la mort je demeurai fidèle au poste.

***

Je viens de relire ce que j’ai écrit ces derniers temps, et j’en suis bien étonné — se peut-il vraiment que la mort fasse un tel effet sur quelqu’un ? Je ne l’aurais jamais imaginé ! Me voici en train de parler de fidélité au poste, d’appels de clairon, comme un ancien combattant que les verres d’eau-de-vie bus à l’auberge ont laissé hébété mais subitement convaincu d’être un homme diablement important, irremplaçable, qui évoque d’une voix tremblante d’émotion des campagnes depuis longtemps révolues et frappe du poing sur la table pour imiter les coups de canon, faisant sursauter les bouteilles effarouchées comme un chat qui se serait couché par mégarde sur des braises incandescentes. On dirait le frère d’Alfred Sällik, qui s’était trouvé une fois en vacances avec nous : un homme à l’apparence sérieuse et aux fières moustaches, qui parlait toujours sur un ton pieux et compassé, comme s’il eût assisté aux obsèques de son vieux maître d’école. C’est à Kurnim que cette image était venue en entendant parler Oskar — le frère d’Alfred — pour la première fois, et il lui avait alors demandé : « Mais mon cher, de quoi donc est-il mort en réalité, et a-t-il souffert longtemps ? » Oskar avait pris une mine interloquée, car il était à ce moment-là en train de parler de travail — disant qu’il avait son propre travail, et nous autres comédiens le nôtre, que tous se valaient bien à partir du moment où on les exerçait de tout son cœur, et ainsi de suite —, mais il n’avait pas prononcé un mot à propos de quelqu’un qui serait mort, et il ne comprenait rien à ce que Kurnim voulait dire. Nous n’essayâmes pas de le lui expliquer mais partîmes tous nous baigner, sauf Alfred qui avait aperçu dans une ferme au bord de la route une fille à son goût et avait filé lui conter fleurette. Cet homme-là avait du mousseux dans les veines en guise de sang et il était incapable de rester en place, même lorsque aucune femme n’était visible dans le voisinage. Mais si d’aventure il s’en trouvait une, alors il n’y avait plus moyen de le tenir et il s’évadait, au besoin, de son propre veston. Aussi disparut-il parmi les groseilliers, laissant entre nos griffes son si sérieux frère. Pour moi, ayant remarqué les yeux pétillants de Kurnim, je me doutais que le pauvre bonhomme allait en voir de belles ce jour-là !

Pour commencer, Kurnim attira Oskar sur l’embarcadère, puis perdit l’équilibre et tomba à l’eau tout habillé, entraînant le malheureux avec lui. Ce n’était évidemment qu’une entrée en matière. Tandis qu’ils escaladaient la berge, leurs costumes clairs tout ruisselants, Kurnim s’excusa très humblement auprès du frère de Sällik. Ils avaient l’air de deux fontaines qui auraient manqué de pression. Lorsque je leur dis cela, Kurnim approuva ma comparaison ; il estima qu’Oskar faisait une fontaine particulièrement gracieuse et décrivit les couples d’amoureux s’embrassant au bord du bassin qui l’entourait, lui jetant des pièces de monnaie dans la bouche et se désaltérant à son gousset. Oskar enterra de nouveau quelques instants son cher maître, prêchant sur le rafraîchissement que procurent les fontaines au plus fort des chaleurs estivales, entreprenant même de nous expliquer le fondement de leur raison d’être, mais lorsqu’il s’aperçut que nous ne comprenions pas — ou ne voulions pas comprendre — un traître mot, il se débarrassa de ses vêtements trempés et se mit à l’eau, restant ainsi quelques instants hors de portée d’Eeda, qui ne savait pas nager. Toutefois, ne saisissant pas que le milieu de la rivière lui offrait la meilleure sécurité, il revint bientôt sur la rive en déclarant que l’été est le grand présent que la nature fait aux hommes, et s’allongea. Il s’endormit bientôt en plein soleil, épuisé, et Kurnim lui coupa les moustaches.

Nous nous assîmes alors à l’ombre et nous mîmes à boire du vin, attendant avec impatience ce qui se passerait à son réveil.

Peu de temps après, il ouvrit les yeux et découvrit aussitôt, sur son ventre nu, les bacchantes que Kurnim, en homme d’honneur qui ne convoiterait pour rien au monde le bien de son prochain, y avait disposées. L’infortuné regarda d’un air ahuri les deux chenilles velues, puis tâta la base de son nez et bondit de colère.

Kurnim déclara avec le plus grand sang froid que la nature donne et qu’elle reprend, et lorsque Oskar s’écria que la nature n’avait rien à voir ici, mais que lui, Kurnim, était seul coupable, celui-ci lui répondit qu’il n’était qu’un simple enfant de mère Nature, un brave homme qui obéissait docilement aux commandements maternels. Oskar Sällik, haletant, fourra ses moustaches dans sa poche ; je ne sais pas s’il avait l’intention de les recoller une fois de retour en ville, et lorsque je lui posai la question il était trop fâché pour répondre.

« Ne prends donc pas tout ça trop à cœur », dit Kurnim d’un ton consolant, en se levant. Il entoura Oskar d’un bras ferme et le conduisit derrière les buissons, tout en lui expliquant quelque chose avec vivacité. Peu de temps après, des cris retentirent. Je courus dans la direction d’où ils venaient, pour trouver Oskar Sällik assis dans une barque fraîchement enduite de goudron et d’où il ne pouvait naturellement plus se lever, comme la Mort le jour qu’elle avait visité Jaagup. Kurnim gémissait et pleurait — mais pourquoi donc son meilleur ami était-il allé commettre une sottise pareille et s’asseoir dans un bateau goudronné ? Le peuple estonien n’était déjà pas trop nombreux, sans qu’un des plus nobles représentants de cette fière race s’allât planter pour le restant de ses jours au bord de la rivière dans une barque de pêcheur, au lieu de travailler vaillamment à la ville et de gagner de quoi faire vivre sa femme !

Je tentai d’apaiser Oskar, lui rappelant que Kalevipoeg lui-même avait subi le même sort et s’était vu condamné à monter éternellement la garde aux portes des enfers pour repousser les sorciers. À la fin des temps, lorsque les torches s’enflammeraient par les deux extrémités*, Oskar aurait, comme le héros, tout loisir de retourner à la maison.

Mais celui-ci n’écoutait pas un mot et tentait, tout en poussant de faibles gémissements, de s’extraire de son pantalon. Au même moment, dans la direction opposée, on apercevait son frère debout sur le toit de la ferme, en train de chanter à l’intention de sa belle l’aria d’Alfredo. C’était une belle journée d’été, qui resta longtemps dans les mémoires.

Quant à moi, je ne veux à aucun prix être aussi pompeux que ce cher Oskar : voilà tout ce que j’avais en tête en racontant cette histoire. Pour tâcher de rester simple, je m’en vais parler un peu de mon ami Eeda : en voilà un avec qui je ne risque pas la grandiloquence !

***

Eeda Kurnim aimait faire des bêtises. Lorsqu’il avait bu un coup de trop, il disait toujours qu’il y avait au fond de lui une goutte de diablerie, héritage de son regretté grand-père. « Mais à part ça, le vieux ne m’a rien laissé de bien fameux », déplorait-il alors que nous nous rendions directement, le matin, de l’estaminet à la répétition. « Qu’est-ce qu’on peut bien attendre d’un gnome fabriqué à partir de vieux vichtes**, sinon justement cette étincelle diabolique, jaillie de la touffe de poils qu’on a achetée le jeudi soir au Sire cornu et qu’on lui a cousue ? » Je ne sais pas au juste ce qu’il en était de Kurnim, ni s’il avait réellement dans les veines du sang de diablotin ; j’avais déjà entendu, bien sûr, qu’il était parfois arrivé qu’un homoncule fabriqué pour amasser des richesses tombât amoureux de la maîtresse de maison et lui fît un enfant. Cela s’était-il produit chez ses aïeux ? je l’ignore, mais en tout cas il n’en paraissait rien, et il me semblait beaucoup moins doué pour attirer les trésors que pour les éparpiller et les dilapider. Cela dit, c’était un maître en d’autres domaines. Quand il était lancé, il traversait l’Estonia dans un grand fracas, crachant le feu par ses manches et enflammant sur son passage tous les journaux, que les lecteurs captivés par les nouvelles lâchaient en hurlant et piétinaient pour éteindre les flammes tout en maudissant Kurnim. Pour moi, je m’entendais à merveille avec Eeda ; lui s’emportait et s’agitait, tandis que je préférais prendre mon temps et entortiller mon monde. Oui, en vérité, j’aimais mentir, et si vous voulez le savoir, je vous ai déjà raconté bien des salades depuis le début de cette histoire ... alors tâchez d’être un peu plus attentifs, si vous ne voulez pas vous rendre ridicules. Ne croyez pas tout ce que je vous raconte ! Ou au contraire croyez-y ! Après tout, quelle différence y a-t-il entre la vérité et le mensonge ? Pas grand-chose — qui le saurait mieux que moi, qu’un acteur ! Après tout, j’ai gagné mon pain grâce au mensonge et à la simulation, incarnant sur scène Dieu sait quel gentilhomme ou campagnard rustaud, et j’ai déclamé devant des salles pleines des paroles qu’August Michelson n’avait aucune raison de prononcer. Sur les planches, je me suis plus d’une fois vanté de ma richesse, alors que je n’avais en poche que quelques faux roubles provenant du magasin des accessoires, avec lesquels j’aurais été bien en peine d’acheter la moindre miche de pain ; il m’est même arrivé de déclarer ma flamme à quelque belle femme qui n’était pourtant pas mon Erika. Bien entendu c’est ça le jeu, tenir un rôle, et nous sommes aujourd’hui habitués à l’idée qu’il est insensé de chercher la vérité au théâtre, mais lorsque mon ami Jaan, qui travaillait à l’usine, vint me voir jouer pour la première fois, il resta littéralement bouche bée pendant la représentation, et vint après coup me demander si j’étais vraiment devenu garde forestier, et combien de cerfs abritaient les bois que je surveillais. Lorsque je lui expliquai que je n’étais qu’un pauvre acteur qui ne possédait même pas un chat, sans parler de cerfs, il me regarda en remuant la tête et déclara : « Mais alors, tu as menti ? » De fait, mon existence entière s’est écoulée au sein de pareils mensonges, et pas seulement sur scène ; lorsque la tromperie vous a laissé en bouche sa douce saveur, il coûte d’y renoncer, tant après cette bouchée friande on trouve un goût de sciure à la réalité austère et intangible, où les règles sont rigides comme les lois de Moïse et où tout est définitif. C’est justement cette rigueur qu’aimait tant le chien gris, et qu’il nous reprochait par-dessus tout de tourner en ridicule. Mais je reparlerai de cela un peu plus loin.

J’ai perdu le fil de mon histoire au moment où je vantais mon habileté à mentir, et je voudrais en donner un bon exemple pour que vous me croyiez — naturellement, j’invente peut-être cet exemple lui-même ... allez donc savoir ! L’histoire se passe pendant une tournée : j’étais en compagnie de Volli Karro, à qui revenaient dans notre troupe les rôles les plus modestes, et tandis que nous parcourions d’un pas nonchalant le chemin qui menait du café à l’auberge, Karro se mit à se plaindre, m’expliquant qu’il aimerait tant avoir le premier rôle dans un spectacle grandiose et tragique, à la vue duquel les spectateurs hurleraient comme une meute de loups.

« Rien de plus facile », répondis-je. « Tu sais bien qu’Altermann a mangé une cochonnerie, et qu’il ne pourra pas jouer Hamlet demain. Apprends le rôle, et tu pourras être toi-même le prince du Danemark ! »

Karro se mit à trembler de toute sa carcasse, s’imaginant peut-être déjà en conversation avec le fantôme paternel. Je n’avais pourtant rien de spectral, et le vin bu au dîner me donnait au contraire un teint rougeaud, bien typique des mortels. Il n’eut bientôt plus la patience de cheminer paisiblement avec moi ni de jouir de cette chaude soirée, et il se hâta vers la maison pour attaquer au plus vite l’apprentissage du rôle. Quant à moi, je flânai encore quelque temps dans la ville. Regagnant enfin l’auberge, j’allai coller mon oreille à sa porte. Des murmures et des exclamations étouffées me parvinrent : Volli apprenait le rôle. Je me rendis ensuite dans la chambre d’Altermann, à qui j’expliquai l’histoire et tout ce que j’avais combiné. Se tordant sous l’effet d’une douleur feinte, celui-ci se traîna jusque chez Karro, puis, prenant une mine pitoyable, il passa la tête par la porte et demanda à Volli s’il n’aurait pas par hasard quelque médicament pour le ventre, expliquant qu’il se tortillait dans son lit comme un serpent qui change de peau, et que rien ne parvenait à le soulager. « Vous auriez dû voir sa tête », nous raconta Altermann après coup ; « toute sa joie contenue l’illuminait de l’intérieur, comme la lune sous la glace, tandis qu’il me disait : "Oh ! Théo, si tu savais combien je suis désolé pour toi ! Hélas, je n’ai pas le moindre remède !" Puis, me rappelant : "Mais est-ce que tu pourras jouer demain ?« » — « Jouer ? Tu rêves ! Ce sera déjà beau si je suis encore en vie ! » avait répondu Altermann avant de revenir rire avec nous.

Émergeant le lendemain matin d’un doux sommeil, nous vîmes paraître Karro, les yeux rougis et hagards après sa nuit passée à répéter, mais le texte en la tête et la comprimant comme une casquette de deux tailles trop petite. Il refusa de manger quoi que ce soit et se borna à boire une goutte de café, craignant sans doute que le moindre morceau ingurgité ne rompît cet équilibre instable et ne lui fît recracher tout son Shakespeare. Puis il s’assit, raide comme une idole de pierre, jusqu’au moment où Altermann sortit de sa chambre, frais et dispos, et nous annonça que grâce au ciel il avait retrouvé la forme.

Par la suite, bien entendu, nous implorâmes le pardon de Karro, qui nous l’accorda, mais lorsque ce matin-là ses yeux se posèrent sur un Théo réjoui et reposé, il était vraiment effrayant à voir ! Erika déclara plus tard qu’elle avait craint un instant de le voir éclater. Il est d’ailleurs bien possible que quelque chose se soit rompu en lui à ce moment précis, car il se mit à parler dans une langue insolite, mélange d’expressions quotidiennes et de vers grandiloquents ; il déblatéra ainsi plusieurs heures, jusqu’à ce que tout ce qu’il s’était fourré dans la tête pendant la nuit en soit ressorti par sa bouche et ait été éparpillé aux quatre vents. Le lendemain, Volli ne se rappelait pas une seule ligne d’Hamlet, mais il était de nouveau bien portant.

Voilà pour ce qui concerne l’art subtil du mensonge.

***

L’ancien théâtre Estonia, que je le découvris ce jour décisif où la calèche des Pinna passa à ma hauteur, me faisait penser à une cuisine. Non qu’il fût envahi de vapeur ou chargé d’odeurs de soupe, bien sûr. Pour les repas, il valait mieux s’adresser ailleurs ! Seul l’état d’esprit qui prenait là-bas possession de moi m’inspire cette étrange comparaison. Si vous avez déjà jeté un coup d’œil, avant une noce grandiose, aux pièces qui se trouvent derrière les salles de réception et où l’on prépare de pleines marmites de viandes en gelée, où l’on fouette vigoureusement la crème, épluche les pommes de terre et nettoie les couteaux, tout cela côte à côte, alors vous comprenez de quoi je veux parler. Dans le vieil Estonia aussi on se préparait en vue de quelque chose. Tout devait être cuit à point et appétissant pour l’instant précis où l’on porterait dans la salle des fêtes les plats remplis à ras bord. Que cette salle — je veux dire le nouvel Estonia — ne soit pas encore en construction n’y changeait rien. Il fallait d’abord s’affairer en cuisine, essayer, expérimenter, goûter de nouveaux plats et décider lesquels d’entre eux il convenait de proposer au public. On m’avait accueilli avec joie comme marmiton, et on m’envoya tout de suite aux fourneaux, c’est-à-dire sur la scène — avec cette différence qu’ici il fallait être à la fois pâte et mitron, car nous-mêmes étions ces mets qu’il fallait préparer pour la salle du banquet, pour le nouvel Estonia.

Je n’ai jamais été un acteur remarquable ; il semble même que pendant mes premières années à l’Estonia j’aie joué particulièrement mal. Je n’avais cependant pas à craindre de me retrouver au chômage. On présentait chaque semaine une nouvelle pièce et j’y avais invariablement, comme tous les autres acteurs, un rôle. Dans ces conditions il ne fallait pas s’attendre à des merveilles, et ce n’était pas tous les soirs du grand art. Mais l’essentiel n’était pas là ; le public, qui venait surveiller la cuisson, ne protestait jamais, car c’était autre chose qui lui importait. Il voyait revivre sur la scène des époques anciennes, pressentait sous notre jeu malhabile le scintillement nostalgique d’un monde révolu, assistait à des scènes inimaginables chez ses contemporains, de jour en jour plus insensibles. Il voyait sur les planches aimer sans partage, souffrir héroïquement, braver son destin et mourir dignement, comme il était d’usage dans des temps révolus, quand le monde était encore jeune et ses habitants d’une autre trempe, dans des temps dont aucun spectateur ne pouvait se souvenir, dont ne demeuraient que des lambeaux, difficilement discernables mais ô combien savoureux, comme un service à café inutilisé depuis longtemps mais d’où s’élève toujours l’arôme des époques où l’on s’en servait, qu’aucune eau ne pourra jamais laver complètement. Je me rappelle comment je fus moi-même pris de saisissement le jour où Netti Pinna me conduisit pour la première fois au magasin des costumes et où je vis, pendus en de longues rangées, des pelisses de boyards et des robes de bal, des uniformes de mousquetaires et des toges romaines, mais aussi des vêtements que l’on ne pouvait associer à aucune époque précise et qui semblaient originaires de pays de contes de fées, de pays auxquels menaient des chemins depuis longtemps disparus sous les aulnes et dont seuls connaissaient encore l’existence ces costumes eux-mêmes qui paraissaient, à notre époque et dans notre contrée, aussi déplacés que le seraient des perroquets multicolores à la fenêtre, dans un pays nordique que recouvrirait, de l’autre côté de la vitre, un tapis de neige.

J’avançais parmi les costumes, m’imprégnant avidement de leur parfum, et je voyais Netti s’en émouvoir elle aussi : elle caressait les robes les plus belles et les plus extraordinaires, et je me mis à croire qu’elles sortaient de sa garde-robe personnelle, qu’elle avait offerte au théâtre avec tant d’autres choses.

« Ici, vous ne trouverez pas de vêtements modernes », m’indiqua Netti. « Vous devez les avoir en propre : quelques costumes, un smoking, un habit. On ne les entrepose pas ici. »

Je comprenais cela. Les complets ordinaires, les robes d’aujourd’hui, on les croisait partout dans la rue ; les introduire dans le monde mystérieux du magasin des costumes aurait été un non-sens. Ils n’auraient pas su s’y comporter.

Oui, enfin ... c’était bien joli, mais est-ce qu’on trouve couramment plusieurs costumes et un smoking chez un serrurier, sans même parler d’un habit ? Bien sûr que non ! Il me fallait économiser pour acheter tous les articles nécessaires, sans doute pas flambant neufs mais déjà portés, pas trop défraîchis tout de même. En sortant de chez le fripier, un habit sous le bras, j’aperçus Jaan, mon copain de l’usine. Il s’étonna de cet achat et s’enquit de mes projets, demandant si j’avais trouvé une place de serveur quelque part, et si c’était bien payé. Je lui répondis que non, mais qu’on avait donné à l’usine l’ordre impérieux que tous les ouvriers vinssent au travail le lendemain en frac, car le gouverneur venait en personne passer l’inspection. Jaan pâlit subitement et s’écria aussitôt : « Mais où veulent-ils donc que je trouve un frac ? » Il s’éloigna en crachant par terre et en maudissant le gouvernement russe, s’attirant au passage les regards soupçonneux de la sentinelle au coin de la rue, mais il se présenta le lendemain matin au travail dans un frac déniché Dieu seul sait où, qui lui donnait une allure de kangourou rhumatisant, avec des manches qui lui arrivaient aux coudes et des poches aux genoux. Le contremaître le prit à part et lui demanda s’il avait eu quelque problème à la maison, un incendie dans lequel il aurait perdu tout ce que contenait son logement, ou si, sous l’empire de la boisson, il avait vendu à l’auberge ses vêtements ordinaires. Jaan bredouilla quelque chose au sujet du gouverneur, puis, lorsque l’affaire s’éclaircit petit à petit, le contremaître fronça les narines d’un air désapprobateur et jeta : «  Mais mon pauvre vieux, ton Michelson, il fait l’acteur, maintenant ! »

C’était bien ça, je faisais l’acteur, maintenant.

***

On venait de démarrer le chantier du nouvel Estonia lorsque je rencontrai Erika pour la première fois. Elle se tenait devant la porte du bureau de Jungholtz, menue, fragile, avec ses grands yeux d’un noir de velours, attendant que Karl la reçoive. À travers la porte, on entendait bavarder et rire : Pinna racontait à pleine voix quelque anecdote, et Erika n’osait pas frapper. Je m’approchai d’elle et lui dis avec assurance : « Mademoiselle, pourquoi n’entrez vous pas ? Croyez-vous qu’ils ont là-dedans des occupations intelligentes ? Frappez donc franchement, et faites-leur honte de perdre ainsi leurs journées, pendant que les boulangers cuisent le pain à la sueur de leur front et que les marchands pèsent des saucisses jusqu’à ce que les genoux leur en tremblent. Ou mieux encore, enfonçons la porte ensemble ! »

Je pris la pose d’un guerrier prêt à donner l’assaut et adressai à Erika un regard interrogateur.

Elle se contenta de sourire de mes sornettes et haussa modestement les épaules. Je pris donc mon élan et assénai un maître coup de poing sur la porte, qui s’entrouvrit aussitôt et livra passage à la tête de Pinna.

« Entrez donc, chère mademoiselle ! » s’exclama-t-il en ouvrant grand la porte, par laquelle nous vîmes Jungholtz, affalé dans son fauteuil, se redresser aussi brusquement que s’il avait été mordu par un serpent et se hâter à la rencontre d’Erika — et cela me fit craindre d’avoir eu affaire à quelque diva de province (ou même carrément de Pétersbourg), que ma seule ignorance m’avait empêché de reconnaître. J’observai Erika avec attention ; elle se mouvait dans le bureau comme ... comme quoi ? Je restai songeur.

« Un papillon », dit Pinna, comme s’il avait lu dans mes pensées. Erika le regarda en souriant, et Pinna referma la porte derrière lui.

***

Après la représentation, j’allai avec Eeda Kurnim et le Leks (de son nom complet Aleksander Trilljärv, un homme aussi grand que Kurnim et moi l’un sur les épaules de l’autre) visiter le chantier. Nous marchions lentement, car à cette époque déjà les jambes du Leks étaient en bien mauvais état. Pour anticiper, je peux déjà vous révéler que ces jambes refusèrent à leur maître, dans les dernières années de sa vie, le service de supporter son imposante et toujours plus rigide carcasse. Je lui rendis alors souvent visite ; il gardait le lit ou se balançait dans un gigantesque fauteuil qui gémissait et craquait sous son poids, et s’enquérait des affaires du monde — qu’aurait-il pu en distinguer par lui-même, à travers ses deux minuscules fenêtres ? « Je suis de la race des géants, » aimait-il à répéter, « dont le sort est tôt ou tard de retourner à l’état de rocs, dont un dieu les a tirés à l’origine du monde. Tant que mon cœur battra, continue à venir me voir ; après cela, utilise-moi pour construire des fondations ou transforme-moi en gravillons — tu sauras faire pour le mieux, toi l’expert dans tous les métiers. » Ainsi parlerait un jour le Leks, vautré dans son fauteuil à bascule, sirotant son cognac dans un verre minuscule aux parois épaisses. Mais pour l’heure tout cela était encore à venir, et Leks ne songeait encore ni à un fauteuil à bascule ni à quoi que ce soit de semblable.

Nous observâmes avec satisfaction les progrès accomplis pendant la journée — car nous avions déjà, le matin même, visité le nouveau bâtiment : c’était un élément de notre programme quotidien, aussi obligatoire que de se brosser les dents. Parfois nous donnions même un coup de main aux ouvriers pour telle ou telle tâche, apportant peut-être toutefois plus d’embarras que d’aide véritable, comme le jour où le Leks était resté coincé entre deux pierres et qu’il avait fallu démolir une partie du mur pour le dégager. La bonne volonté a aussi son prix.

Nous étions donc là, fumant et bavardant, lorsque j’aperçus Erika. Elle aussi me remarqua et elle m’adressa un sourire timide mais bienveillant, puis, renonçant à son intention initiale de passer sans s’arrêter, elle se joignit à nous.

« Je suis Erika Tetzky, » me dit-elle, « il me semble vous avoir rencontré ce matin à l’Estonia, devant le bureau de monsieur Jungholtz. Est-ce que vous êtes comédien ? »

Je lui répondis que oui et me présentai, ainsi que mes compagnons. Je remarquai combien ils étaient envoûtés par Erika ; Leks la regardait avec la tendresse qu’une vieille fille montrerait pour son chat et Eeda lui-même, ce célibataire incurable, ce rejeton de l’enfer, baisa sa main menue avec une politesse qui frôlait la timidité, sans l’horrible bruit de succion dont il gratifiait d’ordinaire les dames du grand monde.

« Ah ! vous êtes tous de l’Estonia ! » s’exclama Erika avec un sourire malicieux. « Alors je suis votre nouvelle collègue, monsieur Jungholtz m’a admise aujourd’hui dans la troupe. »

Je ne sais pas pour les autres, mais quant à moi j’en rougis soudain de plaisir. Je cherchais précisément le moyen de m’enquérir avec politesse et discrétion de son lieu de travail, afin courir à sa rencontre jour après jour, non pour la raccompagner chez elle — aurais-je perdu toute pudeur, d’importuner ainsi de ma présence incessante une presque parfaite étrangère ! — mais pour la suivre discrètement sous les passages voûtés et tomber comme par hasard nez à nez avec elle dans la rue, la saluer en soulevant mon chapeau ou, ô félicité, lui baiser de nouveau la main. Cette perspective me transportait déjà, et j’apprenais soudain que la jeune Erika faisait partie de la troupe, que j’allais jouer sur scène en sa compagnie chaque soir — quel coup de théâtre, en vérité !

« Vous avez le visage en feu, monsieur Michelson », dit Erika en souriant de nouveau et découvrant deux petites incisives. « Peut-être vous êtes-vous habillé trop chaudement, à moins que vous n’ayez un peu forcé sur le vin ? »

Kurnim et Trilljärv éclatèrent de rire et prouvèrent ainsi qu’ils n’étaient guère gentils ni aimables envers leur prochain, ne montrant à mon égard aucune retenue et se moquant de moi jusqu’au délire. À cet instant je n’étais nullement en état de me défendre et ne faisais que rougir toujours davantage, bredouillant des paroles indistinctes. En moi-même je pensais : Trilljärv a sa femme qui l’attend à la maison, mais Kurnim ... méfiance ! Je ressentis tout à coup une violente animosité à l’encontre de mon meilleur ami, jusqu’à souhaiter le voir partir pour un long voyage, et avec lui tous les célibataires mâles de l’Estonia.

Erika gloussa de rire aux plaisanteries d’Eeda et du Leks, puis fit demi-tour sur place, les mains enfoncées dans son manchon.

« Vraiment, je dois rentrer chez moi », dit-elle enfin. « Il est déjà bien tard, et on m’attend demain au théâtre pour la répétition, nous nous y verrons ... Oh ! mais regardez donc ce vilain chien qui traîne par ici ! », ajouta-t-elle de manière inattendue en pointant du doigt vers le chantier. Nous regardâmes dans la direction qu’elle indiquait et aperçûmes effectivement un chien gris, de taille moyenne, reniflant de gauche et de droite — un cabot au pelage hirsute, sans collier, visiblement affamé. Kurnim, qui était un grand ami des chiens et ne perdait jamais une occasion d’en tirer quelque prestige, l’appela : le chien releva aussitôt la tête et nous fixa du regard.

Je n’oublierai jamais ce regard glacial, mauvais. Dans ces yeux brûlait une flamme jaunâtre, inquiétante, qui semblait provenir de sous la banquise, du centre de la terre, du fond de la mer, de la tombe ... Ce chien était d’aspect si effrayant qu’Erika se blottit contre moi de manière inattendue. L’animal regarda alors droit vers elle en grognant sourdement. Puis il leva lentement la patte et arrosa le mur inachevé du théâtre. Enfin il nous tourna le dos et disparut en deux bonds.

Ainsi rencontrai-je dans la même journée Erika et le chien gris, qui devinrent tous deux des protagonistes essentiels dans la vie de l’Estonia, l’une voletant comme un papillon au milieu de nous, l’autre courant infatigablement sur nos talons et attendant le moment propice pour s’emparer de sa nouvelle victime. Le chien devait finir par tuer aussi le papillon, mais ce soir-là nous ne pouvions pas le savoir, ni même le pressentir.

En dépit de cet épisode énigmatique, ce fut pour moi une soirée faste, car à peine l’animal disparu, le Leks déclara qu’il en avait les sens tout retournés et que le seul moyen d’éviter les cauchemars était de s’envoyer un petit, ou mieux encore un grand verre de certaine liqueur forte de sa connaissance, et il invita Kurnim à lui tenir compagnie, me confiant la mission d’escorter la jeune personne jusqu’à son domicile. Eeda était toujours d’accord pour boire un petit coup, surtout ce soir, après que sa tentative de trouver un langage commun avec le chien avait si pitoyablement échoué, et je me retrouvai brusquement seul avec Erika, cheminant au long des rues sombres. De quoi nous parlâmes, je ne m’en souviens ni ne veux essayer de m’en souvenir, mais je racontai sans doute pas mal d’âneries. Ce que je me rappelle en revanche avec certitude, c’est qu’en arrivant devant chez elle Erika déclara être avant tout danseuse, et qu’elle me demanda conseil : y avait-il dans la troupe un homme qui pourrait être son partenaire ?

« Un danseur ? » repris-je. « Mais bien sûr ! Moi, par exemple. »

« Vous ? » s’exclama Erika. « Quelle chance ! Nous pourrions nous entraîner ensemble. Demain, si cela vous convient ?... »

« Non ! non ! pas demain ! » répondis-je, expliquant avec regret que je m’étais blessé au pied et qu’il n’était pas question de danser pendant au moins quinze jours. Mais ensuite — ensuite, autant qu’elle voudrait ! Des journées entières ! Mais surtout, qu’elle n’aille pas chercher un autre partenaire en attendant !

Erika consentit à cela et voleta jusqu’au sommet de son escalier. Je pris en boitillant le chemin du retour, à la fois comblé et soucieux : j’avais maintenant deux semaines pour apprendre à danser ! Or moi et la danse, pour l’instant, c’était à peu près comme l’ours et l’arc-en-ciel ...

***

Le lendemain — c’était le 29 septembre — nous étions en train de répéter Kean lorsqu’on vint nous avertir qu’un mur s’était effondré sur le chantier. Plusieurs ouvriers étaient gravement blessés et un homme avait été tué. On disait de plus que la construction de l’Estonia risquait de s’en trouver définitivement interrompue, car l’hostilité du pouvoir russe à l’édification d’un théâtre spécifiquement estonien était bien connue, et cet accident pouvait fournir au gouverneur l’occasion tant attendue de mettre un terme rapide à cette désagréable entreprise. Il va sans dire que cette nouvelle nous marqua profondément. La répétition tourna court, et nous hâtâmes tous sur le lieu du drame.

Erika était parmi nous. Elle s’était acquittée de son petit rôle avec application, quoique encore maladroitement. Mais sa manière de bouger sur la scène était empreinte d’une rare grâce, et notre vieux plateau aux planches pourries et grinçantes restait silencieux sous ses pas : elle donnait presque l’impression de planer, de flotter sur le parquet le mieux poli qui se pût trouver. Pinna, qui faisait toujours des remarques aux autres acteurs lorsqu’ils ne parvenaient pas à se hisser à la hauteur de son jeu brillant, montrait pour Erika une gentillesse remarquable, se bornant à sourire de ses petites gaucheries. Quant aux comédiens qui n’avaient fait sa connaissance qu’en commençant la répétition, ils l’adoptèrent sur le champ et parurent se réjouir à la perspective de voir dorénavant ce petit papillon voleter parmi eux pendant les répétitions. J’entendis Netti chuchoter à l’oreille de son mari : « Où l’as-tu dénichée, Paul ? » et celui-ci lui répondre : « Elle est entrée toute seule, par la fenêtre. Quelle chance, n’est-ce pas ! »

« Assurément ! », approuvai-je en moi-même. Que j’apprenne encore à danser et j’aurais le paradis à portée de la main.

Mais comme je l’ai déjà dit, la répétition fut ce jour-là interrompue, et bientôt toute la troupe se tenait au pied des murs du nouvel Estonia, où les traces de la catastrophe étaient encore fraîches et clairement visibles. Au pied de la partie écroulée se trouvaient des traces sanglantes. La casquette d’un ouvrier gisait dans le mortier.

« C’est arrivé exactement là où ce clébard nous narguait hier soir ! », s’exclama Kurnim. « Et d’ailleurs le voilà, là-bas ! »

De fait, le chien gris était à nouveau en train de flâner, parmi les badauds. À la lumière du jour il n’était plus aussi inquiétant ; ses yeux, d’où la flamme jaunâtre avait disparu, brillaient maintenant d’un éclat métallique. On aurait dit que l’animal était aveugle. Il s’assit et se mit à haleter, la langue pendante.

« Il rigole, le salaud ! » fit remarquer Kurnim, tandis que Leks louait la sagesse des Chinois, qui mangent du chien sans le moindre remords.

Pinna se dirigea d’un pas rapide vers la bête et agita sa canne.

« Allez ouste, fiche le camp d’ici ! »

Le clébard grogna sourdement, puis se dressa tout de même sur ses pattes et s’éloigna nonchalamment.

« Qu’est-ce donc que cet affreux chien ? » demanda Erika quand Pinna nous rejoignit.

Celui-ci fronça les sourcils et secoua la main, sans répondre.

« Quoi qu’il arrive, nous bâtirons notre nouvel Estonia », dit-il seulement. « Il peut grimacer tout son soûl. Maintenant, nous avons notre papillon ! »

Et il déposa un baiser sur le front d’Erika.

Il avait raison : la construction de l’Estonia se poursuivit. Nous y apportâmes notre aide, tout comme les habitants de Tallinn, que stimulait le surgissement en pleine ville de ce bâtiment insolite. Il était si différent des habituelles cabanes de bois, tout comme des demeures carrées des gens riches, aux fenêtres décorées de fer forgé. Tout à coup on voyait s’élever quelque chose de blanc, avec deux ailes ... Plus vite la construction en serait achevée, plus vite on comprendrait de quoi il s’agissait réellement, pensaient les gens, et ils aidaient selon leurs moyens. Juhan Liiv, le poète fou, s’avança jusqu’au pied du mur, tomba à genoux sur un tas de ciment et s’écria : « Ô Estonia ! Je suis si pauvre, si misérable ! Pardonne-moi si je n’ai rien d’autre à te donner ! », puis il commença à ôter son pantalon et sa veste. Les forces de l’ordre lui donnèrent un avertissement, puis, celui-ci restant sans effet, le conduisirent au commissariat.

L’Estonia s’élevait toujours.

***

Plus tard, — mais c’était déjà la guerre, Altermann était déjà mort, et dans la salle de concert du nouveau bâtiment on alignait côte à côte les blessés arrivés du front, la tête entourée de bandages tachés de sang ... Pinna était à la brasserie de Gustavson, assis dans l’arrière-salle que le patron lui réservait, en chemise, le visage blême d’avoir ingurgité trop d’alcool, tandis que Sällik et moi tentions à tout prix de le raisonner. C’était une nuit insensée, imprégnée d’alcools forts, et je revois encore Sällik se pelotonnant soudain sur deux chaises et s’abandonnant au sommeil. Pinna et moi résistions toujours ... quoique je n’en sois pas si sûr, et peut-être tout ce qui suivit ne fut-il qu’un rêve — il m’était déjà arrivé, après avoir trop bu, de faire d’étranges cauchemars, peuplés de moutons voyageant en fiacre ou d’hommes à la langue poilue. Peut-être Sällik et moi passâmes-nous tout simplement la nuit à cuver notre schnaps, endormis sur les chaises du restaurant ... peut-être pas.

Quoi qu’il en soit, en rêve ou pour de vrai, à un moment donné Pinna se mit à parler. À la faible lueur de la lampe, les bouteilles vides brillaient d’un doux éclat ; Sällik, sans cesser de ronfler, glissait de ses chaises et dormait dans une position invraisemblable, tordu comme un boomerang. Mes yeux voulaient à tout prix se fermer, l’air saturé de fumée de cigarettes était si épais qu’il isolait nos têtes dans les hauteurs : je ne sentais plus mon cou, et ma tête flottait comme une baudruche. Pinna s’était levé de sa chaise. Il paraissait plus grand qu’à l’ordinaire et sa voix résonnait bizarrement, se confondant en partie avec la rumeur qui provenait de la grande salle de l’auberge et avec l’air mélancolique qu’on jouait au piano, et me faisant une impression étrange — comme si ses paroles m’étaient parvenues simultanément des profondeurs de la terre, du ciel et de derrière moi, m’enveloppant totalement et effaçant toute distinction entre l’éveil et le sommeil le plus profond.

« Petit lutin », commença Pinna. « Écoute, petit lutin ! Écoute-moi seulement, n’ouvre pas la bouche, tu n’as rien à dire que je ne sache déjà. J’en sais plus que toi-même sur ton compte, je connais ton père et le père de ton père, et toute la lignée qui s’achève avec toi. Tais-toi donc, et écoute ! »

Je ne tentai pas de dire quoi que ce soit, bien que me fussent venues après coup de nombreuses questions — il m’aurait intéressé d’apprendre quelque chose sur mes ancêtres, que Pinna prétendait si bien connaître. Malheureusement j’avais laissé passer l’occasion, et par la suite je n’osai jurer que toute cette histoire n’eût pas été le fruit de mon imagination, un peu comme les petits démons verts ou autres bestioles du même acabit, ces créatures du huitième jour dont Dieu, dans sa grande bonté, réserve le spectacle aux poivrots, ses enfants chéris. Je me tus donc et écoutai.

« Te souviens-tu du jour », demanda Pinna, « où Erika est arrivée parmi nous ? Bien sûr ! J’avais tout de suite remarqué ton visage pendant que tu l’observais, et sans doute te rappelles-tu ce jour-là mieux que quiconque. Mais moi aussi, vois-tu, je m’en souviens. La seule chose qui nous manquait encore à l’époque et que j’étais incapable d’attirer parmi nous, c’était notre papillon. Tout le reste était réglé, j’avais réuni tous ceux que j’avais pu trouver, tous ceux dont j’avais senti qu’il coulait dans leurs veines quelque chose du passé lointain et oublié. Comme ce garçon, par exemple (il montra Sällik du doigt) ou comme toi, petit lutin. Altermann et moi avions tout organisé, et quand Theo dut nous quitter pour quelque temps — nous avions évidemment des obligations ailleurs —, il réussit à faire venir Villmer, ce qui dépassait tout ce que j’aurais osé espérer au départ. Nous étions forcés de réussir quelque chose ! Presque tout était prêt pour la construction d’un palais, d’une résidence derrière les murs de laquelle nous pourrions dominer le temps et l’obliger à s’écouler selon notre désir, deux siècles en une soirée, ou cinq, ou même au besoin changer sa direction ou le figer complètement, de telle sorte que lui et ses chiens ne pourraient pas détruire tout à fait ce qui fut jadis et que la fuite des heures réduit en poussière. Il fallait que quelque chose subsiste, que cette forteresse résiste, dédiée aux gens, à leur passé. Qu’ici, sur notre petite scène, on vive à jamais comme les gens ont toujours vécu, qu’on se lamente et qu’on pleure comme personne aujourd’hui n’en est capable, qu’on rie comme personne ne sait plus le faire. Les trois coups remplaceraient le tic-tac de l’horloge. L’édification de cette citadelle préservée de la vie moderne, se moquant du temps, était notre devoir. Mais il nous manquait encore notre papillon, que je ne savais pas où chercher, jusqu’au jour où il vint de lui-même. Oh ! mon petit lutin, tu imagines combien j’étais heureux !

« Le nouveau bâtiment du théâtre était presque achevé, mais il n’avait pas encore son âme. À l’évidence, un gros scarabée bien sérieux ou une fourmi besogneuse n’étaient pas des candidats acceptables, et encore moins la mouche grise ou le grotesque cancrelat. Seul le papillon, qui voltige au-dessus des prairies estivales comme une fleur libérée de sa tige, ne servant que la seule beauté, pouvait nous convenir ; le papillon faible et fragile, à qui une blessure aux ailes coûte la vie, que le temps met à mort sans pitié mais qui renaît chaque printemps sur les prés, car il a réussi à déposer, juste avant le sacrifice, sa ponte d’où naîtra une descendance si rigoureusement semblable qu’on croirait presque que rien n’a changé. Quand Erika parut à la porte du bureau de Jungholtz, je la reconnus immédiatement. Ces grands yeux brillants, cette allure souple, élégante et menue, cette démarche voletante — c’était elle, sans le moindre doute ! Je la pris tout de suite dans la troupe et je sus que l’Estonia avait trouvé son âme.

« Le lendemain survint la dernière tentative pour stopper la construction ; elle échoua, et tu te rappelles sûrement à quelle allure l’édification du théâtre fut menée après cela. Il portait la vie en lui et grandissait tout seul. Pendant que les ouvriers dormaient à la maison, les murs continuaient à s’élever, comme poussent les antennes d’un papillon ... car avec ses deux ailes et sa blancheur, c’était vraiment un papillon qui naissait là, environné de mouches aux ailes grises et usées, ou de coccinelles ahuries sous leur toit rouge. »

Pinna se pencha vers l’avant, comme s’il perdait l’équilibre, mais, sans choir ni même se retenir à la table il poursuivit son monologue, figé dans une diagonale étrange, son visage si près du mien que mon regard plongeait droit dans ses yeux.

« J’avais l’impression que tout était prêt », reprit-il d’une voix étouffée, « et je décidai de partir, tout d’abord moi et Jungholtz, puis Netti et Theo. C’était à vous de vous débrouiller, nous avions tout préparé. Mais alors la guerre a éclaté, le chien gris s’est gorgé de sang comme une sangsue et a pris de la force, beaucoup trop de force. Theo a été sa première victime, Karl et moi avons dû revenir, Netti n’a pas pu se libérer et je sais bien maintenant que nous ne partirons pas d’ici, pas un seul d’entre nous, jamais. » Pinna finit tout de même par s’effondrer sur la table, renversant plusieurs bouteilles vides, et le patron entra nous dire que le cocher nous attendait, qu’il était temps de rentrer chez nous si nous voulions dormir, car le matin était déjà bien avancé. Nous rentrâmes effectivement. Pinna garda le silence et somnola pendant tout le trajet, le menton posé sur sa canne. Je l’observais, et son visage me semblait étonnamment vieux et étranger : j’avais l’impression d’être assis à côté d’un parfait inconnu qui aurait placé devant son visage un masque de Pinna parfaitement exécuté, tant ses traits étaient immobiles. La chose ne semblait pas impossible : on vendait déjà dans les boutiques des paquets de cigarettes avec son portrait, pourquoi pas des masques ? Nous le déposâmes chez lui et nous continuâmes jusqu’à chez moi. Erika était déjà réveillée et se coiffait devant le miroir, menue, délicate, les larges manches de sa robe de chambre semblables à deux ailes attachées dans le dos. Elle me regarda en souriant et dit : « Va vite prendre une douche froide, la répétition commence dans une heure. » Puis elle ajouta : « L’eau de Seltz est dans la cuisine. » Je ne lui parlai pas du discours de Pinna, mais allai me rafraîchir de mon mieux et me changer.

Paul nous attendait déjà au théâtre, frais et pimpant comme une grenouille qui aurait pris son bain dans du lait juste trait, plaisantant et riant, et lorsque je lui demandai comment il se sentait après une nuit pareille, il me répondit gaillardement : « Je me sens si bien qu’on pourrait me montrer au tsar ! » Et il éclata d’un rire si sonore qu’on l’entendit jusque dans la rue, où les passants se poussaient du coude en disant : « C’est Pinna, le comédien, qui rit ! »

***

Tandis que les bâtiments du nouvel Estonia sortaient de terre, nous, les comédiens, devions nous accommoder des médiocres conditions imposées par le vieux théâtre. Par exemple, la loge des hommes était si exiguë que pour attraper les postiches, fards et costumes nécessaires, nous devions nous piétiner mutuellement ou nous faufiler avec bien des contorsions, à tel point que Pinna, à l’époque déjà bien corpulent, resta un jour coincé sous le bras de Sällik, tandis que ce dernier ne pouvait pas faire le moindre mouvement, écrasé qu’il était contre le dos gigantesque du Leks, lequel était assis face au miroir, la table de maquillage lui sciant le ventre et lui nous criant qu’il sentait déjà le goût du bois dans son estomac. Kurnim, pour qui semblable situation était une bénédiction comparable à la pluie pour les nomades du désert, prit un visage radieux et laissa tomber sa fausse moustache dans le col de Sällik.

« Oh ! Eeda, que le diable t’emporte ! » hurla Sällik en essayant d’atteindre les moustaches, mais Pinna se mit aussitôt à jurer, disant qu’Alfi l’étranglerait s’il tirait davantage sur son bras, fût-ce d’un millimètre.

« Il n’y a rien à faire », observa le Leks paisiblement, en philosophe. « Vous deux, Michelson et Kurnim, allez annoncer au public que la représentation d’aujourd’hui est annulée, mais que nous ne remboursons pas les billets et que nous proposons à la place du Roi Lear un captivant tableau à trois personnages. Amenez les spectateurs jusqu’à la loge et faites-les défiler un par un. »

Le noble public resta cependant privé de ce spectacle merveilleux, car dans un sursaut de force proprement surhumain, Pinna se libéra de la tenaille de Sällik et s’affala sur une banquette en haletant. Alfred, soucieux, vérifia que son bouton de manchette était toujours en place, et la panse du Leks se dégagea de la table, sur quoi il soupira tristement : « Ça y est, j’ai de nouveau faim ! »

C’est dans cette promiscuité que nous vivions, attendant avec impatience que les nouveaux bâtiments soient prêts. Le plateau n’était d’ailleurs guère plus vaste, et les murs de la salle étaient si troués qu’un jour, pendant une répétition, nous vîmes apparaître la tête d’un passant qui s’écria joyeusement : « Tiens, il y a du monde, ici ! »

« Ce n’est même plus la peine de vendre des billets », déclara amèrement Jungholtz en voyant cela. « Les gens dans la rue pointent leur nez dans la salle et peuvent voir ce que ça vaut sans payer ! » Il donna à Lepp, le concierge, une tapette à mouches, et lui intima l’ordre d’en user impitoyablement sur tous ceux qui espionneraient la salle à l’heure du spectacle.

Mais mon problème, à l’époque, était bien plus grave qu’une loge minuscule ou des murs troués : je devais de toute urgence apprendre à danser.

J’avais acheté une pile de disques que j’écoutais dès que j’avais un instant, piétinant en rond avec application dans mon réduit. Je m’étais même procuré quelques manuels, que je jetai dans un coin après les avoir bien examinés — mon esprit étant incapable d’établir un lien entre la souplesse de la danse et des poses figées dans les croquis d’un livre. Mais il me fallait tout de même un enseignement et, pensai-je aussi, un ou une partenaire. Aussi, dès que j’eus un soir de libre, achetai-je quelques bouteilles et invitai-je chez moi Kurnim et le Leks.

« Tu veux apprendre à danser ? » s’étonna Eeda. « Quelle mouche t’a donc piqué, que tu n’aies plus la patience de rester tranquillement assis ? J’ai vu beaucoup de danseurs dans ma vie : c’étaient tous des gens profondément malheureux, car pendant qu’ils tournicotaient avec les jeunes filles sur la piste de bal, d’autres qu’eux dévoraient les petits fours et vidaient les bouteilles ! »

« Moi, je n’ai jamais dansé », déclara le Leks en se versant tranquillement à boire.

Mais quoi que dise Kurnim, je savais bien qu’il savait danser, cet hypocrite. Je le baratinai et promis d’apporter davantage de vin, s’il acceptait de me montrer ne fût-ce que quelques pas. Il finit par y consentir. Je fis jouer un disque, et Kurnim et moi nous mîmes à tourner autour de la pièce, sous les applaudissements de Leks.

« C’est beau comme un premier amour », s’écria celui-ci. « Continuez comme ça, continuez, continuez ! Ne vous occupez pas de moi, jeunes gens, oubliez complètement ma présence. Ces bouteilles et moi, nous avons tant de choses à nous dire ! »

Kurnim cependant ne l’oubliait pas, et il se mit à décrire des cercles de plus en plus grands, piétinant à chaque passage les orteils du Leks ; pour finir, lancés à pleine vitesse, nous allâmes tous deux atterrir sur ses genoux. Le fauteuil se renversa, Leks appela au secours, et tandis que nous gigotions, emmêlés, je réalisai que pour apprendre réellement à danser je ne pouvais pas compter sur Eeda.

La soirée se poursuivit agréablement. Nous finîmes le vin, et Kurnim m’assura que s’il me prenait encore une envie de danser irrépressible, inexplicable, il était mon homme.

« Et moi aussi », ajouta le Leks, puis ils rentrèrent chez eux.

Tout cela peut paraître risible, mais de mon point de vue la situation était assez lamentable. Erika s’enquérait presque chaque jour de ma santé et demandait quand je pourrais me mettre à danser avec elle. Je traînais la patte d’un air souffreteux et l’assurais que tout allait rentrer très vite dans l’ordre, qu’elle veuille bien patienter et surtout qu’elle n’aille pas chercher un autre partenaire, puisque j’étais disponible et juste un peu indisposé. Par la suite je lui ai tout raconté : elle a souri et dit que c’était adorable, mais qu’en deux semaines elle aurait pu faire de moi un danseur expérimenté, qu’elle ne s’attendait de toute façon pas à trouver un partenaire à son niveau, ce en quoi je l’avais grandement surprise pour finir. Mais bien sûr, pendant que je me rongeais de honte et d’embarras, je n’aurais jamais eu l’idée de lui avouer mon mensonge. Je n’en dormais pas de la nuit, et si je m’assoupissais, c’était pour voir en rêve des milliers de danseurs au milieu desquels je me tenais, essayant d’effectuer les mêmes pas, mais aussi maladroit qu’un ours, et pour finir arrivait justement un montreur d’ours, avec sa flûte, qui m’emmenait à la foire.

(…)

Traduit de l’estonien par Jean Pascal Ollivry