Hasso KRULL
 
  

 

LES AMIS DE PAUL GAUGUIN

 
 
                  I
 
La mer
était d’un vert de mandarine.
Des cigarettes
au goût de halva
se balançaient dans un vent latéral
avec quelques nitrates.
Le maître,
un balai doré dans la main
se mit à balayer la mer
et les avions
à réaction
se rapprochèrent joyeusement :
Heinrich, tout vert,
recolla Feuerbach.
Nous prîmes le chemin du retour.
Nos lunettes encore embuées.
Jusqu’à ce que la cloche
sonne la récréation, devant
le café « Moscou »
trépignait le drapeau bleu-noir-blanc
ainsi que votre
honorable épouse
dans les cahiers dialectiques
un hibou se réveilla en chantant
pour les marins
comme une guitare hawaïenne,
un rasta de quarante ans
aux cheveux de béton armé.


                II

Le Maître,
limant un clair de lune,
cita M. Eckhart :
« Saint Augustin dit que. »
En éditant
les « Œuvres complètes »,
il souriait :
« Plus le puits est profond,
plus il est haut. »
Du point de vue de la critique des sources,
nous pouvons noter que,
au niveau du cocorico
de saint Pierre, le Maître
tenait aussi en très haute estime
la Seconde Guerre mondiale.
Les singes étant pendus
aux branches du manguier,
Nils Holgersson le gratta
derrière l’oreille comme
un moi transcendantal,
mangeur de fleurs de cannelier
poète chinois,
oh seigneur.

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin


 

que ferons-nous
quand la nuit
caressera ses clés
et nous prendra
nos femmes

nous devrons
doucement nous baisser, ramasser
sur le sol nos caleçons
enfoncer dans nos yeux une aiguille
et nous dépêcher

d’aller ailleurs, où nous ne pourrons
jamais vivre
la nuit avec ses clés nous frappera
à la tête
et nous tuera

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin

 


 

Nous allons sous les arbres aux larges feuilles
il y a là un banc au large dossier
et de larges sièges
nous nous asseyons et le vent chaud du paradis
se faufile sous notre peau et continue
doucement de souffler dans notre chair
un garçon fait bouger les jambes d’une fille
lentement elles glissent s’écartent et oscillent
lorsqu’il y met la main
comme dans un gant moelleux
nous cessons de les regarder mais eux
nous voient sans nous regarder
cette fille semble si grande et ce garçon
presque aussi grand
le vent ressort de notre peau
et souffle le long des jambes de la fille remonte jusqu’aux cils
trois verres sont remplis de sable à ras-bord
la fille étend le bras et caresse
la bite du garçon qui est chaude
courbée et transparente comme le flanc d’une théière
trois filles et un thé à la menthe au Sahara
elle se lève et remue rapidement
sa langue comme un lézard
nous ne les voyons plus mais eux
se connaissent sans se voir
ils accrochent leurs vêtements
aux branches de tous les arbres et de tous les buissons
comme des grappes de raisin
il apparaît que nous sommes
ce garçon et cette fille
dans le vent du paradis
sur la mousse laineuse
près des garçons-champignons et des filles-champignons
de longues barbes nous ont poussé
(qui a dit que les femmes n’avaient pas de barbe)
d’immenses seins nous ont poussé
(qui a dit que les hommes ne pouvaient enfanter)
nous nous levons
et voyons que vers nous s’avance
la Grande Déesse Poilue
un crâne dans chaque main
ce sont les nôtres elle les lâche
avec tous nos os
elle tient maintenant dans ses mains deux serpents sinueux
elle s’envole avec eux
s’enfonce dans la terre sous nos yeux
et resurgit près d’un autre arbre
sur les branches de tous les arbres et de tous les buissons
nous cueillons nos vêtements

comme des grappes de raisin
le vent chaud se faufile sous notre peau
tel le serpent du paradis
ou le souffle des jésus sauvages
nous allons sous l’arbre aux larges feuilles
nous nous asseyons sur le large siège
appuyons nos dos
au large dossier
et tombons assoupis.

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin