Ilmar Laaban

De 1939 à 1943, pendant que son pays bascule de Charybde soviétique en Scylla allemande, ILMAR LAABAN (1921-2000) étudie le piano et la composition musicale au conservatoire de Tallinn, puis les langues romanes à l’université de Tartu. Avant la fin de l’occupation allemande, sentant le vent de la catastrophe, il se réfugie en Finlande, puis s’établit en Suède, à Stockholm, où il poursuit ses études. C’est là que paraît, en 1946, son premier recueil, Le bout de la chaîne de l’ancre est le début du chant, qui ouvre à la poésie estonienne les voies du surréalisme et révèle un poète flamboyant. Son talent y éclate dans une profusion d’images et d’associations souvent déconcertantes, mais toujours maîtrisées par un travail conscient de filtrage qui donne à l’ensemble une cohérence profonde. Ces poèmes sont écrits dans un estonien étrange et fascinant, parsemé de mots artificiels et de morphèmes grammaticaux nouveaux empruntés au linguiste Johannes Aavik (1880-1973), promoteur de la « rénovation de la langue ». Un deuxième recueil, en 1957, poursuit dans la ligne surréaliste en se référant à Robert Desnos. Intitulé Rroosi Selaviste (avatar estonien de Rrose Sélavy), il contient notamment des expérimentations ludiques préfigurant celles de l’OULIPO : jeux de sonorités et poèmes anagrammatiques y sont pour le polyglotte Laaban l’occasion de démontrer sa virtuosité non seulement en estonien, mais aussi en suédois, allemand, anglais et français (« Une élite de lettrés découpe le Littré en litres d'élytres. ») Par la suite, Ilmar Laaban s’est surtout consacré à l’écriture d’essais et à la traduction : il a notamment adapté en estonien des poèmes de Baudelaire et s’est essayé à l’exercice inverse en traduisant en français ses compatriotes Ivar Grünthal et Kalju Lepik. Son troisième recueil (regroupant le contenu des deux premiers et 73 poèmes inédits) paraîtra seulement en 1990 en Estonie. Le goût d'Ilmar Laaban pour les assonances et les allitérations a trouvé un prolongement naturel dans de curieuses expériences de poésie sonore, caractérisées par une « interaction entre la chaîne sémantique et la chaîne phonétique ». Certains de ses poèmes sonores, écrits directement en français, ont été « proférés » en France par l'auteur en diverses occasions, notamment en novembre 1992 au Centre Pompidou. Plusieurs disques immortalisent cet aspect de son activité poétique.

A.C.