Leonora Peets

LEONORA PEETS (1898-1995), de son nom de jeune fille Erbak, est née à Tallinn. Après deux ans d’études de médecine à Tartu, elle épouse un médecin, Rudolf Peets. En 1927, ils s'installent en Algérie, puis en 1929 à Marrakech, où M. Peets est autorisé à ouvrir un cabinet médical. Pour le couple, le peuple marocain, sa langue, sa religion et ses superstitions, ses mœurs, sont totalement étrangers. C’est pour eux un choc culturel. Petit à petit, leur situation se stabilise, ils apprennent l’arabe et se font des amis aussi bien dans les milieux marocains que dans les milieux français, tout en gardant le contact avec l’Estonie. En tant que médecins, les Peets ont accès à toutes les couches sociales. Ils soignent les plus pauvres, souvent gratuitement. Pourtant, en 1974, le Maroc voulant récupérer tout ou partie du Sahara espagnol, l’atmosphère est telle vis-à-vis des étrangers que le couple doit quitter le pays. Le docteur Peets a 81 ans, sa femme en a 76. Ils se retirent en France, à Marignane, où ils finissent leurs jours et sont enterrés, lui en juillet 1991, elle en août 1995. Le 13 juillet 2002, leur famille fait revenir leurs cendres en Estonie.
Pendant tout leur séjour au Maroc, ils prennent des notes. Celles de Mme Peets paraissent dans des journaux estoniens, d’abord en Estonie même, jusqu'à la guerre, puis, après une période d’arrêt, à partir de 1955 dans le journal féminin de l’émigration, Triinu, publié en Suède, puis à Toronto. Ces textes sont en partie regroupés et publiés sous forme de livre, sous le titre Maroko taeva all, une première fois à Stockholm en 1983. Le livre reçoit le prix de la fondation Hendrik Visnapuu en 1984. Une deuxième édition paraît à Tallinn en 1997. Le neveu de Leonora Peets, Rein Taagepera, qui a passé son adolescence à Marrakech, chez sa tante, de 1947 à 1954, et a donc bien connu le contexte, en publie une traduction en anglais, parue en 1988 sous le titre Women of Marrakech, qui reprend 15 des quelque 30 textes du recueil estonien.
Sur un ton enjoué, serein, avec des phrases et des paragraphes plutôt courts, souvent en style direct, Leonora Peets nous propose en quelque sorte des nouvelles, où elle décrit un événement familial, un mariage, un enterrement, des visites chez les gens, au hammam, à un sanctuaire, des incidents, où parfois elle n’est qu’une simple observatrice, parfois elle se met en scène. Elle met l’accent sur les ressorts profonds du comportement des gens plutôt que sur le décor. Cherchant seulement à comprendre, elle ne prend pas explicitement position, ne porte pas de jugement, ne critique jamais ouvertement, laissant le lecteur éprouver le plaisir, l’étonnement, la perplexité ou la réprobation, voire la répulsion comme s’il était lui-même l’observateur de la scène.
Le livre de Leonora Peets peut se lire au premier degré comme une fiction ou un documentaire pittoresque, exotique. En choisissant d'intituler sa traduction Women of Marrakech, Rein Taagepera utilise délibérément le livre de sa tante comme une thèse sur la lente évolution sociologique des femmes en l’une des terres d’Islam. Écrits par une femme, la plupart des textes concernent les femmes, la souffrance aiguë qu’elles endurent, l’enfermement, la polygamie et la promiscuité, la subordination totale et le manque de respect.
Leonora Peets n’a pas recherché la gloire en littérature. Elle a vécu heureuse dans un pays où elle est venue librement. S’associant tout à fait au ministère de son mari, elle a contribué, par une écoute attentive, à partager des secrets et à soulager des souffrances non dites. Sa plume n’en révèle pas moins un sens aigu de l’observation, une juste appréciation de l’essentiel et une sympathie inconditionnelle pour tous ceux qu’elle côtoie.

Jean NAGY
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