Kristjan Jaak PETERSON
 
 
 
        LA LUNE

La source de mon chant,
Dans le vent froid du Nord,
Dépose sa rosée
Sur l'esprit de mon peuple.

Ici, dans les neiges du Nord,
Dans nos vallons froids et rocheux,
La myrte aux senteurs embaumées
Ne saurait fleurir joliment.
Mais la langue de notre terre,
Tel un petit ruisseau paisible
Qui n'a pas vent de sa beauté,
Serpente à travers la prairie,
Circule en paix dans le ciel bleu,
Dans le feu doré de l'azur,
Ou bien, d'une voix éclatante,
Force qui ne se connaît pas,
Par temps d'orage et de tonnerre,
Mugit comme la mer.

La langue de ma terre,
Dans le vent de ses chants,
Montera jusqu'au ciel
Chercher l'éternité.

Alors je pourrai vous chanter,
Étoiles du ciel bleu et clair,
En regardant, le cœur joyeux,
Les yeux levés depuis la terre
Vers ma patrie déjà si haute.
Alors je pourrai te chanter,
Ô lune ! Reine de la nuit,
Qui surgis du sein des nuages
Comme la fleur de son bourgeon,
Montrant son gai visage blanc.
Dans le ciel vers lequel tu montes,
Les étoiles ardentes,
Descendent vers la terre
Et plongent devant toi
Dans le brouillard obscur. —
De même, esprit de l'homme,

Tu flottes dans la brume
Lorsque tu cherches Dieu
Au-dessous des étoiles.
 
 

        LE BARDE

Comme les ondes mugissantes
Des fleuves écumeux,
Qui du haut d'un rocher
Tombent dans la vallée ;
Comme la foudre dans le ciel,
Qui tonne à grand fracas
Sous les noires nuées ;
De même coule, ardent et beau,
Le ruisselet du chant.

Telle une source de lumière
Se tient au milieu de ses frères
Le barde vénéré.
La foudre éclate
Et les forêts se taisent :
La voix du barde
S'élève et de ses lèvres
Se répand la rosée du chant.
Autour de lui,
Silencieux comme des récifs,
Les peuples écoutent.
 
 
 

         CHANSON

composée dans la taverne de Tuule,
alors que je me rendais de Tartu à Riga
pour y visiter mes parents

Adieu maintenant, mon pays !
Je ne chemine plus
Dans tes bois de bouleaux
Où éclosent les fleurs,
Où chantent les oiseaux
Sous le couvert des arbres.

Je me suis bien souvent assis
Au bord d'un ruisseau calme,
Pensant à vous,
Ô mes parents aux cheveux gris !

Ta tête grise
Me revient toujours en mémoire
Quand le soleil fleurit là-haut
Ou quand l'œil du jour redescend
Dans les bras de son créateur, —
Ô mon cher père !

Petite mère, mon frère, ma sœur !
C'est vers vous que je reviens.
Adieu, mon pays !
Un soleil plus beau brillera pour moi
Dans la maison de mes tendres parents.
 
 
 

LE JOUR DE MARTIN LUTHER

Les rayons du même soleil
Flamboient ce jour
Pour moi et pour mon cher Alo,
Et la fleur de notre amitié,
Au doux parfum,
Fleurit toujours
Entre nous deux.

Même quand s’éteindra
Le dernier ruisseau ardent
De la source lumineuse
Et que la rose de l’aurore
Se fanera dans l’ombre de la mort,
La lumière de l’amour
Demeurera à tout jamais
Dans mon esprit et dans celui d’Alo.

Le barde des campagnes
Devra entrer un jour dans l’ombre de la mort.
Il laissera derrière lui
Ses chants à ce peuple qu’il aime,
Et dans ses chants continueront de vivre
Le nom de son cher Alo
Et la louange de ses tendres parents.

 
Traduit de l'estonien par Antoine Chalvin