Gustav SUITS

   
   

LES ASPIRATIONS DE LA JEUNESSE
Quelques réflexions sur notre temps

   
(Extrait)

   
   
III
   

   Toute entreprise demande une bonne dose de courage en un temps où le mouvement général s’y oppose, en des lieux cernés de toutes parts par l’inertie et le manque d’opportunités.
   Et celui qui, ayant laissé son regard parcourir les pays de haute culture, grands et petits, le ramène aux mornes plaines de sa patrie — comment ce spectacle ne lui fendrait-il pas le cœur !
   Il est de petits peuples dont la littérature occupe une place importante dans la vie culturelle de l’Europe, mais personne en Occident n’a jamais entendu dire, ô prodige, que les Estoniens aient la leur — personne n’a jamais entendu parler des Estoniens. Sur la grande scène du monde où les peuples se produisent, l’on chercherait en vain un acteur du nom d’Estonien. Il est en coulisses, il n’a nul pouvoir de prendre part au jeu des peuples. Tout au plus lui concède-t-on de temps en temps celui de l’idiot, de l’Auguste, ou celui du sauvage. Aujourd’hui encore on peut lire, et non pas dans la presse humoristique, mais bien dans des ouvrages fort sérieux, petits dictionnaires de voyage ou manuels de géographie, que les Estoniens partagent avec leur bétail une seule et même pièce dont la fumée s’échappe par la même porte que l’habitant du lieu, et d’autres choses de la même farine. C’est déjà en soi une bien lourde tâche d’informer l’Europe instruite de notre situation réelle, de lui démontrer que nous sommes, nous aussi, un peuple cultivé.
   Est-il possible de ne pas désespérer de l’avenir de l’Estonie ?
   
   « Impossible ? » tonnait Mirabeau en s’adressant à son secrétaire. « Ne me dites jamais ce bête de mot ! »
   Dans la vie, il arrive souvent que des gens fort sages décident que telle ou telle chose est impossible. On a déjà démontré que la poésie est impossible ; alors vint Gœthe, alors vint Byron. « Au début toutes les grandes choses sont impossibles », a dit Gœthe. Et le grand Wolfgang a dit encore : « Perdre courage, c’est tout perdre ; mieux vaut alors ne pas être né ! »
   Il est un bipède emplumé dont on raconte que lorsque l’on dessine un cercle à la craie autour de lui, il n’ose pas le franchir. Le nom de ce bipède, c’est l’oie, et d’aucuns l’adorent en rôti.
   
   Lorsque la vague s’est apaisée, une autre vague se lève.
   Nous sentons un mouvement qui reprend son élan vers le haut et parcourt la terre à la manière d’une vague. Poussée par le cours naturel de l’évolution, notre vie a conçu de nouvelles ambitions et de plus vastes exigences, comme en témoigne tout spécialement la forme qu’ont revêtu ces derniers temps, dans notre patrie, les questions liées à notre existence sociale.
   Nous qui sommes jeunes, voulons-nous étouffer toutes les pensées, tous les idéaux que l’esprit du temps fait naître dans nos cœurs ?
   Autrefois l’on disait : Noblesse oblige !
   Nous, nous disons : Jeunesse oblige !
   Et nous voici à la croisée des chemins.
   Il est une grande variété d’objectifs et d’exigences dans notre pays, mais la jeunesse doit avoir pour devoir et pour ambition, si les temps sont mesquins, d’élargir l’époque, de la rendre plus ouverte, de l’adapter à ce que nous voulons en faire.
   Ce qui aide les hommes et les peuples à adapter l’époque aux besoins, ce qui porte l’homme et l’élève, c’est la culture. Et tel est notre slogan : davantage de culture ! Telle est la condition première de tous les idéaux libérateurs, de toutes les ambitions libératrices. Davantage de culture européenne !
   Soyons estoniens, mais devenons aussi européens !
   À notre époque, la vie culturelle est si vaste, si ramifiée, qu’on ne peut en maîtriser que des détails. Des spécialistes, il en est de toutes parts, mais une culture universelle, des idéaux universel qui unissent les hommes, voilà quelque chose de rare.
   Ce qui peut éveiller plus largement les sentiments et les aspirations de nos contemporains, ce qui peut unir les hommes et leur donner la force de s’endurcir et de s’élever, c’est tout particulièrement l’art et la littérature. L’une et l’autre représentent une force qui travaille infatigablement à abattre les murailles des préjugés sociaux et nationaux, à libérer et à éclairer les cœurs des hommes,
   En aucun autre domaine notre société n’est si en retard sur le mouvement de la culture européenne qu’en celui de l’art et de la littérature. Combien avons-nous produit d’œuvres littéraires dignes du goût et des exigences artistiques d’un public instruit? Où est cette critique littéraire objective, large d’esprit, qui pourrait éduquer le goût de de nos écrivains et des lecteurs, qui entretiendrait l’intérêt pour la littérature, qui guiderait jusqu’à nous les derniers courants et mouvements spirituels en provenance d’Europe occidentale ? — Et ne parlons pas des beaux-arts : chez nous, à ce jour, il n’y a strictement rien à en dire.
   S’il ne nous a pas été possible jusqu’ici de développer un art et une littérature, c’est que nous n’avions pas de milieu cultivé, pas d’intelligentsia — tout ce qui a été écrit l’a été pour distraire le bon peuple estonien, ou pour l’élever moralement. Nulle part au monde le peuple accablé par la question de sa subsistance quotidienne, adonné au travail physique, nulle part les couches sociales les moins instruites ne sont porteuses de hautes aspirations culturelles, que ce soit dans le domaine de la science, de l’art ou de la littérature : ce sont d’abord des cercles toujours plus instruits, vivant dans les meilleures conditions matérielles, qui assument cette tâche.
   À présent que chez nous aussi un cercle de personnes éduquées est en train de croître et de prendre forme, il est temps qu’il ait sa littérature à lui, il est temps qu’il puisse mettre l’art aussi à l’ordre du jour.
   
   Les aspirations de « Jeune-Estonie » prétendent s’exprimer avant tout dans les bornes de la littérature, de l’art et de la critique : c’est là que réside notre objectif, notre ambition de nous exprimer et de contribuer à la vie de notre patrie par le biais d’une entreprise jeune, audacieuse, originale, progressiste, libératrice. Mais nous ambitionnons aussi d’aborder, selon nos forces, d’autres aspects de la réalité estonienne, tout spécialement en ce qui concerne la question sociale.
   Les objectifs et les formes que nous cherchons à nous donner, nous les voulons à la croisée de l’esprit de notre peuple, de ses qualités et de ses besoins naturels, et de la culture européenne.
   Ces pensées et ces sentiments dont il vient d’être question, notre premier devoir était de les mettre en branle. Le présent album a pour ambition de montrer quels courants et quels objectifs se manifestent actuellement au sein de notre nouvelle génération d’écrivains. Nous voulons également porter à la connaissance du public la production de nos artistes. Qu’on ne demande pas davantage à la présente publication.
   Ce n’est que dans un futur proche que les aspirations de « Jeune-Estonie » prendront une forme plus assurée, lorsque ceux que rapproche une parenté spirituelle se seront rassemblés. Des jeunes, en ce sens, il peut y en avoir dont les têtes sont déjà chenues : peu importe l’âge, pourvu que leurs âmes abritent encore les désirs et les aspirations de la jeunesse, et que leur cœur batte encore au rythme de la jeunesse.
   
   Le responsable éditorial de « Jeune-Estonie ».

(1905)
   
Traduit de l’estonien par Yvonne Bailly, Jean-Pierre Minaudier et Jean Nagy