Gustav Suits

Issu d’une famille relativement instruite (son père était instituteur), GUSTAV SUITS (1883-1956) fait ses études secondaires dans un lycée de langue russe à Tartu, où il reçoit une formation littéraire classique. En plus du russe et des langues anciennes, il y apprend l’allemand et le français et complète le programme par des lectures personnelles nombreuses (Darwin, Marx, Nietzsche) ainsi que par l’étude du finnois qu’il va pratiquer l’été en Finlande. Après un semestre à l’université de Tartu, il poursuit ses études de littérature à Helsinki, où paraît son premier recueil de poèmes. Il consacre beaucoup de temps au groupe littéraire néo-romantique Jeune-Estonie, dont il est le principal animateur (avec son ami Friedebert Tuglas); c’est lui, notamment, qui coordonne la publication des albums du groupe et qui en résume les aspirations par la formule célèbre : « Soyons Estoniens, mais devenons aussi Européens ». Terminant ses études en 1910, il demeure à Helsinki, où il travaille d’abord à la bibliothèque de l’université, puis comme professeur de finnois et de suédois au lycée russe de la ville (1913-1917). En 1914, il obtient une bourse pour aller étudier à Paris, mais la guerre l’oblige à revenir presque aussitôt en Finlande. Après l’indépendance de l’Estonie, il devient professeur de littérature à l’université de Tartu. Absorbé par son travail d’enseignant et de critique, il délaisse pour de nombreuses années la création poétique, révisant simplement ses textes en vue de la publication de ses poésies complètes (1938). En 1944, devant la perspective d’une nouvelle occupation soviétique, il fuit l’Estonie et s’installe en Suède.

Le premier recueil de Suits, Le feu de la vie (1905), publié dans le contexte de la révolution de 1905, reflète l’enthousiasme et la soif de changement de sa génération. Ces vers vigoureux et catégoriques, influencés notamment par Eino Leino et Sándor Petöfi, introduisent dans la poésie estonienne le romantisme révolutionnaire. Les thèmes dominants sont la jeunesse, synonyme de force et de vie, et la lutte pour hâter l’avènement d’un monde nouveau. On ne trouve toutefois dans ces poèmes aucun élément de programme, aucune revendication, aucune exigence concrète au-delà du désir abstrait d’un renouveau. L’esprit révolutionnaire semble être chez Suits une attitude de vie et presque une fin en soi. Il n’est pas au service d’objectifs sociaux ou politiques, et la lutte, qui est avant tout spirituelle, semble valoir tout aussi bien pour elle-même, comme simple expression de l’énergie vitale. L’amour occupe également une place dans ce recueil, mais son expression demeure abstraite et philosophique, reposant davantage sur des désirs intellectualisés que sur des expériences.

Avec Le pays du vent (1913), la poésie de Suits atteint sa maturité : formellement plus complexes et maîtrisés, ses poèmes témoignent d’une attitude moins naïve à l’égard du monde. Leur tonalité a également changé: souvent sombres et mélancoliques, voire angoissants, ils portent la trace de l’évolution personnelle de l’auteur et du contexte socio-politique qui s’est durci après la répression de la révolution de 1905. Suits exprime sa désillusion à l’égard de la poésie, qui n’a pas les pouvoirs qu’il lui croyait, et son inquiétude pour sa patrie menacée de disparition. Si la nature est omniprésente (les quatre parties du recueil suivent le cycle des saisons, de l’automne à l’été), elle est rarement décrite pour elle-même et ne sert le plus souvent qu’à introduire ou à souligner des sentiments et des pensées. Une image récurrente est celle du marais, symbole de l’enlisement, de l’absence d’issue. À cela s’oppose le pays mythique qui donne son titre au recueil : le « pays du vent », pays des rêves auquel aspire le poète. La thématique amoureuse est traitée de façon beaucoup plus concrète que dans Le feu de la vie, Suits évoque ici des situations précises et des émotions réellement éprouvées.

Les textes de son troisième recueil, Tout est un songe (1922), écrits entre 1913 et 1921, sont étroitement liés à leur contexte historique. Mais le poète ne se contente plus, comme dans Le feu de la vie, de traduire l’esprit d’une époque, il décrit des lieux et des milieux précis, réagit à des événements concrets : la première guerre mondiale, évoquée directement ou de façon symbolique à travers des images de cauchemar (comme celle de la « lune couleur de fiel ») ; la révolution russe, qui fait l’objet de descriptions enthousiastes ; l’indépendance de l’Estonie, saluée par un hymne au drapeau… Dans cette poésie engagée, le lyrisme harmonieux du recueil précédent s’efface souvent devant un expressionnisme volontairement dissonnant.

Son dernier recueil, Le feu et le vent (1950), publié en exil après une longue période de silence, s’ouvre sur des souvenirs d’enfance et des évocations de la vie heureuse à Tartu. Des poèmes empreints d’une ironie amère composent ensuite une chronique des événements tragiques des années quarante : première occupation de l’Estonie par l’armée rouge, déportations massives, incendie de Tartu (dans lequel a brûlé la maison de Suits), occupation allemande. Le recueil se clôt sur des textes à dominante élégiaque où le thème de l’exil occupe la place centrale.

En dépit d’une œuvre peu abondante très étalée dans le temps, Gustav Suits est indiscutablement, à côté de Marie Under (1883-1980), le plus grand poète estonien de la première moitié du XXe siècle, et sans doute celui qui a le plus contribué à faire entrer la poésie estonienne dans la modernité.

A.C.