Peet VALLAK

 

LE MÉCHANT BOUGRE

 

I

    Pärtel Tuuksam, le propriétaire de Koksi-Jaan, était un homme de cinquante ans, avec quelques années en plus ou en moins. D’après son extérieur, on aurait pu le croire encore plus âgé. Une barbe en collier noirâtre et crépue encadrait sa mâchoire. Ses tempes hautes étaient nues, sa mine sournoise et ascétique. Pärtel ressemblait à un homme ayant beaucoup souffert dans une vie qu’il envisageait désormais avec lassitude et déception. Ses regards étaient parfois si douloureux, si sévères, que les gens évitaient de les rencontrer. On sentait qu’aucun mot, aucun acte ne pouvait dissiper sa mélancolie, et qu’il était entouré d’un cercle de glace éternelle.
    Les pièces dans lesquelles Pärtel vivait lui faisaient l’effet d’être trois caisses vides, placées l’une à côté de l’autre. Ces caisses ne contenaient plus la marchandise à laquelle elles avaient été destinées. D’autres s’en étaient emparés. Pärtel n’en avait gardé que les caisses vides. Il se servait de l’une comme salle à manger et de l’autre comme chambre à coucher. La troisième prétendait au rôle de salon, mais les visiteurs étaient très rares à Koksi-Jaan.
    Pärtel avait fait l’acquisition de Koksi-Jaan environ quinze ans auparavant. Avec le nouveau maître, des potins et des rumeurs firent leur entrée dans le village de Kõlluste ; Tuuksam n'était pas agriculteur, disait-on et il aurait mené jusqu’alors une vie de paresse et de débauche. On supposait que Tuuksam ne ferait pas un bon fermier et que son entreprise ne serait qu’un caprice passager. Ces prédictions ne se réalisèrent pourtant point et Tuuksam n’éprouva pas de difficultés matérielles dans la suite. Économiquement, il avait planté ses deux pieds bien fermement sur sa terre. Il était un agriculteur exigeant et travailleur. Sa femme l’avait abandonné et ce fut sa sœur Juula qui devint la maîtresse de Koksi-Jaan. C’était une femme déjà âgée, célibataire, bien plus vieille que Pärtel.
    Une atmosphère lourde et accablante régnait ordinairement à Koksi-Jaan. Le caractère dissimulé et maussade de Pärtel en était la cause, bien qu’on n’eût pas pu l’accuser d’être brutal ou d’avoir mauvais cœur. Mais ses paroles à l’égard de ses voisins étaient souvent méchantes et rudes et le village ne laissait pas de lui rendre la monnaie de sa pièce. Il n’y eut cependant pas d’hostilités déclarées entre Pärtel et le village, mais seulement une indifférence, un mépris froid.
    De même que Pärtel s’éloignait des villageois, le village se retirait pour ainsi dire de sa ferme. Il n’était plus si facile de trouver des domestiques. La jeunesse était difficile à embaucher, car personne ne voulait servir chez lui. Il en était réduit à chercher des ouvriers âgés, et, au dire du village, des infirmes, des estropiés et des faibles d’esprit. C’était ainsi que Käsna-Kusta, un petit bonhomme tout rabougri, habitant le village où se trouvaient sa maison et sa femme, devint l’hôte permanent de Koksi-Jaan. Kusta était sourd-muet et tant soit peu toqué. Les jambes de Kusta ne méritaient même pas d’être mentionnées, car on n’apercevait que son corps. Il ressemblait à un avorton de carotte à racine ramifiée, qui se serait allongé et serait devenu homme. Les filles de ferme, elles aussi, n’étaient plus de première fraîcheur, sans oublier la mère Aalon, qui occupait depuis dix ans une chambrette dans la chaumière, où se trouvait l’étuve de la ferme. La mère Aalon espérait depuis longtemps son promis — la mort. Quand ses vieilles artères lui faisaient pressentir le mauvais temps, elle ne pouvait plus se servir de ses jambes et avait recours à deux bâtons. Avec un tel ménage, le vieux Pärtel avait souvent des démêlés et des querelles à vider et, ce jour-là, apercevant la mère Aalon qui gravissait péniblement, à l’aide de ses bâtons, la pente menant à la ferme, il se demandait quelle nouvelle chicane ou dispute allait surgir.
    Pärtel était debout près du coin de son verger, à côté de la porte, lorsque la mère Aalon, courbée en avant, traversa la cour en se traînant sur ses quatre jambes branlantes de faiblesse et se dirigea vers la ferme. Elle salua le maître de loin et un sourire étrange et triste illumina son vieux visage ridé.
    — Est-ce que tu viens de nouveau nous annoncer la pluie en te trimbalant ainsi avec tes quatre pattes ? gronda Pärtel ; mais la vieille femme comprit qu’aujourd’hui la voix rude de Pärtel plaisantait.
    — Qu’ai-je encore à me trimbaler, maître, répondit la vieille en haletant un peu, mais mon baromètre me prédisait la pluie déjà hier soir.
    Elle lui dit alors qu’elle désirait lui parler en tête-à-tête. Bah, puisque c’était ainsi, c’était ainsi, et Pärtel entra dans le verger avec la vieille. Tous deux s’assirent sur un banc, sous un tilleul.
    La bouche de la femme tremblait lorsqu’il lui fallut commencer à parler. Elle soupira :
    — Quel malheur de nouveau avec ma fille Liine, cette traînée ! Depuis son enfance, elle ne me joue que de mauvais tours et je n’en verrai jamais la fin, pour sûr ! Une nuit, la voilà qui me revient encore avec ses geignements : aide-moi, mère ! J’ai caché sa honte devant les gens jusqu’à présent, mais, maintenant, c’en est assez ! Que tout le monde sache son secret et qu’elle devienne leur risée ! Ma fille, elle a une fille d’un an ! Et qui trotte déjà toute seule. Qu’y a-t-il à cacher encore ? Les cochons ont mangé son honneur et le loup a dévoré les cochons !
    Pärtel contracta ses yeux d’aigle.
    — Quoi? Ta fille a un gosse? Lequel? Le troisième?
    — D’après ce qu’on en sait, c’est le deuxième seulement.
    Mais ceci n’intéressait pas Pärtel.
    — Qu’ai-je donc à démêler avec tes histoires de nuit, et il fit un geste de la main.
    La vieille se hâta de baisser la voix, comme si la chose qu’elle voulait encore annoncer était la plus terrible.
    — Maintenant, la fille s’est amenée dans ma chaumière avec son gosse, elle lui cherche un refuge ! Elle n’a pas osé venir prier le maître, elle m’a dit : va toi-même, mère, moi, j’ai peur, j’ai honte ! Et alors, je suis venue.
    La mine de Pärtel se renfrogna.
    — Ta fille est une p..., s’emporta-t-il, ta Liine est comme un sentier de pâturage que chacun peut fouler des pieds.
    La vieille hocha la tête, tandis qu’une voix intérieure la poussait plutôt à la secouer négativement.
    — C’est vrai, c’est vrai !
    — Lorsqu’arrive le temps où les bêtes mettent bas, ta fille en fait autant ; elle ne reste pas vide pendant deux ans de suite.
    — Non, non !
    — Et maintenant, je dois être leur père nourricier, hein ? Mademoiselle ne réussit plus dans ses affaires en ville, le commerce ne rapporte plus, la petite demoiselle vieillit et enlaidit ! Ah non, pas de contrebande dans ma chaumière ! Je voudrais bien savoir qui payera pour ton logis lorsque tu auras un mioche attaché à tes jupons !
    La mère Aalon resta quelques instants immobile sur son banc, à côté du maître Pärtel. Que deviendrait donc sa petite-fille si on lui refusait ainsi tout abri ?
    Et la femme, vieille et infirme, lui jeta en geignant des reproches amers et rancuniers, s’attendant à être assommée sur place par le fermier furibond :
    — Quel cœur tu as, Pärtel, un cœur si dur que le feu même ne le toucherait pas. Doux Jésus, sur quelle pierre as-tu donc aiguisé tes épines ? Ne pas supporter ce tout petit, ne pas lui donner un abri, le traiter de bâtard et de contrebande ! Mais où le mettre alors, puisque Liine elle-même mange de la vache enragée ?
    Sa fureur débordait ; elle se sentait capable de frapper Pärtel avec son gourdin noueux de genévrier.
    — Et maintenant, ma fille est une p... et une c..., pour toi ! Parce qu’elle n’a pas tué le fruit de ses entrailles comme le font toutes les autres, parce qu’elle a eu le courage de prendre sa honte sur ses bras, c’est pour cela que tu la nommes p... à présent ? Vieux s..., va ! Si j’avais su qu’il me faudrait me quereller ici avec toi, j’aurais emporté de quoi manger pendant un an !
    Bien que la mère Aalon se calmât et s’efforçât d’attendrir le cœur de Pärtel avec des flatteries et des larmes, celui-ci s’en tint à sa résolution. Cela ne le regardait pas le moins du monde que Liine ne fût pas en mesure d’élever son mioche. L’enfant devait pourtant avoir un père et les tribunaux ne plaisantaient pas avec de tels individus.
    Pärtel et la vieille se séparèrent comme deux ennemis.
    — Tu as la langue bien pendue tout de même ! furent les derniers mots de Pärtel.
    La mère Aalon semblait à peine pouvoir circuler sur ses quatre jambes raides. Certainement, cette démarche si pénible était plutôt simulée aujourd’hui afin de provoquer la pitié du maître. La vieille était pleine de ruse lorsqu’il s’agissait de vaincre son ennemi.
    Malgré la défense de Pärtel, dès le lendemain, on vit un bébé jouant devant la chaumière de la mère Aalon. Et que faire lorsque, le jour suivant, on l’aperçut au même endroit et que, deux semaines plus tard, il essayait ses premiers pas en chancelant entre les pierres de l’enclos. En dépit de l’interdiction de Pärtel, la grand-mère avait gardé l’enfant et la mère était repartie pour la ville.
    Ce fut ainsi que la vieille Aalon hissa le drapeau de la révolte sur le toit de sa chaumière. Deux armes puissantes lui servaient à défendre sa forteresse : ses deux gourdins. Quand elle se promenait ainsi armée devant sa chaumière, ce jour-là, une attaque de l’ennemi n’était plus à craindre. Elle était tellement obstinée qu’elle se moquait des ordres et de la volonté de Pärtel. Car elle vivait aussi sa vie à elle, dans sa misérable hutte au milieu de l’enclos, c’est vrai, mais est-ce que cela regardait quelqu’un ? C’était tout de même sa propre vie et son propre coin : son puits devant la porte, son étable à cochon derrière la hutte, son appentis pour le bois sous le toit saillant de celle-ci, ses plates-bandes de légumes dans un jardinet ! Chaque automne, les tournesols luxuriants poussant le long des murs de sa chaumière élevaient leurs grandes fleurs jaunes au-dessus de la saillie du toit. De la chaumière à la ferme, il y avait environ deux cents pas et un sentier étroit à travers des camomilles était le seul chemin de communication. Qui donc y aurait frayé une route pour les chevaux, qui y pourrait se risquer avec une charrette cahotante ? Ce n’était qu’une fois ou deux par an que la chaumière voyait passer une rosse quelconque charriant du bois de chauffage pour l’étuve. C’est ainsi qu’on vivait dans la chaumière. Un petit sentier tout droit avait été piétiné de sa porte jusqu’à l’ouverture de l’enclos. Mais on ne faisait pas de grand détour pour franchir cette ouverture, les habitants de la chaumière se contentaient de deux planches appuyées sur la palissade, de chaque côté de la clôture
    C’était dans ce coin isolé du monde entier que l’enfant se trouva abandonnée aux bons soins de sa grand-mère, malgré les regards coléreux lancés par Pärtel dans la direction de la chaumière, et en dépit des injures échangées entre celle-ci et la ferme.
    Un jour, Pärtel, se dirigeant vers sa ferme, longea le chemin bordant l’enclos et s’arrêta près de la porte de la clôture. Son cœur se serrait lorsqu’il pensait à la mère Aalon et à sa traînée de fille. Une grande paix régnait autour de la chaumière, les portes étaient fermées, la cheminée froide — qui sait où la vieille se traînait avec son bâtard ! Il y avait déjà quelque temps qu’elle n’était pas venue travailler chez le maître, et cela à cause de cette morveuse qu’on avait amenée de la ville.
    Tout en scrutant d’un air maussade la chaumière muette, de l’autre côté de la clôture, Pärtel aperçut dans le clos, presque devant lui, quelque chose qui remuait dans une fosse que les porcs avaient creusée dans la terre pour s’y vautrer. Il se pencha au-dessus de la palissade et eut presque un recul de surprise : dans le creux aux porcs, la petite bâtarde de la chaumière était en train de se mettre debout.
    — Pfuit ! fit Pärtel, en éprouvant l’envie de cracher, de frayeur surtout, et il regarda d’un air hébété l’enfant, au delà de la clôture.
    L’enfant se sentit aussi terrifiée en voyant ce visage entouré d’une barbe en collier qui se penchait vers elle, par dessus la palissade. Elle rampa hors de la fosse, fit quelques pas et s’arrêta. Puis elle se tourna vers Pärtel, pas tant par curiosité que par terreur d’avoir ce bonhomme barbu derrière elle.
    Cette petite-fille de la mère Aalon était un véritable épouvantail, sale et répugnant comme le balai de ramoneur du village !
    — Gamine, qu’as-tu donc à regarder ainsi de travers, gronda Pärtel, regarde-moi bien en face, comme un être humain ! Tu es juste bonne à envoyer faire la guerre aux corbeaux ; tu n’as probablement jamais vu d’eau, en dehors de l’eau sainte du baptême que le sacristain t’a versée sur le front. Tu n’as pas honte ? Qui est-ce qui m’a …… un monstre pareil ?
    Mais l’enfant ne répondait rien, elle ne parlait pas encore, étant trop jeune. Elle demeurait immobile au bord du creux, comme un corbeau tout noir. Entre les doigts de sa main, de petites mottes de terre s’émiettaient et tombaient. Elle était certainement prête à écouter pendant plusieurs jours les invectives de ce grand diable maigre, tant elle restait figée à sa place.
    — Attends que je te fiche ma botte quelque part si tu ne décampes pas d’ici, grondait Pärtel à mi-voix, comprenant maintenant, en son for intérieur, qu’il avait tort de traiter ainsi une enfant.
    — La traiter en enfant ? réfléchissait-il en même temps. Mieux vaudrait pour nous deux qu’elle ne me tombe plus sous les yeux !
    Et il commença à chasser la petite.
    — Pst ! Pst ! Cours vers ta grand-mère ! Qu’as-tu à voir ici ? Cours vers ta vieille sorcière, monstre !
    Alors, l’enfant comprit que cet étranger était méchant et elle eut peur. Elle se sentait abandonnée, la chaumière était si loin et ses pas si courts et chancelants.
    Sa bouche se tordit, comme pour pleurer. Elle fit volte-face et s’éloigna en titubant dans la direction de la chaumière. Ses yeux étaient embués de larmes et elle trébuchait à chaque pas qu’elle faisait, en sanglotant si fort que tout l’enclos en retentissait.
    — Crie, crie, grommela Pärtel derrière la fillette qui fuyait, crie aussi fort que tu peux.
    À ce moment, la porte de la chaumière s’ouvrit, la mère Aalon apparut sur le seuil et reçut dans ses bras l’enfant hoquetante. Elle aperçut son tourmenteur qui gravissait lentement la pente menant à sa maison, probablement satisfait de son œuvre, comme un garnement qui aurait lancé une pierre à un de ses semblables, de l’autre côté d’une barrière.
    — Va-t-en, loup, va-t-en, loup, grondait la vieille après son maître, en commençant à calmer l’enfant. Que la foudre abatte ce loup-garou qui épouvante l’enfant et qui porte une pierre sous son bras, au lieu de cœur ! Ne pleure pas, Epi, nous allons prendre une verge, nous irons toutes deux à la ferme et nous donnerons au loup-garou ce qu’il a mérité !
    Les pleurs de l’enfant commencèrent à s’apaiser, car, bien que ne comprenant pas le bavardage de sa grand-mère, elle se sentait rassurée par la voix compatissante et consolatrice de la vieille. Bientôt, la petite se trouva assise sur un boisseau à farine renversé, près du poêle, en grignotant un morceau de pain. La mère Aalon se mit à faire tourner son dévidoir, la bobine grésillant dans sa main comme un cri-cri. Parfois, la vieille essayait de chantonner en dévidant son fil, mais, aujourd’hui, des pensées impies et obsédantes la poursuivaient. Lorsque l’enfant eut fini de manger et vint se réfugier entre ses genoux, la mère Aalon lui caressa la tête et soupira du plus profond de son cœur :
    — Ah, mon petit enfant, ne serait-ce pas mieux si le bon Dieu nous prenait dans sa demeure céleste ! Que deviendras-tu, petit moineau, lorsque je m’en irai prendre mon repos éternel ? On t’a envoyée comme une mouche traîner ton existence dans ce monde, comme je l’ai traînée moi-même et comme le fait ta mère. Quand je m’éteindrai, il n’y aura plus personne pour t’aimer et te soigner. Un étranger te prendra par la main et t’emmènera manger du pain étranger, et rien n’est plus amer que ce pain-là ! Qui t’élèvera lorsque je ne serai plus ici, qui, excepté les arbres de la forêt !
    Tandis qu’auparavant elle avait tant espéré la mort, aujourd’hui, elle priait Dieu de lui prêter vie, ne fût-ce que pour quelques années encore. Elle se faisait de nouveau apporter un médicament pour ses rhumatismes, de l’huile de Harlem, comme elle l’appelait, en espérant que celle-ci infuserait une nouvelle vie dans ses vieilles veines et dans ses os. Mais, malgré tout son amour et les soins consacrés à sa petite-fille, et en dépit de tout ce qu’elle faisait pour chasser loin d’elle ses pensées funèbres, ces dernières la poursuivaient sans cesse. Elle aurait voulu que la mort, en faisant sa visite à la chaumière, les prît toutes deux, Epi d’abord, elle ensuite. D’autres fois, lorsque l’enfant se mettait à toussoter, la nuit, s’étant enrhumée en barbotant dans l’herbe humide et la boue, par une matinée fraîche et pluvieuse, la mère Aalon recommençait à nourrir ses pensées coupables. Mais, son amour pour sa petite-fille étant néanmoins plus fort que tout, elle pleurait sans bruit dans son oreiller, en lui confiant ces affreuses pensées.
    Tandis que Pärtel continuait toujours à détester l’enfant de la chaumière, Kusta, le sourd-muet, s’y attachait de plus en plus. Lui aussi était père de famille, car il avait trois enfants dans une hutte située au bas de la colline sur laquelle s’élevait l’église du village, trois garçons si polissons que le prêtre vivait dans une terreur perpétuelle, ces garnements étant capables de tout, même de descendre la girouette du haut du clocher. Ces trois gamins étaient cependant la seule joie de Kusta, car sa femme ne pouvait le supporter et ne faisait que se chamailler avec lui.
    Kusta essayait souvent de se glisser dans la chaumière pour voir la petite-fille de la mère Aalon. Mais l’enfant avait peur du sourd-muet. Ce petit visage enfantin, maigre, avec sa barbe à moitié grise et ses petits yeux, semblait effrayer l’enfant. Elle craignait les mots que le sourd-muet s’efforçait d’exprimer à l’aide de ses mains et de tout son corps, tandis que sa langue ne produisait que des sons indistincts et étranges. Kusta n’entendait pas sa propre voix et il ne savait pas s’en servir. Chaque fois que l’infirme venait à la chaumière, l’enfant se hâtait de se cacher. Elle s’accroupissait dans l’étroit espace, entre le pied du lit et le mur, où il était impossible de l’atteindre, à moins de démolir le mur lui-même. Mais tout cela ne faisait qu’amuser Kusta, et son rire et ses gestes semblaient s’adresser à la fente étroite où l’enfant s’était réfugiée. La mère Aalon, elle aussi, ne savait que faire avec le sourd-muet, car tous deux n’arrivaient, pas à se comprendre mutuellement. Elle ne pouvait jamais saisir ce que Kusta s’efforçait d’exprimer, malgré tous les efforts que celui-ci faisait pour tourner et retourner chaque pensée qu’il voulait traduire.
    — Je m’expliquerais plutôt avec un Turc qu’avec toi, grommelait la vieille. Parle donc comme un être humain ; qu’as-tu à bredouiller ainsi avec ta pauvre langue ?
    Chaque fois, Kusta remplissait de fumée la petite chambre, sa pipe ne cessant de brûler entre ses dents. Dans la chaumière, on ne voyait pas sans plaisir le secours et les visites de Kusta, car il apportait avec lui, dans ce coin isolé, un peu de vie et un cœur chaud.
    — Laissons-le toujours venir, disait la grand-mère à l’enfant, nous vivons d’ailleurs ici comme deux cigognes veuves apprivoisées.
    Mais Pärtel venait aussi parfois à la chaumière, lorsque c’était le jour de bain et qu’on avait chauffé le fourneau de l’étuve la moitié de la journée, les pierres incandescentes sifflant sous les bolées d’eau froide dont on les arrosait.
    La porte de l’étuve fermée, les habitants de la chaumière, de l’autre côté du mur, écoutaient avec terreur la soif de vapeur du maître. Lorsque le jet d’eau rejaillissait sur les pierres brûlantes, celles-ci répondaient par un grondement et des sifflements assourdissants qui s’apaisaient quelque temps après en se transformant en un faible murmure. Mais cela ne suffisait toujours pas à Pärtel. Une nouvelle explosion de vapeur retentissait derrière la cloison séparant l’étuve de la chambre de la mère Aalon, et ses occupantes avaient l’impression que la vapeur allait faire éclater les murs de leur chaumière.
    — Pst, pst, ça te roussit, hein ! grommelait la mère Aalon. C’est ton vilain cœur de pierre qui en a besoin. Et dire que tous les samedis il châtie ainsi son cœur plein de péchés, sans qu’il en devienne meilleur !
    Les pierres rageuses grondèrent de nouveau.
    — C’est ça, c’est ça ! Habitue-toi ainsi au feu de l’enfer, que Dieu ait pitié de ton âme ! Mon Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, amen !
    Et la mère Aalon joignit ses mains pour prier.
    Lorsque Pärtel eut fini ses travaux de nettoyage et fut sorti de l’étuve, la porte de la chaumière s’entrouvrit et les petits pieds de l’enfant apparurent. C’était Epi. Puis sa joue se montra, de même qu’un seul œil qui se fixa sur le maître arrêté devant la chaumière, toujours en chemise et en caleçon, la figure encore brûlante de la chaleur de l’étuve. Le samedi, Epi n’était plus sale et crottée, mais peut-être encore plus fraîche et plus blanche que Pärtel lui-même. Pärtel effleura d’un coup d’œil fugitif la petite, qui baissa timidement les yeux.
    Et, cependant, elle ne recula pas par-dessus le seuil surélevé de la chaumière, comme elle l’aurait fait dans un autre cas, si Kusta était sorti de l’étuve.
    Pärtel, voulant s’en aller, raflait déjà son linge sale gisant près du mur. Abandonnerait-il ainsi la petite curieuse entre la porte entr’ouverte ? La chaleur infernale de l’étuve n’avait-elle donc pas encore attendri son cœur de pierre ? Il jeta néanmoins un regard derrière la porte où Epi se tenait immobile, souhaitant peut-être l’amitié du maître.
    — Qu’est-ce que tu regardes là-bas, gamine ? jeta Pärtel du bout des lèvres. Et ce fut tout ce qu’il eut à dire à l’enfant.

 

II

    En été, la mère Aalon n’alla pas travailler à la ferme, bien qu’on le lui commandât jusqu’à dix fois par jour.
    À chaque ordre, on répondait de la chaumière que la vieille était souffrante, qu’elle se plaignait de douleurs dans ses os et dans sa tête. Elle ne venait pas non plus lorsqu’on l’appelait pour le travail le plus facile — surveiller la marmite. On savait pourtant, à la ferme, que, dans la chaumière de la mère Aalon, le rouet bourdonnait, les aiguilles à tricoter cliquetaient et le dévidoir tournait sans cesse. Et il est vrai que les mains de la vieille étaient toujours à l’œuvre, car il s’agissait maintenant de nourrir deux ventres. Elle envoyait ses travaux au village, ne songeant même plus à payer son loyer à Pärtel. Un chat noir était passé entre eux, et tout cela à cause d’Epi, cette bâtarde introduite dans la chaumière.
    Mais, comme le travail devait être fait et que tous les ordres de Pärtel n’amenaient pas la mère Aalon à la ferme, celui-ci alla lui-même à la chaumière. De nouveau, l’enfant se trouva devant lui, près de la porte de l’enclos, le visage entre les barreaux, souriant comme pour mendier son amitié. Pärtel ne lui accorda pas la moindre attention et sauta dans l’enclos par-dessus la palissade, à côté de la porte. Pendant que Pärtel et la mère Aalon vidaient leur querelle dans la chambre de la chaumière, l’enfant avait suivi le fermier et s’était hissée dans la chambre, par-dessus le seuil surélevé. Sans bruit, elle se glissa près de Pärtel et demeura immobile devant lui. Elle semblait souhaiter ardemment qu’il mit la main sur sa tête, qu’il caressât ses cheveux ou qu’il parlât avec elle. Un long os rongé luisait dans sa main.
    Du haut de sa barbe en collier, Pärtel surveilla l’enfant pendant quelques instants.
    — Que manges-tu, fillette? demanda-t-il enfin, sèchement, du bout les lèvres.
    — Ce que je mange ? répondit la grand’mère pour l’enfant, dis-lui, ma fille, que tu manges de « l’étalon à poule » !
    Pärtel était ahuri, il n’avait jamais entendu de mot pareil.
    — De « l’étalon à poule » ? Hum ! Mais pourquoi as-tu tué ton « étalon à poule » ?
    — Pourquoi je l’ai tué ? réfléchit tout haut la vieille à la place de l’enfant. Dis-lui qu’il avait commencé à prêcher la révolte, la nuit, en chantant : « Tue Pärtel ! Tue Pärtel ! ». Alors, je n’ai plus osé le garder.
    Pärtel s’ébroua rageusement. Ces démêlés duraient déjà depuis longtemps et l’enfant en était toujours l’objet principal, puisque la mère Aalon l’avait gardée auprès d’elle, dans la chaumière, en dépit de son interdiction.
    Malgré les hostilités régnant entre Pärtel et la grand-mère, celle qui en était la cause directe n’y prenait pas part. Elle semblait même s’attacher au maître, bien que ce dernier ne semblât y prêter aucune attention.
    Un jour, Pärtel étant occupé à réparer un râteau devant la porte de la grange, Epi, qui flânait dans la cour, commença à se rapprocher de la grange. Elle s’arrêta d’abord à quelque distance, car nonobstant sa sympathie pour le maître, il l’intimidait et elle le craignait toujours. Pärtel continuait laborieusement son travail, sans même regarder la curieuse qui l’observait de loin. À ce moment, Kusta sortit du hangar à bois et se dirigea vers la grange. Apercevant l’objet de sa prédilection, il commença de loin à râler et à balbutier de joie. Puis, arrivé près de l’enfant, il étendit ses bras en s’efforçant de l’agripper. L’enfant, poussant un cri, voulut se réfugier auprès de sa grand-mère, restée dans la cuisine. Mais Kusta lui coupa la retraite et s’efforça de l’attirer à lui avec des claquements de langue.
    La petite se raidit d’effroi. Il ne lui restait plus qu’un moyen de salut. Un moment, elle hésita à choisir, se trouvant entre deux feux. Mais aussitôt le sort décida : l’enfant s’élança, dans la porte ouverte de la grange, se jeta entre les genoux de Pärtel et s’y cramponna avec terreur. Ce ne fut qu’alors qu’elle se risqua à jeter un coup d’œil en arrière à son tortionnaire, dont le petit visage rouge et riant apparut dans la porte béante.
    Le couteau de Pärtel s’arrêta sur les dents du râteau et il regarda l’enfant. Un instant, il éprouva l’envie de secouer ses genoux afin de les libérer de l’étreinte dont ils se trouvaient enserrés. Et, un moment, il sembla que tous deux se considéraient avec stupeur, l’enfant et Pärtel.
    — Qu’est-ce que tu viens te fourrer par ici... et prends garde de ne pas tomber sous mon couteau, voulait-il déjà se mettre à gronder. Je ne suis pas une bonne d’enfant derrière laquelle on vient se réfugier ! Va-t-en d’ici, te dis-je, va-t-en !
    Mais il se tut pourtant, il se tut pendant quelques minutes. Puis il posa sa main sur celle de l’enfant, mais pas pour détacher de ses genoux les doigts qui les emprisonnaient.
    — Qu’y a-t-il maintenant ? demanda-t-il enfin. Pourquoi es-tu accourue vers moi ?
    Il savait cependant que l’enfant avait peur de Kusta, qu’elle avait peur de lui aussi. Mais, se trouvant dans une situation si critique, elle l’avait pourtant choisi, lui, Pärtel. À l’idée de cette préférence, il sourit un peu.
    — C’est vers moi que tu es venue, gamine ! N’as-tu donc pas peur que je te dévore ?
    Dehors, près du puits, on entendit la voix de la mère Aalon se disputant avec quelqu’un qui se trouvait dans la cuisine. Pärtel sursauta presque en entendant cette voix et il allait déjà repousser l’enfant. Il ne voulait pas que la vieille l’aperçût ainsi avec l’enfant entre ses genoux.
    Et il dit à la fillette :
    — Va-t-en maintenant. Kusta ne te fera plus de mal. Vois, il s’en retourne déjà aux champs. Va vers ta grand-mère, tu vois bien que tu me gênes ici, devant mon couteau ! Je dois travailler, moi ; qui me donnerait à manger et à boire, sans cela ?
    Il renvoya ainsi l’enfant. Mais il la suivit des yeux lorsqu’elle se dirigea en chancelant vers sa grand-mère, près du puits.
    — Elle est venue se réfugier entre mes genoux ! réfléchissait-il en riant dans sa barbe. Elle craint Kusta, mais pas moi !
    Dans son embarras, elle l’avait choisi, lui, Pärtel ! C’était bizarre ; lui ! Et Pärtel sentit, pour la première fois depuis plusieurs années, qu’on le traitait en ami, qu’on le préférait à un autre. Il s’était déjà fait à l’idée d’être considéré comme un méchant bougre et d’être évité par tout le monde.
    Le lendemain, Pärtel était de nouveau en train d’arranger ses râteaux dans la grange quand Epi vint l’y trouver. Il semblait que l’amitié commençait maintenant à naître entre eux deux, car Pärtel fut obligé, cette fois, de tailler les dents de son râteau en gardant l’enfant assise sur ses genoux ; elle ne le gênait plus, aujourd’hui ! L’enfant produisit tout son talent de conversation et épuisa son pauvre vocabulaire qui ne se composait que de quelques exclamations ; mais, malgré cela, on conversait dans la grange.
    Ayant fini son travail, Pärtel voulait déjà faire descendre l’enfant de ses genoux, lorsqu’il s’avisa soudain d’un gros abcès sur la jambe de la petite.
    — Qu’as-tu donc ici ? demanda-t-il en apercevant que les bras, le corps et même la tête de l’enfant étaient couverts d’abcès et de pustules. Ceci lui donna à réfléchir.
    Il posa la petite par terre, accrocha ses râteaux au mur de la grange et se dirigea vers la maison, l’enfant boitillant derrière lui. En route, il sentit la main de la petite se glisser dans la sienne pour accomplir le court trajet jusqu’au haut de la colline, en se tenant par la main. Dans la cuisine, il trouva la mère Aalon qui aidait Juula à éplucher les pommes de terre.
    — Femme ! s’adressa Pärtel à la vieille. L’enfant a des abcès, qu’est-ce que cela veut dire ? Je voudrais savoir où elle les a ramassés ?
    La vieille jeta un coup d’œil furieux à Pärtel, en cherchant une riposte.
    — L’enfant a des abcès ! cracha-t-elle enfin. Ce n’est pas la première fois qu’on voit cela dans ce monde ! Prends un chiot et regarde, tu y trouveras tout ce que tu veux, poux et teignes ! La jeune chair engendre abondamment !
    Juula aussi attira l’enfant à elle, souleva sa robe et tourna et retourna devant elle la petite à moitié nue.
    — Oui, l’enfant a des abcès, dit-elle. Ses mots passaient à travers la salive dont sa bouche s’était remplie. Puis elle repoussa la petite loin d’elle.
    — Qui sait ce que ces abcès peuvent signifier, l’enfant est venue de la ville ! dit-elle soupçonneusement, en essuyant ses doigts au sac de pommes de terre.
    — Comment la petite n’aurait-elle pas d’abcès si personne ne la soigne, déclara Pärtel. Elle se promène comme un sac de suie, c’est à se sauver dans la forêt si on la rencontre ! Qui lui montre jamais de l’eau ou du savon ?
    Pendant quelques instants, la mère Aalon se tut, bien qu’il fût apparent que c’était à son tour de parler. Elle tira son mouchoir un peu plus bas sur ses yeux, en essuyant d’un geste nerveux les bords de sa bouche. Puis elle gémit :
    — Je ne sais quel mal j’ai fait au maître pour qu’il me poursuive et me persécute ainsi ? Je n’ai plus eu de paix depuis le jour où ma pauvre Liine m’a chargée de cette malheureuse enfant. Le maître ne peut la souffrir, il supporterait plutôt un chiot, mais pas la petite ! Oh, que la mort vienne me prendre, que je sois au moins délivrée de mes souffrances. Mon Dieu, apaise donc la méchanceté de notre maître !
    Sa tête s’inclina plus bas encore, le couteau et la pomme de terre roulèrent sur le plancher : elle pleurait.
    Puis elle se mit à hoqueter de rage et de douleur :
    — Tu m’accuses d’être sale, maître ! Sale ! J’ai élevé quatre enfants... Tu ne... choisis pas... tes mots, maître !
    Sa voix s’étranglait.
    — Ne brais pas, dit Pärtel en souriant du bout des lèvres. Tu deviens un peu toquée, me semble-t-il !
    Il s’en alla dans la seconde pièce en laissant le dernier mot aux femmes.
    Pendant assez longtemps, Juula s’employa à tranquilliser la vieille femme offensée qui ne savait que se lamenter :
    — Pärtel dit que je suis sale et dégoûtante... Pärtel dit que la saleté et les ordures ont causé les abcès de l’enfant !
    Ce ne fut qu’au bout de quelque temps que ses yeux se séchèrent et qu’elle ramassa sa pomme de terre à moitié épluchée et son couteau.
    Les paroles de Pärtel s’enfoncèrent pourtant profondément dans le cœur de la mère Aalon. Quelques jours plus tard, Pärtel s’aperçut que son armoire avait été bouleversée.
    — Qui a touché dans mon armoire? demanda-t-il à sa sœur.
    — C’est moi, répondit celle-ci. J’ai cherché de la poudre à fusil pour la vieille Aalon.
    Elle expliqua que la vieille avait reçu de la femme Kõrvits un onguent contre les abcès, qui se composait de sept drogues ; il n’y manquait plus que de la poudre.
    — Bon, voilà que la sorcellerie et la charlatanerie commencent ! s’emporta Pärtel. Maintenant, on veut tuer cette enfant, on la tuera, nous le verrons bien !
    Il trouva la petite dehors, près de la grange, où elle jouait avec la bergère. Oui, ça y était, les abcès et les pustules de l’enfant étaient déjà enduits d’une espèce de masse jaune. Ses jambes, ses bras et son corps étaient parsemés de taches jaunes de la grandeur d’un bout de doigt.
    — Cours à la chaumière, Anni, et dis à la mère Aalon qu’elle laisse en paix les abcès de cette gosse, ou bien je lui enverrai les gendarmes sur le dos ! à la femme Kõrvits aussi. Et qu’elle m’envoie immédiatement sa drogue de charlatan !
    La bergère se hâta vers la chaumière et y resta quelques instants. En apprenant les ordres du maître, la mère Aalon se mit à trembler de fureur : on la persécutait de nouveau ! On ne tolérait pas les abcès, mais on ne permettait pas non plus de les soigner !
    — Va dire au maître, à ce vieux saligaud, qu’il fiche la paix une bonne fois à la pauvre veuve que je suis ! Ah, je sais, il voudrait avoir ma médecine pour son mauvais cœur ! Mais je ne la donnerai pas, je ne la donnerai pas !
    Alors que la bergère était déjà sortie de la chaumière, la mère Aalon l’appela, la fit revenir sur ses pas et lui expliqua :
    — Ne dis pas au maître qu’il veut mettre cette médecine sur son méchant cœur. Dis-lui plutôt qu’il n’y en a plus, que la femme Kõrvits n’en a apporté qu’un dé plein.
    La bergère rapporta naturellement toute la chose à Pärtel, elle lui raconta aussi pourquoi la vieille l’avait fait revenir à mi-chemin. Mais le jour suivant, la mère Aalon dut néanmoins constater que le cœur de Pärtel n’était pas de pierre et qu’il était devenu bien plus conciliant à l’égard de l’enfant. Car elle reçut du maître un message lui commandant de venir à la ferme et d’amener la petite avec elle ; on attellerait un cheval à la voiture et on les enverrait chez le médecin de la bourgade. Pärtel le paierait même de sa poche.
    La vieille était de nouveau prête à fondre en larmes, d’attendrissement cette fois. Elle avait oublié du coup tous les malentendus qui régnaient entre eux depuis le printemps.
    — Nous nous querellions, c’est vrai, réfléchissait-elle en son for intérieur, mais, s’il le faut, nos deux cœurs sauront aussi céder. On ne se comprend souvent pas : l’un veut du bien, mais l’autre le conçoit comme du mal.
    Pärtel lui-même ne supposait pas que la mère Aalon s’avouait vaincue, pas même maintenant. Lorsqu’on lui envoya l’ordre de se mettre au travail, le messager vint rapporter que la vieille était malade et qu’elle ne pouvait pas venir. Pärtel alla de nouveau lui-même s’enquérir de cette maladie.
    — Pärtel, gémissait la vieille, je bondirais vraiment à ton secours, si je le pouvais ; mais mes os sont pleins de plomb, je ne puis plus même les soulever ! Je suis si vieille, je suis archi-vieille. Je ne m’entête pas, je sauterais tout de suite au travail, si c’était possible ! Je lève mes mains vers Toi, Seigneur, je ne peux vraiment rien faire !
    Ces jours-là, elle déambulait de nouveau avec ses deux gourdins. Elle s’ennuyait. dans sa chaumière, car l’enfant passait maintenant presque toutes ses journées à la ferme. Quand, parfois, on la déposait de l’autre côté de la clôture en lui enjoignant d’aller retrouver sa grand-mère dans la chaumière, la petite se mettait à pleurer et restait mélancoliquement plantée derrière la porte de l’enclos. Alors Pärtel lui faisait encore une fois franchir la clôture et la déposait dans sa cour.
    À présent que Pärtel avait commencé à s’occuper de la petite, celle-ci s’attachait de plus en plus à lui. Elle n’entendait et ne voyait presque plus personne, en dehors de Pärtel. Lorsqu’elle réussissait à s’échapper de la chaumière pour parvenir à la ferme, sans pourtant y trouver son favori, toute sa joie s’évanouissait. Elle devenait inquiète, maussade, mélancolique. Elle se contentait bien de Juula, c’est vrai, mais cette amitié-là n’était pas bien profondément enracinée dans son cœur. Enfin, l’enfant ne voulut plus vivre dans la chaumière étroite. À peine parvenait-on à lui enfiler sa robe, le matin, qu’elle se hâtait en titubant vers la porte et attendait patiemment, en chantonnant à mi-voix pour annoncer sa présence, le visage appliqué contre les barreaux de la porte, le doigt dans la bouche. La mère Aalon ne se risquait pas à lui faire franchir la palissade, craignant que la petite ne dérangeât les habitants de la ferme.
    — C’est un malheur, avec cette enfant, disait-elle à Juula, peut-être en guise d’excuse ou même comme flatterie. À peine peut-on lui mettre et lui boutonner sa robe, le matin, qu’elle s’élance déjà vers la porte en demandant à sortir. Je peux la surveiller autant que je veux, mais à un moment donné, la voilà qui disparaît comme une anguille et je l’aperçois bientôt filant vers la ferme, aussi rapidement que ses jambes peuvent la porter. Elle n’accepte plus une bouchée de moi, elle crache tout ce qu’on lui met dans la bouche ! Juula, qui pourrait vous récompenser une fois de tout le bien que vous faites ! Vous nourrissez et abreuvez cette petite comme si c’était votre propre enfant !
    — Qu’est-ce que nous faisons ? marmonna Juula, nous ne la soignons même pas ! C’est Pärtel pourtant qui ne peut la laisser tranquille ; ses yeux ne cessent de couver la chaumière si l’enfant y reste plus longtemps que de coutume.
    Ainsi, l’amitié de Pärtel et d’Epi progressait à grands pas.
    Lorsque l’enfant arrivait à la ferme, le premier souci de Pärtel était de l’emmener dans la deuxième pièce et de lui donner à manger. Un bol de lait et une grande tartine n’étaient qu’une bagatelle pour la petite, c’était comme une goutte d’eau sur les pierres ardentes de l’étuve. L’enfant devait se bourrer chaque fois jusqu’à ce qu’elle se mît à hoqueter.
    Le soir, on avait grand-peine à la ramener chez sa grand-mère, bien qu’elle fût sage d’habitude, n’étant ni têtue, ni capricieuse. Elle possédait ce caractère conciliant et patient qui distingue la plupart des enfants des pauvres, ce qui permettait à Pärtel de l’emmener parfois avec lui inspecter des travaux plus éloignés. Une surveillance vigilante était inutile avec elle, car elle s’accommodait de tout, pourvu qu’on la laissât près de Pärtel.
    — Qui sait pourquoi Pärtel la choie si follement ? jacassaient les voisins. Du matin au soir qu’elle lui trotte après, cela n’ennuie ni l’enfant, ni Pärtel, Pärtel qui, d’ordinaire, est mauvais comme un hérisson avec les grandes personnes. Et voilà que cette gamine l’enroule déjà autour de son petit doigt !
    Juula connaissait son frère mieux que les autres et ce changement ne l’étonnait pas. Elle comprenait qu’il était resté trop solitaire dans ce village et cette commune étrangers pour lui. Pärtel était d’une nature mélancolique, non seulement lui, mais Juula aussi, et lorsque, pour comble de malheur, la brouille eut surgit entre lui et sa femme, il vécut désormais roulé en boule comme un hérisson ; si on le touchait, il répondait par un grognement féroce et menaçant. Cette membrane pétrifiée entourant son âme était dure à briser !
    Maintenant, la fille de la mère Aalon ayant abandonné son enfant à la chaumière, Pärtel n’aurait pas accordé la moindre attention à celle-ci, on ne sait pour combien de temps du moins. Mais ce fut l’enfant elle-même qui s’était mise à rechercher la société et l’amitié de Pärtel. Et une fois les premiers obstacles surmontés, du côté de l’enfant, le cœur de Pärtel avait commencé à se dégeler. Puis, outre cela, la petite étant pour ainsi dire orpheline, la mauvaise nature du maître devait forcément en être touchée.
    

III

    Une fois, vers la fin de l’après-midi, Pärtel emmena Epi dans des prairies assez éloignées. C’était après une pluie d’orage ; un arc-en-ciel irisé luisait au loin dans les nuages et une fine pluie tombait encore. D’un bosquet de bouleaux s’élevaient des émanations chaudes et humides, les feuilles étaient fraîches et vertes comme au printemps. Les oiseaux rivalisaient de gazouillis et de chansons, tant et si bien qu’on aurait pu croire qu’un grand orchestre accordait ses instruments dans la forêt. Le torcol y pépiait sans interruption, le grillon grésillonnait, le grèbe faisait entendre son hennissement étrange rappelant presque un poulain. Les hirondelles des murailles sillonnaient l’air, glissant comme des flèches en poussant leurs cris perçants, et le râle lui-même, ce scieur éternel qui ne semble jamais dormir, même la nuit, continuait son travail interminable.
    Le bas de son pantalon retroussé, Kusta le muet attrapait des écrevisses le long des bords de la rivière. À côté de lui, sur le sol, un sac mouillé cliquetait et remuait.
    Pärtel et l’enfant étant arrivés à la rivière, près de lui, le muet eut tant à leur montrer et à leur expliquer qu’il faillit en éclater. Lorsque son filet ramena sur l’eau un enchevêtrement d’écrevisses, Kusta le tint un instant devant les yeux de l’enfant pour lui faire admirer ces bêtes qu’elle n’avait jamais vues jusqu’alors.
    Tous deux exprimaient leurs pensées à l’aide de leurs mains et de quelques sons indistincts, ni l’enfant ni le muet n’étant grands orateurs. Mais ils étaient pourtant heureux tous deux. Pour Pärtel aussi, cette journée fut une des plus belles et des plus inoubliables du dernier tiers de sa vie.
    Quand ils furent rentrés à la maison, le soir, l’enfant se bourra tout son soûl de soupe chaude et s’endormit sur les genoux de Pärtel. Puis on la remit à la bergère qui l’emporta chez la mère Aalon, à la chaumière, dans la pauvre chambrette à moitié obscure.
    Les autres constatèrent, et Pärtel le remarqua lui-même, que, ces derniers temps, la volonté et la joie de vivre s’étaient réveillés chez lui. Sa sournoiserie, sa mauvaise humeur et sa méchanceté s’étaient dissipées.
    Une fois, Pärtel étant entré dans la pièce au moment où la servante puisait dans un sac de la farine pour les bestiaux, la fille sursauta en apercevant le maître, tout comme si elle avait été prise en flagrant délit de crime.
    — Qu’as-tu à bondir ainsi ? la réprimanda Pärtel. Suis-je une bête féroce pour que tu sautes en l’air ainsi en me voyant ? Suis-je un monstre ? Je ne veux pas qu’on me craigne ainsi !
    Un jour, il était assis sur un banc, sous un tilleul, dans son jardin. Epi se trouvait à côté de lui. C’était ce même banc sur lequel, au printemps, il s’était chamaillé avec la mère Aalon au sujet de l’enfant. Trois mois s’étaient à peine écoulés depuis cette époque ! Comme la vie, à Koksi-Jaan, avait changé pendant ce temps si court ! L’étui de fer entourant le cœur de Pärtel avait éclaté enfin.
    Un passereau gazouillait dans les branches du tilleul. Avec quelle facilité on aurait pu grimper sur le tronc branchu du vieux tilleul ! Si Pärtel avait été jeune encore, jeune comme un garçon berger, comme il aurait grimpé là-haut, au sommet de l’arbre, pour jeter un coup d’œil sur le village ! Maintenant, il aurait aussi aimé y grimper, pour voir ce qui se passait à Koksi-Jüri, Koksi-Koksi et Koksi-Märdi. Il aurait voulu échanger les nouvelles du dimanche avec ses voisins, les fermiers de l’autre côté de la haie. Il aurait voulu regarder librement hors des limites étroites de sa ferme, mais plus comme une sentinelle épiant les alentours de l’intérieur d’un château fort. Car, parfois, il lui venait subitement à l’esprit de comparer les fermes environnantes à de petits États isolés situés l’un à côté de l’autre : chacune d’elles représentait une forteresse et chacune était en guerre avec ses voisins. Aujourd’hui, Pärtel aurait souhaité les regarder, non plus en ennemi, mais en ami !
    Pärtel se sentit las et il aurait volontiers fait sa petite sieste du dimanche. Ayant apporté de sa chambre une couverture et un oreiller, il les déposa à l’ombre d’un buisson, dans le jardin. Epi s’étendit à côté de lui, immobile comme une bûche. Mais pour combien de temps ? Une fringale de jouer l’envahit bientôt ; elle se hissa sur la nuque de Pärtel en y trépignant comme sur une botte de paille. La somnolence de Pärtel augmentait cependant ; il appela Juula au jardin et lui ordonna d’emmener l’enfant. Les yeux de Pärtel se fermèrent et, pendant une heure, un profond silence régna au jardin.
    Lorsque Pärtel s’éveilla, le soleil avait déjà découvert le dormeur derrière son buisson. Où est l’enfant ? pensa Pärtel et, dans ses pensées, il essaya de se représenter ce que ce serait si Epi quittait Koksi-Jaan. La ferme deviendrait-elle aussi vide et aussi silencieuse qu’après le passage de la faux de la mort ? Ou encore, qu’adviendrait-il si Epi mourait ?
    Pärtel se leva et fit un petit tour dans le jardin. Du village, on entendait des hennissements et des ruades de chevaux. C’était probablement l’étalon de Koksi-Jüri qui bousculait les autres chevaux. Bientôt, des aboiements de chiens s’élevèrent. La terre commença à bourdonner et les hennissements mugissants de l’étalon retentirent tout près, derrière le jardin de Koksi-Jaan. Les chevaux du village s’étaient échappés et, maintenant, ils piétinaient les champs, poursuivis par les hommes et les chiens. Comme il était difficile d’apercevoir les champs à travers les buissons bordant le jardin, Pärtel se précipita dans la cour, devant la porte. Il craignait que ses chevaux à lui ne s’échappassent aussi de l’enclos du pâturage.
    Un troupeau de sept chevaux passait en trombe par les champs, foulant aux pieds la récolte. Au milieu de la troupe se démenait et tempêtait l’étalon noir de Koksi-Jüri qui, s’étant probablement échappé par hasard de son écurie, avait galopé au village où il avait démoli les palissades et libéré les chevaux des voisins. Les animaux des trois fermes de Koksi s’ébrouaient au milieu de la bande, seuls ceux de Pärtel y manquaient. Au bord du champ, on aperçut bientôt les villageois munis de brides, qui avaient entouré les chevaux et s’efforçaient de les refouler jusque dans les cours de leurs fermes. En vain pourtant. Emballé par l’étalon irrité et furieux, le troupeau fonçait à travers les vastes champs comme un escadron lancé à l’assaut. Des sillons dévastés bâillaient dans les cultures de lin.
    Les chiens à leurs trousses, les chevaux dévalèrent des champs sur le chemin du village, continuant leur course échevelée, les queues flottant sur les dos, des nuées de poussière derrière eux. Puis ils firent volte-face et se lancèrent de nouveau dans le chemin par lequel ils étaient venus.
    — Cours vite vers ce tas de foin, cria Pärtel du haut de la palissade au garçon du voisin. De cette façon, ils suivront le chemin jusqu’à ma cour.
    Et lorsque le garçon se fut dirigé en courant à travers le blé vers le tas indiqué, le troupeau de chevaux se jeta effectivement dans le chemin menant à la ferme de Pärtel. Mais, lorsque les yeux de Pärtel tombèrent sur ce chemin, son sang se figea d’épouvante. Ce qu’il voyait là-bas était plus terrible et plus effroyable que tout ce qu’il aurait pu se représenter : Epi était debout au milieu du chemin longeant l’enceinte du clos ! L’enfant se trouvait sur la route, tandis que le troupeau de chevaux s’approchait au galop ! Encore quelques secondes et ils passeraient sur le corps de l’enfant, laissant derrière eux son cadavre sur le chemin.
    Sans bien se rendre compte de ce qu’il faisait, Pärtel sauta en bas de la palissade. Sa première pensée fut d’aller chercher son fusil dans sa chambre ! Chercher son fusil, s’élancer à la rencontre des chevaux, leur tirer dessus, les forcer de faire halte ou les tuer. Mais aussitôt, il se souvint que le fusil suspendu au mur n’était pas chargé et, outre cela, pendant qu’il irait quérir ce fusil, les chevaux auraient déjà piétiné l’enfant.
    Il se rua sur la pente de la colline, hurlant de toutes ses forces, les bras étendus, comme s’il avait voulu arrêter ainsi la troupe des chevaux emportés qui s’approchait en faisant trembler la terre.
    Est-ce que cela valait la peine de crier à Epi de se réfugier sur le bord de la route ? L’enfant n’était pas encore suffisamment intelligente, elle n’aurait su exécuter cet ordre. Elle s’était cependant mise à courir à la rencontre de Pärtel, mais, entendant des cris désespérés, elle se troubla, ne sachant que faire. Puis elle trébucha et tomba entre les ornières de la route.
    La distance entre les deux partis lancés l’un contre l’autre diminuait aussi rapidement qu’elle l’aurait fait entre deux trains qui allaient se télescoper d’une minute à l’autre. Les yeux horrifiés de Pärtel ne distinguaient plus les chevaux, mais seulement une masse confuse de taches de toutes couleurs, noires, rouges et blanches. Mais cette masse était dix fois plus rapide que lui, elle approchait comme un fantôme destructeur. Encore un instant, et la distance entre les assaillants et la fillette était égale !
    Pärtel ne relèverait plus l’enfant vivante d’entre les ornières !
    — Au secours ! ...
    Ce moment était plus infernal que le cauchemar le plus atroce ! Quand Pärtel recouvrerait ses sens, tout serait changé et il gravirait la pente menant à la ferme, le cadavre sanglant de l’enfant dans ses bras.
    Mais les chevaux s’arrêtèrent un instant, se rassemblèrent en se bousculant, lançant des ruades en avant et en arrière. Bien que ce répit ne fût que de courte durée — les chevaux affolés reprenant aussitôt leur course —, Pärtel y avait néanmoins gagné du temps et du terrain. Il espérait déjà qu’il arriverait à temps, qu’il sauverait l’enfant !
    Il arriva ! De ses deux mains, il empoigna Epi terrifiée ! Encore une seconde et il se jetterait dans le fossé, à l’abri des sabots meurtriers, l’enfant dans ses bras. Mais les chevaux passaient déjà à côté d’eux, une forêt de pieds féroces. Des chevaux sautaient par-dessus eux, des noirs, des blancs, des rouges, se lançant à l’assaut de la colline, les chiens à leurs trousses.
    Pärtel resta agenouillé au bord du chemin, serrant convulsivement contre lui l’enfant épouvantée et hurlante. Il ne se releva pas, malgré tous les efforts qu’il semblait faire pour cela. Toujours agenouillé, sa tête se courba vers le sol. Il demeura quelques instants ainsi, une main sur son front. À peine releva-t-il la tête en percevant en haut, dans la cour, les aboiements des chiens, le martèlement des sabots et des hennissements furieux. On pouvait craindre de voir les chevaux se lancer hors de la cour pour retourner par la même route : mais Pärtel agenouillé se trouvait toujours sur leur chemin, l’enfant entre ses bras.
    La tête de Pärtel était lourde comme du plomb, ses pensées ne lui obéissaient plus. Il lui fallut rassembler ses dernières forces pour se glisser dans le fossé. De là, il se hissa à genoux sur le bord opposé, et, soulevant l’enfant par-dessus la palissade, il la déposa dans l’enclos, à côté de la chaumière. L’enfant était sauvée !
    — Va... cours vers... ta grand-mère ! haleta Pärtel de l’autre côté de la clôture, s’adressant à l’enfant. Va !
    Il se cramponna d’une main à un pieu. La main qui avait tenu son front lorsqu’il était agenouillé, était ensanglantée.
    — Du sang?
    Pärtel passa la main sur sa tête ; près de l’oreille, le col de son veston était humide et gluant. Il sentait sa raison s’embrouiller. Il se serait volontiers assis, ou encore mieux, étendu, étendu comme un mort, sans remuer les bras ni les jambes, sans rien voir ni entendre. La palissade lui semblait trop haute, il n’aurait pu la franchir. Il fit quelques pas en avant, longeant le fossé, et trouva un endroit où il put se glisser sous une latte pour pénétrer dans le clos. Ses jambes ballottantes restant dans le fossé, il demeura étendu, inerte, sur le gazon doux et tiède. Il y resta couché comme il l’avait souhaité, bras et jambes immobiles, sans rien voir ni entendre, comme un mort.
    Il eut une vision étrange. C’était l’intérieur d’une église vaste et déserte, complètement déserte ; des bougies brûlaient sur le maître-autel. Par la porte principale située sous le clocher, trois petits vieux tout gris entrèrent, s’approchèrent de l’autel. C’étaient le Père, le Fils et le Saint-Esprit — la Trinité en trois personnes ! — Ils étaient venus prendre possession de l’église ! Pärtel comprit l’absurdité de cette fantasmagorie et il en éclata de rire.
    Il ouvrit les yeux. Il n’était plus étendu sous la palissade de l’enclos, mais dans sa chambre, dans son lit. Le soleil se couchait assurément, car la chambre était remplie d’une lueur étrange et jaunâtre.
    Il eut une nouvelle vision, encore plus abracadabrante et plus ridicule que la précédente. Il voyait devant lui de nouveau trois vieillards, aussi hallucinants que des spectres, mais, cette fois, au lieu du Père, du Fils et du Saint-Esprit, c’étaient les maîtres des trois fermes de Koksi. Ils étaient assis sur des chaises, devant son lit, les visages recueillis et solennels.
    Pärtel se mit à rire encore une fois, ses spectres d’aujourd’hui lui paraissaient si comiques. Il essaya de bouger et se tourna sur le côté, dans son lit, pour ne plus voir ses fantômes. Mais les trois hommes n’étaient pas enclins à se dissoudre, ces trois maîtres des fermes de Koksi. Plus Pärtel les examinait, mieux il distinguait leurs contours.
    L’un d’eux sourit comme un homme réel et posa sa main sur l’épaule de Pärtel. Celui-ci sentit nettement le poids de la main du maître de Koksi-Märdi.
    — Comment vas-tu, Pärtel ? demanda-t-il, sa mâchoire faisant trembler une barbiche en pointe ; il posa cette question d’une voix très douce et compatissante, comme s’il parlait à un moribond.
    — Moi ? s’étonna Pärtel, et maintenant, il dut se convaincre que les trois maîtres de Koksi étaient bien réellement assis près de son lit. Ayant appris le malheur causé par leurs chevaux échappés, ils s’étaient empressés d’aller voir le blessé.
    Une lampe allumée était posée sur la table, on attendait le médecin que le fils du boutiquier était allé chercher avec sa motocyclette.
    Bien que les maîtres des trois Koksi fussent assis devant son lit, ces visiteurs rares et inattendus, avec lesquels Pärtel avait, ces derniers temps, éprouvé le besoin d’échanger quelques mots, quelques nouvelles du village, il ne pouvait, aujourd’hui, les traiter en visiteurs. Ses yeux se fermaient, sa tête bourdonnait et résonnait.
    Une longue période de souffrances s’ensuivit pour Pärtel. Le choc que sa tête avait subi l’obligea à passer un mois à l’hôpital, en ville, puis il traîna encore un mois sur pied, chez lui. L’été avait cédé le pas à l’automne, la mère des vents dansait déjà entre les arbres, sur les champs, dans la forêt ; et les nuits étaient devenues sombres.
    La mère Aalon allait souvent à la ferme sur ses quatre jambes raides et, chaque fois, elle se lamentait sur le terrible accident de l’été.
    — Si tu n’avais pas été là, Pärtel, recommençait-elle toujours, si tu n’avais pas été là... Pärtel...
    Lorsque ses vieux membres le permettaient, elle se rendait au village et, là aussi, elle ne parlait que de Pärtel, pour l’éloge duquel les mots lui manquaient à présent ; elle terminait chaque fois en sanglotant dans un coin de son fichu. Elle était surtout touchée à l’idée qu’au printemps, Pärtel ne les chasserait pas de la chaumière pour l’asile des pauvres, bien qu’elle ne payât plus son loyer, ni en espèces, ni en travail. Sans parler du fait que, maintenant, Epi ne vivait et ne mangeait plus qu’à la ferme, et qu’elle-même, la mère Aalon, en recevait aussi toujours quelque chose, soit dans une écuelle, soit dans une cruche.
    Mais Pärtel ne put tenir sa parole cette fois : Pärtel dut renvoyer la mère Aalon de ce lambeau de terre qu’elle avait défriché avec tant d’amour. Car, par un soir d’automne, Juula étant venue ramener Epi à la chaumière pour la nuit, en éclairant de sa lanterne le sentier boueux et piétiné, trouva la chambrette froide et obscure. La mère Aalon était étendue sur son lit, sous sa couverture, et elle n’entendit pas le tapage que faisaient les arrivants. Elle ne se réveilla pas, même lorsque Juula la secoua par l’épaule.
    On vit alors Juula s’élancer subitement hors de la chaumière et se hâter vers la colline, courant presque, l’enfant toujours dans ses bras.
    — Qu’y a-t-il maintenant ? demanda Pärtel qui venait de l’écurie.
    — La mère Aalon est morte ! répondit Juula haletante.
    — Morte ? répéta Pärtel et, après réflexion, il ajouta : cette année, la mort veut à tout prix pénétrer dans la ferme ! D’abord, c’est l’enfant qu’elle voulait emporter, puis moi ! Mais elle ne nous a pas attrapés ! Maintenant, elle a enlevé la plus faible, la plus impuissante. Soit ! Emmène l’enfant dans l’autre pièce et couche-la dans mon lit. Elle restera chez nous, car elle n’a plus d’autre place, la pauvre !
    Il prit lui-même l’enfant des genoux de Juula et la porta dans l’autre pièce, sur son lit, sur lequel étaient déposées des couvertures chaudes qu’on était allé chercher au séchoir. Puis on envoya Käsna-Kusti quérir sa femme, afin que celle-ci vînt laver et habiller la mère Aalon pour son dernier voyage. La femme de Kusta n’avait-elle pas elle-même souhaité laver et habiller la mère Aalon lorsque cette dernière serait morte ! Kusta s’empressa donc d’aller transmettre l’ordre à sa femme en colportant la nouvelle dans presque toutes les fermes bordant la route par les fenêtres desquelles un œil de feu clignotait encore.
    Cette nuit obscure, les cloches des cours — les chiens — tintèrent et carillonnèrent jusqu’à l’aube.

Traduit de l’estonien par M. Navi-Bovet