Katrina KALDA
    
    

Le plurivoque et le discontinu dans les nouvelles d’Arvo Valton

Étude sur des nouvelles extraites des recueils Dans une ville étrangère (1980) et L’amour à la mode de Mustamäe (1978)

    
    On pourrait établir une comparaison entre le déchiffreur de pensées et le lecteur qui parcourt les nouvelles d’Arvo Valton. Tous deux sont en effet confrontés à des énoncés ambigus dont il va leur falloir deviner le sens. En ouvrant le recueil Dans une ville étrangère, le lecteur entre dans un espace déconcertant où la signification ne cesse de se dérober, où le récit semble successivement proposer et annuler des interprétations possibles. Si la pensée qu’il rencontre dans cet espace se présente sous forme de mots, et non de grésillements, elle demeure cependant toujours équivoque et nécessite une réinterprétation continuelle. La lecture ne peut alors que prendre la forme de remises en cause successives. Bien entendu, tout texte présente certaines ambiguïtés et peut être envisagé sous des perspectives différentes. Mais chez Arvo Valton, l’ambiguïté est presque omniprésente et on peut se risquer à dire qu’elle constitue l’un des enjeux majeurs de l’écriture.
    Lire les nouvelles de Valton, c’est en effet aussi accepter d’entrer dans le jeu d’un narrateur facétieux qui aime nous entraîner sur des fausses pistes, nous faire bifurquer sur des chemins de traverse grâce à son art de la digression, pour enfin nous quitter en nous laissant un peu désappointés devant une dernière sentence qui vient souvent contredire nos propres conclusions.
    Mais si le narrateur s’amuse ainsi à nous faire errer à l’intérieur de ses récits, ce n’est peut-être pas seulement par pur plaisir du jeu, mais aussi par refus d’une linéarité trop commode.
    Car cette linéarité est justement ce qui caractérise, dans ces nouvelles, le quotidien banal des personnages présentés et plus généralement les lois sociales auxquels ils obéissent. Les nouvelles s’emploieront donc au contraire à briser nos habitudes de lecture. Elles feront également de la rupture un outil critique permettant de dénoncer certaines logiques sociales, et un moyen de nous mettre en garde contre toute vision trop schématique du réel.
    
    
    La rupture, matrice du récit et outil critique.
    
    
La rupture est souvent, dans les nouvelles de Valton, l’élément générateur du récit. La narration semble suivre la structure du conte : elle procède à la mise en place rapide d’une situation initiale qui va être bouleversée par un élément perturbateur. Il s’agit alors souvent, comme on l’a évoqué, de dénoncer les dangers de la linéarité que l’ordre social impose à l’existence humaine.
    
    La rupture se présente par exemple sous l’aspect d’une transformation subie malgré lui par un individu. Cette transformation va révéler les effets pervers que pourraient avoir certaines logiques sociales si elles étaient développées jusqu’à leurs ultimes conséquences. Ainsi, dans la nouvelle intitulée « Courant d’air », la vie de la famille Saare est un jour troublée par les passants qui décident d’utiliser leur appartement comme raccourci pour se rendre d’un magasin à un arrêt de bus. La raison en est l’emplacement de l’immeuble en question, qui les obligerait sans cela à faire un détour. La famille a beau lutter contre l’intrusion, le phénomène ne cesse de s’amplifier, jusqu’à ce que tout le monde finisse par s’en accommoder.
    Ce qui est intéressant, c’est que le narrateur nous prouve qu’un événement qui nous apparaît à nous comme une rupture est en réalité la conséquence directe d’une logique sociale. En l’occurrence cette logique est celle de l’idéal de vitesse qui gouverne la vie urbaine. De plus, il n’insiste pas tant sur le caractère surprenant de l’incident, mais au contraire sur la manière dont, par la force d’inertie des masses, il finit par s’inscrire dans le cours normal des choses. Ce qui paraît aberrant du point de vue d’un individu ne l’est pas du point de vue de l’être collectif que forment les passants traversant l’appartement. L’éthique individuelle est remplacée par la valorisation de la norme par laquelle le nombre est érigé en critère moral.
    
    Par la mise en scène de cette transformation d’un espace privé en espace public, le récit vise à dénoncer la pénétration de l’ordre social dans l’ordre intime. Il nous invite aussi à réfléchir sur la manière dont se forment certaines normes sociales qui sont présentées ici comme de simples conséquences de nos habitudes de vie.
    
    Certains personnages valtoniens sont là justement pour établir la relativité des normes. Ils s’agit d’êtres qui évoluent dans une logique personnelle et démontrent ainsi que la logique commune n’est pas la seule que nous puissions suivre. Ainsi, dans la nouvelle « L’accompagnateur », l’action du personnage principal consiste à déambuler dans une gare et à y aborder des inconnus pour leur souhaiter bon voyage. Les motivations du personnage ne sont pas explicitement présentées, mais on peut supposer que son action est dictée par le plaisir, peut-être simplement par le plaisir de l’échange verbal. Il éveille en tout cas une vive inquiétude chez les autres voyageurs, qui perçoivent cette action gratuite et non codifiée comme une menace. Cette inquiétude s’exprime dans les réactions des protagonistes :

   
    Par son action inattendue, ce personnage bouleverse l’ordre établi et les habitudes des individus qu’il croise. On peut à ce titre le rapprocher de l’« homme au sac à dos vert » qui, pour des motifs inexpliqués lui aussi, se met un jour à lire un livre à haute voix dans une gare. Si l’on veut trouver une nuance d’optimisme dans les nouvelles de Valton, elle sera sans doute à chercher précisément du côté de ces personnages capables de résister aux usages dominants de leur société.
    
    
    Transcrire la complexité du réel
    
    
Ce qui caractérise l’individu chez Arvo Valton, c’est le fait qu’il puisse, comme l’écrivain, mettre en crise le moment présent, en posant un regard sceptique sur le réel. Il doit s’efforcer de repenser le quotidien pour échapper au nivellement de la vie sociale. Ne serait-ce qu’en rêvant de possibles non réalisés de son existence, l’individu montre que sa vie aurait pu être tout autre, et que l’ordre qui la régit est contingent. Il oppose ainsi à une linéarité abrutissante la discontinuité profuse du réel.
    
    C’est peut être par volonté de retranscrire cette complexité du réel que le narrateur des nouvelles joue tant sur l’ambiguïté de ses récits. Cette ambiguïté apparaît notamment lorsqu’il laisse planer un doute sur la nature des événements présentés, ou sur la manière dont il juge les actions de ses personnages.
    L’une des particularités de ces nouvelles tient en effet à l’enchevêtrement qui s’y crée entre le réel et la fantaisie. Des événements étranges se produisent soudain dans un contexte de la banalité la plus absolue. Dans la nouvelle « Une tumeur », un chirurgien extrait du cerveau de son patient une substance étrange qui se révèle n’être rien moins que l’âme de celui-ci. Dans « L’auto-stoppeuse », le personnage éponyme se retrouve dans une voiture volante conduite par un être qui ressemble étrangement à un ours.
    Peut-on cependant qualifier ces nouvelles de fantastiques ? Il me semble que cette qualification serait problématique. Dans un récit fantastique, le narrateur lui-même maintient une hésitation sur la nature des phénomènes rencontrés parce que, malgré ses tentatives d’expliquer rationnellement les événements, il n’y parvient jamais complètement, l’explication reste vacillante. Or chez Arvo Valton, le narrateur n’est jamais surpris par les événements ; tout comme ses personnages, il les accepte comme s’ils étaient parfaitement vraisemblables. Le narrateur joue même à présenter sous l’aspect de l’évidence des événements qui nous paraissent invraisemblables. Dans la nouvelle « L’ami », le personnage principal vient d’accomplir un périple mystérieux dans un cimetière. Là, à la suite d’une transaction secrète, elle entre en possession d’une boîte dont nous ignorons le contenu. La gestion de l’information dans ce passage ménage un suspens qui amène le lecteur à se focaliser sur le contenu de la boîte et à se demander ce qui peut bien se trouver à l’intérieur. Voici la manière dont le suspens est mis en place puis brusquement rompu :

    Le lecteur, lui aussi, est donc forcé de ranger ces événements (ici l’adoption du squelette) dans la catégorie du vraisemblable. Il peut alors lire ces nouvelles comme des petits récits non pas fantastiques, mais du moins fantaisistes.
    Mais il peut aussi opter, au contraire, pour une lecture allégorique. Si l’on prend l’exemple de la nouvelle « Un test de souplesse » [NDLR: traduction intégrale publiée ici même, sous le titre : Concours de flexibilité], on voit que le récit peut supporter une lecture littérale comme une lecture métaphorique. Dans cette nouvelle, une jeune femme découvre un matin qu’elle peut désormais tordre ses membres dans tous les sens, sans que ses muscles lui opposent la moindre résistance.

    Cette souplesse physique va de pair avec une souplesse psychologique, puisqu’elle devient absolument malléable face aux exigences que lui présente la société, symbolisée ici par la figure de l’examinateur qui apparaît lors d’une sorte d’entretien professionnel. Dans cet entretien, qui est à lire comme un interrogatoire politique, la souplesse du personnage devient sa force, puisque cette souplesse lui permet de prévenir les attentes de son examinateur – qui cherche bien sûr à lui arracher des « aveux » compromettants – et ainsi de ne pas se trahir devant lui :
    

    Le narrateur exploite ici simultanément le sens propre et le sens figuré du terme « souplesse ». Mais dans la plupart des nouvelles, le jeu sur l’imbrication de ces deux niveaux d’interprétation est plus complexe, car il n’y a pas d’évolution d’un niveau à l’autre comme c’était le cas ici avec le passage d’une description physique à une approche psychologique du personnage. C’est pourquoi, face aux écrits d’Arvo Valton, le choix de lecture, quel qu’il soit, n’est jamais facile à assumer jusqu’au bout.
    
    
    L’écriture comme activité ludique
    
    Les nouvelles jouent donc successivement à suggérer des interprétations puis à les contrer. On retrouve notamment ce procédé lorsqu’on cherche à dégager un éventuel jugement porté par le narrateur sur ses personnages. Le jugement reste toujours incertain. On peut évoquer à ce propos la nouvelle qui s’intitule « Une histoire dessinée ». Elle met en scène, dans le cadre d’un aéroport, une confrontation entre un Estonien et une Asiatique, le premier essayant par tous les moyens de contourner la barrière linguistique pour entrer en communication avec la seconde, dans l’espoir d’une potentielle relation amoureuse. Il choisit d’exprimer ses désirs par des dessins, mais ne parvient pas à se faire comprendre. Cela ne l’empêche pas d’imaginer ensuite qu’il a vécu, durant cette heure passée dans la salle d’attente, une belle histoire d’amour. Le dernier paragraphe présente les réflexions du personnage masculin après le départ de l’Asiatique :

    On croit apercevoir ici le regard ironique porté par le narrateur sur son personnage. Mais la dernière phrase du récit introduit un renversement : le narrateur révèle qu’il a en fait inventé de toutes pièces cette histoire à partir de quelques dessins trouvés dans la salle d’attente de l’aéroport : « Dans la hâte du départ, les gribouillages étaient restés sur la table de la salle d’attente, c’est là que je les ai trouvés. »
    Ce qui apparaissait comme les réflexions du personnage est à mettre au compte de l’imagination du conteur. La tonalité du récit s’en trouve donc transformée et la fiction est dénoncée comme fiction.
    Le narrateur devient ainsi un personnage à part entière des récits. Car lorsqu’il met en avant le caractère fictionnel des histoires, il se place lui-même en évidence comme le producteur de ces histoires.
    On décèle d’ailleurs cette présence du narrateur dans son jeu constant avec les codes romanesques. On en a un exemple au niveau du traitement de la narration. Il suit les codes habituellement appliqués : comme nous sommes dans un récit bref, il va directement à l’essentiel, ne nous donnant que les informations qui sont nécessaires à la compréhension de l’intrigue. Et soudain, il introduit des détails qui paraissent tout à fait superflus. Dans « L’accompagnateur » par exemple, le récit est coupé par des indications livrées sur la vie privée des personnages. On apprend par exemple que l’un d’eux, ayant pour nom Felix Kuts, « mesurait 163 cm et souffrait de troubles hépatiques. Il avait passé un été dans le sanatorium de Truskavetsi et y avait eu une aventure avec une certaine Maria qui lui transmit la trichinose. » On nous donne encore sur un homme « coiffé d’un chapeau de paille, individu mal rasé qui avait la bouche de travers » les informations suivantes : « Cet homme s’appelait Anton Miir, il avait été grièvement blessé pendant la guerre et en était fier. Sa femme lui avait donné deux filles, l’une était devenue prostituée, l’autre vendait des billets d’avion et portait un uniforme bleu. »
    On peut attribuer plusieurs significations à l’insertion de ces détails. Il est d’abord possible d’y voir un réinvestissement de la notion d’omniscience. Habituellement, lorsque le narrateur d’un récit se présente comme étant en possession de toutes les informations concernant l’un de ses personnages, il a tendance à nous présenter ses réflexions, ses émotions, bref son intériorité. Ici, le narrateur ne nous présente qu’une sorte de fiche d’état civil comme si les personnages étaient réduits à leur aspect extérieur. On peut y voir une critique de l’ordre social qui a tendance à ramener l’individu à un pur être collectif, dénué de toute intériorité.
    On peut y voir également une manière pour le narrateur de manifester la relation ludique qu’il entretient avec les codes de la nouvelle. En se refusant à obéir strictement à des règles établies, il se présente lui-même comme une individualité et non comme une entité abstraite, effacée derrière le récit. Il peut ainsi faire signe à son lecteur et mettre en place avec celui-ci une relation médiatisée par le texte. Ici se produit cette rencontre entre deux individus qui est un enjeu constant des nouvelles d’Arvo Valton et que les personnages ne cessent de poursuivre.
    
    C’est peut-être d’ailleurs pour cela que le narrateur se refuse la plupart du temps à tirer les conclusions de ses récits. La leçon finale aurait toutes les chances d’être pessimiste. Or les nouvelles se terminent souvent plutôt sur une note ironique, en léger décalage par rapport à la conclusion qu’on attendrait. On pourrait y voir la volonté de ne pas briser le plaisir procuré par le jeu narratif, en particulier le plaisir de la communication avec le lecteur. C’est donc aux soins de ce dernier qu’est confiée la tâche de formuler la conclusion, si toutefois il le désire.

  

Exposé prononcé le 21 novembre 2002 à la Bibliothèque nordique (Paris),
à l'occasion d’une rencontre avec Arvo Valton.
Les traductions des extraits sont de l’auteur de l’article.