Enn VETEMAA

 

LE MONUMENT

« Tout en me promenant dans le bois de M. le Prince, j’ai tendu des collets dans les passées ; tout en me couchant au bord des pièces d’eau de Son Altesse, j’ai glissé des lignes dans les étangs. »

Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires.

 

1

J’allumai une cigarette, me collai béatement la nuque au dossier du fauteuil et fermai les yeux. Je me souviens d’avoir articulé à mi-voix :

– Et Jéhovah, ayant élu Jacob, l’éleva au-dessus des autres. Gloire au Puissant Jéhovah ! Amen.

La cigarette avait un goût exquis, voire un peu enivrant : pendant les deux heures que les frotteurs de parquet occupaient les lieux, je m’étais entêté comme un gosse à refréner mon envie de fumer, pour ne savourer qu’enfin seul l’ainsi-soit-il de la première bouffée dans mon appartement neuf.

J’éteignis le lampadaire. Le reflet d’une réclame colorait les stores : un coup en rouge bordeaux, le coup d’après en vert pomme. Comme dans un film. Ces couleurs, somme toute, n’étaient pas plus moches de servir une cause dépourvue de poésie : nous inviter, pauvres têtes de linottes, à déposer gentiment nos sous à la Caisse d’épargne.

Comme sur commande, une musique de danse en sourdine me parvenait à travers le plancher. Un miroitement d’accords au piano esquissa des horizons tendres. Un saxophone mi-flemmard, mi-blasé roucoula la valse lente où il est question de lagune assoupie. Des ronds de fumée grimpaient au plafond pour se dissoudre dans la pénombre... Rouge bordeaux... Vert pomme... Entre mes paupières mi-closes, j’admirais ce jeu de couleurs avec la volupté du chat au coin du feu. Quel dommage que mes lointains ancêtres, trop absorbés par la rude besogne d’évoluer vers l’homo sapiens, aient négligé l’art de ronronner...

Oui, ça en a tout l’air : je suis arrivé ! Finis, les concours, et même avec quelque succès. J’ai conquis le droit de me relaxer les jarrets. Déclamons ! Adieu, monde étudiant des dortoirs aux lits de fer boiteux qui grincent ! Adieu, relents de friture ! Adieu, aigre ascétisme des lavabos aux planchers gluants ! Adieu aussi, thurne triplace des dernières années et salades de pommes de terre à bas prix ! Vous eûtes votre charme, mais comme vous êtes encore plus charmants, vus de loin, en ce jour où je prends mon départ pour le Grand steeple, avec une cote du tonnerre !

Résumons :

j’ai trente ans (on ne m’en donnerait pas plus de vingt-cinq),

mon diplôme de sculpteur,

le titre d’architecte agrégé,

ma carte du parti (depuis trois ans),

et un appartement neuf dans la Maison des Artistes qu’on vient de construire ;

grâce au Ciel, je suis célibataire ;

enfin, surtout, je n’ai pas emménagé en ces lieux pour seulement faire grimper au plafond de jolis ronds multicolores : derrière ces murs, je vais vivre et œuvrer. Reprenons le beau style de l’Ère du Réveil : en ce logis, j’accueillerai deux hôtes attendus ; ils s’appellent Honneur et Célébrité.

Bien sûr, « Grand steeple » et « hôtes attendus » font assez demeuré. Mais, quand on est parvenu à la cime, c’est si humain, cette stupide envie de pseudo-classique, genre : le front dans les nues, je regarde à mes pieds, ou autre chose...

Le labeur de titan qu’un déménagement représente faisait sentir ses effets : je m’endormis, le sourire aux lèvres.

La nuit était bien tombée quand je me réveillai. Le cadran lumineux de la pendule avait des moustaches en V qui marquaient dix heures dix. Je rallumai pour contempler mon empire.

Pour le moment, il avait l’air plutôt sous-développé : ça manquait de meubles. Solitaire sur son mur, le Billet doux de Fragonard me regardait toutefois d’un œil amusé qui me rendit courage. Cela vous réchauffait le cœur, et je me réjouis d’avoir emporté avec moi cette petite Française. Elle aussi, au dortoir, avait eu la vie dure, épinglée, en permanence, à la tête de mon lit, où ce portrait d’une coquetterie si rococo – une reproduction, bien entendu ! – m’avait fait tourner moi-même en ridicule par de jeunes rapins enragés, incapables de comprendre ce qu’une créature humaine plus ou moins douée de raison pouvait bien déchiffrer dans ce monceau de fanfreluches. Au-dessus de leurs lits, à eux, s’étiolaient des galaxies aux honnêtes mais éloquents rapports en noir et rouge, ou des entrelacs déchaînés, de ces passions, sans doute, qui, dans les vers blancs des jeunes poètes, s’écrivent en majuscules, un genre de peinture, en somme, qui m’a toujours beaucoup amusé : c’est agressif comme ces poissardes sur le retour, si impressionnantes, au premier contact, pour le non-initié, mais qui, pour peu qu’on ait de la patience, s’épuisent vite, après quoi, leur claquoir refermé, elles vous prennent un air tellement idiot. Ma demoiselle du beau monde était autrement périlleuse : qu’est-ce qu’il n’y avait pas, derrière ce sourire, qu’on eût cru d’abord d’innocente flirteuse ! Étrange idée, jeune homme, chez un artiste soviétique, que ces goûts Louis XV ! C’est pourtant vrai : j’aurais dû épingler en rabiot quelques œuvres dans notre chère manière nordique. De l’authentique avant toute chose, et, pour cela, préfère l’austère...

Il me revint que je n’avais pas dîné. Je me changeai en un tournemain, pour aller me mettre quelque chose sous la dent.

Les rues du vieux Tallinn baignant dans le crépuscule m’inspiraient un sentiment mélangé. J’avais résolu depuis belle lurette de ne pas m’en laisser imposer par les notions du type la-ville-de-tes-jeunes-ans : à l’ère du rationalisme il faut gérer sa vie affective raisonnablement. Je n’en éprouvais pas moins l’impression, à arrière-goût de réglisse, du fils prodigue réintégrant le domicile à Papa. Après tout, pensai-je, tant pis si je dégringole jusqu’au maniérisme ! Et j’aspirais avidement cet air marin remonté de la nuit des temps.

Après sept ans passés surtout à Moscou, je retrouvais un charme à ce gothique nu de basse époque, sur lequel le blanc-bec que j’avais été croyait jadis bon d’ironiser. Ces courtines pataudes et, en même temps, si vraies, me rappelaient... Quoi ? Je n’en savais fichtre rien ! Le fait est, pourtant, qu’elles me rendaient lyrique. Je me souvenais du poème de Betti Alver, où le Diable, assis au banc des cancres, a la barbe sale devant un cahier souillé de taches d’encre.

À la porte du Gloria, un écriteau annonçait : Plus de places libres. Trois jeunes gens en plein désarroi faisaient le pied de grue sur le perron. Ils étaient à l’âge où l’on ne peut se croire un homme qu’à condition de n’y jamais penser (N.B. : c’est peut-être aussi une recette contre le vieillissement) et, selon toute apparence, avalent lu de loin l’avis, mais, pour se donner du courage, feignaient de n’en être pas concernés. Obéissant au seul instinct, ils auraient sans doute attaqué de front et emporté la citadelle de vive force. Le malheur est qu’aux portes des restaurants, même entièrement vitrées, la loi de Newton sur le rapport entre masse, vitesse et force vive cesse de s’appliquer.

Je ralentis le pas pour réfléchir. C’était un samedi : il ne devait pas manquer d’écriteaux identiques à l’entrée de bien d’autres établissements. J’arborai mon faciès le plus impassible, passai devant les trois pauvres diables, et le portier entrouvrit le battant en m’annonçant :

– Vos amis vous attendent.

Les jeunots levèrent le siège, et la nuit les engloutit. Ils me faisaient tellement pitié, ces enfants trompés, que j’en aurais pleuré sur moi-même.

Pourquoi m’avait-on laissé entrer, et pas eux ? La mise n’y était pour rien : le portier savait de reste que ce trio de moutards fermement résolus à ne se soûler qu’au Gloria l’aurait gratifié d’un pourboire autrement plus sérieux que le mien. Pourtant, le fait était là... À croire que ma méditation à domicile dans tout ce vert et tout ce rouge m’avait conféré un air d’efficacité qui impressionnait jusqu’à un vrai portier.

Les portiers de restaurant m’inclinent toujours à l’idéalisme. Je les crois doués d’un sixième sens. Parfois, je me vois assis, tout grelottant, au bas bout d’une longue table où je passe en Jugement Dernier, et le président du tribunal – le Tout-Puissant en personne – me darde un regard de portier, de Dieu le Père des portiers, qui suffit à me faire comprendre la vanité des plaidoyers interminables où nous sommes passés maîtres, car la procédure céleste ne perd pas son temps. J’espère, par parenthèse, qu’Il ne me traitera pas en hérétique pour me Le représenter ainsi : après tout, c’est Son image qui a servi de prototype pour les têtes de juges d’ici-bas, et ils ne m’ont jamais inspiré grand respect.

Je montai l’escalier. En haut, il restait encore deux tables vides. M’étant rappelé, une fois de plus, la réclame en lettres rouges puis vertes, je songeai en souriant qu’il serait bon d’inscrire au firmament, en caractères de feu : À la porte de mes restaurants, laissez toute espérance.

 

J’apaisai ma fringale avec une côtelette de poulet à la Kiev, un plat dans mes goûts : médiocrement épicé. Rien ne pressant, je commandai ensuite une cafetière-maison et contemplai le décor.

Nous savons arranger nos restaurants avec goût. Les musiciens peints aux murs jouaient des mélodies muettes sur des instruments modérément archaïques et modernes modérément. Quant à la façon dont le public pompait le schnaps sous leurs yeux, c’était toujours la même, et il y a peu de chance que cette tradition se modifie : en ce point, nous sommes très conservateurs.

J’aperçus, assez près, une longue tablée, composée surtout de femmes : quelque administration célébrant un anniversaire. De temps en temps, aux autres tables, des mâles se levaient, un tantinet éméchés, rectifiaient l’appareil de leur élégance et, mettant le cap sur cette société, tentaient d’en séduire, pour un tour de danse, l’excès de population féminine. C’était amusant, le vain effort de leurs muscles faciaux pour arborer le masque qui, suivant le tempérament, la culture, etc. de chacun, devait représenter le comble du charme viril. Les femmes n’ont que trop tendance à accuser le sexe fort de négliger son apparence. Pareil spectacle, pensai-je, les aurait obligées à rectifier ce jugement téméraire.

La moitié de ces dames me faisait face. La plupart atteignaient l’ultime étape de la force de l’âge. Leurs toilettes autant que leur zèle à paraître en goguette et leurs petits verres à peu près intacts dénotaient d’excellentes mères de famille, de celles qui raconteraient demain : « Ce qu’on s’est amusé ! Formidable ! Mais Une telle a une conduite impossible ! »

Trois étaient d’âge plus tendre. Assises côte à côte, elles ne se ressemblaient pas du tout. Celle de gauche, une jolie brune, de type vaguement italien – et le sachant –, ne venait se rasseoir qu’entre deux danses : ce genre de femme est très demandé dans les restaurants. Celle de droite, une blonde au visage volontairement marmoréen, avec une ligne très Simone Signoret, dansait presque aussi souvent. Ses paupières passées au crayon mauve attiraient tout particulièrement les officiers. Elle collait à son partenaire en dansant, mais avec un regard absent qui lui conférait une incontestable présence.

Pour ma part, je m’intéressais surtout à celle du milieu, une frêle jeune fille, qui allait au maximum sur ses dix-neuf ans. Je venais de l’observer d’un regard assez appuyé, sans constater de réaction particulière, quand j’eus soudain une illumination : elle détestait les hommes ! Absolument ! Elle avait de petites nattes belliqueuses et touchantes, une robe de coupe monacale et un minois charmant – un peu de belette –, pas du tout fait pour exprimer le mépris, mais dont elle ne se servait, hélas, qu’à cette fin ! Il émanait de ce petit bout de femme un dégoût en coordonnées verticales autant qu’horizontales. Une créature vraiment d’avenir ; appelée, peut-être, à finir cosmonaute. À trois reprises, elle avait craché son refus à la face d’un sexe mâle égoïste, ventru, abruti et débauché. Par malheur, les mâles avaient compris, et ce Fouquier-Tinville dans la fleur de l’âge attendait vainement une quatrième victime. Dans son impatience, elle me dédia même un clin d’œil. Mais personne ne s’approchait plus. D’ici la fin de la soirée le couperet affûté avec tant de zèle allait se rouiller lamentablement.

Pour un tour de valse avec cette Artémis, j’aurais vraiment donné cher, savourant par avance la philippique que j’allais essuyer. Mais c’était du domaine du rêve. J’invitai la blonde.

C’est facile de généraliser à distance sur le compte des humains. Étudiant, j’avais vécu sept ans en anachorète, sauf – mais est-ce que ça compte ? – deux mois plus tôt, quelques distractions qui obligeaient mes envieux copains à me céder la thurne pour s’en aller coucher à deux dans le même lit. Célibataire indépendant, je sentais s’en aller en fumée le mépris qu’en aristocrate de l’esprit j’avais voué aux joies de la chair.

On a tort, en effet, de juger primitifs les instincts primaires du mâle : après la première danse, ma partenaire me parut d’une rare culture, un trésor caché de qualités et une danseuse du tonnerre. La fouine misogame pouvait toujours nous observer d’un regard écœuré : elle ne m’intéressait plus.

Le reflet d’une réclame sur le plafond d’un appartement à vous et le Billet doux de Fragonard ont réellement des effets toniques. Il me suffit d’y penser pour acquérir un toupet de champion de boxe à l’aube de sa gloire et la loquacité d’un critique littéraire. Ce fut presque sans effort sur moi-même que j’invitai ma partenaire à étrenner mon nouveau logis. Comme de juste, elle commença par décliner l’offre, mais, à la troisième danse, elle acceptait. Quand le Noorte Hääl publie des articles du genre : Imbi a-t-elle justement agi ? ou Comment Lea a sombré dans l’inconduite, ça ne suscite pas encore l’écho espéré dans toutes les consciences.

Je priai donc le garçon de m’empaqueter une bouteille de pernod et une boîte de chocolats. Bien entendu, ce salaud à sourire de hyène m’apporta une boîte hors de prix. Je le priai de la remplacer par ce qu’ils avaient de moins cher. Histoire qu’il se rende compte – et la blonde aussi – que je n’étais pas tombé de la dernière pluie.

Nous partîmes, escortés par les regards réprobateurs de toutes ces dames. Elles la connaissaient maintenant, la collègue dont on dirait demain qu’elle a une conduite impossible.

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