I

   Le village sommeillait dans la paix dorée d’un après-midi d’automne. La mousse, recouvrant presque entièrement les toits de chaume, verdoyait après les récentes pluies. Les bouleaux, dans les enclos, perdaient leurs feuilles jaunies, et les érables, de place en place, découpaient leurs flammes rouges sur le fond sombre de la forêt de pins.
   C’était au début d’octobre 1944. À cette époque de l’année, jadis, dans les temps heureux, les batteuses tournaient du matin au soir ; on engrangeait le blé, et les chariots de pommes de terre se succédaient aux portes des celliers. Jours débordant de travail où tous les hommes brunis par le soleil s’affairaient heureux, la conscience en paix.
   Appuyé contre une palissade, un jeune homme regardait le village ; tout son corps ressentait la caresse de la lumière chaude à son déclin. Il apercevait les fermes, les champs et le chemin bordé de murettes qui sinuait à travers les cours, jalonné par les cimes d’arbres et les poteaux télégraphiques montant vers le ciel. Les champs fertiles de Metsaoti s’étendaient à l’infini, tandis que le village lui-même se recroquevillait contre la forêt, semblant fuir l’étendue ouverte de la plaine. Même la ferme de Võllamäe, à l’entrée du village sur l’horizon de la route, se protégeait des assauts du vent derrière un écran de sapins. Les bourrasques de la guerre avaient pénétré jusque-là, dans l’intérieur des terres, bien que rien n’en parût à ce moment même, à la lumière du soleil ; pas un seul endroit pourtant qui ne portât la marque calcinée des récents événements.
   Taavi Raudoja sauta la palissade, ramassa une fourche à trois dents qu’il balança sur son épaule, et prit la direction du village en suivant le chemin des troupeaux. Jusqu’à présent, tout avait été infiniment plus facile qu’il n’était prévu. La dernière fois qu’il était venu à Hiié, il avait pris ce même chemin pour rentrer le foin dans la grange ; mais aujourd’hui, la fenaison était passée depuis des mois déjà ; partout alentour les tiges de blé, dans les champs de Kadapiku, s’étaient brisées, le grain éparpillé, et du sol sortaient de nouvelles pousses. À gauche, déjetées par le vent, les meules de la ferme de Lépikou se couvraient aussi de blé renaissant. Les hommes avaient accompli le travail des champs dans la mesure où la guerre le leur avait permis...
   Le sentier qui traversait la cour de la ferme de Lépikou était envahi d’herbes folles poussées après la pluie, comme si plus personne n’y était passé. Un filet ténu de fumée montait nonchalamment dans l’air tranquille au-dessus de la cheminée. Pas âme qui vive. Si ! Dans les champs à flanc de coteau de Matsu, quelques silhouettes ; il est vrai que dans cette ferme il n’y avait pas d’hommes en âge de partir pour la guerre.
   La route du village n’était pas changée depuis l’automne précédent ; elle exhalait la même odeur de troupeaux, de grains mûrs et de raves, mêlée à la senteur du houblon qui poussait derrière l’étable de Hiié. Sur cette route, quelques traces de roues de voitures n’auguraient rien de bon, mais, en bordure du chemin, toute une bande paisible et rassurante de poules blanches, échappées de Matsu, picoraient en toute tranquillité. Le vieux chien clopinant de Lépikou lança un ou deux aboiements avant de se réfugier entre les piles de fagots, happant au passage quelques brins d’herbes, signe de pluie prochaine. Rien de changé vraiment dans le village de Metsaoti : pas de ruines, pas de champs dévastés par la guerre, pas de drapeau rouge annonciateur d’un nouveau régime, pas de troupes russes piétinant dans les prés. Tout était paisible comme jadis et pourtant, même de ce tableau de tranquillité émanait quelque chose d’étrange qui rendait angoissant ce chemin de village et serrait la gorge de Taavi.
   Bien que le portail ouvert de Hiié l’incitât à la prudence, Taavi s’engagea dans la cour, le cœur battant d’émotion. Quels visages allaient-ils faire en le voyant revenir ? Surtout Ilmé, sa femme, et Lemb, le fiston ! Il était heureux de n’avoir encore rencontré personne dans le village avant de parler de l’avenir avec sa femme et son beau-père ; ce passé écrasant, aussi bien que les jours à venir, pleins de menaces, emplissaient Taavi d’angoisse, et ce n’était pas la vie en forêt qui avait pu favoriser les projets d’avenir !
   — En quoi puis-je vous être utile?
   Taavi se retourna, surpris ; devant la grange, se tenait une jeune fille, jambes nues, le visage tanné par le soleil, vêtue d’un large pull-over d’homme sur une jupe de coton, et flanquée d’un chien-loup aux yeux brillants.
   — Ah c’est toi ! Bonjour, Hilda !
   — Bonjour ! Comment savez-vous mon nom ?
   Taavi éclata d’un rire joyeux :
   — Qu’est-ce que tu me chantes ! Tiens, tu vois, même Pontus me reconnaît ! précisa-t-il en montrant le chien qui gambadait autour de lui en jappant de bonheur. Vraiment, tu ne me reconnais plus ? Soudain Taavi se sentit mal à l’aise ; il passa machinalement sa main sur son menton râpeux, tirailla le bas de son veston qui lui semblait maintenant ridiculement court.
   La jeune fille ouvrait tout grands ses yeux bleus, à la fois indécise, heureuse et craintive :
   — Revenu ! Vous êtes revenu ! Pourquoi ? Brusquement elle se tut et fit demi-tour.
   — Mais attends ! Où sont les autres ?
   — Dans les champs ! Ici il n’y a qu’Aadu ; il rôde quelque part aux alentours ou dans la maison. Ne bougez pas, je vais leur dire que...
   — Oui, c’est ça ! Lemb est aux champs lui aussi ?
   — Non, il n’est pas à la maison ! lança la jeune fille en s’éloignant rapidement ; puis, se ravisant tout à coup, elle pivota sur ses talons et revint en courant vers Taavi :
   — Il vaut mieux que vous montiez au grenier, quelqu’un peut...
   — Qui ? Est-ce que les Russes viennent...
   — Oui, n’importe quand. Ils se sont installés à Kalgina après avoir chassé les habitants de leurs maisons. Montez vite ! Le lit d’Aadu se trouve à côté de la trappe ; reposez-vous, je vais avertir votre mère et...
   — Ma mère est ici ? s’écria Taavi. Est-ce qu’Ilmé, elle aussi, travaille aux champs ?
   — Votre femme n’est pas à la ferme ! Taavi suivit du regard la jeune fille qui se sauvait ; avait-il vu des larmes briller dans les yeux d’Hilda ? Elle pouvait courir, tête baissée, ses épaisses nattes aux couleurs de l’automne sautillant dans le dos, sans pour autant dissimuler des pleurs !
   Devenu prudent à la suite de ses nombreuses évasions récentes, Taavi grimpa rapidement dans le grenier et s’assit sur le grabat du vieil Aadu de Mustkivi pour attendre le retour de ceux qui travaillaient aux champs. La peau de mouton, jetée sur la paillasse, et la taie d’oreiller crasseuse dégageaient une forte odeur de tabac et de sueur qui se mélangeait curieusement au parfum frais du foin.
   Aadu, le sourd-muet, et Hilda, l’orpheline, avaient tous deux été généreusement recueillis à Hiié. Ignas, le propriétaire de la ferme, avait trouvé la jeune fille à demi paralysée de froid et de terreur au milieu des décombres de Tallinn, après le terrible bombardement soviétique ; il ne pouvait être question d’abandonner la pauvrette, encore folle de peur, la seule survivante de toute la famille. Taavi avait appris cela la dernière fois qu’il était venu à Hiié.
   Mais Aadu, Taavi se souvenait de lui depuis sa plus tendre enfance, lorsque le sourd-muet était encore le crétin du village, repoussé de maison en maison, harcelé sur les routes par tous les garnements. Quand Ignas était devenu maire, il n’avait pas toléré qu’on pût dire plus longtemps qu’un vieillard de sa commune continuât à mendier, et l’avait logé à la ferme.
   Taavi ne resta pas longtemps assis ; il entendit bientôt le pas traînant du sourd-muet, le martèlement de son gourdin de genièvre, et l’homme se mit à escalader l’échelle en soufflant. Taavi jeta un rapide regard autour de lui ; sans nul doute le vieillard, à la vue de son visage barbu, de ses bottes et de son pantalon militaire, allait défaillir de peur et tomber du haut de l’échelle ! Taavi décida de grimper sur le tas de foin et de se cacher sous la charpente du toit.
   Un moteur grondait du côté de Võllamäe ; avant que la chevelure blanche du sourd-muet n’émergeât de la trappe, la voiture entra dans la cour de Hiié avec un crissement de pneus. D’en bas montèrent des braillements russes ; des ordres et des cris hargneux partirent en direction du vieil Aadu, toujours occupé à se hisser le long de l’échelle, à demi engagé déjà dans la trappe. Sans se rendre compte du tumulte dont il était l’objet, le vieil homme se dirigea vers son grabat. Il avait toujours cette veste noire démesurée et ces chaussons de cuir brut malodorants que Taavi lui connaissait de toute éternité.
   Oui, les vociférations russes s’adressaient bien au pauvre Aadu qui, en disparaissant à leur approche, avait éveillé la suspicion des soldats ; ils lui hurlaient de redescendre. Mais, superbement allongé sur sa couche, Aadu était fort loin de se douter du tintamarre qu’il venait de déchaîner. Tandis que de grands coups ébranlaient les murs et que l’échelle s’agitait frénétiquement, le sourd-muet avait sorti de sa poche un vieux brûle-gueule vide qu’il suçotait tranquillement.
   Parmi les exclamations russes, Taavi reconnut soudain une voix éméchée qui parlait en estonien. Quelqu’un se mit à gravir l’échelle ; la situation devenait sérieuse ; Taavi sortit de sa poche un lourd parabellum allemand et se renfonça un peu plus profondément entre les poutres de la charpente. Il vit Aadu se lever, comme mû par un pressentiment, au moment même où le visage camus et sanguin d’un Russe s’encadrait dans la trappe. Aadu leva les mains et se mit à reculer vers le tas de foin en poussant des cris gutturaux.
   Revolver en main, le Russe appela le sourd-muet mais celui-ci, paralysé de peur, ne bougeait pas d’un millimètre, continuant à grogner en agitant ses mains osseuses.
   Taavi releva le cran de sûreté de son arme ; il vit le soldat pointer son revolver ; instinctivement, sans plus réfléchir, Taavi visa le Russe...
   Mais en bas une nouvelle discussion éclatait. Aux cris se joignaient des voix de femme : les gens de la ferme étaient sûrement revenus ! Le Russe, que Taavi tenait toujours en joue du fond de sa cachette, se mit à jurer. Une femme, que Taavi crut également reconnaître, donnait des ordres en russe. Oui, cette voix lui était familière ; les paroles lui parvenaient distinctement, il comprenait qu’elle essayait de faire partir les soldats.
   — Toi, vieux, disait-elle, tu devrais savoir qu’il n’y a pas de vin ici ; tu es plein comme une outre. C’est à peine si tu tiens debout. Tu n’as pas honte ? C’est à Matsu que vous devriez tous aller ; là-bas il reste encore de la bière, chez Juhan ; allez, je vous accompagne.
   La face rougeaude du soldat disparut de la trappe ; en bas le brouhaha continuait, toujours dominé par la voix grave de la femme parlant tantôt en russe, tantôt en estonien.
   Soudain une mitraillette crépita ; les balles sifflèrent à travers les étais de charpente, faisant sauter des éclats de bois qui retombèrent en poussière dans la pénombre du grenier. De nouveau terrifié, Aadu s’était blotti contre le tas de foin. Dans la cour, les portes de la voiture reclaquèrent, le moteur se mit à tourner et la meute hurlante s’éloigna. Aadu, pendant ce temps, avait eu la force de bondir sur son lit et de s’y pelotonner, la peau de mouton jusqu’aux yeux, tremblant des quatre membres.
   Linda, la mère de Taavi, et le journalier Osvald Roik étaient près de la maison avec le chien-loup Pontus, les oreilles dressées. Linda, muette, de grosses larmes dans les yeux étreignit son fils qui venait de la rejoindre, tandis qu’Osvald lui arrachait presque le bras avec sa forte poigne de paysan.
   — Entre, dit la mère en poussant Taavi vers la salle de séjour. Tu vas manger un morceau ; ils ne reviendront plus aujourd’hui, Marta fera le nécessaire.
   — Les salauds ! jura le journalier en balançant du bout de sa botte un caillou dans la baie ; ils sont juste bons à canarder le plancher du grenier !
   Après avoir distribué la tâche à Osvald et Hilda, Linda suivit son fils devant la maison. Taavi laissait errer son regard du puits à la palissade fraîchement repeinte, du vieux séchoir à blé envahi de mousse jusqu’au poulailler devant lequel gisaient les rosés trémières brisées par le vent.
   — Assieds-toi, mon fils, et prends un peu de repos. Tu as l’air bien fatigué, le visage défait, rien que la peau sur les os. As-tu du tabac ? Non ! Attends je vais voir si Ignas en a laissé.
   Sa mère sortie, Taavi s’assit, un peu dérouté, sur le long banc sculpté de la salle commune. Les vociférations des Russes résonnaient encore à ses oreilles ; de nouvelles angoisses venaient troubler son bien-être et dominaient sa fatigue.
   Pourquoi sa mère, au lieu d’être dans la minuscule ferme de Sooserva, régnait-elle ici, en patronne, à Hiié ? Où était la famille Ignas, où étaient Ilmé et Lemb, son fils ?
   Brusquement il ressentait un vague malaise à se trouver dans cette pièce ; pourtant, tout était comme auparavant ! Devant la fenêtre ouverte, le souffle du vent balançait doucement les rideaux ; les cuivres brillaient sur le bois sombre du buffet. Dans un coin, le grand cheval en bois de Lemb attendait un nouveau propriétaire, le jeune garçon ayant passé l’âge de ce jeu. Tiens ! même le Président de la République souriait dans son cadre ; rien de changé, mais la vie avait disparu !
   Taavi se leva et se mit à arpenter les tapis bariolés ; il retrouvait dans la pièce des objets familiers, apportés par sa femme quand ils avaient déménagé de la capitale ; même ces bibelots semblaient le considérer comme un étranger. Linda entra, portant un paquet de tabac.
   — Es-tu seul ?
   — Non, nous sommes cinq ! répondit Taavi. Les autres sont restés dans la grange de Hiié, à l’orée de la forêt.
   — Hilda pourra les appeler quand elle ira rentrer les bêtes.
   — Bien, Seulement il y a un blessé ; oh ! rien de grave,
   une simple égratignure ; bien bandée, ça guérira vite ! Nous étions dans le coin : où trouver de l’aide ailleurs ? L’un d’entre nous est de Pénisé.
   — Qui ça ? Oh, attends, je sais ! Ce doit être Martin, le fils de Johannes de Liiskakou ! Est-ce que tu es allé me chercher à la maison ?
   — Non, je suis venu tout droit ici. J’avais bien pensé aller chez nous, dans notre petite maison de la forêt, parce qu’on y est plus en sûreté, mais je me suis attardé à contempler le village et suis venu directement.
   — Tu vois, malgré mon âge, me voici devenue la patronne de deux fermes ! Un sourire éclairait son maigre visage. Elle avait bien vieilli ces derniers temps et ses yeux cernés trahissaient la fatigue. Elle se rapprocha de son fils : Tu sais, ils sont partis, Ilmé et... tous les autres...
   — Ah bien ! répondit Taavi d’une voix sourde. Il se mit à rouler une cigarette pour dissimuler son trouble. Ils allaient en Allemagne ?
   — Ignas voulait gagner la Suède, mais c’était trop tard ! Dieu sait où ils vont atterrir ! Ils auraient dû partir en même temps que Leho et sa famille, mais il n’en était pas question, Ignas refusait d’écouter son fils, et Reet, sa pauvre femme, ne pouvait qu’essuyer ses larmes...
   — Quelle direction ont-ils prise ?
   — Celle de Pärnu, Ignas hésitait, Ilmé ne voulait pas partir sans toi, mais le patron était persuadé que tu ne resterais pas longtemps à moisir dans le pays, à moins qu’il ne t’arrivât un pépin. Lemb, en pleurant, ne cessait de réclamer après toi, blotti dans mes jupes. Reet n’osait partir avec ses pieds enflés : on allait tous devenir des mendiants à l’étranger... Puis, tout à coup, Tom décida de s’en aller seul, alors les autres l’ont suivi. Depuis je m’occupe des animaux ; j’ai même ramené mes brebis et ma vache...
   Dans la cuisine, tandis que sa mère s’affairait autour des casseroles, Taavi s’était assis devant une grande table, qui brillait de propreté, tout en fumant d’un air songeur.
   — À ce qu’il paraît, Osvald est revenu !
   Oui, depuis une semaine environ, répondit Linda. Il est même allé chez lui mais, que veux-tu, le temps de changer de vêtements, il était déjà revenu ; ici, d’après lui, il y a plus de forêts. Mais oui ! Qui peut savoir ce qui va se passer ? Chez nous, à Harou, il n’y a pas eu de sang versé, mais ils sont venus tirer des coups de feu et saccager le village. À Ilmaotsa, ils ont brûlé et tué des gens. À Kalgina, ils ont descendu le vieux Tooma de Kousé en plein milieu de son champ ; à Ahtama, ils ont brisé tous les carreaux et sauté sur les femmes. Çà et là il y a encore des escarmouches et, chaque soir, on entend aboyer les armes ; pas plus tard que la nuit d’hier, une lueur d’incendie embrasait le sud-ouest. Comment tout ça va-t-il se terminer ?
    — Ce sont les événements de 41 qui continuent !
   — Mon Dieu ! On dit pourtant que les Angliches sont à Tallinn !
   — C’est pas vrai ? ! Qui te l’a dit ? Que font-ils à Tallinn ? demanda Taavi, soudain intéressé.
   — Ce sont les gens qui le racontent ; sans doute veulent-ils empêcher les Russes d’aller trop loin ! Même le vieil August de Roosi...
   — Ah ! cette espèce de poivrot ! Tout à l’heure encore il braillait avec les Russes sous le grenier.
   — Il prétend que nous aurons de nouveau un État libre !
   — Des bobards ! Aussi longtemps que les Russes seront là, il ne nous restera rien à espérer.
   — Pourtant, dimanche, on a lu la Bible comme d’habitude, dans la vieille maison de prière de Harou. Ce n’était plus interdit ; bien sûr, les soldats russes ont dansé et hurlé après la cérémonie, mais durant l’heure de piété, personne n’est venu déranger les fidèles.
   Linda apportait à manger sur la table. Taavi sourit en lui-même : avec quelle facilité les hommes arrivaient à se tranquilliser eux-mêmes !
   —┬áMange maintenant ; tiens, Osvald et Linda sont de retour. Il faut que je me dépêche ; je ferai prévenir tes compagnons par Hilda.
   Taavi mangeait comme un ogre, sans même penser à ce qu’il faisait ; il s’aperçut tout à coup avec stupeur que son assiette était déjà vide ; depuis des années il n’avait dévoré pareil festin ! Il se tailla une épaisse tartine de pain bis qu’il recouvrit d’une couche de beurre et de fromage blanc au cumin et vida une demi-cruche de lait crémeux.
   Le repas terminé, Taavi ne put rester en place pour digérer tranquillement. Il se mit à marcher de long en large, navré de voir cette ferme vide. Son retour n’était en rien comparable à ce qu’il avait imaginé ! Dans cette ferme, commencée avec rien, des générations avaient bâti de leur sueur un domaine prospère. Tout était maintenant abandonné : les champs, le cheptel, les ruches, le verger, les greniers débordant de grain, les blés mûrs. Et voilà, il fallait partir, assis dans un chariot, les mains vides et le cœur serré !
   Se promenant de pièce en pièce dans la faible lumière du crépuscule, à la vue de cette cour, de ces jardins, de ces sentiers, Taavi avait soudain l’impression d’être arrivé trop tard. Que c’était stupide de ne pas avoir suivi ses amis partis une belle nuit ! On l’avait pourtant invité à venir : la barque attendait ; mais Taavi en avait assez des batailles, et le souvenir de sa famille le retenait ici. Autre chose aussi l’avait empêché de partir — pourquoi le nier ? — La foi en un miracle ! Maintenant il se retrouvait dans une maison abandonnée, en tête à tête avec le cheval de bois de son fils dans un recoin obscur. Pas un message, pas un mot d’adieu, on ne lui avait rien laissé ! Comme si lui, Taavi Raudoja, avec ses bottes de soldat, était déjà un personnage du passé.
   Taavi s’arrêta devant le portrait du président. Non ! il n’était pas encore perdant !
   Sortant de la maison, Taavi reconnut l’odeur caractéristique du sauna ; l’effluve aigre des pierres chauffées et la senteur plus douce du bois de bouleau lui faisaient autant de bien que s’il venait réellement de se baigner.
   La main dans la poche, Taavi étreignait la crosse de son pistolet. Il lui semblait que son père, assassiné en 1941 par les brutes du bataillon de choc, se tenait encore devant lui et lui posait la main sur l’épaule : « Regarde, mon fils ! Je ne t’appelle pas encore ; tu as beaucoup à faire ; tu es encore jeune et fort ; sois tranquille, je serai là quand tu seras fatigué. »
   Derrière l’enclos, les contours sombres des sapinières de Sooserva s’allongeaient jusqu’à Pénisé, Vérisoo et Ilmaotsa. Le soleil couchant déchiquetait les cimes des arbres en longues traînées de sang qui se glissaient dans l’épaisseur de la forêt.
   
   
* * *

   Les compagnons de Taavi, après s’être restaurés de pain beurré et de lait frais, se dirigèrent vers le sauna. Le vieil Aadu, qui l’avait allumé, se tenait à la porte et serrait cérémonieusement la main de chaque arrivant.
   — Eh eh ! nous voilà dignes d’entrer ! s’esclaffa Osvald. C’était un géant au visage rougeaud, les épaules carrées et musclées. Il dépassait tout le monde de la tête, à l’exception d’un seul : un certain blond, haut comme une perche, aux yeux clairs et innocents, qui portait fièrement quelques poils au menton. On l’avait surnommé Eedi de Piibu. Le blessé, Ferdinand Uba, avait par contre la taille d’un jeune berger ; pourtant il semblait le plus âgé de tous, on lui aurait donné près de quarante ans. Ses épaules étroites, son dos voûté, ses lunettes, son visage blême lui donnaient l’apparence d’un rat de bibliothèque, presque bossu. Les autres parurent à Osvald de vrais bagarreurs, couverts de plaies et de bosses et ne demandant pas mieux que d’en recevoir davantage.
   Le sauna, dont la porte avait été ouverte pour chasser la fumée, était brûlant.
   — Aadu veut nous offrir le grand jeu ! plaisanta Osvald. Parfait, rasons-nous les poils et chassons les vermines !
   — Si on pouvait après se tremper dans quelque coin frais... suggéra Ferdinand.
   — La rivière est à cent mètres à peine en passant par le clos !
   — Ben mon cochon ! Moi et ma patte folle ! gémit le bossu. À peine si je peux arquer avec une béquille. Tandis que les autres se flagellaient à bras raccourcis, il resta dans l’antichambre pour nettoyer, à la lueur d’une bougie, ses jambes enveloppées de pansements.
   Taavi contemplait les pierres brûlantes : si elles pouvaient réduire aussi en vapeurs toutes ses sombres pensées d’avenir ! Dans l’entrée, au fond de chaque poche de veston, les hommes avaient laissé un revolver, qui semblait bien inoffensif, mais qui déjà avait fait ses preuves ! Les vraies armes de guerre étaient restées dans la forêt.
   Les branches de bouleau, coupées avant la Saint-Jean, bruissaient, dans la vapeur brûlante, sur le dos des hommes qui s’ébrouaient en crachant de plaisir. Osvald, tenant un baquet au bout d’une longue perche, balançait de l’eau de temps à autre sur les pierres qui éclataient.
   — Un chouette sauna que nous a légué Ignas ! Ça brûle autant que sous Leningrad !
   — Que - quelle ri-rigolade si les Ru-ruski se poin-poin-pointaient m-maintenant, bégaya Eedi.
   — Sois tranquille, répondit Osvald, Hilda n’a pas les yeux dans sa poche : dès qu’elle entendra le moindre bruit, elle nous donnera l’alarme. C’est une brave fille ! J’ai promis de la marier si elle monte bien la garde ! mais quand ses tétons seront un peu poussés ! Tu penses, les Russes n’oseront jamais se balader la nuit jusqu’ici, entre ces forêts !
   Je me rappelle, au temps des partisans, commença Martin, un grand gaillard poilu au long nez pointu, c’était un samedi soir, dans le sauna près de Kohila ; on buvait de la bière de Sakou tout en se fustigeant ; pour se rafraîchir on est allé plonger dans la rivière, ensuite on a dansé avec les filles jusqu’au matin. C’est seulement le lendemain qu’on a appris que ces maudits Ruski, effrayés par notre boucan, avaient nettoyé le village voisin de ses hommes. Notre vacarme nous avait sauvé la peau, ils n’avaient pas cru que l’on puisse oser faire la foire sur le pré du village !
   Léonard Kibouviir, un garçon aux lèvres épaisses, aux yeux malins leva son crâne luisant entouré d’une maigre couronne de cheveux noirs.
   — Oh ! Oh ! l’interrompit-il, mais s’ils étaient...Martin ne daignait pas répondre. Le jeune homme au crâne déplumé continua :
   — À propos, je voulais vous dire : ces laissez-passer. Ces fameux laissez-passer, comment peut-on les obtenir ? Si on n’a pas dans la poche des papiers surchargés de tampons, on vous larde de plomb, même les hyènes ne voudraient plus de votre charogne et le plus bête c’est que, dans un tel état, on n’a plus aucune chance auprès des blondes...
   — Le voi-voilà encore a-a-avec ses f...femmes !
   — Je suis ma-ma-majeur et va-va-vacciné ! pasticha
   Léonard furieux.
   — Oui, mais ça n’éclairera pas vos lanternes ! coupa Osvald. Se procurer des cartes d’identité est très simple ; moi, en tout cas, j’en ai obtenu une de la mairie avec nom, date de naissance, adresse, vieux cachet de mairie et tout et tout. J’ai laissé entendre au chef du Comité Exécutif que personne ne serait assez idiot pour se laisser impressionner par ce morceau de papier : les Russes veulent des monceaux de signatures et des gigantesques tampons, mais il a éclaté de rire : papiers provisoires !
   — Tu ne penses tout de même pas qu’on va renier un passeport soviétique à un coureur de bois ? ricana Léonard.
   — Ce chef du Comité, quel genre de bête féroce est-ce ?
   demanda Taavi.
   — Oh. un bon bougre ! un Estonien de l’autre côté du lac Peipsi, un homme pas mal fatigué, peu loquace, une étoile soviétique à cinq branches sur la poitrine, mais qui m’a fait meilleure impression que prévu.
   — Il faut bien flatter le peuple !
   — Comme si le peuple avait besoin d’être flatté ! Un gaillard de ton espèce serait juste bon pour boucher la dent creuse de Staline ! Tu y passerais, poils et intestins ! rétorqua Osvald. Dites donc, si on balançait encore quelques seaux d’eau sur les pierres ?
   — J’vais en cre-cre-crever ! pleurnicha Eedi.
   — De quoi te plains-tu ? se moqua Léonard recroquevillé dans son coin comme un grillon dans l’âtre, je t’ai raconté comment ça se passait en Finlande !
   Oui, mais, mais moi je suis ha-habitué à d’au-...autres genres de sauna ! Si vous étiez al-allés à l’Est, vous... vous auriez pu pu voir !
   — Oh ! Oh ! Il fallait venir à Syvari, je te l’avais dit, mais toi tu avais encore du lait derrière les oreilles que je faisais déjà partie des patrouilles de reconnaissance. N’oublie pas que je suis un vétéran de la guerre d’Hiver, et j’étais dans le groupe d’Erna !
   — Oui, mon grand, tu es tout ù fait un homme ! s’émerveilla Osvald. Moi je n’ai fait que moisir au bataillon de l’Est, mais, même là-bas, on n’était pas exempt de se faire bousiller par les salauds d’en face.
   — Bataillon de l’Est, légion, peuhh ! Pourquoi n’as-tu pas fait un saut en Finlande ?
   Osvald vida un nouveau seau sur les pierres.
   — Je suis gros et gras, je n’ai rien d’une puce sauteuse ; par la suite, j’ai eu un groupe de types qui, eux non plus, n’étaient pas des sauteurs !
   Les hommes maintenant entraient dans l’antichambre pour se laver,
   — Le temps de passer en Finlande est terminé ! conclut Taavi. Finis les légionnaires, les groupes de défense de frontière, les gardes nationaux. Il n’y a plus que le soldat estonien, vaincu, mais qui ne reconnaît pas sa défaite, car son patriotisme et son amour de la liberté n’ont pas, eux, été battus.
   — Et ils ne le seront jamais ! surenchérit Osvald. Ils peuvent nous couper la tête mais notre âme restera. Et puis, nous avons encore la caboche sur les épaules pour un bout de temps ! Il accrocha une lanterne au milieu de la pièce. Allons-y, c’est le moment de barboter ! En riant il s’aspergeait d’eau froide.
   — Et la rivière ? cria Taavi. Sans attendre de réponse, il poussa la porte et courut à travers le clos, suivi de tous les autres, pieds nus. Leurs yeux s’habituaient rapidement à l’obscurité sous le ciel étoile imperceptiblement éclairci d’un reste de crépuscule.
   Grimpant sur un tas de pierres, Taavi plongea le premier dans le creux du « Trou de brochets ». Il lui fallut nager longtemps avant que son corps brûlant commençât à sentir la fraîcheur de l’eau.
   Comme une bande de gamins en récréation, se dépassant, se bousculant, ils coururent à nouveau vers le sauna. Osvald inonda les pierres chaudes.
   Ferdinand, ou Värdi comme on avait l’habitude de l’appeler, ouvrit la porte ; son visage n’avait pas la gaieté de celui des autres ; il se séchait les cheveux dans une serviette avec de brusques mouvements furieux.
   — La patronne est venue — le dîner attend ! ronchonna-t-il. Pendant que les autres le suivaient, il reniflait ses vieilles loques, hésitant à se rhabiller.
   — Attends ! lui dit Taavi, voilà une chemise propre que nous a donnée ma mère ; pour chacun elle a déniché quelque chose !
   Tout le monde le remercia, sauf Värdi qui prit la chemise avec la même expression dégoûtée, après avoir enlevé ses sous-vêtements militaires crasseux.
   — Est-ce que ton pied te fait mal ? s’inquiéta Taavi.
   — Bah ! Ce n’est rien, bougonna son ami ; le bandage tient bon et je l’ai préservé de l’eau. Il mâchait ses mots, le menton étroit avançant en galoche.
   — Veux-tu que je t’aide ? proposa Osvald. C’est pas de la rigolade, ton pied, il faut le soigner ; ça commence par une jambe et puis, tu ne sais pas où ça s’arrête !...
   — Laisse ! j’y arriverai bien tout seul ! répondit Värdi cramponné au baquet, en lui tournant le dos. Il se démena jusqu’à ce qu’il eût enfilé son pantalon et ses bottes, et, le veston sous le bras, après avoir empoigné sa canne dans un coin, partit en clopinant.
   — Pas marrant le frère ! chuchota Osvald à Taavi. D’où est-il ?
   — On ne sait pas au juste ! On l’a ramassé dans un fossé, la cuisse percée d’une balle ; je me souviens de l’avoir déjà vu en Finlande, dans les tranchées. Nous nous sommes retrouvés devant Tartu. Attends-moi, je vais l’accompagner jusqu’à la maison, on n’y voit pas grand-chose.
   À deux pas du sauna, Värdi s’était assis sur une racine de bouleau.
   — J’avais peur que tu ne trouves pas le chemin de la maison, commença Taavi, avec ta blessure...
   — Bah !
   — Veux-tu que je t’accompagne ?
   — Zut ! Je ne suis pas un enfant ! répondit le blessé. Va voir plutôt si les hommes se pressent un peu, ces rigolos qui n’arrêtent pas de papoter. As-tu du tabac ? Ben mon cochon, t’es nu comme un ver, tu ne peux pas en avoir S Ne prends pas froid ; moi je ne suis pas malade au point d’avoir besoin d’une nourrice. Dis-moi plutôt ce que nous allons faire demain.
   — On va voir ! Tu resteras ici comme prévu ; j’en ai parlé à ma mère, elle s’occupera de toi.
   — Ça m’est bien égal sous quel taillis j’irai pourrir ; mais les autres !... les autres !
   — Qu’est-ce que tu t’inquiètes pour eux ?
   — Ce sont tous des hommes mûrs, mais ils se conduisent comme des gosses dans un jardin d’enfants. Allez expliquer ça ! Ils ne comprennent même pas ce qui nous est arrivé ; toi non plus, d’ailleurs !
   En retournant au sauna, Taavi retrouva ses compagnons qui se lavaient silencieusement. Värdi, en les voyant, n’aurait pu leur faire de reproches ! Repliés sur eux-mêmes, ils cherchaient un moyen de s’en sortir. Leur retour dans ce monde nouveau était encore trop récent, trop précaire ; cette étroite marge de liberté laissée par le régime ne leur permettait pas de trouver une issue. Le pays avait-il encore une porte ouverte sur le monde libre ? Pourrait-on encore traverser la mer, avec la complicité de la nuit ? Ils étaient tous inquiets, oppressés, brusquement arrachés de leur sommeil pour retrouver un nouveau cauchemar.
   
   
* * *

   Le vieil Aadu, assis sur un banc, mangeait sa soupe dans un bol en terre cuite. Il plongeait sa cuillère de bois avec une tranquillité imperturbable, pompant sa soupe entre ses poils de barbe. De temps en temps, il brisait un quignon de pain avec sa main gauche ou essuyait son front ridé en rejetant en arrière ses cheveux blancs.
   Linda, la fermière de Sooserva, avait mis le couvert dans la cuisine de Hiié en attendant le retour des hommes. Les vaches étaient traites, rentrées dans l’étable, et Hilda s’occupait des seaux et des bidons. Sans doute avait-elle déjà terminé et, depuis longtemps, était-elle dehors à guetter les bruits de la nuit. Elle rendait bien des services maintenant à Hiié ; sans elle, Linda n’aurait pu venir à bout de toutes ces tâches. Au moins, grâce à elle et à Osvald, les animaux étaient-ils correctement soignés ; mais ils ne pouvaient suffire à tous les travaux des champs.
   C’était le sort commun à toutes les fermes ; aussi dur qu’on ait trimé, les journées raccourcissaient, dévorées par les nuits d’automne. Tout le monde faisait son possible pour essayer de sauver une partie des récoltes, mais plus personne n’avait de cœur au travail ; on remplissait sa tâche par routine. Mais cette vie, il fallait la vivre, bien que personne ne sût combien de boisseaux de blé il leur faudrait avant de mourir, ni pour qui sortiraient du sol les pousses du blé d’hiver.
   Inexplicablement Linda n’éprouvait plus le bonheur de jadis à retrouver son fils. À le voir vivant, en bonne santé, ses yeux s’humectaient de larmes de joie, mais, d’ici peu, ces pleurs allaient peut-être devenir des larmes de douleur ; qui pouvait le dire ? Qu’allait devenir son fils ?
   Aadu termina son repas ; il lécha consciencieusement la cuillère et baissa la tète, les mains croisées, pour prier. C’était aussi, pour la patronne, signe que l’homme était rassasié ; s’il avait eu encore faim, il aurait secoué son bol en poussant des petits cris. En se levant avec une lenteur de patriarche, Aadu alla reposer sa cuillère sur le buffet et sortit en clopinant, les jambes tout engourdies par l’immobilité.
   Pourquoi ne pas garder son fils auprès d’elle, comme elle allait le faire pour son ami blessé ? Pourquoi ne pas le cacher dans la grange ou dans un coin du grenier ? À moins qu’il n’aille à la mairie parlementer ? Le chef du Comité passait pour un homme abordable et bienveillant. Ou alors, elle pourrait y aller elle-même et plaider la cause de son fils ! Taavi s’était sauvé devant les Allemands en Finlande, ce n’était donc ni un criminel, ni un fasciste ! C’était bien dur pour elle de le retrouver ainsi amaigri, épuisé. Il avait une tout autre allure en revenant de Finlande : des vêtements propres, la mine haute, fier comme un chef d’armée ; ses grands rires emplissaient les chambres et la cour ; et maintenant ! Des loques récupérées on ne sait où, les cheveux en broussaille, des bottes boueuses, un vrai terrassier ! Oui ! Elle devrait aller à !a mairie ; elle parlerait de manière détournée, écouterait... Le pardon doit bien exister pour tout le monde ! À Kalgina, en plein jour, au milieu de ses champs de blé, on avait pourtant fusillé le vieux Tooma de Kousé ; pas de pardon à espérer !... Y aller serait une nouvelle humiliation.
   Hilda entra dans la cuisine ; depuis que Taavi était revenu, elle était devenue timide ; ses yeux brillaient d’inquiétude.
   — Je leur ai monté des couvertures au grenier !
   — C’est très bien, répondit Linda. J’espère qu’ils ne vont plus tarder à rentrer.
   — Peut-être pourraient-ils dormir dans le grenier du sauna, il se trouve plus près de la forêt, ajouta rapidement la jeune fille. Si moi-même je dormais dans le cellier je pourrais entendre...
   Quelqu’un frappa à la porte.
   Les deux femmes sursautèrent comme si l’on venait les prendre en flagrant délit ; pourtant les coups avaient été discrets.
   
   Quand la porte s’ouvrit, une femme se dressa dans l’encadrement, les mains dans les poches, un fichu bariolé sur ses cheveux noirs.
   — Toi, Marta ! Que se passe-t-il ?
   — Puis-je, puis-je parler à Taavi ? demanda la femme tout énervée.
   — Entre donc ! Ils sont au sauna, Taavi et Osvald, je vais aller leur dire que...
   — Non, inutile ; je vais attendre ; je n’entre même pas. Il n’est rien arrivé à Taavi ? demanda-t-elle avec inquiétude.
   — Dieu merci, il est encore entier ! Linda dévisagea la femme restée sur le seuil : sa poitrine montait et descendait comme si elle venait de faire un long trajet en courant. Qu’est-ce qui lui prend à cette Marta ? se demandait-elle. Que veut-elle à Taavi, le mari d’une autre femme, elle-même mariée ? Est-ce que l’ancien manège recommençait ? Tout le village chuchotait que Marta de Roosi courait après Taavi de Sooserva depuis qu’elle était nubile.
   — Non, je vais aller chercher Taavi ! déclara Linda. En traversant le clos, elle ralentit le pas : on avait raconté bien des choses sur Marta et sur son mariage avec le vieux Laané, arrêté en 1941. Dieu sait ce que cette fille venait encore chercher dans le pays ! Pendant toute l’occupation allemande elle avait dilapidé la fortune de son mari, et. qui plus est. était toujours fourrée avec les officiers hitlériens. Linda rencontra les hommes.
   — Qu’est-ce qui se passe ? s’étonna Taavi. Par sa chemise ouverte, tout son corps dégageait encore la chaleur du sauna et la senteur des feuilles de bouleau.
   — Je suis venue te dire que — Maria veut te parler. Elle est là, à l’entrée de la salle. II vaut mieux que les hommes ne se montrent pas. Elle travaille à la mairie ; elle était juste là cet après-midi quand tu es arrivé et... c’est peut-être à cause des Russes !
   — Celle-là, elle flaire toujours les hommes de loin ! remarqua Osvald. Il faut bien dire que, physiquement, il ne lui manque rien ! Elle porte des fourrures, des bijoux et sent tellement bon que...
   — ... Ça te fiche mal au cœur, après le sauna, enchaîna Léonard.
   Taavi ne prêtait guère attention aux propos d’Osvald ; il savait que les sentiments du journalier à l’égard de Marta étaient tout autres. Peut-être rôdait-il encore maintenant autour de Roosi comme par le passé !
   Contrairement aux prévisions de sa mère, la venue de Marta lui faisait plaisir. La femme lui serra longuement la main, ils sortirent tous deux par le grand portail vers Roosi et Võllamäe.
   — Tu es donc de retour ? lui demandait Taavi. Pour longtemps ?
   — Qui sait ? J’ai besoin de me calmer les nerfs.
   — Oui, tu en as bien besoin, remarqua Taavi d’un air ambigu.
   — Ce n’était pas très drôle tous ces derniers temps à Tallinn.
   Marta lui raconta comment la ville avait été prise, comment elle était revenue à Kalgina ; ils marchèrent à nouveau en silence mais ce silence trahissait une gène.
   — Belle soirée ! articula enfin Taavi.
   Marta éclata de rire, rompant ainsi ce malaise qui existait entre eux depuis des années.
   — Oui, belle soirée ! Marta continuait à rire, d’un rire joyeux et sonore. Vraiment très belle ! répétait-elle avec une pointe de regret et de mélancolie. Ils s’assirent tous deux sur une murette recouverte d’herbes, elle ajouta : Écoute, dis-moi franchement ce que tu comptes faire ? Tu n’as pas trouvé de bien joyeuses surprises en sortant des forêts.
   En silence, Taavi cherchait du tabac au fond de sa poche.
   —Tiens, j’ai des cigarettes, l’arrêta Marta en tendant un étui et des allumettes. Mais tu trembles, à peine sorti du sauna ? Tiens, prends mon manteau, prends ! Sans attendre la réponse elle troqua son manteau contre le veston de Taavi, L’homme sentit sur ses épaules la chaleur de cette femme et son parfum ; il en fut troublé.
   — J’ai pensé à toi toute la journée, confessa Marta. C’est étrange, on aurait dit que j’avais deviné ; je me promenais à Hiié, sans raison précise, cet après-midi, et voilà : tu es arrivé !
   Elle avait du mal à respirer, sa voix devenait tendre. Derrière eux les champs exhalaient l’odeur de la terre et des blés mûrs : devant, l’aigre senteur de chaux de la route ; ils étaient enfermés, encerclés d’odeur.
   — Tu sais, continua Marta en prenant le bras de Taavi, ne crois pas que je sois une idiote ; je n’ai plus rien de I’écolière, mais ton retour m’a causé tant de joie que je me suis élancée à travers bois comme une folle, jusqu’à Võllamäe, jusqu’au pied des collines de Koolu. Tu te rappelles, là-bas où un jour d’hiver nous nous sommes assis ! T’en souviens-tu ? Taavi eut un mouvement de recul et Marta retira sa main.
   — C’était beau cet hiver-là, n’est-ce pas ? J’y pense souvent ; ce fut le jour le plus heureux de ma vie...
   — Mais non ! ce n’était rien ! Je veux dire : il ne s’est rien passé... Taavi rejeta sa cigarette d’un mouvement brusque ; la femme s’était penchée en avant, le veston sur les épaules ; elle continua :
   — Toute la journée nous sommes restés assis dans la neige ; toi, tu me recouvrais de branches de sapin, de peur que je n’aie froid ! Quelle bêtise ! Je brûlais entre tes bras.
   Taavi se leva et fit quelques pas.
   — C’est étrange que ce souvenir me revienne maintenant ! Nous étions des enfants qui ne savions pas encore jouer, mais ce passé m’est cher ! Elle se redressa brusquement en faisant rouler une pierre. Oui, et maintenant te voilà de retour, abandonné comme un enfant, le visage durci par les vagabondages en forêt, épuisé par les combats... un vrai bandit ! Elle éclata de rire. Qu’est-ce que nous allons faire de toi maintenant ? Moi je n’en sais trop rien et toi tu n’as pas l’air de t’y intéresser fort ! Tu es heureux que ton fils soit hors de danger et que ta femme t’ait abandonné !
   — Marta ! ! !
   — Ne te fâche pas ! C’est ainsi que je le ressens ; je ne peux pas comprendre : une femme qui aime son mari... Le mien, je ne l’ai pas aimé, je ne pouvais même pas supporter sa présence, mais lorsqu’on l’a arrêté il m’a semblé que je devenais folle : j’ai couru de bureau en bureau, je ne dormais plus, je lui portais des colis en prison jusqu’à ce qu’on me les refuse. J’ai même supplié les Eusses de me déporter avec lui !
   — C’était une situation très particulière...
   — Soit ! Maintenant c’est fini. Dis : as-tu l’intention de partir à Tallinn ou de rester à la campagne ?
   — J’irai peut-être sur la côte...
   Marta baissa la tête, fouillant le sol de son talon.
   — Ah bon ! Tu vas les suivre !
   — Je ne peux plus partir pour l’Allemagne, mais...
   — Alors tu crois pouvoir aller ailleurs ? ironisa Marta. Écoute ! Elle saisit à nouveau le bras de Taavi. Nous étions amis, n’est-ce pas ? Au moins ça ? Je voudrais t’aider.
   — C’est gentil de ta part, dit Taavi d’une voix indifférente, sans grand espoir.
   J’ai trouvé dans les greniers de la mairie une caisse pleine de vieux passeports soviétiques, ceux que les Allemands avaient confisqués â la population. Peut-être seraient-ils maintenant utiles à des gens en difficulté ?..,
   Taavi ne répondit rien. Oui, bien sûr, c’était juste ce qu’il lui fallait, à lui et à ses hommes.
   Ils avancèrent vers Võllamäe et Roosi. Le vent faisait bruire les cimes bordant la route ; du fond des marais de Vérisoo montait la brume. Au loin, par-dessus Kalgina, de longues traînées rosés s’estompaient dans le ciel ; le chant monotone des soldats russes parvenait jusqu’à eux.
   — Changeons maintenant nos vêtements, proposa Taavi.
   — Mon manteau ne te convient pas ?
   — Si, trop bien ; c’est ce qui me gène ! Pour un fauve sorti à peine du bois, sentir tout à coup la chaleur des hommes, et surtout celle d’une femme, ça le grise !... railla Taavi.
   — On ne le dirait pas ! répondit-elle avec un rien de provocation. En échangeant leurs vêtements, Marta .serra furtivement le poignet de Taavi.
   « Elle n’a pas changé ». se disait-il ; ils marchèrent sans un mot jusqu’à la cour de Roosi. De l’autre côté de la route, le chien de Võllamäe se mit à hurler ; ils durent se sauver comme des voleurs jusqu’au fond du jardin, entre les bosquets de lilas. C’était plutôt Marta qui le tirait par la main, haletante, presque collée à lui.
   — Où sont les passeports ? demanda Taavi.
   — Chut !
   — Ce clebs n’arrêtera pas de si tôt ! Il vaut mieux que tu ailles chercher les passeports et que nous partions.
   Marta s’éloigna. Taavi la suivit du regard ; la porte grinça ; il se redressa, adossé aux poutres de la grange. Le chien aboyait toujours, d’autres se mettaient à lui répondre. Tiens ! même Pontus se joignait au concert ! Il entendit soudain des pas dans la cour de Võllamäe, quelqu’un parlait ; il se pencha pour regarder : non, ce n’étaient pas des Russes ! il reconnaissait la grosse voix toussotante de Jaak :
   — Qu’est-ce, aujourd’hui ? La fille ou le vieux ?
   — Pas de Russes à l’horizon, répondit une autre voix, c’est sûrement la fille ! Elle a dû se dénicher un nouvel oiseau rare !
   — C’est peut-être un Allemand de Tallinn ?
   La voix des hommes s’éloigna, le chien se calma. Taavi se sentait empli de dégoût : qui aurait pu croire une telle chose !... Marta revenait un paquet à la main.
   — Tiens, tu trouveras peut-être ce qu’il te faut !
   — Sûrement !...
   — Alors... tu passes la mer ?
   — Si possible, naturellement ! Pour le moment la lutte est finie.
   — Méfie-toi ! les routes sont surveillées et chaque suspect est arrêté. Sur le visage de Marta glissait un sourire triste et fatigué. Peut-être nous reverrons-nous un jour ? Je serai de tout cœur avec toi, au revoir !
   — Au revoir et merci mille fois !
   — Tu n’as pas besoin de me remercier, murmura la femme en retournant vers la maison. Elle marchait lentement, le dos voûté.
   Par contre, Taavi retourna vers Hiié le cœur bondissant de joie ; les cailloux crissaient sous ses bottes, les chiens se remettaient à hurler ; il s’en souciait bien ! II balançait son paquet en sifflotant. Au-dessus des forêts accueillantes, les étoiles lui clignaient de l’œil ; les souffles du vent venaient taquiner ses cheveux. Eh bien, sacré Taavi ! tu es encore en vie ! Devant toi les forêts te tendent les bras ! Il se sentait apaisé et fort.
   Une étoile filante disparut derrière Ilmaotsa.

>>> Chapitre suivant >>>