III

   — Alors, tu retournes quand même au pays? demanda Taavi à son compagnon, comme pour se rassurer lui-même.
   — Oui, je retourne, répondit Martin d’une voix ferme mais oppressée. Ils étaient au croisement, près de la mairie de Kalgina qu’ils avaient atteint deux par deux pour éviter de se faire remarquer. Pourtant les colonnes de soldats les dévisageaient ; la plupart des Russes avaient un regard hostile et soupçonneux, surtout les officiers, en voyant leurs bottes allemandes ou finlandaises. Inutile de discuter. Mieux valait filer le plus vite possible.
   — Alors, porte-toi bien ! dit Taavi en serrant la main de Martin. Du cran et... bonne chance ! On se reverra !
   — Bonne route, mon lieutenant ! Au revoir !
   — N’oublie pas ! Si tu es dans le pétrin, casse-leur la figure comme un vrai gars de Finlande ! lui conseilla Léonard.
   Tous trois le regardèrent s’éloigner le long d’un convoi russe ; au tournant, ils le virent se hisser dans un camion couvert de boue ; entre les silhouettes grises des soldats, Martin leur envoya un dernier adieu de la main et il disparut derrière un bosquet de pins.
   — On, on di-dirait qu’ils l’ont ra-ra-ramassé ! s’étonna Eedi de Piibu.
   — Non ! Ils veulent juste l’amadouer, rien d’autre !
   Ils marchèrent tous trois vers la gare ; Taavi, connaissant le chemin, les guidait. Le matin même il était allé à Sooserva chercher du linge et troquer ses hardes d’homme des bois contre un costume décent. Il éprouvait une curieuse sensation de se retrouver en civil ; il lui semblait avoir perdu quelque chose, être déguisé. Et ces souliers bas ! Ce n’était pas fait pour un homme !
   La route était peu animée ; il n’y avait que les camions russes qui roulaient. Dans les champs, les paysans s’affairaient, mais combien de fermes, de cours, de jardins vides et abandonnés. Ici la guerre n’était pourtant pas passée, mais son empreinte avait marqué toutes choses. Il suffisait de regarder pour le voir.
   Taavi se revoyait, trois ans plus tôt, marchant sur cette même route, avec les Allemands, en direction des îles. Le flot des soldats avançait en chantant ; de vrais gosses jouant à la petite guerre ! Mais maintenant...
   Peu à peu Taavi se rassura. Il s’habituait à la présence des Russes, il ne se hérissait plus en croisant un soldat. Cette odeur de cheptel, qui avait tant choqué la population lors de l’arrivée des troupes en automne 1939, lui devenait familière. Les événements survenus entre temps ne semblaient guère avoir rassuré le peuple. Il se tenait toujours morne et silencieux ; seule la crainte et la violence pouvaient le sortir de sa torpeur.
   Avant le pont, un contrôle barrait la route. Des soldats armés réclamaient les papiers. Malgré leur allure blasée et indifférente, on les sentait méfiants, Taavi leur tendit le vieux passeport soviétique que Marta lui avait donné la veille. Le soldat qui avait le plus de quincaillerie sur la poitrine vérifia Je document page par page, le visage sérieux, tandis que l’autre surveillait le moindre mouvement de Taavi. Avec une lenteur calculée, Taavi fouilla la poche de son pantalon. D’où lui venait cette idée ridicule ? Il avait confié son arme, bien huilée, à Osvald, avant de quitter Hiié. En saluant, le soldat lui rendit son passeport ; il pouvait continuer son chemin.
   — Spasibo ! Merci ! lui répondit Taavi. Un excellent exercice de contrôle de soi-même ! Mais ce que les Russes pouvaient être stupides ! Les alentours du manoir, les meules, les buissons, tout grouillait de soldats gris-vert. Les partisans n’allaient tout de même pas les descendre en plein jour au beau milieu des convois militaires !
   De l’autre côté du pont, les sentinelles se contentèrent de dévisager Taavi avec le même air soupçonneux ; le paquet de provisions qu’il tenait à la main semblait tout particulièrement les intéresser.
   Charmant ! Sur le chemin vicinal conduisant à la gare, devant le bourg de petites villas entourées de jardins, un troisième contrôle ! On ne lui demanda pourtant rien ; au bord du chemin stationnait une limousine noire dont les occupants discutaient bruyamment avec les soldats.
   L’officier eut un geste seigneurial de refus lorsque Taavi lui tendit son passeport.
   Arrivé à la gare, Taavi s’assit avec ses compagnons sur un banc. L’esprit critique, il regardait tous ces gens entassés depuis de longues heures dans l’attente d’un train problématique. Beaucoup lui ressemblaient : des gueux sans feu ni lieu, sortis de la forêt comme des sauvages effrayés par la lumière du jour, apeurés par les soldats de l’Armée Rouge qui déchargeaient des caisses de munitions. Le train devait arriver dans une heure, ou deux au plus ; le chef de gare n’en savait trop rien ; il n’y avait plus d’horaire, on ne vendait même pas de billets. Les trains circulaient uniquement en fonction des besoins militaires et sur ordre.
   Léonard et Eedi avaient réussi à trouver de nouvelles raisons de se chamailler. Ils étaient assis à quelques pas de lui, mais il pouvait entendre leurs grognements. Naturellement Léonard vantait l’armée finlandaise, d’après lui la seule efficace ; Eedi renchérissait sur les vantardises du premier ; il n’avait rien d’un orateur mais connaissait à fond le vocabulaire militaire !
   Le train arriva. C’était un long convoi de wagons hétéroclites avec quelques voitures de voyageurs bondées à craquer. Ils se dirigèrent vers la queue du train, espérant trouver des places dans les wagons de marchandise.
   — Pas-pas-pas possible ! C’est un tr-train de prisonniers ! Oui ! La réflexion était juste : toute la fin de ce long convoi se composait de vieilles voitures dont les ouvertures étroites étaient obstruées par des fils de fer barbelé. Derrière, on apercevait des figures blêmes, mangées de barbe.
   — Peuh ! Des Allemands ! fit dédaigneusement Léonard.
   — Ce sont au-aussi des... des hommes ! On é-était dans le mê-même bain ! Nous et eux, c’est du pa-pareil au même !
   — N’approchez pas ! Sinon on va vous embarquer aussi !
   — Ma parole ! Ce sont des gars de chez nous ! s’exclama Léonard.
   Ils restèrent tous trois médusés, brusquement étonnés de leur propre liberté qui leur semblait maintenant anormale. Ici même, à quelques pas d’eux, derrière les gardiens russes au masque de Mongols, derrière les barbelés et les portes verrouillées, se trouvaient leurs frères de sang qui commen-çaient un long voyage.
   — Allons voir s’il n’y a pas des amis, décida Taavi, le visage glacé. Ils longèrent le train.
   — N’allons pas trop loin, le train va partir ! conseilla Léonard.
   — T’es, t’es pré-pressé de pa-pa-partir ! Et pou-pour aller où ?
   On avait ouvert quelques wagons ; derrière les larges portes coulissantes s’entassaient des hommes de tous âges, habillés de toutes les façons. Dans l’air suffocant et empuanti des wagons montaient des voix estoniennes, allemandes. Les hommes faisaient circuler entre eux une cigarette de tabac de campagne roulée dans du papier journal. Il y avait même des blessés, la chemise crasseuse et déchirée.
   — Où vous a-t-on arrêtés ? leur demanda Taavi.
   — Autour d’Haapsalu. Il y en a pas mal qui sont de Suursoo. Ces garces de femmes soldats sont venues nous cueillir comme des fleurs dans le marais. Mais on a laissé sur place pas mai de leurs charognes qui se dessèchent au soleil de Staline ! ironisa férocement un prisonnier trapu.
   — Quoi de neuf dehors ? demanda une voix tombant du plafond. Est-ce que ça harde toujours à Saaremaa ?
   — Y a-t-il parmi vous des gars de Finlande ? questionna à son tour Léonard.
   — Pergélé ! Le juron venait d’un autre wagon.
   — Vous entendez ? En voilà un qui parle finlandais ! Les sentinelles firent circuler les trois hommes. On referma violemment la porte.
   Taavi se passa la main sur la figure, il croyait rêver : ce visage maigre et sale derrière les barbelés !
   — Alors, on ne reconnaît plus tes copains ! lança une voix familière.
   — Pas possible ! Que le diable m’emporte, c’est toi, Uuno, s’écria joyeusement Taavi, Mais son visage se rembrunit ; leur dernière rencontre était encore toute récente. II l’avait vu parmi les rescapés d’une section de gardes-frontière. Uuno, fatigué, usé, lui avait alors conseillé de quitter le pays à temps avec les Allemands ; et maintenant il se trouvait là !
   — Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment t’es-tu laissé prendre ?
   — Une sacrée déveine ! Quelle poisse ! Juste après la bagarre j’ai roupillé une nuit entière ; je me suis alors foutu en boule et j’ai tourné les talons. Je me suis fait épingler et voilà... Pas de doute, on va me coller an moins dix ans de paradis sibérien ! Dis-le à mes parents si tu les vois !
   Oui, bien sûr ! Taavi baissa la tête. Fallait-il apprendre à Uuno que son père, entre-temps, avait été fusillé par les Russes ? Non, non ! Il valait mieux le laisser partir avec le souvenir d’une famille intacte, heureuse. Oui ! Je le leur dirai ! Je viens justement de chez nous ! J’irai voir ta sœur à Tallinn.
   — Oui, s’il te plaît. Je me porte comme un charme et j’ai le moral au beau fixe ; j’essayerai de glisser entre leurs pattes, ça ne fera pas long feu !
   — Pergélé ! Tu es gonflé ! approuva Léonard.
   Uuno fut happé vers le fond du wagon et d’autres visages barbus s’encadrèrent à la fenêtre, posant mille questions. Les trois hommes trouvèrent place dans un wagon de marchandise au milieu duquel on avait installé un poêle. Assis dans un coin, ils se taisaient, regardant le paysage automnal défiler lugubrement. Il était de plus en plus évident qu’ils vivaient une époque entièrement bouleversée, que le rythme des événements échappait à leur volonté comme ces wagons tirés par la locomotive, dans ce train où tous, même ceux qui se croyaient encore libres, étaient prisonniers. La lutte et la défaite d’hier, c’était ça leur unique bien, leur propriété inaliénable, leur vie. Ils ne pouvaient l’abandonner en changeant de costume ; ils n’avaient fait que se déguiser sans pouvoir endosser l’âme de leurs nouveaux personnages.
   Tout le monde se taisait autour d’eux. Des paysans, des citadins revenaient déçus de la côte. D’autres, d’anciens soldats comme eux, semblaient déjà interroger l’avenir avec angoisse. Même les visages les moins expressifs témoignaient de ce qui s’était passé. Une consternation muette... Sous une apparente résignation, l’esprit restait sourdement tendu, menaçant. Le pire était arrivé, quelle en serait la suite ? Le premier contact avec le nouveau régime avait eu lieu ; dans cette vaste pagaille quelques-uns gardaient encore un espoir : découvrir le trou d’aiguille par lequel se faufiler.
   — Essayons de passer la nuit à Valamou, suggéra Taavi. Mieux vaut ne pas arriver de nuit à Tallinn.
   — Et pourquoi donc ? demanda Léonard. J’étais déjà en train de répertorier toutes mes petites amies ; et puis Vala mou n’est pas un endroit rêvé pour toi ! On peut te reconnaître... Il n’y a pas si longtemps que tu y faisais le coup de feu !
   — Bast !... J’étais alors en uniforme ! Mais surtout j’ai une commission à y faire : porter aux parents de mon ami la nouvelle de sa mort. Il vaut mieux qu’ils sachent que ce n’est plus la peine de l’attendre. Vous irez passer la nuit quelque part, on se retrouvera demain matin. Arrivés en gare, on s’éclipsera discrètement. Rappelez-vous : il y a lieu de se méfier plus que jamais ! Il faut continuer l’aventure ; c’est un jeu dangereux ! Dès que le train stoppe, on décampe en vitesse.
   Taavi retrouvait cet ancien goût de lutte qui l’avait animé ici même, il y a deux ans, lorsqu’il organisait la résistance ; ses muscles se tendaient à nouveau ; le soldat reprenait son poste de combat.
   La gare était bondée. Les groupes de soldats, les habituels flâneurs pour qui l’arrivée d’un train était un événement dans ce village ; c’était eux qu’il fallait surtout éviter. Taavi disparut au coin du bâtiment.
   — Vite ! Vite ! Dépêchez-vous !
   — Écou-coutez ! Ils, ils chan-antent !
   Ils s’arrêtèrent. Plus besoin de se précipiter ; tout le monde écoutait avec un frisson de surprise le chant qui s’élevait des wagons à bestiaux, en queue du train.
   
   Bleu est ton ciel
   Terre aimée d’Estonie.
   
   — Ils ont du cran les gars ! murmura Léonard.
   — Non ! On ne se laissera pas faire !
   Les Russes s’agitaient, affolés ; ils se regroupaient inconsciemment comme un troupeau de moutons à l’approche du danger. Les gardes couraient fébrilement le long du train. Les voyageurs, qui attendaient ce convoi depuis des heures, ne songeaient même plus à monter dans les voitures ; ils restaient immobiles sur le quai, essuyant leurs yeux. Deux vieux paysans s’étaient raidis au garde-à-vous, maladroits comme s’ils recevaient la communion à l’église ; machinalement ils découvraient leurs têtes blanches.
   Un sifflement, le train repartait vers Tallinn. Mais le grondement des roues, les jets de vapeur ne parvenaient pas à étouffer le chant puissant de la liberté lancé par les prisonniers à travers les barbelés. Ils tendaient les mains par les ouvertures, agitaient leurs mouchoirs en signe d’adieu. Leur chant montait à l’assaut du ciel, envahissant, invincible comme un défi à l’avenir et à la mort. C’était à la fois un témoignage, une prière, un serment qui s’élevaient dans le crépuscule.
   
   Embellissons nos demeures
   Des trois couleurs de la patrie.
   
   Un frisson parcourut les épaules de Taavi. Il regrettait de ne pas se trouver au milieu des prisonniers. Il se sentait abandonné de tous, seul dans une plaine envahie par la nuit.
   La petite ville se souvenait-elle encore du train bondé de jeunes gens exubérants, enthousiastes, qui était passé là quelques mois plus tôt ? Oui ! Dans tous les jardins, les fleurs fanées, brisées par l’automne, semblaient se le rappeler. Que ces deux trains étaient différents ! Pourtant c’était dans chacun la même volonté de résistance, le même héroïsme.
   
   
* * *

   Taavi marchait dans l’obscurité vers la ferme de son ami ; il avait l’impression de revenir de très loin, après de longues années d’absence, tellement le monde avait changé durant son séjour dans la forêt. Chaque pas le rapprochait maintenant de son récent passé ; il n’avait pas eu le temps de s’accoutumer à un événement que déjà il se trouvait précipité dans un autre plus terrible encore ; cette immense confusion, il n’avait pu l’ordonner durant ses sombres heures de réflexion passées dans les bois.
   Même actuellement, il n’arrivait pas à donner à la situation son importance exacte. On l’avait averti du danger des patrouilles, le couvre-feu commençant dès la tombée de la nuit : malgré ces mises en garde, il se promenait tranquillement sur le gazon bordant les routes, la pensée ailleurs. Se fiait-il à sa bonne étoile ou était-il simplement poussé par le goût de l’aventure, par la curiosité ?... Qu’allait-il en résulter et qu’adviendrait-il de lui-même ? Non, il ne pouvait prendre la situation au sérieux car il ignorait ce qu’était la peur.
   Combien de fois s’était-il traîné déjà devant la mort, les ongles crispés au sol sous le feu ennemi, sans imaginer pourtant l’épouvantail de la mort dressé derrière son dos ! Il comprenait seulement que le cercle se resserrait, mais, avec une sereine philosophie, croyait toujours aux paroles de son père : « Si ton heure n’est pas venue, même la mort ne pourrait t’empêcher de vivre ! » Andrès Raudoja était mort sous les sapins de Sooserva, assassiné, car tel devait être son destin ; là se trouvait la limite de sa vie qu’il n’avait pas le droit de franchir.
   Bien sûr, résoudre ses propres problèmes était relativement aisé, mais au fur et à mesure que Taavi s’approchait de la ferme où il devait porter son message, son cœur se serrait. Pourquoi avait-il fallu que ce soit Aarné qui restât au bord du fossé alors que quelques secondes de sursis auraient pu le sauver. C’était un fils unique, le seul survivant de tous les autres enfants. Taavi avait vu mourir tant de soldats qu’il considérait la mort comme une chose normale, une fatalité. Aarné s’était précipité au secours de son meilleur ami, Endel ; tous deux étaient restés sur le sable du fossé, sous les saules, cramponnés l’un a l’autre. Comment dire aux parents qu’on n’avait pas pu enterrer leur fils, que son corps avait été piétiné, insulté par les Russes ?
   Taavi tourna dans la cour de la petite ferme ; les bâtiments étaient neufs, les arbres jeunes, récemment plantés. Ici la vie commençait à peine et lui apportait le message que tout était fini. Il s’arrêta pour rebrousser chemin. Le chant des prisonniers résonnait encore à ses oreilles dans le vacarme des roues. Un chien courut à sa rencontre, on ouvrit la porte. Sur le seuil se tenait la mère d’Aarné, petite et mince. Elle rappela le chien qui venait de retrouver en Taavi une vieille connaissance. Le père apparut et se dirigea vers le visiteur.
   Taavi lui tendit la main, le vieux la serra longuement.
   — Bienvenue ! Mais on s’est déjà vu ?
   — Bien sur ! Je suis Taavi !
   — Ah en effet ! D’où arrives-tu ? La voix n’osait poser une franche interrogation.
   — J’ai voulu voir ce qui se passait dans le coin.
   — Évidemment, j’ai compris tout de suite à l’aboiement du chien que c’était quelqu’un de connaissance ! expliqua la mère d’Aarné ; à leur façon d’aboyer, on sait tout de suite à qui on a affaire. Entre ! Entre donc, tu passeras la nuit ici ; tu nous donneras des nouvelles de tout le monde.
   Ils entrèrent dans la cuisine ; la vieille s’affaira autour de ses fourneaux.
   — Ne faites rien pour moi ! J’arrive directement de la maison.
   — Ce n’est pas la porte à coté ! Je suis sûre que depuis ce matin lu n’as rien eu à te mettre sous la dent. Nous, on vient juste de terminer, les patates sont encore chaudes ; je vais te faire cuire des œufs.
   Le vieux s’était assis au bout de la table et tendit à Taavi sa blague à tabac.
   — Si je me souviens bien, tu fumes pas mal ! Assieds-toi là, tu seras mieux contre le mur chaud. Alors, la guerre s’est bien terminée ?
   — Oh non ! De la façon la plus désastreuse ! Taavi se sentait mal à l’aise ; chaque mouvement, chaque regard du vieux trahissait une anxiété cachée ; sûrement il devinait qu’il était arrivé quelque chose à son fils Aarné, pour que Taavi, son ami, soit là.
   — Eh oui ! Tout ne finit pas toujours comme on veut. Mais tu es resté entier, c’est le principal. Tu as eu le temps d’aller chez toi ?
   — Juste une nuit. La ferme est vide, à quoi bon rester lus longtemps. Tout le monde est parti de l’autre côté du golfe.
   — Mon Dieu ! Tu restes tout seul !
   — Tous nos gars sont-ils restés dans la souricière ? Que vont-ils devenir ? Y en a-t-il encore dans la forêt ? demanda fébrilement la femme.
   — Oui, pas mal... En réalité je suis venu vous parler, vous apporter des nouvelles. Je partais par Tallinn alors je suis passé car...
   Figés, les deux vieux le regardaient. Taavi baissa la tête en dessinant machinalement avec son doigt sur le banc de chêne.
   — Est-ce qu’il est arrivé quelque chose au fiston ? Le vieux parlait calmement, la voix sourde.
   — Oui ; nous étions ensemble ; ensemble nous sommes partis en Finlande, ensemble nous sommes rentrés et... il ne reviendra plus.
   Un cruchon glissa de la main de la vieille femme et se brisa sur les dalles.
   Elle se pencha rapidement pour arranger le feu, comme si elle n’avait pas entendu ce que venait de dire Taavi, mais ses mains tremblaient si fort que quelques tisons roulèrent au sol. Dans ses rides coulaient de grosses larmes.
   — Où est-il tombé ? demanda le père, tout blême, le regard embué.
   — Dans le clos d’une ferme, près de Tartu.
   — II y a longtemps déjà ?
   — Tout à fait au début.
   — Alors, il est mort près des chrétiens, enterré avec des paroles de Dieu ?...
   — Oui... on l’a enseveli dignement.
   — On ne verra jamais sa tombe, dit pesamment le vieil homme ; sa femme se pencha à nouveau sur le feu. Au moins, il repose dans notre terre... Combien nous reste-t-il à vivre ? On l’avait attendu, c’était le dernier et...
   Il posa sa pipe et croisa ses lourdes mains de travailleur pour prier. La mère fit comme lui, le visage inondé de larmes.
   — Merci de nous l’avoir dit. Bien sûr, ce ne devait pas
   être commode pour toi !... mais... c’est mieux ainsi. Le cœur est tranquille, il ne nous reste plus rien à espérer en ce monde. Donne quelque chose à manger à Taavi, allons, la mère ! Il aura encore de longs chemins à parcourir. Que le ciel lui donne la force et le bonheur.
   Après le dîner, la femme proposa à Taavi de coucher dans le lit de son fils. Taavi protesta, le grenier lui suffisait, mais les deux vieux insistaient, voulaient ainsi l’honorer, en la mémoire de leur fils. La petite chambre n’avait pas changé depuis qu’Aarné l’avait quittée ; les livres étaient toujours sur les étagères, les vêtements pendus dans l’armoire, la guitare sur le mur. Taavi, le cœur lourd, éteignit la lampe à pétrole et se coucha.
   II y avait si peu de temps qu’Aarné, par cette fenêtre, regardait au-dessus des blés mûrs le flamboiement du crépuscule ! Il chantait en s’accompagnant de sa guitare, le visage tendre et énergique, les yeux encore emplis des rêves de l’adolescence. Taavi et Endel, ses amis, ses copains de classe, ses frères, étaient bien souvent venus le voir ; beaucoup de jeunes venaient ici, quelquefois des dizaines. Ensemble ils allaient aux fêtes de village, mangeant les friandises confectionnées par la mère d’Aarné. Que de chants, que de joie et d’insouciance en ce temps heureux !
   Et maintenant, combien en restait-il de vivants ? La plupart étaient tombés en terre étrangère ou sur le sol de la patrie ; bien peu vivaient encore, on ne savait même pas où ils étaient, En quelques mois, les bombardements avaient fauché la moitié de la jeunesse du pays, et sans cesse de nouvelles lames de fond emportaient d’autres victimes.
   Ici même s’étaient déroulés de récents combats, la dernière résistance contre l’envahisseur. Des champs de bataille tout proches revenaient ce soir Aarné. Endel, Uuno et tous les autres pour demander à Taavi Raudoja ce qu’il allait entreprendre maintenant...
   Oui, voilà Sulev toujours hilare sous ses cheveux roux ; voilà Kaukanpää, le comédien au grand cœur qui déclamait sur les scènes d’Hamina et de Niinisoo au temps de l’école de guerre. Sulev était tombé à deux pas, en même temps qu’Elmo dont la tignasse blonde ne voulait jamais se courber ; il redressait la tête devant les pires difficultés ; c’était un jeune instituteur fougueux comme les rennes de son pays, aux yeux bleus toujours rieurs. Tout le monde trouvait qu’il ressemblait à Taavi, mais les yeux de ce dernier étaient plus gris et plus glacés dans un visage plus renfermé ; peut-être était-ce la raison pour laquelle Taavi, lui, était encore en vie ; il n’avait pas l’enthousiasme enfantin de son compagnon s’il avait plus de force et d’endurance. Qui sait ? Elmo avait été fait prisonnier avec son unité ; il n’avait jamais connu le recul, la fuite, alors que Taavi, avec sa lucidité plus grande, les aurait sans doute connus !
   Que sont-ils tous devenus ? Où est Mart qui s’était précipité devant les tanks en balançant ses grenades ? Où est Vambo qui, en pleine bataille, avait jeté dans un buisson le casque qui gênait ses cheveux en désordre ? Cette même question on aurait pu la poser pour des dizaines, des centaines de compagnons du front de l’est.
   Taavi sentait dans sa bouche le goût amer des larmes. Il aurait voulu crier des injures à pleine gorge ! marcher dans la campagne durcie de gel en hurlant pour appeler ses compagnons ! les réunir à nouveau et frapper sans pitié, tête haute comme l’avait fait Elmo ! Pourquoi pleurer dans un coin ? Le temps des batailles est passé ; il faut se résigner, se terrer dans les forêts ou, si on ose marcher sur une route, trembler devant ces loqueteux de Russes. Non ! ! ! Tu n’as plus de maison, plus de famille, tu es toi-même comme une poule décapitée qui cherche encore à s’envoler. Non ! ! ! Tu dois réagir ! Écoute, tout le train chante ! Criant de joie, couvert de fleurs, un régiment entier se précipite vers son destin inconnu. Mais écoute donc, les prisonniers chantent malgré la soif et la faim ; dans leurs wagons à bestiaux ils vont vers l’esclavage et vers la mort. C’est l’âme de ton peuple ! Elle continue à vivre ! Toi-même, tu vis encore ! Tous tes compagnons, ton ami Aarné, sont-ils à jamais tombés ? Non, leur âme vit, c’est la seule chose importante. On n’a pas pu briser en eux cette vaillance qui leur fait redresser le front. Ils sont habités par l’esprit de leurs pères ; même en mourant ils ont la tête haute, car l’âme ancestrale vit toujours en eux !
   La ville était telle que Taavi l’avait laissée. Tallinn, après les bouleversements de l’arrivée russe et la paralysie de l’occupation, revivait à nouveau. Les habitants vaquaient à leurs besognes habituelles, mais leurs pas manquaient d’enthousiasme ; dans leurs regards se lisait une résignation sans espoir.
   Après être convenu avec ses compagnons d’un, lieu de rendez-vous, Taavi se dirigea vers la demeure de la sœur d’Uuno.
   Selma, en robe de chambre, lui ouvrit la porte.
   — Quelle chance de te trouver chez toi !
   — Taavi ! s’écria la jeune femme surprise, d’où viens-tu ? Elle saisit les mains de Taavi, ne parvenant pas à croire qu’il était bien là. Entre, entre ! Je t’en prie ! Comme tu le sais sans doute je suis chef de bureau ; mon travail ne commence qu’à neuf heures. Assieds-toi, je vais téléphoner au directeur pour le prévenir de mon retard. Là-bas nous avons encore l’ancien personnel et nos vieilles méthodes de travail. Excuse- moi une minute ; assieds-toi là, personne ne viendra te déranger ; ma tante va partir à la banque, fais comme chez toi !
   Taavi s’allongea confortablement sur le divan. Eh ! Quelle belle vie certains menaient encore ! Bien sûr la tante possédait encore pas mal de son ancienne richesse et Selma, elle-même, avait une bonne place. Taavi la connaissait depuis de longues années, depuis son enfance ; ils s’étaient toujours comportés en frère et sœur ! Il ne connaissait pas une fille, exception faite d’Ilmé, avec laquelle il aurait pu s’entendre aussi bien. Selma avait un an de plus que lui mais était toujours aussi vive, aussi malicieuse ; un garçon manqué !
   Selma revenait avec du café ; elle était déjà habillée d’une robe toute simple ; elle n’était pas jolie mais séduisante, accueillante.
   — Comme tout est rapide avec toi ! s’émerveilla Taavi.
   — Il y a le plan quinquennal à remplir, dit Selma dans un éclat de rire, en lui versant du café. Elle s’assit sur un haut tabouret. Sinon je ne serais pas à ta hauteur ! Raconte-moi vite. Comment as-tu fait pour échapper aux massacres ! Ça fait deux ans que je ne t’ai vu, tu as bien maigri et vieilli !
   — Par contre, foi tu es toujours la même ! Tu ne vieilliras jamais !
   — Sans doute parce que je ne me suis pas mariée ! Mange maintenant, c’est moi qui ai tout préparé et tu raffolais toujours de mes petits pains !
   — Mais dis donc, pourquoi ne t’es-tu pas mariée ? Tu aurais été une merveilleuse femme d’intérieur !
   — Tu t’en rends compte trop tard ! sourit Selma.
   — Oh ! Oh ! Si je comprends bien, tu es donc mariée ?
   — Non, pas moi ! Mais toi ! Allons, raconte-moi maintenant, je meurs d’impatience ; quelles sont les nouvelles à la maison ? Tu viens de là-bas ! Je ne sais par quel bout commencer ! Deux ans déjà... Entre-temps tu as traversé la moitié du monde, d’une armée à l’autre. J’ai même entendu dire que tu étais devenu officier ; quels sont tes projets maintenant ?
   — Maintenant ? Il faut se taire et tout oublier. En quelques mots, Taavi égrena ses souvenirs.
   — J’étais folle de joie lorsque vous êtes tous revenus de
   Finlande, et maintenant, tout est fini...
   — Pas tout, mais beaucoup.
   — Tu vas suivre Ilmé et ton fils ?
   — Oui, je vais essayer.
   — C’est une chance que toute ta famille ait pu se sauver ! Tu as maintenant les mains libres ; il est plus facile de traverser seul qu’à plusieurs. Quelle tristesse que tant de vos gars soient restés coincés dans la souricière...
   — Oui, beaucoup... Est-ce qu’on vous fait la chasse à Tallinn ?
   — Oui, chaque nuit. À propos, est-ce que ton passeport est en règle ? Taavi le lui montra. Où as-tu déniché ça ? Il n’est pas à toi ?
   — La photo n’est pas tout à fait ressemblante, le nom a un peu changé, mais il faut bien se débrouiller ! C’est un passeport soviétique, que demander de plus ! Je l’ai eu par Marta.
   — Marta de Roosi ? demanda Selma, le regard soudain durci. Elle se mêle de tout !...
   — Elle ne te plaît pas beaucoup, hein ?
   — Me plaire ? Je n’ai rien à voir avec cette femme-là ! Mais je te le dis, en toute amitié : méfie-toi ! Tu as été longtemps parti d’Estonie, tu n’as pu être au courant de ce qu’elle a fait ici entre-temps ; bien sûr, ce n’est pas à moi de te raconter tout ça ; que fait-elle en ce moment pour que tu l’aies rencontrée ?
   — Elle travaille à la mairie de Kalgina,
   Selma éclata de rire mais s’arrêta brusquement.
   — Marta est plus intelligente qu’on ne le croit. Elle sait y faire pour nager entre deux eaux ! Elle faisait peut-être même de l’espionnage pour le compte des Russes lorsqu’elle bambochait avec les hommes de Litzmann ou des autres. Oui, elle est plus intelligente et plus habile que beaucoup, car elle sait ce qu’elle veut ! Je l’ai bien connue à l’école. Depuis son second mariage...
   — Son second ?...
   — Oui, très peu de gens connaissent le deuxième mari, c’était un Allemand. Selma vit Taavi sursauter. Ça te fait rudement d’effet !... ajouta-t-elle en souriant.
   — À moi ? Pas le moins du monde... Je pensais seulement que cette femme était une vraie vipère...
   — Ça ne fait pas de doute.
   — Qu’est devenu le deuxième mari ?
   — Il a suivi les traces du premier !
   — Arrêté ? Maintenant ?
   — Non ; depuis bien longtemps déjà Marta voulait s’en débarrasser, Elle l’a livré aux Allemands eux-mêmes.
   — Je l’ignorais.
   — C’est sûrement la raison pour laquelle Marta s’est mise au vert à Kalgina.
   — Eh bien, tu m’en apprends de belles ! Un vrai démon que cette femme ; merci de m’avoir prévenu.
   — Je pensais qu’il valait mieux que tu le saches ; mais il y a peu de chance que tu la rencontres à nouveau... Encore un peu de café ?
   Taavi la remercia et alluma ça pipe. II avait volontairement laissé pour la fin les mauvaises nouvelles ; mais l’heure avançait, et c’était de moins en moins facile de les annoncer.
   — Reste encore un peu ! insista Selma en surprenant dans son regard une lueur inquiète. Nous avons bien le temps, et j’ai encore tant de questions à te poser ! Qui sait maintenant quand je te reverrai !... Vas-tu directement sur la côte ?
   — Je vais réfléchir ; les rivages sont déserts, personne ne m’y attend.
   — Ah ! Je ne suis guère au courant de ces questions-là, mais j’ai l’impression que les côtes ne sont plus aussi désertes que tu le prétends ; elles sont sans doute truffées de Russes, autrement tout le pays se viderait ! Plus personne ne peut partir ; j’ai rencontré beaucoup d’amis qui en revenaient ; plus moyen !
   — Oui. le temps des grands voyages est passé ! Sur le bord des routes, j’ai vu bien des fermes abandonnées, bien des chiens affamés.
   — Quel triste sort réservé au pays ! J’attends des nouvelles d’Uuno, mais peut-être n’y a-t-il plus rien à attendre ! Sais-tu ce qu’est devenu le régiment des gardes-frontières ?
   Taavi souffla lentement la fumée ; il fallait parler.
   — Oui, j’ai même rencontré Uuno, commença-t-il calmement : deux fois depuis mon retour.
   — Pas possible ! Et tu me le dis seulement maintenant ? Alors, ou est-il ? Elle s’était levée, appuyée contre la table, redoutant le pire.
   — C’est la raison pour laquelle je suis venu te voir dès mon arrivée à Tallinn.
   — Parle ! Il est... mort ?
   — Non, Selma ; il n’est même pas blessé ; en pleine forme. Je l’ai vu hier soir... dans un train de prisonniers.
   — Donc... il est tombé dans leurs mains, poursuivit calmement Selma.
   — Oui, aux environs de Haapsalu. Le train est arrivé hier à la gare de commerce de Tallinn et devait continuer vers Kiviõli. Peut-être ne quitteront-ils pas tout de suite l’Estonie. Uuno m’a dit de t’embrasser et de ne pas t’inquiéter pour lui.
   — Il est formidable ! Écoute, ne crois-tu pas que je devrais courir pour essayer de le revoir.
   — Oui, c’est bien mon avis ; prends avec toi quelques boîtes de conserve, des vêtements chauds, peut-être parviendras-tu à les lui passer ! Nous devons nous préparer maintenant à ce genre de séparation... Ce n’est pas la dernière !...
   — Tu as raison, approuva doucement Selma, ce n’est pas la dernière...
   Taavi se leva en serrant tendrement les mains fiévreuses de la jeune femme.
   — Il faut que je t’annonce encore une mauvaise nouvelle ; n’en dis rien à Uuno, il vaut mieux qu’il l’ignore...
   — Quelque chose est arrivé à mes parents ?
   — À ton père !
   — II est mort ? suffoqua Selma.
   — Oui, les Russes l’ont fusillé.
   Selma se raccrocha aux poignets de Taavi ; les dents serrées elle regardait le sol.
   — Comment est-ce arrivé ?
   — Au milieu des champs de blé ; ils sont passés en voiture et... On l’a enterré il y a huit jours.
   — Les salauds ! murmura-t-elle. Sa voix grave vibrait de colère, de haine, de douleur. Taavi s’étonnait d’une telle maîtrise de la part d’une jeune femme.
   — Je vais aller quelque temps chez moi ; comment ma mère et ma sœur peuvent-elles s’en sortir ?... Excuse-moi. Taavi, il faut que j’aille chercher tout ce qu’il faut pour Uuno. Tu m’as apporté de mauvaises nouvelles, vieux frère, mais elles auraient pu être pires ! Je suis contente que toi, tu te portes bien ; merci pour tout ! Je ne te retiens plus, nous sommes tous les deux pressés ; mais à n’importe quel moment, tâche de passer ; au moins pour me dire quand tu partiras... Si je peux t’aider en quoi que ce soit... Ah oui, au fait, as-tu de l’argent ?
   — Quel argent ?
   — Eh bien ! de l’argent, des roubles !
   — Non ! Où veux-tu que je les prenne, que je les gagne ? Ma mère m’en a donné un peu, je m’arrangerai...
   — Tiens, prends ça !
   — Ah non, il n’en est pas question !
   — Je t’en prie ! Je n’ai pas encore touché mon mois, c’est juste une avance. Mais jusqu’à présent on distribue le pain gratuitement alors... Allons, prends, ne fais pas l’idiot !...
   Taavi mit l’argent dans sa poche avec la désagréable sensation d’être payé pour les nouvelles qu’il venait d’apporter.

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