VII

   Ilmé avait abandonné son projet de partir à la recherche de Taavi. Son mari n’était sûrement pas à Tallinn ! Il avait clairement exprimé à sa mère son intention de quitter le pays. Pourtant Ilmé ne cessait de se tourmenter. Son travail n’avançait pas ; elle ne pouvait dormir que tard dans la nuit ; souvent, le matin, elle avait mal à la tête, envie de vomir. À table, la nourriture ne passait pas.
   — Qu’est-ce que tu as ? lui demanda Reet. Tu n’es tout de même pas...
   — Je crains que si ! répondit Ilmé, avec un faible sourire. J’attends un enfant.
   — C’est donc lorsque tu as passé deux jours ù Tallinn avec ton mari ?
   — Oui. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai renoncé à partir. Je craignais pour ma santé.
   — Cet enfant, tu le désirais vraiment ?
   — Oui et non. Mais maintenant qu’il est là, je ne tiens pas à avoir un accident...
   Reet était mécontente, sans vouloir le laisser paraître. En une telle période troublée, avec un mari Dieu sait où, ce n’était guère le moment !... Comme si elle pouvait lire dans ses pensées, Ilmé remarqua :
   — Ça ne te fait guère plaisir ?
   — Si... mais ce sera dur pour toi ! Allons, ne te fais pas de soucis, ajouta-t-elle tendrement, voyant les larmes briller ans les yeux de sa fille ; puisque Dieu l’a fait naître, il saura le nourrir. Hiié est une grande ferme, on a besoin de bras...
   Non, je n’empêcherai rien ! Tu redoutes ces temps difficiles, tu penses qu’il aurait mieux valu ne pas en avoir en ce moment, mais je ne ferai rien pour l’empêcher de naître. Ça non ! Si je devais perdre Taavi, il me resterait au moins mes enfants !
   Reet ne répondit rien ; sa fille avait autant de cœur qu’elle-même, lorsqu’elle avait son âge. D’ailleurs elle savait qu’elle choierait le nouveau-né tout comme elle avait gâté Lemb. Ignas prétendait même que Reet l’avait tellement pourri qu’on ne pourrait jamais en faire quelqu’un de bien ! Mais le gamin se prenait déjà pour un homme, se promenant dans la ferme, sérieux comme un pape, lâchant d’affreux jurons dont il ignorait le sens.
   Lemb était stupéfait de voir les grandes personnes changer si rapidement d’idée. Alors on n’allait plus à Tallinn ? C’était pareil durant le voyage en Suède. On part, on avance, on avance et brusquement : STOP, on fait demi-tour et on revient. Si seulement son père était encore en Estonie ! Chaque soir il entendait les grandes personnes parler d’affaires sérieuses, répétant à qui mieux mieux : ce n’est pas possible ! Au moment le plus passionnant de ces discussions, Lemb s’endormait, non sans avoir eu le temps de murmurer : « Si papa était là, tout serait possible !... »
   II avait appris à lire pendant que son père était en Finlande. C’est lui qui avait été étonné ! Lemb s’en souvenait. Son père l’avait complimenté, l’asseyant sur ses genoux : comme tu as grandi ! Et tu sais lire comme un poisson sait nager ! Lemb souhaitait grandir encore pour aider son père dans les jours difficiles. Que signifiait : « jours difficiles » ? Ça, Lemb n’en savait rien. Une chose était certaine : une fois qu’il serait avec son père il n’y aurait plus de problème ! Son père ignorait le mot : impossible. Même oncle Värdi et Osvald le disaient.
   
* * *

   Un soir, Anton de Lépikou vient à Hiié. Ignas s’en étonna car le vieil homme ne sortait de chez lui qu’en cas d’extrême nécessité. Anton était le plus âgé des fermiers de Metsaoti.
   — Quoi de nouveau chez vous ? demanda Reet. Comment va Luise ? Ces temps derniers elle se plaignait de maux de reins.
   — C’est l’âge ! répondit Anton en se mettant ù bourrer sa pipe à couvercle d’argent-
   — Est-ce que Minitel a donné de ses nouvelles ? Tous les Estoniens sont de retour, à ce qu’il parait.
   Anton tressaillit imperceptiblement et se mit à tirer sur sa pipe comme si elle allait s’éteindre.
   — Non !... Aucune !... J’ai entendu dire qu’on t’a pris ton cheval ?
   — Oui, et la charrette et les harnais et tout ! Sur les routes on te prend maintenant tout ce qui est bon à prendre.
   Anton se tut un instant comme s’il se préparait ù dire quelque chose d’important. Ignas se rendait compte que son voisin n’était pas dans son état normal.
   — Tu as quelque chose sur le cœur ?...
   — Oui, c’est-à-dire...
   Ignas fit signe à Reet et à Ilmé de s’en aller discrètement. Anton mit encore un certain temps avant de se décider à dire :
   — Mon fiston est rentré.
   — Mihkel ?
   — Oui. Je n’ai que lui !...
   — Il est en bonne santé ?
   — Il a tous ses membres, pour le reste...
   — Il a terminé son temps, ou il est en permission ?
   — Il s’est enfui. C’est pourquoi je suis venu ; je ne sais plus où donner de la tête.
   — II s’est enfui ! Eh bien !...
   — Oui, mais il voudrait rejoindre son corps ; il a peur d’être fusillé.
   — Quand est-il revenu ?
   — Avant-hier soir. À Tallinn, il a rencontré Taavi.
   — Alors Taavi est encore dans la capitale ?
   — Il y était la semaine dernière. Mihkel ne va pas bien du tout ; il crache le sang.
   — La tuberculose ?
   — J’en ai peur.
   — En Russie, ça a dû être dur pour lui.
   — Encore heureux qu’il soit rentré vivant ; il veut rejoindre le front à Saaremaa, mais je ne veux pas qu’il meure ailleurs qu’ici.
   — Chez toi, tu pourrais le guérir.
   — Ce ne serait pas impossible. Il a été blessé en pleine poitrine. Son état n’a fait qu’empirer. Les cicatrices se sont bien refermées, mais allez voir ce qui se passe derrière ! J’ai pensé qu’Osvald pourrait venir lui parler ; ils sont copains depuis toujours ; à nous les vieux, ils nous rient au nez. Je ne tiens pas à ce qu’on vienne le fusiller sous mes yeux ; je passerais pour le propre meurtrier de mon fils.
   — Entendu, je viendrai avec Osvald. On verra ce qu’on pourra faire.
   — En s’y mettant à plusieurs, on arrivera peut-être à le convaincre, ou à trouver une solution.
   
* * *

   Depuis des heures Osvald et Mihkel discutaient à Lépikou, autour du grand feu de bois.
   — Je me demande bien ce qui te tracasse à ce point ! Tu n’es pas devenu communiste, c’est le principal. En 41, à la première invasion russe, je me suis caché dans les forêts et je ne m’en porte pas plus mal ! Bien sûr, il y avait des moments pénibles, mais ma santé a été moins ébranlée que la tienne. J’ai la ferme intention de continuer à vivre en résistant dans la forêt.
   Mihkel eut un petit rire :
   — Où cela te mènera-t-il ?
   — Au moins je mourrai sur le soi de ma patrie. Tu ne vas tout de même pas croire que rien ne va changer ici ?
   — Mais tout est déjà changé ! Nous sommes les alliés des Anglais et des Américains, mais ça ne durera pas longtemps.
   — Qu’en sais-tu ? La patrie est engagée trop loin pour qu’on puisse reculer. Le communisme tiendra jusqu’au bout, mais le monde est encore trop grand pour tomber dans les mains d’un seul. Entre l’enfer des camps de concentration d’où tu sors, les millions de tombeaux sans croix, et la masse infinie des êtres qui souffrent, quel sera ton choix ?
   — Il faut que je réfléchisse ; il n’est pas aisé de franchir un pas aussi décisif.
   
   
* * *

   Bouleversée en apprenant que Taavi se trouvait encore à Tallinn, Ilmé décida de le rejoindre avec Lemb sans plus tarder. Advienne que pourra ! Elle aurait déjà dû le faire depuis longtemps ; si elle ne parvenait pas à le rejoindre, jamais elle ne se le pardonnerait.
   En quittant Hiié, Ilmé fut particulièrement étonnée de l’étrange attitude d’Hilda qui, sans un mot, était allée se cacher dans la maison, sanglotant hystériquement. Quelle curieuse fille avec ses prémonitions, ses croyances à la signification des rêves !
   Le voyage se déroula sans encombre ; Osvald les accompagna à la gare. Ilmé n’éprouva que quelques malaises. Arrivée à Tallinn, elle sonna à la porte de son ancien appartement. Liisa lui ouvrit.
   — Mon Dieu ! C’est toi, Ilmé ?
   — Bonjour, Liisa ; oui, j’arrive de la campagne.
   — Entre vite ! Comme Lemb a grandi ! Que se passe-t-il ?
   — Taavi nous a raconté que vous aviez traversé la mer !
   Taavi était donc encore en ville !
   — Il nous a fallu rebrousser chemin : l’accès de la mer était impossible, toutes les routes coupées ; et maintenant, me voilà.
   — Débarrassez-vous de vos affaires, installez-vous ! Ainsi toute la côte est bloquée ; une bien mauvaise nouvelle !...
   Lemb était déjà en train d’explorer l’appartement, pièce après pièce.
   — Dis, tante Liisa, papa n’est pas là ?
   Liisa s’arrêta de parier et jeta vers Ilmé un regard désolé !
   — Il doit être parti, j’en ai grand-peur !
   Ilmé s’assit ; ses craintes se réalisaient. C’était sa faute ! Quelle idiote d’être restée si longtemps à Hiié ! Pourquoi n’avoir pas écouté cette voix intérieure qui lui commandait de suivre Taavi le plus vite possible !
   — Quand est-il parti ?
   — Aujourd’hui, très probablement. Je l’ai vu encore hier soir. Il avait passé quelques nuits chez nous, mais une femme est venue le voir, sans me préciser son nom, et j’ai distinctement entendu Taavi lui dire dans l’entrée : c’est demain que je pars — donc aujourd’hui ! — Ils sont repartis ensemble hier soir, c’est tout ce que je sais. La femme est revenue ce matin pour prendre une lettre destinée à Taavi et qu’un de ses amis avait déposée ici, en mentionnant bien que c’était confidentiel. Mais la femme, en voyant la lettre, s’en est emparée presque de force et l’a ouverte. À peine fini de lire elle s’est précipitée dehors ; le soir, Arno, en rentrant, n’avait pas l’air du tout content !...
   — De quoi avait-elle l’air ?
   — Une brune assez racée, un peu plus grande que moi, très bien habillée, assez pimbêche !...
   Ilmé ne voyait pas qui, dans l’entourage de Taavi, pouvait répondre à ce signalement.
   — Et nous ? Est-ce qu’on ne va pas aussi partir pour la côte ? demanda Lemb.
   — Non, mon chéri, il faut attendre le retour de papa.
   — Mais je ne veux pas ! S’il reste aussi longtemps absent que lorsqu’il était en Finlande, alors à quoi ça me sert d’avoir un papa !
   De grosses larmes roulaient sur ses joues malgré tous ses efforts de petit homme pour les retenir.
   — Cette fois-ci, il se peut qu’il reste absent encore plus longtemps ! murmura Ilmé, la voix blanche.
   
   
* * *

   
   Cette nouvelle journée ne s’avérait guère brillante ! Taavi Raudoja en faisait le triste bilan : Léonard était parti pour Vääna, bien décidé à traverser le golfe sur un petit kayac, comme il avait déjà réussi à le faire ; mais la mer était alors tranquille comme un miroir tandis qu’en ce moment, avec les vents d’automne, les flots étaient passablement agités et l’aventure était fort risquée.
   De mauvaise humeur, Taavi retourna chez Marta ; en réalité il ne voulait plus la voir mais, à la réflexion, c’était encore chez elle qu’il serait le plus à l’abri. Elle était absente. Taavi ouvrit la porte avec la clef qu’elle lui avait confiée, II lui semblait apercevoir encore les traces du passage des officiers allemands.
   Assis sur le divan, Taavi, une fois de plus, faisait des projets d’avenir. Aucune issue ne se présentait encore. La situation ne pouvait s’éterniser sinon il perdrait toute confiance en lui-même. Il se versa un grand verre de cognac. « Nous survivrons à notre mort », déclarait Richard Koullerkann. Pauvre vieux Riks ! Il n’avait pas eu de chance ! On venait de lui apprendre, au « combina », sa fin tragique : pendu au-dessus des buissons le long des bassins de Schnell : non loin on avait découvert le corps d’un Russe, un couteau planté dans le dos. Y avait-il un rapport entre ces deux crimes ? Peut-être ; Riks était capable d’avoir commis l’un et l’autre.
   Marta arriva toute souriante, sautant au cou de Taavi.
   — Oh, Taavi ! enfin nous allons pouvoir passer le golfe ! Taavi se dégagea brutalement ; sa conduite de la veille était suffisamment claire ; « elle est folle ! folle à lier, cette femme ! »
   — J’ai tout ce qu’il faut pour la traversée ! exultait Marta. Trinquons d’abord, ensuite, on prend le large !... À la tienne, Taavi ! Nous partons ensemble, oui, tous les deux ! C’est sérieux ! Adieu Kalgina et compagnie ! Nous allons commencer une vie merveilleuse !...
   — Allons parie, au lieu de faire du lyrisme !
   — Pourquoi fais-tu la tête ? Tiens ! Ce papier t’expliquera tout !
   — Où as-tu pris ça ?
   — Dans ton ancien appartement. Et... l’enveloppe était ouverte ?
   — Ne t’inquiète pas...
   — Pourquoi l’as-tu ouverte ?
   — Entre nous, il ne doit pas y avoir de secret ! Et je pensais... oui j’avais peur que...
   Taavi la fit taire d’un geste de la main. Il se pencha sur la lettre où étaient dessinés la ligne des côtes et le sentier conduisant à une maison forestière : Kruusiaugou Siim ; le papier était signé : Jüri. Jüri Paarkoukk ! ! ! D’un bond Taavi fut à la porte, enfila son pardessus.
   — Tu t’en vas ?
   — Oui, je vais me renseigner près des gars pour savoir ce que veut dire ce plan.
   — Reviens-tu pour la nuit ? Tu ne vas pas m’abandonner ?
   — Si d’ici quelques heures je ne suis pas revenu, c’est que j’aurai gagné la côte. À moins qu’il ne s’agisse encore d’un mirage !
   — Mais si tu pars, qu’est-ce que je vais devenir ? Je parle russe, je pourrais t’être utile en chemin, dis ?...
   — Tu n’as aucune raison de partir ; ce n’est pas un voyage d’agrément.
   — Taavi, ne parle pas ainsi ! Je ne peux pas rester loin de toi ! Taavi, mon chéri, je veux te suivre, prendre soin de toi, je veux...
   — Inutile d’insister. C’est clair, non ?
   — Si tu ne reviens pas, je partirai toute seule vers la côte.
   — Sans plan ?
   — Je le sais par cœur !...
   
* * *

   Comme d’habitude, le « combina » était occupé à jouer aux échecs. Vello Kasar était revenu de la côte.
   — Es tu de ceux qui partent ? demanda Jaan Meos à Taavi.
   — Sois plus clair !...
   — As-tu reçu mon papier ? questionna Jüri.
   — Oui. Peut-on avoir des détails?
   — Nous sommes aujourd’hui mardi ; vendredi soir, nous devons tous être arrivés. J’en reviens ; j’ai l’impression que tout va marcher.
   — Pas moi en tous cas, fit le lieutenant Pihu. Ce n’est sûrement pas le dernier bateau et la vie ici s’annonce passionnante !...
   — Oui, hein ? On voit déjà des cadavres ! ironisa Taavi. Et les autres ?
   — Ils partent pour la plupart, sauf Ugour, toujours à la recherche de son amiral.
   — Personne ne devrait attendre ! remarqua Taavi ; qui peut savoir lequel d’entre nous sera le second Riks ! Combien de places y a-t-il dans le bateau ?
   — Aucune idée ! Il s’agit d’un petit voilier.
   — Tu connais son propriétaire ?
   — Oui, et je ne suis pas le seul ! Durant l’occupation allemande, il faisait la navette entre les côtes jusqu’au jour où on l’a arrêté. Un gars formidable ! Les Russes ont mis sa tête à prix, mais il s’en moque bien ! Il s’est juré d’évacuer tous les gens traqués du pays et ensuite, s’il le faut, de vider l’Estonie de sa population ! Et tout cela, gratis !
   Le projet s’annonçait sérieux. On mit au point les détails. Ceux qui avaient déserté de l’Armée Russe, étant les plus menacés, partiraient sur-le-champ. Les autres s’en iraient deux par deux. Taavi partirait en même temps que Vello, Une fois dans la rue, Taavi ajouta :
   — Il faut mettre le plus d’atouts possible dans notre jeu. On devrait se procurer un ordre de mission rédigé en russe, attestant que nous allons contrôler les pêcheries ou les fabriques de conserves de Kousalou. Aujourd’hui, c’est trop tard pour le faire, mais il faudrait essayer demain, à la première heure et à midi ; on décroche ! Rendez-vous chez toi. La nuit tombait. Taavi trouva la porte de Marta fermée et il avait laissé sa clef à l’intérieur. Marta était donc déjà partie pour la côte ! Quelle femme ! Il avait tout juste le temps, avant le couvre-feu, d’arriver chez Liisa. Un brouillard malsain montait des ruines, une vague odeur de cendre et de pourriture.
   Lorsque la porte de Liisa s’ouvrit, Taavi senti son cœur battre à rompre : Ilmé était déjà dans ses bras.
   — Papa ! Papa ! s’écria Lemb, bouleversé, en essayant de lui sauter au cou.
   — Taavi ! Mon Taavi !
   — Ilmé ! Ce n’est pas possible ! Que fais-tu là ?
   Dieu soit loué ! Enfin je te retrouve !
   

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