XIV

   À l’usine où il travaillait, Taavi avait pris toutes les précautions possibles. Il savait trop bien comment se passaient les arrestations : un coup de téléphone venu de la direction, quelques hommes, en civil ou en uniforme, vous attendaient à la porte et personne ne vous revoyait plus. Aussi avait-il exploré l’usine de fond en comble pour y repérer tous les itinéraires possibles de fuite. Beaucoup d’ouvriers veillaient à sa sauvegarde, ce qui leur semblait tout naturel, car ils avaient deviné en lui un ancien défenseur de la liberté.
   Un soir, à la fin de mars, vers onze heures et demie, on sonna à la porte de son immeuble ; une sonnerie courte et discrète comme si l’un des locataires avait oublié sa clef. Comme personne ne venait ouvrir, la propriétaire elle-même se leva. Taavi, mû par un vague pressentiment, sortit sur le palier.
   Du haut de l’escalier, il vit entrer trois hommes ; les deux premiers en uniforme de la NKVD, le troisième, un peu voûté, affublé d’une longue veste en cuir. Ils s’arrêtèrent un instant pour regarder autour d’eux, presque surpris d’avoir pu entrer si facilement. Visiblement ils avaient un revolver dans leurs poches. Le capitaine NKVD annonça qu’il s’agissait d’une vérification d’identité.
   Taavi restait là, stupide, sur le palier, alors qu’il avait tout prévu pour une telle éventualité ; il devait se le reprocher plus tard ! Pourquoi ne se précipitait-il pas dans sa chambre en bouclant sa porte, et n’enjambait-il pas la fenêtre du premier étage ? Il savait parfaitement à quelle distance sauter pour retomber dans la neige épaisse sans se faire mal. Qu’attendait-il là, planté comme un idiot ?
   Les hommes, sans s’occuper du rez-de-chaussée, montaient directement au premier, la main toujours dans la poche, l’œil aux aguets. Taavi tendit sa carte d’identité au capitaine qui lui réclamait aussi son livret militaire.
   — Quel est votre grade ? demanda en russe le capitaine.
   — Simple soldat, lui répondit Taavi en montrant ses papiers.
   Le capitaine eut un rire bref, comme s’il venait d’entendre une plaisanterie déplacée, tandis que ses deux acolytes encadraient Taavi.
   — Vous êtes officier.
   Taavi frissonna mais essaya pourtant de rire à son tour.
   — Vous vous appelez Taavi Raudoja.
   Cette fois la situation était claire : les visiteurs ne venaient que pour lui. Ils pénétrèrent dans la chambre ; le capitaine l’invita à s’asseoir et s’installa en face de lui après avoir exhibé son revolver, tandis que les autres fouillaient la pièce.
   L’un des deux hommes rafla quelques photos, un bloc-notes et des papiers sans importance ; Taavi avait pris ses précautions ; il savait comment la moindre chose pouvait devenir compromettante. L’homme en civil empocha tranquillement le stylo d’argent que Selma avait offert à Taavi pour Noël.
   — Suivez-nous ! commanda le capitaine en se levant.
   « C’est à voir ! » pensa Taavi tout en enfilant ses chaussures et son imperméable. Le propriétaire de l’immeuble et sa femme étaient blêmes, muets de peur ; seul leur petit garçon, réveillé au bruit, courut vers Taavi et lui prit la main en le regardant de ses grands yeux d’enfant.
   — Dis, tonton, tu reviendras vite ?
   L’image de Lemb traversa le cœur de Taavi. Non ! que le diable les emporte, il ne se laisserait pas entraîner à nouveau devant le peloton d’exécution ! Mille pensées s’entrecroisaient dans son esprit brusquement lucide, tandis qu’il descendait l’escalier, précédant les trois hommes. Au rez-de-chaussée, une porte entrebâillée se referma. Mais oui ! Il sortirait d’un bond en leur reclaquant la porte au nez ; un saut jusqu’à l’angle de la maison et il disparaîtrait dans la nuit ! Pourtant, sans savoir pourquoi. Taavi renonça à ce projet. En arrivant dans la rue il remercia le ciel de cette intuition, car, sur un bref coup de sifflet du capitaine, des ombres surgissaient à chaque coin de la maison, derrière les bosquets de lilas près de l’entrée. Taavi en compta au moins six ! Six et trois, neuf ! Peste ! On le prenait pour un bandit d’envergure ! Neuf contre un, c’était le grand jeu !
   On ordonna à Taavi de prendre le boulevard de Tartu qui conduisait à la gare de la Baltique. « Ils vont donc m’embarquer dans le train, direction la grande patrie ! » se dit-il avec une gaieté de pendu. II marchait en tête, son escorte patrouillant de chaque côté de la rue. Bien qu’on l’ait déjà fouillé dans la chambre, on ne lui permettait pas de mettre les mains dans les poches. « C’est mieux ainsi, pensa Taavi ; quand je me mettrai à courir, j’aurai plus de puissance au démarrage ! »
   La veille au soir, il était tombé quelques centimètres de neige et, comme on n’avait pas jeté de sable, les hommes avançaient lentement sur le verglas. Quelle poisse ! Les Russes par contre semblaient particulièrement satisfaits de cet état de choses. La nuit était noire, les rues désertes et lugubres, mais à travers les minces nuages déchiquetés brillaient quelques étoiles dans un ciel presque printanier. Un mauvais moment pour se faire arrêter ! Bientôt les prés reverdiraient et le vent chaud, caressant les grèves, dégagerait les flots gelés...
   Taavi revivait sa brusque arrestation dans les ténèbres du précédent automne ; quelle faute il avait commise de ne pas s’enfuir dans les forêts ! Mais cette fois-ci il n’était pas près de recommencer ! Sans oser regarder derrière lui, il essayait de deviner comment les hommes tenaient leurs armes ; lui laisserait-on le temps de faire quelques pas ou les coups de feu claqueraient-ils dès le premier mouvement ? Taavi décida de s’enfuir à l’angle du boulevard Tartu et de la rue Tornimäe. C’était une ruelle étroite et tortueuse. S’il parvenait à gagner le coin il serait sauvé. « Allons, calme-toi, reprends ton souffle et bande tes muscles ! »
   À l’approche du carrefour, il ralentit l’allure le plus possible, cherchant sous ses semelles quelques grains de sable : ce serait par trop bête de trébucher ! Quelques détonations de pins dans la nuit et l’aventure serait jouée ! Au moment même où Taavi sentait sous son pied un peu de gravier, il remarqua, à l’angle de la rue, un tas de neige amoncelé par quelque maudit concierge. Son projet était cuit, il en aurait pleuré. Contourner d’un bond l’amas de neige, c’était recevoir une balle dans le dos avant d’avoir pu atteindre le coin de la rue ! Un lourd camion militaire les dépassa ; le conducteur, peut-être effrayé par ces formes vagues dans la nuit, alluma ses phares un instant. Dans leurs faisceaux l’ombre du capitaine de la NKVD, marchant à côté de Taavi, se découpa sur le mur. Taavi aperçut distinctement le contour du revolver prêt à faire feu. Il pouvait remercier le concierge inconnu qui, avec sa neige, lui avait sûrement sauvé la vie !
   Les hommes qui l’encadraient cherchaient à lier conversation en russe avec lui, persuadés qu’il connaissait parfaitement cette langue, ou peut-être uniquement pour détourner son esprit de toute intention de fuite. Le petit groupe passa devant le « combina » ; combien de compagnons avaient été arrêtés comme lui cette nuit ? La maison familière, accroupie sur ses arcades, semblait dormir paisiblement, mais qui pouvait savoir ce que recelaient ses murs, ce que cachaient tous les murs de la ville ? Ils se dirigeaient droit vers la gare, dépassant le vieil Hôtel de Ville et sa tour décapitée par les bombes, et s’engagèrent dans la rue de Nunn. Restaurant « Impérial ». Au carrefour de la rue de Kloostri, ils traversèrent et pénétrèrent dans une grande maison grise. Taavi jeta un dernier coup d’oeil sur l’ombre puissante de Toompea et sur le mur d’arbres entourant le bassin de Schnell. C’est là-bas que son compagnon d’armes, Riks, s’était pendu.
   
* * *

   L’interrogatoire commença dans une pièce nue du premier étage. Taavi conservait un esprit critique, trouvant même sa situation quelque peu curieuse. Ni dans les couloirs mal éclairés, ni dans l’escalier, il n’avait remarqué de soldats en armes, et ses propres gardes étaient restés en bas. Un officier manchot entra dans la pièce, tandis que le capitaine faisait signe à Taavi de s’asseoir. Il n’y avait que deux chaises de chaque côté de la table. Taavi avait la curieuse impression que le capitaine ne l’avait arrêté que par désœuvrement ; ses traits d’Asiate fortement marqués, ses minces yeux noirs et brillants, n’étaient pas particulièrement féroces ; mais un rictus de cruauté retroussait ses lèvres sur des dents jaunies. Il sortit d’une armoire une grande carte d’Estonie qu’il se mit à découper, avec un canif, en morceaux du format papier à lettres. S’asseyant en face de Taavi, il posa ostensiblement son revolver sur le coin de la table ; Taavi eut un sourire ironique : il ne manquait rien !
   Les questions commencèrent selon le processus bien connu de Taavi : nom, nom du père, date et lieu de naissance, etc. Le capitaine manchot, un Estonien né en Russie, servait d’interprète. Taavi décida de ne rien révéler et de mentir à tour de bras ; mais il fallait bien se rappeler tout ce qu’il allait dire, afin de ne pas se couper aux prochains interrogatoires.
   — Pourquoi êtes-vous allé en Finlande ?
   — Mais, je n’y ai jamais mis les pieds ! répondit Taavi, l’air étonné.
   — Tu mens, espèce de faux jeton ! coupa le manchot, le visage verdâtre, comme pris de colique.
   — Pourquoi avez-vous changé de nom après avoir échappé aux gardes-frontières ? demanda le capitaine.
   Dès le début Taavi se voyait eu plein pétrin.
   — Je ne me suis jamais sauvé de nulle part, c’est une erreur !
   Entendre mentir si effrontément les faisait bouillir de fureur ; se relevant, le capitaine lui balança son poing dans la figure. Taavi avait encore le visage sensible des coups reçus lors de sa première arrestation ; allait-il pouvoir se contrôler ?
   — Dites-nous votre nom ! exigea le capitaine.
   — Je vous l’ai déjà dit : Karl Heidak ; d’ailleurs, vous avez ma carte d’identité et mes papiers militaires.
   Un nouveau coup s’abattit sur son oreille.
   — Pour qui me prenez-vous ? cria Taavi devenu furieux. De quel droit m’avez-vous d’ailleurs entraîné ici ?
   Taavi les vit un instant interloqués, ce qui redoubla son culot.
   — Mais vous êtes bien allé en Finlande ? redemanda le capitaine.
   — Moi ? Jamais.
   — Répète encore que tu n’y es jamais allé, enfant de salaud ! Répète-le ! Le manchot, écumant de colère, lui martelait la nuque. Le capitaine ramassa son revolver et le lui appuya entre les côtes, le menaçant de tirer s’il mentait encore. Les oreilles bourdonnantes, Taavi s’efforçait de rester calme ; c’était presque comique de les voir s’empresser autour de lui d’une façon si ridicule ! Il décida de s’en tenir à ses affirmations, seule planche de salut ; ils ne mettraient pas leur menace à exécution, tout au moins, pas ici ; et d’ailleurs, le cran de sûreté du revolver n’était pas rabattu.
   — Dites-nous qui vous êtes et on vous relâchera si c’est une erreur.
   — Bien sûr que c’en est une !
   Sans dire un mot, le capitaine sortit de l’armoire une photo qu’il exhiba triomphalement à Taavi :
   — Connaissez-vous cet homme ? Taavi secoua la tête ; sa gorge était sèche.
   — Je ne me souviens pas de l’avoir vu !
   Bien sûr qu’il connaissait Mats Luukas, son copain de Finlande ! Ainsi Mats se trouvait dans leurs griffes ! Jaan Méos ne s’était donc pas trompé. Cet homme vous connaît parfaitement bien.
   — II m’a peut-être vu dans la rue ?
   — Il était avec vous en Finlande.
   — Je vous répète que je n’y suis jamais allé !
   Ce dialogue de sourds s’éternisa ; le capitaine posait des questions, accusait Taavi ; lui, niait tout, faisait mine de ne rien comprendre. Cette attitude désespérait les Russes comme si leurs propres vies dépendaient de son arrestation.
   — N’oublie pas à qui tu parles !
   — Inutile de nier ; nous, on a fait les Écoles en Russie ! Tu es en ce moment devant la section spéciale du NKVD chargée de dépister les criminels de guerre, et, de cette maison, personne n’est encore sorti vivant.
   Taavi ne cillait pas. Ses yeux, dirigés vers la fenêtre, cherchaient, à travers les stores de défense passive, les premières lueurs de l’aube.
   — Fasciste ! hurla le capitaine.
   Taavi éclata de rire ; l’autre baissa le nez.
   — Ris, ris, charogne ! gronda le manchot derrière son dos. Mais les coups ne pleuvaient pas autant que Taavi le redoutait.
   — Vous êtes un scélérat, un renégat ! Ce serait un crime de gâcher une balle pour vous !
   Peu à peu Taavi se sentait las et indifférent. Un homme de haute taille, à l’uniforme de commandant, le visage chevalin, se glissa silencieusement dans la pièce. À ses gestes hautains et blasés, aux regards craintifs et soumis de ses collègues, Taavi comprit que ce devait être leur chef direct ou peut-être même le grand patron. Il en était presque sûr, à le voir consulter sa montre en paraissant tout étonné que l’interrogatoire ne fût pas encore terminé.
   Il parla longuement en russe. Taavi comprenait qu’il s’agissait de lui ; le regard sournois que lui lançait le capitaine, devenu tout blême, ne laissait rien augurer de bon. On suspendit pourtant l’interrogatoire et le capitaine rangea ses papiers dans l’armoire. On reconduisit Taavi Raudoja au rez-de-chaussée ; la clarté du jour inondait le hall. C’était donc déjà le matin !
   
* * *

   Avant qu’il eût le temps de jeter un coup d’œil autour de lui, on le poussa dans l’escalier de la cave, uniquement accompagné du manchot qui faisait tournoyer négligemment son revolver.
   En bas, sous une lampe tamisée, les attendait un homme aux manches retroussées, un poignard à la main. Les murs noirs et humides, la lampe grillagée éclairant la voûte, tout donnait l’impression d’une chambre de torture moyenâgeuse.
   On le fouilla encore plus minutieusement, tandis que le manchot braquait son arme sur lui. L’homme au couteau, après s’être roulé une cigarette dans du papier journal, se mit à découper les boutons de vêtements de Taavi. Il semblait prendre un malin plaisir à lui passer le poignard devant la figure, et lui lançait narquoisement des bouffées de fumée dans les yeux. On lui enleva ses bretelles, ses lacets ; on lui subtilisa son imperméable, son foulard, sa casquette et ses gants.
   — Dis-nous maintenant comment tu t’appelles ! hurla le manchot ! Accouche vite, sinon tu ne remonteras pas... ou avec des ailes d’ange !
   Il répéta plusieurs fois la fin de sa phrase, intérieurement ravi de sa trouvaille littéraire et de son sens de l’humour.
   Taavi ne répondit rien. Cette arrestation subite, cette succession d’émotions, ce qu’il avait déjà enduré, tout le rendait insensible. Son esprit n’obéissait plus très bien, et l’air vicié de la cave le suffoquait. On n’allait pas le tuer tout de suite : il les intéressait trop ! Et quand un homme a souvent échappé à la mort, il est tenté de croire qu’il survivra une fois encore.
   — Allons viens, fumier !
   On le propulsa à travers un couloir sombre où de place en place se dressaient des sentinelles, le visage indifférent. On le fit entrer dans une pièce suintante d’humidité, sentant la crasse et la sueur ; il distinguait des masses allongées sur des bat-flanc, il enjambait des corps vautrés à terre. On le jeta dans un cachot étroit et la porte de métal épais se referma hermétiquement sur lui.
   En entrant, Taavi s’était cogné la tête au plafond ; appuyé contre la porte, retenant d’une main son pantalon, il se sentait coincé, le bout de ses chaussures contre le mur d’en face, la tête enfoncée dans les épaules ; il tremblait de froid. Il tâta le mur glacial, paralysé de peur à l’idée qu’on l’ait enfermé dans une chambre froide. Il pouvait maintenant sentir du plafond deux courants d’air glacés. Les étroites fentes ne laissaient filtrer aucune clarté. Était-ce de l’air réfrigéré envoyé par un compresseur, ou seulement un vent coulis venu du dehors ? Sous le froid il se sentait entièrement nu.
   Nerveusement il chercha à boucher les fentes ; mais avec quoi ? Il n’avait pas assez de place pour enlever le peu de virements qui lui restaient. Ses chaussettes en laine ! Mais comment se pencher pour les attraper ? Il lui était facile d’enlever ses chaussures délacées. Avec ses pieds il fit glisser ses chaussettes qu’il remonta le long de ses jambes et parvint à saisir. Vite, il obstrua les trous.
   Il entendait à l’extérieur des bribes de phrases, des pas assourdis ; on venait peut-être le relâcher? Parfois il percevait des coups étouffés, des hurlements de désespoir, puis tout se tut. La nuque contre le plafond glacial, les genoux immobilisés par le mur, Taavi essayait de dormir ; habituel-lement le sommeil lui redonnait des forces, et il parvenait à s’endormir même dans les pires situations. Il détendit ses membres autant que sa position recroquevillée le lui permettait, et s’efforça de ne plus penser à rien.
   S’était-il assoupi ou simplement effondré, anéanti de fatigue ? Son corps, de nouveau, tremblait de froid ; il respira profondément en remuant les épaules ; sa prostration avait pris fin. Une fois encore, la colère et la volonté de lutte l’envahissaient. Il fallait sortir le plus rapidement possible, sinon il ne pourrait même plus bouger les doigts. Il se retourna et se mit à tambouriner de ses poings contre la porte. Il avait fait la même chose lors de son arrestation sur la côte, il s’en souvenait, ainsi que du coup reçu en pleine figure, une fois la porte ouverte.
   Quelle heure était-il ? Il lui semblait être là depuis une éternité ; impossible de se rappeler ce qu’il avait dit au capitaine, ni même de retrouver le visage de ses tortionnaires.
   Sa nuque pesait comme du plomb, semblait grandir démesurément ; l’obscurité lui blessait les yeux. Sa salive était amère ; il avait faim. Malgré ses coups redoublés personne ne venait. L’avait-on oublié là ? De nouveau s’élevaient les cris et les coups sourds, tout proches. Sa main retomba inerte ; d’autres aussi étaient emmurés! À quoi bon? Nul ne pouvait sortir des griffes de la NKVD !
   Au-dessus de sa tête, un bruit de voiture ; était-il sous la rue ? Taavi avait maintenant perdu toute notion de temps ; la « fatigue, le froid et la faim le paralysaient. Il en venait à souhaiter que la mort le délivrât. Tout lui était indifférent !
   
* * *

   Lorsqu’on ouvrit la porte, il s’effondra sur le sol, insensible à sa chute. Le rouait-on à nouveau de coups, ou était-ce la lumière électrique qui lui crevait les yeux, il n’en savait rien. Sous l’éclairage brutal, il aperçut un instant les hommes avachis, le visage hérissé de barbe, avant que les gardes ne l’entraînent dans le couloir.
   On le ramena au premier étage dans la pièce qu’il connaissait trop bien. Le décor n’avait pas changé, ni les personnages : le capitaine au visage jaune le guettait toujours de ses yeux de renard, le revolver sur le coin de la table, la plume à la main, derrière le paquet de cartes découpées.
   — Camarade Raudoja ! appela quelqu’un.
   Taavi se retourna, comprenant en même temps la faute qu’il commettait. Le capitaine éclata d’un rire satisfait, et l’invita à s’asseoir. L’Estonien assez âgé, en veston noir, qui l’avait appelé, servait cette fois-ci d’interprète ; avec son air bon enfant il avait tout du clergyman.
   — Enfin vous reconnaissez être Taavi Raudoja, répéta-t-il lentement, à la demande du capitaine.
   — Je m’appelle Heidak.
   — Mais à l’instant même vous étiez Raudoja.
   — Je me suis retourné en entendant parler estonien, c’est tout.
   — Allons, ne mettez pas le capitaine en colère ! lui conseilla l’interprète. Votre mère est-elle toujours en vie ?
   — Je n’ai aucun parent.
   Le capitaine se leva avec un gros rire et sortit de l’armoire un vieux carnet qu’il secoua devant le nez de Taavi.
   — Nous sommes bien renseignés sur vous ! Tout est là ! Taavi haussa les épaules ; en dépit de sa fatigue et des frissons qui le secouaient encore, il était farouchement décidé à continuer de nier ; ce ne serait guère utile, mais il redoutait encore plus la mise en exécution de sa précédente sentence de mort que la chambre froide. On pourrait le fusiller dans la cave sans qu’il puisse faire un pas pour s’en-fuir. S’il niait, on le torturerait, mais du moins, la mort ne serait pas si rapide. Oui, mais... « Soyez tranquille, votre mort manquera d’allure », avait prophétisé Richard Koullerkann. « On ne vous permettra pas de mourir en brave ; vos dernières heures sur cette terre seront ignominieuses au-delà de toute imagination. » La mort de Riks n’avait pas été glorieuse : un bout de corde à la branche d’un arbre, les pieds dans l’eau...
   — Vous nous avez donné bien du mal ; bien trop pour un traître. Savez-vous seulement combien votre arrestation nous a coûté ? Évidemment non ! Mille roubles ! Oui, mille roubles pour un salopard ! Qu’en pensez-vous ? Est-ce trop, ou pas assez ? Ahahah ! Moi je dirais : trop ! Mais alors, nous découvrons que ce traître était déjà condamné à mort comme parachutiste allemand. Mille roubles, ce n’est pas assez, vous dis-je, bien trop peu, d’autant plus qu’on a reçu un bon coup de poing et pas un kopeck ! Ahah ! Ainsi donc on l’avait trahi !
   — Votre nom ? redemanda l’interprète. Avouez, ça ne peut qu’améliorer votre situation.
   — Je n’ai rien à avouer. Dois-je vous inventer des contes à dormir debout ?
   — L’homme qui vous connaît si bien nous a donné votre nom et tous les renseignements voulus.
   — Si cet homme me connaît, il doit savoir que depuis ma naissance je m’appelle Karl Heidak ; la NKVD est-elle assez stupide pour se laisser mener par le bout du nez et croire le premier venu ?
   Furieux, le capitaine jeta le carnet sur la table et ramassa son revolver, les yeux injectés de sang. Il se lança dans un chapelet de jurons mais sans avoir recours aux coups. Le capitaine se rassit et, béat, prononça ces mots qui, un instant, anéantirent Taavi :
   — Nous devrons donc faire venir de la campagne Linda Raudoja. Si vous voulez lui éviter le cachot, avouez d’abord que vous êtes Taavi Raudoja.
   Il était donc pris au piège plus étroitement qu’il ne le pensait ; s’il continuait son petit jeu, la NKVD ne reculerait pas ; pour eux, la vie d’une vieille femme pesait peu. Non, ils ne devaient pas toucher à un seul cheveu de sa mère ! Avouer la sauverait-il ? En quoi son arrestation servirait-elle à la NKVD, puisque sa mère n’était au courant de rien ? Mais ils allaient la torturer devant lui pour le faire parler ; lui demanderait-elle d’avouer ? Sûrement pas ; elle avait déjà tellement souffert dans sa vie ; elle ne dirait rien.
   Il revit les yeux gris bleu de son père, son front noble. Étant enfant, Taavi lui serrait fortement la main, ne le quittait pas d’une minute. Cette vision d’un instant fut si intense, qu’il sentit encore dans ses doigts cette pression qui le réconfortait.
   — Je m’appelle Karl Heidak.
   Il reçut une volée de coups par-dessus la table ; il cherchait à les éviter mais sa nuque retomba inerte sur le dossier, laissant son visage à découvert.
   — Debout ! hurla le capitaine ; puis, se tournant vers l’interprète : dites à ce salaud qu’on arrêtera sa mère !
   Taavi se redressa en chancelant ; il n’avait guère de forces, mais une colère surhumaine l’entraînait. Son nez ruisselait de sang sur son menton noirci de barbe.
   — Je m’appelle Taavi Raudoja. Mais n’oubliez pas, capitaine, vous pouvez me tuer, oui ; pourtant vous n’échapperez pas à votre propre sort, et il sera pire que le mien !
   Le capitaine exultait comme un gamin. Il parla rapidement à l’interprète et sa plume se mit à grincer de hâte. Était-ce une nouvelle sentence de mort ?
   — Asseyez-vous donc ! lui conseilla le capitaine avec grandeur d’âme. Vous prendrez bien quelque chose ?
   — Je voudrais fumer.
   Les deux hommes fouillèrent en vain leurs poches. L’interprète revint avec un peu de gros gris dans un morceau de journal. Après s’être roulé une cigarette, Taavi tira de lentes bouffées, par peur d’un malaise. Ses doigts maigres et crasseux tremblaient.
   — Pourquoi avez-vous changé de nom ?
   — Bien obligé ! J’étais condamné à mort sur la côte. On m’avait arrêté sans motif.
   — Que faisiez-vous sur la côte ?
   — J’étais allé chercher à manger.
   — Vous vouliez repartir en Finlande ?
   — Pour quoi faire ?
   — Parce que vous êtes un traître ? Pourquoi êtes-vous revenu de Finlande ?
   — Je n’y suis jamais allé !
   Le capitaine se dressa à nouveau derrière la table, mais il n’eut pas le temps de recommencer à frapper : au même instant entrait le commandant, et le capitaine se mit à lui faire son rapport.
   En bas, dans le couloir, on lui donna à manger : un bol de soupe à l’eau et une tranche de pain noir.
   L’homme au couteau l’accompagna aux lavabos pour qu’il lave son visage en sang ; on referma à nouveau sur lui la porte de son caveau et, sans espoir, Taavi Raudoja attendit que le froid l’envahisse.
   

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