III

   Sur l’île de Ciel, dans les marais de Verisoo, le capitaine Jonnkoppel dirigeait les travaux. Chaque nuit, les hommes s’activaient avec une fébrilité qui ne faisait que grandir depuis la fenaison. Les pelles crissaient, les scies grinçaient, les haches et les barres à mine martelaient le sol ; au matin, tout se taisait. Les hommes recouvraient de branchages les tas de terre et de sable, camouflaient sous la bruyère les troncs et les planches, et dormaient alors sous leurs tentes kaki. Des avions d’observation tournoyaient au-dessus des marais et des forêts : la moindre trace suspecte pouvait tout faire rater. Un jour, un avion tira quelques rafales sur l’île voisine ; les balles déchiquetèrent les touffes de bruyère et piaulèrent dans le marais.
   Leur premier travail, au printemps, fut de jeter de longs troncs d’arbre par-dessus les fondrières pour faciliter et raccourcir l’accès à l’île de Ciel. Seuls connaissaient ces passages les hommes de Metsaoti, ainsi que quelques gars de Pénisé qui retrouvèrent, à demi effondrés, les travaux qu’ils avaient entrepris lors des premières années de guerre. Ces tanières grouillaient d’orvets et de chauves-souris : on les baptisa « Trous de serpents ». On découvrit plus loin l’ancien blockhaus des gens de Metsaoti ; quelqu’un y avait aménagé une litière de joncs. Son ancien occupant ne manquait pas de courage pour partager ainsi sa couche avec la gent rampante !
   — C’est sûrement l’idiot de Võllamäe ! affirma Tom. La seule pensée de dormir ici lui faisait dresser les cheveux sur la tête.
   — Pour coucher là, vaut mieux ne pas avoir bu de lait avant, sinon, quand tu dors, les serpents viennent te chatouiller les boyaux ! s’esclaffa Martin de Liiskakou, un ancien compagnon d’armes d’Osvald durant leurs randonnées guerrières vers l’Est, qui s’était porté volontaire pour partager le sort du groupe de Metsaoti.
   Le travail nocturne avançait à grand-peine, ce qui rendait le capitaine nerveux et de mauvaise humeur. Les éclatements d’obus qui, trop souvent, trouaient le ciel nocturne, les incendies rougeoyants qui s’ensuivaient, le grondement lointain des canons, tout ne faisait qu’accroître son énervement. Est-ce que le front se rapprochait ? Non ! La bataille faisait rage, opposant là-bas les troupes de choc de l’armée russe aux bandes de partisans. Que diable ! Les maquisards ne pouvaient-ils rester tranquilles à creuser les marais, comme eux-mêmes le faisaient, et attendre le déclenchement général des opérations contre l’armée régulière ? Allait-on les laisser en paix dans le marais, et pour combien de temps ? Voilà ce qui tracassait le plus le capitaine.
   Lorsque les murs et le soi des blockhaus furent à peu près terminés, on s’y installa pour y vivre le jour. À longueur de nuits, les hommes, couverts de sueur, parcouraient les pistes branlantes enjambant les fondrières, transportaient des munitions, des vivres, des matériaux, des armes. Le capitaine organisait le plan de défense tandis qu’Osvald et Martin minaient le marais et ses accès. On installa les mitrailleuses lourdes dans de solides abris. Chaque nouvelle réussite causait aux hommes une joie quasi enfantine. Martin et les gars de Pénisé, revenant avec un canon antichar, furent salués comme des champions victorieux. Pourtant tous savaient que le combat et la victoire étaient encore à venir ! Une nuit, les hommes de Torisuu ramenèrent deux mortiers : un léger, portatif, l’autre lourd. Ils avaient dû le traîner, au prix de mille fatigues, dans le dédale sans fin des marais.
   — Bientôt nous allons avoir un tel arsenal, prophétisa Osvald en riant, que, si un pruneau ruski nous tombe dedans, nous serons tous propulsés dans les nuages !
   
* * *

   Depuis qu’une section de la NKVD s’était installée à Sooserva, Linda vivait dans le vieux sauna. Elle se réveillait toujours de bonne heure ; à son âge, elle n’avait plus tellement besoin de sommeil. Le soleil du mois d’août jetait ses premières gerbes de rayons dorés à travers les sapins élances, et venait frapper au carreau enfumé du sauna. Mais depuis bien longtemps déjà la vieille Linda était habillée, la vache traite, et le couple de brebis au pré. Autour de la petite maison, seules les sentinelles étaient vigilantes ; tout le restant dormait à l’intérieur jusqu’à midi et plus. Lorsqu’elle allait prier sous le sapin gravé d’une croix, deux gardes l’accompagnaient ; c’était la plus longue promenade qu’on lui permît de faire.
   Depuis des semaines déjà elle vivait sous cette perpétuelle surveillance. Personne ne l’avait obligée à quitter sa maison ; les Russes s’étaient installés en propriétaires dans la grande chambre, étalant des matelas au sol, formant les faisceaux dans un coin. Linda avait passé les premières nuits dans une pièce à l’écart, tandis que les soldats, au milieu du vacarme générai, ouvraient les tiroirs, entamaient les provisions, se servaient comme chez eux. Alors, la pauvre vieille n’avait pu en supporter davantage : pendant une demi-journée elle avait entassé dans le sauna de la literie, un peu de linge, une partie de ce qu’elle avait eu tant de mal à réunir durant sa vie, abandonnant le reste aux envahisseurs.
   De ce qui lui tenait le plus à cœur, elle n’avait pu emporter qu’un costume usagé appartenant à Taavi, un vieux cruchon à café, émaillé de fleurs, démodé, que la mère de Linda avait offert à son gendre lors de son mariage. Tous les livres et les lettres avaient été confisqués. Par miracle, elle avait pu conserver sa vieille Bible ; les larmes aux yeux, elle avait supplié l’interprète en habit noir de lui laisser ce livre, ainsi que les photos de son fils et de son mari. En ricanant, on lui avait jeté la Bible, mais on avait empoché les photos.
   Linda ne voulait pas se torturer l’esprit en pensant aux jours à venir. Elle se rendait parfaitement compte que sa vie était déjà vécue, terminée avec la mort de son Andrès. Elle était née et avait passé toute sa jeunesse dans cette petite maison de Sooserva, bâtie sur le vaste domaine de Hiié, C’est là que sa mère, restée veuve, l’avait péniblement élevée comme la future patronne de Hiié, ainsi que tous le croyaient. Mais elle ne devait être patronne d’aucune ferme ; le sort en décida autrement et lui envoya Andrès, un journalier que l’on qualifiait d’aventurier à cause de son penchant pour les voyages. Le cœur d’une femme est bien étrange : Linda l’avait préféré à tous les autres ! Dans leur petite chaumière de Sooserva elle avait donné le jour à Taavi, avant de s’en aller parcourir le monde avec son mari. Us avaient habité quelque temps dans un village de pêcheurs avant de se fixer à Tallinn. De nouveau, Andrès avait traversé les mers, se hasardant à maintes entreprises, réussissant parfois, mais, le plus souvent, se heurtant à des difficultés que son insouciance n’avait su prévoir.
   Après la mort d’une petite fille, Andrès s’était tout particulièrement occupé de Taavi.
   — Apprends ! lui conseillait-il. Sinon tu deviendras une bête sauvage comme je le suis moi-même, n’ayant pas de toit à offrir à sa femme et à ses enfants. C’est maintenant que tu es dans les meilleures conditions pour apprendre ; ne gaspille pas ta jeunesse, comme je l’ai fait moi-même !
   Et Taavi apprenait. Il était devenu ingénieur, mais, hélas, lui non plus n’avait pas de toit à proposer à sa famille ! C’était maintenant une bête traquée, comme son père ne l’avait jamais été tout au long de sa vie !
   Linda était revenue dans sa maison natale au début de la grande tourmente. Par le mariage de Taavi et d’Ilmé. des liens familiaux s’étaient noués avec les gens de Hiié ; Andrès, là où il travaillait, avait rencontré de plus en plus de difficultés avec les Russes. Ignas, comme par hasard, avait formulé le souhait de les voir s’installer à Sooserva. d’autant plus que sa propriété allait être morcelée par les nouveaux « seigneurs » de la mairie : il valait donc mieux qu’Andrès en eût une partie ! Ainsi ce dernier était-il devenu fermier sur les terres mêmes de son ancien rival. Linda et Ignas de Hiié étaient presque au terme de leur vie, mais Lemb avait réuni le cours de leur sang.
   August de Roosi avait, la veille, porté à Linda l’ordre de se présenter à la mairie. Au milieu de la matinée elle se mit en route, escortée par des soldats en armes. Les paysans qui revenaient de la laiterie avaient un regard d’effroi en les croisant. Ceux qui la connaissaient osaient à peine lui dire bonjour, la peur les rendait muets. Seul Ignas arrêta son cheval :
   — Où vas-tu avec ces gueules d’empeigne ?
   Linda lui apprit qu’elle était convoquée au Comité ; Ignas demeura songeur.
   — Qu’est-ce qui leur prend à te casser les pieds ?
   — Continue ton chemin, il vaut mieux ne pas me parler !
   — T’as sans doute raison ! Son propre fils se cachait dans les forêts, et Ignas se rendait compte qu’il était lui-même repéré par le nouveau régime. II n’avait plus qu’à attendre l’heure fixée par le destin ; le verdict était peut-être déjà prononcé ! Aussi avait-il presque rompu tout lien avec les maquisards, interdisant à son fils de s’approcher du village. Il fallait a tout prix éviter de toucher à un seul cheveu des Russes : la folle initiative de Réku était encore dans toutes les mémoires ! Personne d’ailleurs ne l’avait vu rôder ces temps derniers dans la forêt. L’air était chargé d’explosifs et, dans l’arrière-contrée de Kalgina, la NKVD était aux aguets : le moindre bruit, la moindre branche bougeant dans les buissons, tout le dispositif de forces se déclencherait ! Ignas, avec un dernier regard pour cette femme voûtée par l’âge et les soucis, secoua les rênes. Pans un tintement de bidons vides la charrette s’ébranla.
   De jour en jour la respiration, la vie, devenaient plus étouffantes en dépit de ces immenses champs de blés dorés sous le ciel bleu. August de Roosi arpentait les terres pour enregistrer les récoltes, mais sa démarche était maintenant hâtive, ses paroles, rares, même à l’odeur d’un verre de vin. Sa pochette, d’un rouge agressif, se voyait de loin et les villageois commençaient à l’éviter ; ils l’avaient surnommé Gustav le Rouge. Ignas secouait la tète : la peur avait cloué le bec du vieil August, mais pas encore les pieds ! Ignas regrettait bien de lui avoir conseillé, l’automne dernier, de devenir l’Homme de confiance ! Il aurait mieux valu que ce fût un étranger, ignorant tout de la vie du village. Il découvrait ainsi mille bévues commises tous ces temps derniers et qui, après les avoir protégés hier, risquaient fort de les menacer aujourd’hui.
   Le nouveau chef du Comité regardait la vieille femme avec une curiosité malsaine ; il semblait éprouver quelques difficultés à passer à l’action.
   — Pourquoi n’avez-vous pas accepté la terre lors de la distribution ?
   — À mon âge, que voulez-vous que j’en fasse !
   — Pourquoi votre fils n’est-il pas devenu cultivateur plutôt que bandit ?
   — Je ne connais rien des activités de mon fils !
   — Vous mentez ! C’est le résultat de votre éducation ! Et puis, après tout, ça ne me regarde pas ! Ce qui m’intéresse c’est de savoir pourquoi vous n’avez; pas fait recenser votre vache et vos moutons. Pourquoi les avoir cachés aux yeux du Comité ?
   — C’est une bête déjà vieille, et personne ne me l’a demandée !
   — Oui, je sais ! Mon prédécesseur était le dernier des incapables et des retardataires ; ses fautes sont maintenant difficiles à réparer. Tout le pays est en anarchie ! Vous n’avez pas de terre, mais vous avez une vache ! Vous ne payez aucun impôt, vous ne remplissez aucun devoir patriotique ! Dès demain, vous nous apporterez votre vache ; elle appartient au gouvernement et au peuple, compris ? Non, Linda n’avait pas compris.
   — En outre, la terre sur laquelle vous vivez fait partie de la réserve départementale. C’est le bien du peuple ! Comment osez-vous vivre sur une terre qui ne vous appartient pas, et y cultiver vos choux ?
   — Mais, moi aussi je fais partie du peuple...
   — Vous n’êtes rien, que la mère d’un bandit ! J’ai entendu dire que vous aviez déménagé dans le sauna. C’est une heureuse initiative, car votre maison n’est pas à vous ! Mais je vous avertis : si votre bandit de fils ne sort pas des forêts, vous n’aurez plus qu’à prendre votre sauna sur le dos et quitter le sol du peuple !
   — Et pour aller où ? Où se trouve cette terre qui n’appartient pas au peuple ?
   — Silence ! Ennemie du peuple ! Vous êtes la honte de la province ! Vous pouvez vous retirer maintenant, mais demain : ici, avec votre vache !
   — Oui, mais... Comment vais-je faire alors pour manger et pour vivre ? Tout se brouillait devant les yeux de Linda.
   — En voilà une affaire ! Vous n’avez qu’à ramasser des pommes de pin ! Vous ne comptez quand même pas végéter jusqu’à perpétuité !
   Les yeux de Linda firent le tour du bureau et s’arrêtèrent sur Marta. Jadis elle courait après Taavi, et maintenant on prétendait que c’était une rouge cent pour cent. Elle faisait mine d’être très occupée, ne levant pas les yeux vers la vieille femme.
   Linda recula vers la porte, accompagnée par les sentinelles. Dans l’antichambre elle reconnaissait des figures amies, le nez au sol pour ne pas lui dire bonjour.
   En trébuchant elle retourna dans le petit sauna pour y vivre en pensée avec son fils que la mort guettait. Il ne lui restait plus qu’une chose à faire : supplier le Tout-Puissant que Taavi ne vienne jamais rendre visite à sa vieille mère car, même à la clarté du jour, la mort se tenait à côté de lui, elle l’attendait.
   Dehors, c’était la moisson. À quoi bon ? Avec le blé bruissant c’était l’espoir que l’on fauchait ; mais les épis ne contenaient plus de grains, promesses de pain ou de semence...
   

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