X

   En fait, Taavi Raudoja n’avait plus de problème à résoudre ; sa décision était prise : il devait sacrifier son fils, c’était le seul choix possible. Mais il avait besoin de solitude pour dire adieu à celui qu’il ne reverrait jamais plus. Il s’aperçut qu’il était ivre et le dégoût l’envahit : il lui semblait frapper de sa propre main son fils condamné à mort. Cet arrière-goût d’alcool dans la bouche le dégradait, l’avilissait.
   Les images de la vie de Lemb revenaient en foule à son esprit : sa naissance ; avec quel orgueil il l’avait vu naître ! Quel bonheur pour Ilmé et pour les grands-parents ! Peu à peu l’enfant avait eu conscience de ce monde qui l’entourait ; ses doigts malhabiles se tendaient vers les objets. Son premier sourire, ses premiers pas, les premiers mots prononcés qui avaient surpris et ravi l’enfant tout le premier ; ses cris et ses rires étaient devenus de plus en plus joyeux. Le plancher résonnait de ses courses folles. Dans la cour, ses boucles blondes cueillaient le soleil pour l’offrir à la ronde. C’était par milliers qu’affluaient les souvenirs, par milliers de liens qu’il se sentait attaché à lui. Oui, ce jour-là, une nouvelle clarté venait éclairer ces images estompées, cette part de sa propre vie dont le sens et la valeur ne pouvaient s’exprimer.
   Ils avaient frappé Lemb à coups de crosse ; son enfant ! Son précieux trésor !
   Perdu dans sa colère impuissante, Taavi atteignit les abords du marais ; là il rencontra Peeter de Valba. Il aperçut d’abord le cheval du vieillard qui secouait vers lui sa tête attachée. Taavi regarda longuement l’animal.
   — C’est Miira qui te dit bonjour ! Il te reconnaît sûrement ! Le bon vieux s’approcha de lui en souriant. Malgré le froid, il était en gilet, manches retroussées, une minuscule casquette noire perchée sur sa nuque.
   — Les animaux, ça tient compagnie ! J’ai passé la nuit près de lui à surveiller ma vache. Il est intelligent, tu sais ! Jamais il ne s’allonge avant que je ne sois moi-même étendu sous un buisson ; alors il s’approche et se couche près de moi. H faut croire que les animaux ont, eux aussi, besoin de la compagnie des hommes ! Lorsque je suis allé voir ma vache sous les couverts, Miira s’est levé en même temps que moi et m’a suivi. Ce matin, il y avait un petit veau blanc et noir ! Viens voir comme il est beau !
   — Un veau c’est un veau ! Mais Taavi accompagna pourtant le vieux dans la sapinière touffue.
   — En temps ordinaire, ils restent la nuit tous deux ensemble, et quand je reviens de l’île, ils m’attendent en lisière, comme deux enfants ! Voilà toute ma famille !
   Au milieu des sapins, sous des chênes séculaires, était abritée la charrette bâchée du fermier. Tout près, un feu flambait devant une hutte de branchages. Un petit cruchon métallique pendait à un trépied rustique. Peeter conduisit Taavi directement près de la cabane, où ruminait la vache sur une litière d’herbes sèches. Dans un coin bien abrité de la sapinière était délimité un minuscule enclos pour le sapinière veau.
   — Regarde ! Ce sera un fameux taureau !
   — Comment fera-t-il pour passer l’hiver ?
   Le front de Peeter se rembrunit ; il sortit lentement de la cabane.
   — Le veau, à la rigueur, il sera bientôt bon à tuer ! Mais la vache ? Ça me crèvera le cœur ! Tu comprends, ma femme l’avait élevée avec tant de soins ! C’est pourquoi d’ailleurs je l’ai emmenée ici, en laissant le reste du troupeau à la ferme. Sans doute les voisins auront-ils eu pitié d’eux : mais cette vache, tout comme mon vieux compagnon de cheval, je ne pouvais pas les abandonner !
   Oui. Taavi se souvenait de toute cette histoire.
   — Qu’est-ce que tu fais cuire là-bas ? Ça sent le goudron. — C’est un baume pour la main de ta femme. Elle n’est pas très belle, cette main ! Tout envenimée ! Va falloir chercher un peu de miel au village ; je le ferai mijoter avec de la résine, des racines, des plantes, des tas d’autres choses. Il faut veiller à ce que la chaleur soit toujours bien la même ! Mais ça fera sortir l’empoisonnement et ta
   femme guérira vite.
   Il regardait Taavi avec des yeux dévoués et Taavi se sentait envahi d’une grande tendresse pour ce brave homme ; des hommes comme lui incarnaient toute la résistance d’un peuple, l’union entre les générations. Il y avait en eux autant de force que dans l’âme de la jeunesse plus idéaliste ; ils restaient inchangés sur les routes difficiles, semblant ignorer l’écrasement du temps. Ils partageaient avec leurs fils un coin de tranchée, et lorsqu’ils quittaient leurs fermes, comme Peeter, pour se cacher dans la forêt, ils condamnaient leurs portes et leurs fenêtres avec des planches en croix portant écrit : « Quiconque s’installera ici, mourra ! »
   Lorsque le vieux eut trait sa vache, il fit chauffer le lait écumeux qui se caillait, la vache venant de vêler.
   — On va se lécher les doigts ! Ils mangèrent tous deux à même la marmite, se passant à tour de rôle l’unique cuillère.
   — Pour ça aussi faut bien surveiller la flamme ! Si on lu cuit trop, ça n’a plus aucun goût ! C’est la vieille qui savait bien le faire !... Chaque fois que Peeter parlait de sa femme, il levait les yeux jusqu’à son compagnon en se frottant le nez pour dissimuler son émotion. Après bien des hésitations il continua : Ton fils... on dit... qu’il est en prison ?
   — Oui ! Depuis l’automne dernier.
   Le vieux n’ajouta pas un mot. Sûrement la situation de Taavi était encore plus pénible que la sienne lorsqu’il clouait ses fenêtres et partait sur sa charrette, la vache au bout d’une corde. Lui aussi avait perdu sa femme, son fils, et aucune parole de consolation ne pouvait le soulager !
   Pourtant, ils éprouvaient tous deux un certain réconfort à rester là, l’un près de l’autre, car chacun savait effleurer les blessures sans les faire saigner à nouveau.
   
* * *

   Toute la journée Taavi resta seul dans les forêts ; il marchait, s’asseyait sur un talus pour fumer sa pipe ou regarder les arbres nus, les sapins toujours verts et, sur sa tête, le ciel pâle et froid qui ne pouvait réchauffer son cœur. Il avait oublié l’île de Ciel et ses casemates humides. La nuit venue, au lieu de rejoindre les autres, il grimpa dans la grange de Päraluha, se creusant un trou profond dans le foin. Le froid le réveilla, surtout vers le matin ; à l’aube, la terre était gelée, les flaques recouvertes de glace ; vers midi, il se mit à neiger.
   Les mains dans les poches, la tête enfoncée dans les épaules, il regardait tomber la neige qui l’éveillait enfin de sa torpeur. Il irait se recueillir un instant sur la tombe de sa fille, ferait un brin de conversation avec Ignas ; il faudrait lui expliquer la situation ! Il était temps de partir s’il voulait arriver à Metsaoti avant la tombée du jour !
   Lorsqu’il arriva dans le clos de Hiié, au bord de la rivière, il faisait nuit noire. L’eau sombre glissait entre les berges enneigées ; les sapins et les aulnes poudreux se dressaient devant lui comme des mains blanches dans la nuit. Les flocons tombaient toujours, tranquilles et silencieux. En levant la tête, il lui semblait que son front touchât le ciel mort et glacé.
   Taavi découvrit près du bouleau familier une petite croix rustique. Il en essuya la neige sur l’un des côtés mais laissa l’autre intact : la neige ne faisait que l’embellir. Il croisa un instant ses mains, puis s’en fut vers la maison.
   Près du sauna, il vit Pontus courir à sa rencontre ; ses aboiements sonores devenaient des gémissements de joie ; le chien l’avait reconnu.
   Aux clameurs de l’animai, Ignas s’était avancé jusqu’au portail :
   — C’est toi, Taavi ? Ils entrèrent dans la cour.
   — Comment va notre mère ?
   — Pas très bien ! Tout le côté droit est paralysé, mais elle recommence à parler ; on arrive même à la comprendre. Il vaut mieux que tu n’ailles pas la voir, les événements sont encore si récents ! Je prends juste mon veston ; toi, va dans la grange, tu y seras d’ailleurs plus en sûreté. Il y fait bon ! Le poêle est allumé pour sécher le blé ! As-tu faim ? Veux-tu manger quelque chose ?
   — Oui, je veux bien ! Voilà deux jours que je n’ai presque rien pris !
   — Pourquoi te laisses-tu mourir de faim ? Allons, va là-bas, je t’apporte de quoi manger.
   Dans la grange, Taavi aperçut une forme sombre qui se dressait effarouchée à son approche : le vieil Aadu de Mustkivi qui le regardait bouche bée, en grognant. Taavi eut un geste pour l’apaiser, mais le vieux recula de plus en plus et se blottit derrière les gerbes de blé. Taavi s’installa confortablement auprès du grand poêle. Ignas arriva, tenant d’une main un panier de pain et de viande, de l’autre un pichet de lait. Taavi se mit à dévorer tandis que le vieux de Hiié, assis sur une gerbe, bourrait sa pipe.
   — Hilda est venue la nuit dernière ; sur l’île, ils s’inquiètent tous après toi ! Les hommes ne sont guère rassurés, ils craignent que tu ne te livres aux Russes ! Je ne sais pas ce que tu en penses toi-même, mais, à mon avis, je trouve que ça ne servirait à rien !
   — Bien sûr, ce serait inutile ! Mais peut-être que ça me soulagerait le cœur !
   — Il faut être un monstre pour penser autrement ! Mais ils vont exiger de toi que tu leur livres tous les autres et, raisonnablement, tu dois reconnaître qu’on n’a pas le droit de préférer le salut d’un seul à celui de tous !
   Taavi ne pouvait rien répondre. Trop de pensées s’entrecroisaient dans son esprit ; les mots lui semblaient vides de sens, inutiles.
   — Hilda passe la plupart des nuits sans dormir. Elle est repartie ce matin même ; tu l’as peut-être rencontrée ? continua Ignas.
   — Non ! Comment veux-tu ?
   — Bien sûr !... En fait, c’est à cause de toi qu’elle repartait, pour te prévenir, car... ta mère est venue ici.
   Taavi tressaillit.
   — Elle était encore bien faible !... Rien d’étonnant, à vivre sans feu dans le sauna. Le Comité a confisqué sa vache, les Russes ont égorgé son cochon de lait, il ne lui reste même pas une poule ! Elle a juste réussi à arracher ses quelques plants de patates.
   — Elle est venue ?... Comment a-t-elle pu ?
   — Elle n’avait plus de pain, et on lui avait dit que tu rôdais dans les parages... et bien d’autres racontars encore ! J’ai dû la calmer du mieux que j’ai pu mais... Ce n’est plus une enfant ! Elle voulait à tout prix partir à ta recherche dans les forêts ; elle pleurait ; tu comprends, vivre des mois et des mois entourée de soldats !...
   — Et maintenant ? Comment a-t-elle fait pour venir ici, pour échapper à leur surveillance ?
   — Les soldats ont déguerpi ce matin !
   Taavi bondit sur ses pieds ! Pourquoi ne lui avoir pas dit ça plus tôt ! Il n’y avait donc plus d’obstacle pour le séparer de sa mère !
   En retrouvant son fils, la bonne vieille de Sooserva domina son émotion. Elle l’attendait, assise auprès du poêle, cassant des branches qu’elle jetait dans le feu. Sans dire un mot, elle l’attira dans la pièce et alluma une petite lanterne, après l’avoir méticuleusement secouée pour s’assurer qu’il y avait encore du pétrole. Les paupières de la vieille femme étaient gonflées de larmes.
   Taavi resta également muet en découvrant la minuscule pièce carrée : le poêle surmonté de grosses pierres, les planchers où l’on se fustigeait avec des branches de bouleau, maintenant occupés par le lit de sa mère ; une petite table, deux bancs, c’était tout ! Sous les gradins s’empilaient ballots et ustensiles ; les vêtements pendaient au mur. Le sol était jonché de branches de sapin fraîchement coupées. Leur parfum, mêlé à celui du feu pétillant, recréait l’atmosphère d’une nuit de Noël, leur coloris, celle d’un jour d’enterrement.
   — Alors, c’est ainsi que tu vis ? soupira Taavi en secouant la neige de ses vêtements.
   — Oui, c’est ainsi ! Parfois ça m’est bien difficile ! Non pas à cause de ce qui m’entoure ; Dieu merci, j’ai un toit sur ma tête ! Élevant sa lanterne, elle éclaira longuement le visage de Taavi, caressant du bout des doigts son visage mal rasé, tailladé de cicatrices. Tu es bien fatigué ! Mais maintenant que je t’ai vu, tu dois repartir ! Elle prit sur la table un paquet enveloppé d’un fichu. Je t’ai préparé là un peu de nourriture, un pull en laine, du linge...
   — Oh pourquoi, maman ! Sa mère était allée jusqu’à Hiié chercher du pain et maintenant elle voulait le lui donner ! Elle était prête à tout donner ! Jusqu’à sa dernière bouchée ! — Non. merci ! En ce moment on ne manque pas de nourriture, nous arrivons à vivre presque normalement !
   — Oui ? Tu as une belle mine de déterré ! Ta mère arrive encore à te reconnaître, mais les gens du village... Allons ! Je vais t’accompagner. Dans la forêt on est plus tranquilles pour bavarder et s’il arrivait quoi que ce soit, tu pourrais te sauver !
   — En t’abandonnant là ? Sa mère lui prit le poignet.
   — Tu sais, mon fils, ne fais pas un geste pour moi ! Ma vie est vécue et j’ai Andrès, ton père ! Avec son souvenir je ne suis pas seule ; le retrouver un jour plus tôt un jour plus tard, quelle importance ! Je t’ai revu — après un an d’absence, comme chaque fois !... Maintenant je n’ai plus rien à espérer de la vie !
   Elle s’enveloppa dans un grand châle et éteignit la lampe. Que sa mère avait vieilli en un an ! Comme elle s’était amaigrie ! Sou visage était sillonné de rides profondes, ses cheveux encore plus blancs qu’avant. Il y avait en elle quelque chose de fragile et d’aérien ; tous ses gestes baignaient de tendresse.
   Linda écarta les charbons ardents et renfonça dans le poêle les branches enflammées, lis sortirent. La neige continuait à tomber paisiblement mais en flocons moins denses. Taavi s’arrêta pour regarder leur maison de Sooserva.
   — J’y suis allée aujourd’hui ! Il aurait mieux valu ne pas le faire !
   — Elle est ravagée à ce point ?
   — Oui ! C’est pénible à voir : les chambres défoncées semblent pleurer. Il est préférable qu’Andrès ne puisse voir une chose pareille, ni toi non plus !
   — On la nettoiera, on y remettra de l’ordre quand je reviendrai !...
   — Non, Taavi ! Ne reviens jamais plus ! Il t’arriverait malheur ! Quand les temps seront changés, peut-être, mais pas avant ! Il faut m’éviter désormais ; tout le monde a peur de moi, même Ignas, sans compter les autres... Pense donc : la mère d’un bandit !... Il faut me fuir comme la peste !
   Sa voix était douce et triste.
   — Et c’est de ma faute « La mère d’un bandit ! »
   — Ça ne fait rien, fiston ! Ce ne sera plus pour bien longtemps. Mes yeux ne le verront pas, mais mon cœur aperçoit clairement que tout ce qui nous entoure disparaîtra ! Le Malin nous gouverne, mais il devine sa perte !
   Ils traversaient les forêts neigeuses vers les collines de Koolu. Linda respirait avec peine ; ce n’était pas la marche qui la fatiguait, c’était l’âge qui l’avait voûtée, qui ralentissait ses pas.
   — J’ai le cœur si lourd aujourd’hui l Depuis bien longtemps il ne m’avait tant pesé ! Après avoir parlé avec Ignas, il m’a semblé que mon âme débordait ! C’est trop pour une seule fois !...
   — Pauvre mère !...
   — Ne te tracasse pas, Taavi ! Pour que les choses soient allées si loin, c’est qu’il doit exister une solution quelque part, toute proche de nous ; mais nous ne savons pas la trouver. Je me suis recueillie sur sa tombe... On l’avait nommée Hilja... ma petite-fille ! Elle est née et s’est éteinte sans que nul ait pu entendre son rire joyeux. Pourquoi ? Quel message Dieu voulait-il ainsi nous donner ? Peut-être les temps futurs seront-ils plus cruels encore : et était-ce par bonté que Dieu l’a rappelée auprès de lui ? Au printemps je prendrai soin de sa tombe, s’il me reste encore des jours à vivre !...
   — J’y suis allé aussi...
   C’est une lourde épreuve ! Bien lourde ! J’ai d’abord pensé que tu devrais y aller mais... ils veulent les autres...
   — Oui, ils veulent tous mes amis !
   — Tu es dans leurs mains et Lemb est ton propre fils !
   Comment Dieu peut-il infliger à l’homme un si cruel sacrifice ? Comment peut-il oublier que sa créature n’est qu’une faible créature ?
   Taavi sentait la honte et le désespoir l’écraser à genoux contre terre.
   — Tout doit avoir un sens, une raison d’être, une signification plus élevée ! essaya-t-il de murmurer ; mais une autre phrase lui rongeait l’esprit : tu cherches à te justifier !...
   — Oui, opina Linda, il doit y avoir une raison ! Dieu a sacrifié son fils et exige de l’homme le même don...
   Ils restèrent là, dans l’obscurité des sapins qui avaient découpé leur cercle de terre noire au milieu de la neige.
   — Moi, je ne peux pas te retenir, mon fils ! Tu sais mieux que personne ! Si tu estimes que... c’est ton devoir ! Mais tu n’as pas le droit d’entraîner les autres dans la mort.
   Ils retournèrent vers Sooserva ; Linda arrêta son fils devant l’enclos et ils se dirent adieu :
   — Soutiens Ilmé ! Je sais comment Andrès savait me soutenir et me soutient encore. La femme en a besoin et Ilmé — ce qu’elle a souffert dépasse l’imagination et les forces humaines. Taavi, reste près d’elle ! Elle a été pour toi une bonne épouse !
   — Oui ! Elle a été très bonne !
   — Va maintenant, Taavi ! Et que Dieu te protège ! Taavi la regarda disparaître sur la clarté de la neige. Elle s’était déjà enfoncée entre les arbres sombres qu’il entendait encore ses pas indécis crisser sur la neige moelleuse. Ce bruit le rendait faible comme un enfant ; pour la première fois, il percevait toute la chaleur qui rayonnait de l’amour de sa mère. Il ne pouvait se rappeler chacune des phrases qu’elle avait dites, mais leur grandeur le transfigurait.
   
* * *

   Le lendemain matin, lorsque Taavi regagna l’île, Tom, qui montait la garde dans un treillis de camouflage blanc, se précipita à sa rencontre avec une joie visible. Ils craignaient donc de le voir se livrer aux Russes.
   Taavi était fatigué de ses nuits sans sommeil ; l’éclat de la neige sous le soleil matinal lui brûlait les yeux. Qu’elle était étrange cette neige éphémère ! Elle savait revivifier le voyageur écrasé de fatigue, le transporter au-delà de cette vie quotidienne et mesquine.
   Il descendit les marches du « Trou de serpents » d’où émanait une forte odeur de vodka. En ouvrant la porte, il vit, à la lueur de la lampe pigeon, les hommes à demi nus.
   — Qu’est-ce qui vous prend ? s’exclama-t-il en réponse à leurs cris de bienvenue.
   — On se décrasse ! répondit Osvald en trempant un bout de chiffon dans un vaste récipient installé au beau milieu du plancher. Je t’avais bien dit que le meilleur moyen de se laver c’était l’eau alcoolisée !
   — Et l’eau qui sert à nous laver, on me l’a promise... après ! gloussa Léonard en se frottant le torse. Bien sûr, elle sera un peu moins claire, mais le goût de vodka est tenace ; le liquide contiendra encore toute la joie des grains divins !
   Taavi n’avait pas le temps d’écouter leurs bavardages ; la couverture de traîneau remuait. Ilmé l’appelait, mais Taavi connaissait déjà la première question qu’elle poserait !
   — Où as-tu laissé Lemb ?
   — Ilmé, je ne peux pas aller le chercher en ce moment !
   — Dis plutôt que tu ne le VEUX pas !
   Les hommes s’étaient tus, mal à l’aise. D’une étagère où voisinaient des munitions, des grenades, le dictionnaire d’Eedi. Taavi descendit une sorte de boîte à conserve emplie de graisse et plantée d’une mèche tenue par un fil de fer. Il l’alluma et la faible clarté jaunâtre tomba sur le visage de sa femme.
   — Écoute, Ilmé, tu dois être raisonnable ! Il faut que tu guérisses d’abord !
   — Guérir ? Mais je suis guérie ! J’ai même mangé de la soupe qu’Osvald avait préparée : il me nourrit comme un petit enfant ! Je suis également sortie !... Il n’y a plus que ma main à guérir !
   Ilmé lui racontait tout ce qu’elle avait pu apercevoir de la vie sur l’île : c’était bon signe ! Elle s’intéressait même à certains événements.
   — Tu sais, il a neigé ! Je suis allée me promener avec Hilda. Mon Dieu, quelle neige douce, immaculée ! L’hiver dernier j’ai tant aspiré après la neige ! Lemb aussi ! Ensemble nous avons projeté de construire un gigantesque bonhomme de neige avec un balai sous le bras ; je lui ai même promis de le coiffer du vieux chapeau de grand-père !... Et maintenant, Lemb attend tout seul !... Il attend !... Chaque jour !
   Taavi sentait sa gorge se nouer à nouveau. Assis auprès de sa femme, il lui caressait doucement les joues, essuyait ses larmes. Ils ne pouvaient pas échanger une phrase sans que cette idée envoûtante surgit.
   — Je suis allé à Sooserva et à Hiié. Savais-tu que, depuis longtemps, les Russes étaient installés à Sooserva pour surveiller ma mère ? Elle vit maintenant dans le sauna.
   — Mats pourquoi ?
   — Ils attendaient que je sorte des forêts ! Ils me guettaient — une section de la NKVD. — Ils sont repartis hier matin.
   — C’est normal ! Us n’ont pas à attendre plus longtemps ; tout est en règle maintenant puisque tu vas te montrer et chercher Lemb ! Je voudrais tant retourner à la maison ! Mais seulement lorsque tu auras ramené notre fils ! Comment se portent mes parents ?
   — Ils vivent, jour après jour ! Je n’ai pas eu le temps de leur parier beaucoup !
   Les hommes avaient terminé leurs ablutions ; leur conversation emplissait la casemate ; par-dessus la couverture. Taavi les voyait vaquer à leurs occupations habituelles ; la plupart sortaient, sans doute pour aller jouer aux cartes dans le blockhaus voisin ; une distraction aussi bruyante n’était guère possible ici, devant Ilmé. Osvald s’approcha de lui ;
   — Tu veux te laver aussi ? Ce bain de vodka fait un effet extraordinaire, je me sens renaître ! Je me suis dit que peut-être Ilmé... Nous, pendant ce temps-là, on rendra visite aux voisins ; j’ai préparé quelques morceaux de tissu propre !
   — Merci, Osvald ! répondit Ilmé.
   Oh oui ! comme elle désirait se laver ! La crasse et la sueur séchée sur son corps la dévoraient. Hilda lui avait justement apporté, la nuit dernière, un peu de linge et quelques serviettes.
   — Tu ne vas pas prendre froid ?
   — La pièce est bien chauffée et je me rhabillerai tout de suite. Si tu voulais bien m’aider, Taavi ! Reste là, je suis encore si faible... J’ai peur de rester toute seule !
   — Bien sûr, je vais t’aider ! Là... Lève-toi !
   — Non, je ne peux pas ! Je ne veux pas que tu me voies ! Je suis hideuse !...
   Ilmé le regardait avec désespoir ; elle l’entoura de ses bras, et reposa sa tête sur la poitrine de son mari.
   Il ne reste plus rien de ta femme ! Taavi ! Mon Taavi ! Il ne reste plus rien de moi, j’ai...
   Taavi, bouleversé de tendresse et de douleur caressa doucement les cheveux gris.
   — Tu vas te rétablir ! C’est bien normal, après tout ce qui s’est passé ! Mais bientôt tu seras comme avant !
   — Non, jamais, Taavi !
   — Allons, viens vite maintenant, l’eau t’attend !
   En lui lavant les jambes, Taavi remarqua plusieurs longues cicatrices sur la peau bleuie.
   — Tu es tombée ?
   Ilmé éperdue, se cacha les genoux. Elle aurait voulu étreindre son mari, mais se recula contre le lit.
   — Qu’est-ce que tu as ?
   — Ce sont les Russes ! Ils voulaient m’avoir... J’ai couru, je suis tombée et... l’enfant est restée dans leurs mains ! Quand j’étais en prison, je voulais tuer Hilja car je n’avais pas de lait à lui donner ; oh ! C’était tellement atroce !... Mais là-bas, dans les ruines... je n’ai pensé qu’à moi !... Hilja a pris froid et... je l’ai tuée ! Oui ! C’est ma faute !... Je n’ai pas voulu me laisser...
   Son désespoir était trop grand pour que son mari pût le soulager, d’ailleurs ce n’était pas vers lui qu’elle s’était tournée ; au contraire, elle semblait le redouter. Cette année, entre les murs d’une prison, les avait donc si profondément séparés ? Lorsque Taavi voulut la caresser tendrement, elle eut un geste brutal de recul.
   — Ilmé !
   — Ne prononce pas mon nom, ne me touche pas ! Elle bondit, une lueur de folie dans le regard. Oui ! Tu as bien entendu ! C’était moi ! Je suis indigne d’être ta femme, je te l’ai dit !
   — Voyons, Ilmé, tu n’es nullement fautive ! Personne ne peut t’accuser ; c’était trop pour toi ! Allons ! Repose-toi maintenant ! N’y pense plus...
   — Comment ai-je pu ne penser qu’à moi ! Qui m’a donné le droit d’abandonner mon enfant ? Elle retomba en pleurant sur le lit.
   Taavi, au milieu de la pièce, écoutait ces pleurs, cette plainte d’animal affamé et transi. Il sentait monter en lui une colère ardente contre le monde entier ; il serrait les poings. Il regarda les épaules secouées de sanglots et s’approcha pour les recouvrir d’une couverture, machinalement. Ilmé se débattit dans ses larmes.
   — Taavi ! Frappe-moi jusqu’à me faire mourir ! Je sais maintenant que jamais plus tu n’iras chercher Lemb ! Oui maintenant je le sais ! Tu n’as plus ni femme ni enfants ! Tue-moi et tout sera terminé ! Hilja est morte parce que je me suis sauvée. Je l’ai abandonnée sous la pluie ; le froid l’a tuée ! Frappe-moi ! Tue-moi, Taavi !
   — Voyons, Ilmé ! supplia-t-il ; mais au lieu de se pencher sur elle, il quitta le blockhaus.

>>> Chapitre suivant >>>