XIV

   Par ces beaux soirs d’été, lorsque au-dessus de la fenaison planait une lumière laiteuse, on entendait parfois, dans le fond bleu nuit des forêts, monter la complainte d’un chien solitaire. Parfois elle s’élevait du côté de Metsaoti, parfois dans la sapinière, derrière la palissade de la cour de Sooserva. À la clarté des nuits d’été, au milieu des senteurs de loin et du concert des grillons, cette complainte résonnait discordante, anormale, hallucinante. C’était la plainte d’un animal abandonné à la recherche de son maître, d’une bête affamée, désespérée, surtout quand venait l’aube. Ceux qui l’entendaient sentaient leur cœur se glacer.
   Réku errait en reniflant les sous-bois, le visage amaigri d’insomnie, ses petits yeux fiévreux enfoncés entre les sourcils et les pommettes. Il était à la recherche de ses compagnons qui brusquement l’avaient abandonné. Cette invraisemblable aventure l’avait d’abord stupéfié puis, peu à peu, torturé, et maintenant le désespoir l’envahissait. Rien ne pouvait plus égayer sa vie, il ne comprenait pas ce qui s’était passé, un seul objet l’obnubilait : un corps de femme nue dans le soleil. Cette vision le faisait se blottir entre les racines des arbres où il restait jusqu’à ce que le froid le fit trembler.
   Lorsqu’il bondissait sur ses pieds, hélant ses compagnons, distribuant ses directives guerrières à son armée, la nuit étouffait les clameurs de ses ordres. Parfois le ululement d’un hibou venait lui répondre, ou le battement d’ailes d’un corbeau effarouché dans son sommeil, tandis que les chauves-souris poursuivaient leurs rondes silencieuses au-dessus des rivières. Alors, en secouant ses cheveux en broussailles, Réku hurlait sans fin. Il pivotait en courant autour des grands arbres, il flairait les taillis encore nimbés de nuit, cherchant les traces de pistes déjà envahies par l’herbe ; il retournait dans les clairières et levait son visage vers les étoiles voilées de brume bleutée.
   Une telle situation ne lui était encore jamais arrivée, Il ne se rappelait plus très bien comment ses hommes étaient venus à lui, quand il s’était sauvé de l’armée, niais il lui semblait qu’ils étaient déjà là pour l’aider à ramper sous les barbelés, l’accueillant de cris joyeux, dirigeant ses pas vers les forêts natales, veillant sur son sommeil, lui servant d’aide et de guide.
   Lorsque Réku était encore à la caserne, un jeune homme avait crié, un soir, en serrant les poings ;
   — Les âmes de nos ancêtres sont notre seul secours ! Que tous ceux qu’on a déjà tués et qui gisent dans le tombeau se lèvent, alors nous montrerons à nos ennemis quelle puissance est la nôtre ! En vérité je vous le dis, ils sortiront de leur tombe et nous demanderont : « Qui êtes-vous dans votre faiblesse pour oser humilier nos luttes glorieuses avec vos chaînes d’esclave ? Le jeune homme était alors retombé sur le châlit en se tordant les poignets, le visage blême. Oui ! .Te sortirai de derrière ces barbelés et je crierai tant et tant que les morts se rangeront à mes côtés et alors, avec leur aide, j’engagerai la lutte ! Je combattrai jusqu’à ce que je sois parmi eux !
   Ces paroles vite oubliées étaient devenues pour Réku un guide de conduite ; le soir même il avait cru voir, au-delà des barbelés, des soldats jeunes et vieux, les membres disloqués, couverts de blessures hideuses, mais faisant tous montre de courage et de vaillance. Il reconnaissait parmi eux des visages familiers, sans pouvoir se rappeler leur nom : ils formaient tout un régiment.
   Alors Réku s’était sauvé. Il s’était aperçu qu’à la caserne en se jouait de lui, qu’on se moquait : on ne lui donnait pas de fusil, on le traitait comme un idiot. Il était venu à l’armée pour tuer les Eusses et devenir ainsi général, une grande épée étincelante aux côtés, des éperons cliquetants aux bottes, et la poitrine toute chamarrée d’or. Sa fuite était celle d’un homme profondément déçu et qui se voyait brusquement engagé sur une fausse route.
   Ainsi Réku était parti avec son immense armée à travers les pluies de l’automne, les froidures de l’hiver, les brises du printemps et le soleil de l’été. Ses hommes ne l’accompagnaient pas toujours, mais il lui suffisait de les appeler pour qu’ils accourent, parfois en petits groupes, parfois en une interminable colonne. Lorsqu’il avait froid, Réku allumait un maigre feu dans les buissons ; il contemplait alors, l’âme heureuse, tous ces feux de campement embrasant les forêts. Il s’allongeait sur la mousse en écoutant le pas régulier et tranquille des chevaux de selle, les voix des soldats, le tintement de leurs armes, et leur chant qui montait dans les bivouacs. Il savait que même sans les voir ni les entendre, ils étaient là, attendant ses ordres pour la bataille. Tout près de lui se dressait Andrès de Sooserva, le veston maculé de sang, la poitrine trouée de balles.
   Réku se rendait compte qu’il était le seul, parmi les vivants, à pouvoir les apercevoir ; les autres ne pouvaient le faire, car c’étaient tous des idiots, malgré leurs prétentions à appartenir à la même bande. Souvent leur conduite faisait hocher la tête des compagnons de Réku. Ils n’étaient bons à rien. Lorsqu’ils entreprenaient quelque chose, c’était une bêtise ; étaient-ils donc aveugles à ce point ! Bien sûr, Réku lui-même aurait pu commettre des bévues, heureusement Andrès était là !
   Mais actuellement il se trouvait bien en peine ! Il courut par les plaines et les sapinières, traversant les prés en fleurs, s’accrochant aux ronces, se démenant comme un beau diable pour se frayer un passage dans les taillis. Chaque nuit il faisait de longs détours vers les plaines de Vérisoo, et ses pas le conduisaient parfois près des nouveaux campements des partisans.
   Il lui était facile d’éviter les rares sentinelles ; le campement était minuscule, car bon nombre des hommes du « Trou de Serpents » allaient encore dormir sur l’île de Ciel. L’autre blockhaus, envahi par les eaux, avait été momentanément abandonné. Ce n’était guère commode de trouver à manger pour un si grand nombre, aussi les gens de Pénisé avaient-ils construit des huttes de branchages non loin de chez eux. Personne n’avait encore entrepris les préparatifs d’hiver : leur conduite semblait, même à Réku, quelque peu indécise. Parfois l’idiot allait donner un coup de langue dans leurs caches de vivres, mais s’il ne trouvait rien, il abattait un animal dans la forêt ou, à défaut, se contentait d’avaler îles oisillons. Tout ce qui était mangeable dans les bois, il l’avait goûté, même les crapauds et les serpents.
   Une nuit d’orage, à la lueur des éclairs si proches qu’ils semblaient toucher terre, Réku, après de longs hurlements de solitude, prit le chemin de l’Ile de Ciel ; il se hâtait en grondant comme un chien. Les joues encore humides de larmes, il traversa le marais bouillonnant. Le pauvre d’esprit, grelottant de froid dans son dénuement, ne voyait que cette femme nue dans le soleil brûlant. Il avançait sans chercher à guider ses pas sur les troncs d’arbres solides, sautant de butte en butte dans l’obscurité et la pluie. Parfois il se traînait à quatre pattes ; ses mains tâtonnaient les blocs de terre plus fermes mais élastiques sous ses pas. De là, il sautait sur une autre motte, son canon de fusil lui cognant la nuque : il enfonçait dans la boue jusqu’aux genoux mais ses mains accrochaient une nouvelle butte sur laquelle il se hissait, se laissant guider par un sixième sens encore inconnu de l’homme. Après bien des détours, il atteignit les bandes minées.
   — Réku, ne va pas là ! sinon les mines vont te déchiqueter comme un crapaud ! Il se donnait à lui-même des conseils. Et ne te hasarde pas au bout de cette piste, il y a les sentinelles ! Bien sûr, tu peux leur envoyer du plomb dans les yeux, mais ça va donner l’éveil. Il faut que Réku avance doucement, sans être vu ni entendu de personne, et alors... le paquet de grenades dedans et c’est la bouillie !
   Brusquement Réku comprit qu’il venait enfin de trouver ce qu’il recherchait depuis tant de jours dans ses courses sans fin, ce après quoi il hurlait en pleurs durant les nuits claires : les grenades dedans et la bouillie ! Le sang vermeil coulant à travers les lames du parquet, les hommes déchiquetés mêlant leurs plaintes et leurs gémissements à ceux du marais ; dans le tournoiement de ce manège sauvage dédiant devant ses yeux, il apercevait l’image de la femme nue : elles étaient des milliers, autant que d’épis dans un champ, et toutes l’attendaient avec volupté. Une grenade à l’intérieur et la bouillie ! Les tertres du blockhaus émergeaient immobiles et silencieux dans le déchaînement de la pluie et le grondement de l’orage à son apogée. Réku entendait le sifflement métallique des éclairs ; leur lueur aveuglante le jetait au sol, la face contre ferre, tremblant de tous ses membres. Il se redressait d’un bond, toujours plus avant. Des grenades et la bouillie ! Tout en sang ! Le sang, à l’odeur des marais... Sur le blockhaus, Réku prépara fiévreusement les grenades, la gorge brûlante, ruisselant de pluie. Depuis plusieurs jours déjà il en avait attaché tout un paquet avec un brin d’osier ; il n’avait plus qu’à les dégoupiller et à les laisser tomber par la cheminée.
   Au moment précis où il tirait sur l’anneau, la nature entière éclata d’une lumière bleuâtre, et Andrès de Sooserva se dressa devant lui, le visage glacé ; ses yeux graves l’accusaient : — Réku ! Que fais-tu ?
   Depuis que Taavi l’avait arrachée des profondeurs de la rivière, Ilmé se résignait à son destin. Elle était devenue incroyablement calme, suivait son mari sans la moindre révolte, écoutait chacune de ses paroles. Son retour presque enfantin vers la nature étonnait par-dessus tout son mari ; el!e demeurait parfois des heures entières assise auprès d’un buisson, touchant peureusement la mousse, caressant l’herbe, ou contemplant les fleurs encore trempées de rosée ; elle semblait découvrir un miracle encore inconnu. Le plus souvent elle restait à demi allongée, adossée au tronc résineux d’un sapin, regardant le ciel bleu à travers les branches. Son visage s’éclairait et s’adoucissait, tandis que le vent jouait dans ses cheveux et que les taches de soleil inondaient de couleurs de vie son visage pâli. Elle toussait encore d’une toux sèche et maladive, comme si la mort se cachait dans sa poitrine ; mais inconsciemment elle s’étirait vers le soleil et vers la vie.
   Taavi ne pouvait s’expliquer toutes les causes d’une semblable métamorphose, mais il les devinait en partie et sentait combien la vie humaine peut se montrer résistante. Il regardait sa femme comme un jardinier- surveille une fleur qui s’étiole, connaissant l’avidité à vivre et la plénitude qui jadis animaient Ilmé.
   Un des soirs où menaçait l’orage les hommes du « Trou de Serpents » décidèrent de passer la nuit sur l’île. Ce n’était guère attrayant de rester ici sous les branches, à se faire tremper, et les huttes trop étroites ne pouvaient tous les abriter. Ceux de Pénisé, le capitaine Jonnkoppel en tête, étaient partis Dieu sait où, dans leur perpétuelle bougeotte, mais les gens de Metsaoti restaient là, sans doute à cause d’Unie, mais surtout pour aider ainsi ceux du village.
   — Je n’ai guère envie de retourner là-bas ! avoua Ilmé. On y étouffe sous terre, pire que dans un tombeau !
   Personne n’était enchanté de traverser le marais, mais ils risquaient d’attraper des rhumatismes à coucher sur le sol humide, surtout Värdi, le bossu ; Tom refusa catégoriquement de les accompagner et partit coucher dans une grange à foin : « Le diable ne s’aventurera jamais sous la pluie battante ! Et je garde toujours mon flingue avec moi ; j’en ai jusqu’au cou de pourrir dans ce marais ! »
   — Tu devrais venir au moins pour monter la garde ! lui fit remarquer aigrement Osvald.
   — Je la monterai de la grange ! Monter la garde, monter la garde ! pasticha-t-il. Toujours monter la garde, les yeux écarquillés. Il faudrait être tombé sur la tête pour aller vous chercher dans votre antre !
   Personne ne répondit afin d’éviter les querelles. Elles étaient pourtant fréquentes avec le caractère un peu trop vif de Tom : il critiquait tout, s’opposait à tout, et personne n’avait plus les nerfs bien solides. On ne pouvait même plus supporter les éternelles plaisanteries de Leonard !
   Osvald et Leonard balancèrent sur leur dos quelques fagots secs, et tout le monde se dirigea vers le marais. Il faisait lourd ; les nuages s’accumulaient lentement à l’horizon
   — Ma parole, ça sent comme une chaudronnée de patates à cochon ! pesta Osvald. Si on foutait le feu au marais, il mijoterait jusqu’à l’automne !
   Le « Trou de Serpents » n’était pas très réjouissant, bien que le premier travail d’Osvald eût été d’allumer le poêle ; la petite lampe pigeon éclairait mal les coins d’ombre. Sur le sol, les tapis d’osier gluant empestaient ; l’humidité suintait du plafond et, par endroits, des plaques de terre s’en étaient détachées pour s’écraser sur les châlits ; tout un régiment de crapauds ensommeillés faisait la manœuvre sur le plancher.
   Värdi secouait à tour de bras sa litière de mousse ; il soufflait, se trémoussait, pirouettait comme une toupie. Il venait en effet de retirer de sa paillasse un immense orvet aux écailles blanchâtres et le piétinait avec rage ; le spectacle n’était pas très beau et Ilmé, écoeurée par ce carnage, aurait mieux aimé rester dehors, d’autant plus que le poêle encore froid empuantissait la pièce d’une fumée épaisse qui piquait les yeux. Comment avaient-ils pu passer ici tout un hiver et une partie du printemps ?
   — Ah ! Laisse ce poêle tranquille ! s’emporta Taavi. Tu vas nous enfumer, nous et toute la gent batracienne !
   — Un peu de patience, il va bientôt tirer ; on pourra au moins se faire du thé.
   — Et avec quoi vas-tu le faire ? l’eau est toute dégueulasse !
   Le poêle se décidait enfin à ronfler ; Ilmé retapait les lits humides, Värdi démontait les mitraillettes, et Leonard nettoyait son fusil en chantonnant. Les roulements du tonnerre ébranlaient les murs ; Osvald, qui était allé rajuster le tuyau de poêle sur le toit, revenait trempé comme une soupe, les cheveux plaqués sur le front. L’éclairage jaunâtre de la petite lampe était traversé d’éclairs bleutés ; le grondement de la nature entière pénétrait de plus en plus profondément dans le marais. Ilmé était restée sur le pas de la porte à regarder les éclairs. Elle reculait légèrement chaque fois que le ciel, avec ces lueurs aveuglantes, semblait vouloir s’écraser contre la porte. Mais elle ne redoutait plus l’orage comme jadis ! Bien plus, aujourd’hui, ce gigantesque déploiement de forces sauvages qui, en comparaison, la rendait presque inexistante, avait pour elle quelque chose d’attirant et de séduisant. Inconsciemment elle avait une brusque envie de se promener seule sous la pluie, à travers le marais coupé d’éclairs, et de se réveiller, le matin, dans une clairière inconnue, quelque part dans le soleil brûlant, sur la terre fumant d’humidité, entièrement purifiée, ayant tout oublié comme si elle venait de naître à nouveau.
   Le feu vrombissait mais l’odeur de fumée et d’herbe mouillée n’avait pas disparu ; les hommes s’étaient assis au bord des lits, fatigués, le visage tourné vers la grille du poêle. Taavi accrocha la couverture de séparation, mais personne ne semblait décidé à dormir. Osvald avait déniché un sac de pois secs qu’il faisait rouler entre ses doigts ; en jetant le sac à Léonard il se pencha pour ajouter du bois au feu.
   C’est alors que retentit, juste au-dessus d’eux une formidable explosion qui projeta hors du poêle les tisons ardents ; la pièce s’emplit de fumée tandis que la buse s’écroulait en morceaux. Une odeur de poudre emplit la casemate ; la terre s’effritait du plafond, sur le mur la lampe mourante vacillait dangereusement.
   Il semblait à Ilmé que la foudre venait de s’abattre ; elle resta figée de peur ; dans un coin, des vêtements prenaient feu sous les charbons ardents projetés dans la pièce ; à nouveau Värdi bondissait sur le plancher comme s’il y avait eu un escadron de serpents, mais c’était pour étouffer les flammèches.
   — C’est un coup de canon ! cria Taavi, mais soudain tous s’immobilisèrent : au-dessus de leurs têtes ils entendaient les hurlements de douleur de quelque animal, de longues plaintes mourant en gémissements — le silence — de nouveau les cris montaient...
   Attrapant leurs armes, les hommes se précipitèrent dehors. Taavi se pencha le premier sur le blessé. Que s’était-il passé ? La pluie ne cessait de tomber, chaude et drue, mais les vagues de tonnerre refluaient vers Kalgina. À la lueur des éclairs qui s’éloignaient, les hommes distinguèrent une sorte de cratère béant dans le tertre du blockhaus, atteignant presque les poutres du plafond. L’individu avait été projeté jusque devant l’entrée. Lorsque Taavi le loucha, l’homme se mit a tressaillir et à hurler de douleur. Les mains de Taavi ne rencontrèrent que du sang gluant ; contre ses genoux, il sentit le contact d’un fusil de chasse.Il tâtonna de nouveau les bottes et les vêtements en lambeaux du moribond et sursauta : Réku de Võllamäe ! Que venait-il faire là ?
   — Vite, vite ! C’est Réku ! Aidez-moi à le transporter à l’intérieur, il est en train de mourir !...
   Lorsqu’on le traîna, le blessé se mit à redoubler de hurlements ; il était encore lucide mais horriblement déchiqueté. Il semblait ne plus avoir que la force de geindre.
   — Approchez la lumière ! Apportez des pansements, dans la caisse, sur l’étagère, vite, il va mourir ! On ne peut distinguer aucune blessure, rien que du sang ; Ilmé, plus près la lampe ! Osvald, ta chemise est propre ? Essaye de faire un garrot.
   Taavi arracha son veston, son pull, sa chemise.
   — Tiens, déchire la mienne, les pansements sont trop petits !
   Nu jusqu’à la ceinture, il s’agenouilla prés du blessé, mais il n’était guère habitué à faire des pansements et d’ailleurs le blessé n’était qu’une plaie. Il déchira les loques pour lui dénuder le corps. Réku avait les cheveux brûlés, la moitié du visage carbonisé, le cou inondé de sang. Ses yeux restaient fermés mais il aspirait désespérément, les doigts crispes sur son ventre, une main déchiquetée jusqu’à l’épaule. Värdi se pencha au coté de Taavi ; il semblait plus habile à faire des pansements.
   — Approche la lumière ! cria Taavi ; mais voyant que les genoux de sa femme commençaient à chanceler, il fit signe à Osvald de prendre la lampe ; Ilmé, à demi évanouie, cramponna aux montants du lit.
   — Pas grand-chose à faire ! murmura Värdi. Pas grand-chose...
   — Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Taavi.
   — Il a sans doute voulu nous faire sauter !
   Au même moment, comme s’il avait compris leurs paroles, Réku se mit à geindre.
   — Grenades dedans... de la bouillie !
   — Parle ! lui ordonna Taavi, en le saisissant par les épaules.
   — Taavi, tu es fou ! Taavi ! s’écria Ilmé, Le blessé murmura :
   — Marta... Marta...
   — Marta de Roosi ? Qu’a-t-elle à voir ici ! Parle ! Marta... grenades dedans ! Taavi continuait à le secouer :
   — Parle !
   — Laisse-le tranquille ! lui conseilla doucement Osvald. Les paroles du moribond se précipitèrent :
   — Grenades dedans... tous... Ilmé, ses deux enfants, tous tués ! Ilmé aussi ! Ne viens pas jusqu’ici ! Réku le chien va te descendre ! Andrès, ne viens pas ! Ce sont nos gars, Andrès ! Andrès... est arrivé... il m’a empêché de...
   Réku ouvrit les yeux : il reconnut Taavi qui venait de le reposer au sol. La bouche de l’idiot remua sans qu’elle pût former de mots ; il se mit alors à hurler comme un chien, une plainte grave. Ses membres ne bougeaient plus ; on pouvait voir que toute trace de folie avait disparu de ses yeux agrandis, mais ses lèvres continuaient leurs plaintes. Un gargouillis de sang inonda sa bouche. Il cambra sa nuque, tout son corps s’affaissa.
   
* * *

   Les hommes avaient enveloppé de pansements les membres disloqués. On avait nettoyé son visage ; il gisait sur une couchette.
   Très tôt le matin, Taavi lui-même porta à Võllamäe la nouvelle de la mort, présentant la chose comme un accident. Les vieux étaient déjà debout ; Jaak était pieds nus, chemise ouverte, les cheveux encore hirsutes de l’oreiller. Le visage du vieux marchand forain blêmit ; sa femme, une personne active et discrète, ayant trop tôt vieilli sous la perpétuelle terreur de son mari, écoutait Taavi, un rictus déformant ses lèvres. Ce fut seulement bien après le récit que ses rides se mirent à trembler et que les larmes jaillirent. Ils ne se plaignirent ni l’un ni l’autre ; ils savaient pourtant qu’ils n’auraient plus jamais un jour de bonheur.
   — Était-ce très dur... sa fin ? demanda Jaak. A-t-il longtemps souffert ?
   — Non, pas longtemps.
   — Qu’as-tu à larmoyer ? demanda-t-il brutalement à sa femme. Il était comme il était, notre garçon ! Maintenant un ne l’a même plus ! Fiévreusement il se mit à chercher sa blague à tabac ; la femme disparut silencieusement dans l’arrière-cuisine.
   Lorsque Taavi prît congé d’eux, le vieux de Võllamäe voulut l’accompagner, pieds nus, jusqu’en lisière des forêts. La femme, toute voûtée, traversait la cour avec un seau à traire ; de l’autre main, elle s’efforçait de dissimuler ses larmes.
   Depuis bien longtemps Taavi avait le cœur lourd ; l’accident de cette nuit d’orage ne pouvait qu’augmenter son désarroi ; le spectacle de la mort ne le quittait plus ; il avait entendu parler du sort réservé à ces quatre soldats tués il y a deux ans, de leurs corps jetés dans une fosse ; le « Trou de Peste ». Il connaissait bien d’autres tombeaux jalonnant, ces dernières années, les bords des sentiers forestiers, ou creusés à même le marais. Il savait qu’il y en aurait d’autres encore, hors des cimetières, et que les chiens abandonnés hurleraient à nouveau autour des décombres de ferme.
   L’enterrement d’Ebéhard de Võllamäe eut lieu trois jours plus tard, tandis que, sur le marais, dormait encore la douceur de la nuit d’été. Les hommes déposèrent le cadavre sur un brancard de fortune. Ils le transportèrent à quatre jusqu’au marais ; Osvald et Tom, les plus robustes, les relayèrent pour traverser le marécage. Osvald se souvenait d’avoir ainsi transporté Ilmé à l’Ile de Ciel par une nuit d’automne. « Je me suis conduit comme un imbécile de ne pas avoir tué Marta lorsqu’elle était à ma merci ! »
   Jaak et Leena les attendaient au bord du marais, un cercueil en bois blanc posé sur la charrette. La femme courut à leur rencontre, tandis que son mari gardait le cheval. Sans mot dire, elle se cramponna au brancard et les accompagna, en pleurant doucement. Lorsque Osvald et Tom déposèrent le corps sur le sable de la lande, elle se mit à genoux près du cadavre de son fils, caressant tendrement ses pansements blancs.
   Jaak se forçait à rester en place malgré sa nervosité.
   — On le met dans le cercueil ? lui demanda Taavi.
   — Oui, c’est ça ! Dans le cercueil, oui !
   Comme le vieil homme ne quittait toujours pas son cheval, Taavi et Léonard descendirent le cercueil ; ils se sentaient mal à l’aise de voir les parents rester ainsi à l’écart.
   — Ne continue pas à hurler, la mère ! Habille le fiston ! Tu vois bien que je dois garder le cheval !
   — Oui, oui ! La femme se précipita vers la charrette, fouilla nerveusement à la recherche du complet de son fils, essayant en même temps de sécher ses larmes, les gestes gauches, saccadés.
   — On dirait qu’il a grandi depuis qu’il est dans la forêt, il n’entre plus dans son costume ! Oh, mon pauvre gars ! Que de souffrances tu as dû subir !
   — Pourquoi n’as-tu pas emporté mon complet des dimanches ? grommela Jaak, d’une voix bourrue. Je t’avais pourtant dit de le prendre ; tu le réserves pour qui ?
   Lorsque Réku fut habillé et déposé dans le cercueil, Jaak vint regarder son fils. Il fit craquer une allumette, mais la rejeta tout de suite car sa femme sanglotait ; le visage de Réku était trop abîmé pour qu’on le regardât ! Un instant il s’agenouilla près du cercueil, caressa les planches lisses, et se releva précipitamment.
   — Allons, ne pleure pas ! Il est mieux là où il est ! Refermez le couvercle et vissez-le, on va partir !
   Ils avancèrent sur un chemin serpentant dans la bruyère. Jaak tenait les rênes, Leena ne voulait pas abandonner le cercueil qu’elle maintenait à deux mains, Taavi et ses deux compagnons suivaient à pied le convoi.prés de Võllamäe, entre les buissons. Jaak arrêta le cheval près de la grange où se tenaient déjà Ignas, Värdi, et le vieux Peeter de Valba, les bras chargés de fleurs.
   — Où sont les autres ? demanda Jaak.
   — Il n’y a que nous ! répondit Ignas.
   — Comment ça ! J’ai invité tout le village ! J’avais même donné le mot aux partisans ; pourquoi ne sont-ils pas venus ? Tenez, près de la grange j’ai entassé à boire et à manger ; s’il y a un enterrement il doit être dans les formes ! Ce n’est pas tous les jours que j’ai un fils à enterrer... Allons, parle, Hiié, qu’est-ce qui les a empêchés de venir ?
   — Les temps qui courent !... Les gens n’osent pas.
   — Les temps ! Ah oui, les temps !... Alors descendez le cercueil et mettez-le dans le trou. Les temps !... Comment croient-ils mourir, eux ? Monter tout droit au ciel avec une paire d’ailes ? Les gens de Kadapikou bien sûr, ils ont la frousse, à cause de toute leur marmaille, mais Juhan de Matsu ? Il est trop fier pour venir enterrer un idiot ! Mais cet idiot était quand même un homme ! Il demeura silencieux un instant puis demanda à Ignas : Dis, qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce que mon fils était aussi un homme ?
   — Bien sûr ! C’aurait pu faire un bon rejeton s’il n’avait pas eu cet accident dans son enfance.
   — Alors, on va l’enterrer comme un chrétien.
   Tandis que le cercueil de Réku glissait dans la fosse, Ignas, d’une voix calme, prononça quelques phrases touchantes devant la maigre assistance qui l’entourait dans la nuit. Il termina par le a Notre Père. Le vieux Peeter jeta les fleurs dans la tombe et chacun lança une poignée de terre... Les pelles se mirent à crisser. Au milieu de cette agitation muette, Leena de Võllamäe entonna soudain le cantique : Jésus, vainqueur de la mort.
   Elle se tenait au bord de la fosse ; sa voix montait, plaintive. Les hommes arrêtèrent leurs pelles. La complainte de cette malheureuse évoquait en eux la triste mélopée de Réku que tous avaient entendue dans les forêts, Jaak, le marchand forain, se mit à l’unisson. Depuis combien de temps n’avait-il plus chanté de cantique ? Mais ce chant lui faisait oublier tous ses préparatifs inutiles, calmait sa rancune contre ceux qui n’étaient pas venus, apaisait sa douleur.

>>> Chapitre suivant >>>