Antoine CHALVIN

 

 

Littérature et identité nationale en Estonie

Communication aux journées d'étude « Les pays baltes et leur passé culturel »,
Centre de recherche sur le monde germanique, Université de Paris X (Nanterre), 6-7 décembre 2002

 

En Estonie, de même que dans la plupart des nations d’Europe qui se sont constituées ou « éveillées » au XIXe siècle, la littérature a d’abord joué un rôle central dans la construction identitaire et dans la consolidation de la conscience nationale. Plus tard, à l’époque soviétique (surtout à partir des années soixante et soixante-dix), elle a contribué de façon essentielle à la préservation de l’identité estonienne face aux menaces qui pesaient sur elle. À la fin des années quatre-vingts, elle a participé à la réappropriation de vaste pans de la mémoire collective qui avaient été masqués ou déformés par le pouvoir soviétique. D’autant plus saisissante est l’évolution que l’on a pu constater ces dix dernières années : après le rétablissement de l’indépendance (1991), le lien entre la littérature estonienne et l’identité nationale, ou, plus largement, les « réalités » nationales, a en effet commencé à s’affaiblir.

Sans prétendre couvrir de façon exhaustive ce très vaste sujet, nous tenterons ici de fournir quelques éclairages sur l’évolution des rapports entre littérature et identité nationale en Estonie, en montrant quel fut le rôle de la littérature dans la construction et la préservation de l’identité estonienne, et comment une partie croissante de la littérature récente a pris ses distances à l’égard de la problématique identitaire.

 

1. La littérature et la construction de l’identité nationale

Dans la première moitié du XIXe siècle, les Estoniens étaient dans leur grande majorité des paysans soumis à une aristocratie foncière de langue allemande et qui n’avaient pas encore conscience de former une nation. L’éveil de la conscience nationale commença timidement, un peu avant le milieu du XIXe siècle, parmi les rares intellectuels estoniens, avant d’atteindre de plus larges fractions de la population à partir de 1860.

La contribution de la littérature à ce processus a pris trois formes principales, qui correspondent également à trois étapes de la construction nationale.

 

1.1. Le folklore et l’épopée

De même que dans les autres espaces nationaux qui s’étaient constitués depuis le XVIIIe siècle, le folklore – authentique ou fabriqué – fut largement mis à contribution pour procéder à l’accumulation initiale de capital identitaire et doter la culture nationale d’une légitimité idéologique et esthétique conformes aux critères de l’époque. Les premiers écrivains estoniens, à partir des années 1840, puisèrent leur inspiration dans la littérature de tradition orale, considérée comme la source d’une culture authentiquement nationale, une émanation de l’ « âme du peuple » (Volksgeist). Ils entreprirent de la transposer dans des formes littéraires modernes, et allèrent même souvent jusqu’à élaborer pour les besoins de la cause un pseudo-folklore (imitant, en cela aussi, certains de leurs prédécesseurs dans d’autres pays). Friedrich Robert Faehlmann (1798-1850) élabora ainsi, à travers une série de huit légendes (écrites en allemand), une pseudo-mythologie estonienne inspirée des mythologies finnoise et gréco-romaine. Ces récits mythologiques et leurs personnages n’avaient aucun équivalent dans le folklore estonien, mais ils étaient présentés par leur auteur comme rigoureusement authentiques. Dans le même esprit, Faehlmann conçut le projet d’une épopée nationale, élément indispensable, selon les théories de l’époque, pour prouver la valeur et l’ancienneté d’une culture. L’épopée, Kalevipoeg, sera rédigée après la mort de Faehlmann par son ami Friedrich Reinhold Kreutzwald (1803-1882). Inspirée en partie de légendes et de motifs folkloriques authentiques, elle comprend aussi un fort apport personnel de l’auteur. Publiée en édition bilingue (estonien-allemand) de 1857 à 1861, elle apparut aussitôt, avec ses 19 000 vers, comme l’œuvre la plus monumentale jamais écrite en estonien.

Le but principal de ces premières œuvres « nationales » était de démontrer la valeur de la culture populaire estonienne, l’aptitude à la culture du peuple estonien – idée qui était loin d’aller de soi pour une grande partie de l’aristocratie germano-balte. C’est cet objectif de démonstration qui explique que Faehlmann ait écrit la plupart de ses textes en allemand, et non en estonien, car le public auquel il s’adressait en priorité était évidemment la classe dominante germanophone. C’est aussi l’une des raisons de la publication immédiate de l’épopée en traduction allemande.

Une conséquence importante de cette littérature d’inspiration folklorique fut d’enrichir l’imaginaire national en constituant un corpus canonique de personnages et de récits, qui seront abondamment repris et adaptés par les créateurs de toutes disciplines (écrivains, compositeurs, artistes). On peut donc considérer que la fortune ultérieure des ce pseudo-folklore lui a conféré une authenticité rétroactive en le faisant réellement pénétrer dans la conscience collective.

 

1.2. L’amour de la patrie

Cette phase d’éveil identitaire et de propagande extérieure fut suivie d’une phase de consolidation, au cours de laquelle un rôle essentiel fut joué par la poésie patriotique. À partir de la fin des années 1860, les poèmes de Lydia Koidula, mis en musique et inscrits au répertoire de toutes les chorales, contribuèrent à galvaniser les énergies au service de la cause nationale. Le chant choral joua alors un rôle essentiel dans la consolidation de la conscience nationale : les grands festivals du chant choral (1869, 1879, 1880), pratique importée d’Allemagne, étaient une occasion de se rassembler, de chanter ensemble des hymnes à la terre natale et, par là, de renforcer le sentiment d’appartenance à la communauté nationale.

 

1.3. Mythes historiques

Après le temps de la communion vint pour le mouvement national estonien une époque de divisions politiques et idéologiques. La construction identitaire se poursuivit néanmoins sur le terrain littéraire par l’élaboration et la propagation des mythes historiques fondateurs, grâce aux nombreux romans historiques publiés dans la période 1880-1893. L’imagerie et la rhétorique popularisées par ces romans se sont perpétuées jusqu’à nos jours et constituent encore la conception de l’histoire dominante dans la conscience collective estonienne, conception qui n’a commencé à être remise en question que tout récemment. Selon cette lecture, « les Estoniens » ont connu autrefois, jusqu’au début du XIIIe siècle, une période heureuse d’indépendance. Cet âge d’or a été brusquement interrompu par l’invasion allemande. Au terme d’une héroïque « lutte pour la liberté » (1208-1227), « les Estoniens » sont vaincus. Ils subissent ensuite « sept siècles d’esclavage », au cours desquels ils tentent plusieurs fois de secouer le joug qui les opprime, mais ils ne se libèrent qu’au XIXe siècle. Deux moments, surtout, sont abondamment exploités et héroïsés par la littérature de cette époque : la fameuse « lutte pour la liberté » du XIIIe siècle, et la jacquerie de 1343-1345, connue sous le nom de « révolte de la Saint-Georges ».

 

Au cours des périodes ultérieures, jusqu’à la fin de la première indépendance de l’Estonie, la dimension nationale de la littérature resta très forte. L’amour de la patrie et la beauté du pays natal demeurèrent des thèmes récurrents en poésie. Le roman historique resta un genre très populaire, et si le traitement littéraire évolua vers davantage de réalisme, les mythes historiques sous-jacents ne furent pas remis en question, bien au contraire : la littérature poursuivit jusqu’à la fin des années trente (et même au-delà, mais dans un sens bien différent !) son travail de mythologisation de l’histoire.

 

2. La littérature et la défense de l’identité

Après le sommeil de l’ère stalinienne, puis le Dégel des années cinquante, la littérature estonienne acquiert à partir des années soixante une nouvelle dimension et un nouveau prestige aux yeux du public, en raison de l’engagement social de nombreux auteurs : les écrivains revendiquent le droit de prendre position sur les questions sociales et de faire entendre, le cas échéant, une voix différente. Dans une société dépourvue de liberté de la presse, cela donne à leurs textes une fonction sociale essentielle et fait de la littérature, dans une certaine mesure, une sorte de contre-pouvoir. Cette évolution est rendu possible par le fait que le régime tolère désormais une certaine liberté d’expression en littérature : la liberté de l’écrivain est plus grande que celle du journaliste. Mais cette nouvelle fonction de la littérature est également liée à l’utilisation par les écrivains de procédés de codage ou de cryptage, censés déjouer la vigilance de la censure et faire passer des messages plus politiques. C’est le début de la littérature codée, et de la lecture-décryptage. Cette fonction subversive de la littérature ne concerne évidemment pas, loin de là, la totalité des œuvres publiées, mais elle aura un rôle très important et se maintiendra jusqu’à la fin des années quatre-vingts. Ce n’est pas d’ailleurs pas une spécificité estonienne, puisque l’on retrouve des phénomènes comparables dans la plupart des pays du bloc communiste.

À partir des années soixante-dix, les menaces qui pèsent sur la langue et l’identité estoniennes (immigration massive de russophones, politique de russification) placent la littérature dans une position défensive, lui assignent un rôle de préservation de l’identité nationale. Les messages codés délivrés par les écrivains prennent alors un contenu de plus en plus national.

En prose, cela prend la forme d’un intérêt pour le passé, qui se manifeste dans deux genres très populaires : la fiction historique et l’histoire spéculative.

Dans ses roman et ses nouvelles historiques, Jaan Kross (né en 1920) exalte les grandes figures du passé national ou crée de nouvelles icônes à partir de personnages célèbres d’origine estonienne – comme le peintre Michel Sittow (v. 1469-1525), un élève de Memling, ou le chroniqueur Balthazar Russow (v. 1536-1600) – en en faisant des précurseurs du Réveil national, des porteurs de l’identité estonienne, avant même la véritable naissance de cette identité.

Dans ses essais, Lennart Meri (né en 1929) se penche sur le passé ancien des populations qui ont occupé le territoire estonien, et spécule (de façon très imaginative, mais fort peu scientifique) sur les origines des Estoniens, contribuant ainsi à créer de nouveaux mythes et à nourrir l’imaginaire national.

Parler du passé national, le revivifier par la littérature est alors clairement un moyen de renforcer la cohésion de la communauté et de résister à la pression russificatrice. Mais certains sujet restent interdits ou impossibles à traiter librement, notamment tout ce qui concerne l’histoire récente de l’Estonie (la première indépendance, l’annexion soviétique de 1940, les déportations de 1941 et 1949, etc.).

C’est seulement à partir de la fin des années quatre-vingts, avec la Perestroïka et la liberté d’expression retrouvée, que les Estoniens peuvent se réapproprier cette partie douloureuse de leur histoire. La littérature joue un rôle majeur dans ce processus. La disparition de la censure permet de s’exprimer librement. On voit paraître alors une quantité importante de romans historiques ou autobiographiques qui visent à « liquider les zones blanches » de l’histoire estonienne, à « rétablir la vérité » ou plus exactement à fournir une nouvelle lecture de cette période (le dernier demi-siècle).

Le premier ouvrage à annoncer cette orientation thématique est Le septième printemps de la paix de Viivi Luik (née en 1946), qui, dès 1985, avant même le début de la « Révolution chantante », évoque de façon très audacieuse pour l’époque les partisans estoniens de l’immédiat après-guerre (les « frères de la forêt »), la déportation de 1949 et la collectivisation des campagnes.

À la fin de la décennie, on voit fleurir les ouvrages de mémoires sur l’Estonie indépendante et les années quarante. Un nombre important d’œuvres de fiction (romans et nouvelles) sont consacrées aux déportations (Arvo Valton, La détresse et l’espérance, 1989 ; Heino Kiik, Marie en Sibérie, 1988 ; Jaan Kross, Exhumations, 1990). Jaan Kross délaisse à cette époque le passé lointain et consacrera désormais tous ses ouvrages à l’Estonie du XXe siècle.

Cette orientation historique de la littérature, au service de la mémoire et de l’identité, est toujours présente aujourd’hui ; elle a néanmoins perdu sa position centrale dans le paysage littéraire.

Une autre caractéristique importante de la littérature estonienne de l’époque soviétique est ce que l’on pourrait appeler son « intraréférentialité », c’est-à-dire l’utilisation abondante de références internes à l’espace culturel estonien et compréhensibles par les seuls Estoniens. Cette intraréférentialité constituait alors l’un des moyens d’affirmation de l’identité nationale. Il s’agissait en fait d’une autre forme de littérature codée, qui mettait en œuvre non plus un codage de messages politiques dans le but d’échapper à la censure, mais un codage culturel qui constituait en quelque sorte une fin en soi, ou du moins dont la seule finalité était de susciter ou d’entretenir chez le lecteur un sentiment d’appartenance à la communauté culturelle estonienne. Il s’agissait de marquer, par l’emploi de références internes, la différence entre « nous » et « les autres » : entre « nous » qui comprenons ces références et « les autres » qui n’y ont pas accès.

L’intraréférentialité était alors la dimension structurante de nombreuses œuvres et souvent même leur unique voie d’accès : un lecteur extérieur ne possédant pas cette clé ne pouvait comprendre ce qui faisait l’intérêt de l’œuvre.

Un exemple d’intraréférentialité forte est fourni par le roman bref de Jaan Kross La pierre céleste (1975), dont le pouvoir de fascination repose sur le portrait et la rencontre imaginée de deux personnages célèbres dont on sait en réalité peu de choses (le poète Kristian Jaak Peterson et le pasteur Otto Wilhelm Masing, deux des premiers intellectuels estoniens) : si l’on n’a jamais entendu parler de ces personnages, on ne peut guère être sensible à l’extraordinaire travail de l’auteur qui leur donne vie par son imagination et son talent d’écriture.

De façon générale, à l’époque soviétique, la littérature estonienne était repliée sur des thématiques exclusivement estoniennes, ce qui était à la fois un signe de l’inquiétude identitaire et une tentative pour y répondre par une consolidation littéraire des composantes de cette identité.

 

3. La  « dénationalisation » de la littérature

Après le rétablissement de l’indépendance, cette inquiétude identitaire diminue peu à peu, avant de s’effacer presque complètement, ce qui contribue à modifier également le rapport entre la littérature et le fait national. On assiste alors, à partir du milieu des années quatre-vingt-dix, à un affaiblissement du lien entre littérature et identité nationale, une sorte de « dénationalisation » de la littérature. Ce terme recouvre au moins trois évolutions.

La première est la réduction du codage culturel que j’ai appelé plus haut l’« intraréférentialité ». Les références culturelles internes n’ont certes pas complètement disparu, mais elles sont globalement moins nombreuses, ou en tout cas moins essentielles pour la compréhension des textes : même lorsqu’elles sont présentes, elles ne sont pas la seule voie d’accès à l’œuvre. Ainsi, Andrus Kivirähk (né en 1970) parvient, dans son roman intitulé Le gardien de la grange (2001), à élaborer à partir des créatures fabuleuses du folklore estonien un univers autonome parfaitement accessible à des non Estoniens, car l’auteur livre les clés essentielles qui permettent à un lecteur « naïf » d’apprécier pleinement l’ouvrage à un premier niveau de lecture. Certes, le lecteur estonien peut quant à lui y découvrir des dimensions et des résonances complémentaires.

La réduction du codage culturel atteint un point extrême avec un roman tout récent d’Emil Tode (né en 1962), Radio (2002), qui semble clairement s’adresser à un lecteur étranger : en effet, non seulement l’auteur évacue toute référence allusive, mais il explique avec force détails des faits qui sont évidents pour tous ses compatriotes, par exemple des notions de base concernant la géographie, l’histoire ou la culture estoniennes (en donnant même, entre parenthèse, les équivalents français d’un grand nombre de mots estoniens), invitant ainsi les Estoniens à se regarder de l’extérieur, avec les yeux d’un étranger, et peut-être à remettre en question certaines évidences apparentes.

La deuxième forme de « dénationalisation » est l’ouverture du champ d’intérêt des prosateurs, qui dépasse de plus en plus souvent les frontières de leur pays : l’action de nombreuses œuvres narratives se déroule maintenant à l’étranger ou dans des lieux imaginaires, l’Estonie n’est plus l’unique cadre et l’unique sujet des récits, même si elle peut rester présente sous une forme plus ou moins voilée. Cette évolution est particulièrement nette chez les jeunes auteurs, nés dans les années soixante ou soixante-dix.

Le premier et le plus brillant exemple de cette émancipation du territoire national est probablement Pays frontière d’Emil Tode (1993), roman dont l’action se déroule à Paris et à Amsterdam. L’Estonie n’y est pas nommée, mais elle est évoquée à travers les souvenirs du narrateur, que l’on peut raisonnablement identifier comme un Estonien. C’est encore le cas, bien que de façon moins nette, dans le roman de Kaur Kender (né en 1971), Anormal (2000), dont l’action se déroule à New York et à Bangkok, mais où quelques allusions indiquent que le personnage principal est estonien. En revanche, dans le premier livre de la jeune romancière Hiram (Un goût amer, 1999), l’Estonie est complètement évacuée, l’action se déroule dans une grande ville anglophone qui n’est pas nommée, les personnages ne sont pas Estoniens et rien n’évoque de près ou de loin l’Estonie. C’est également le cas dans les récits fantastiques d’Indrek Hargla (né en 1970) (Neuf affaires de Pan Grpowksi, 2001) ou de Mehis Heinsaar (né en 1973), et chez les autres auteurs de littérature fantastique ou de science fiction. Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces genres littéraires, aux thématiques supranationales par excellence, ont connu un développement spectaculaire dans la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix.

Certes, de nombreux auteurs continuent évidemment à aborder des thèmes estoniens. Mais l’apparition d’œuvres privées de toute dimension nationale n’est reste pas moins une évolution nettement perceptible. Si cela peut paraître plutôt banal pour un Français ou un Allemand, il s’agit d’une nouveauté radicale dans la littérature estonienne, où le phénomène était jusqu’alors presque inconnu.

La « dénationalisation » de la littérature prend aussi parfois la forme d’une désacralisation, d’une remise en question des valeurs nationales et des mythes identitaires. Chez un certain nombre de jeunes auteurs, l’Estonie est décrite sous un jour négatif, ironique ou burlesque. Celui qui est allé le plus loin dans cette désacralisation des mythes nationaux est certainement Andrus Kivirähk dans les Mémoires d’Ivan Orav (1995), parodie des ouvrages de souvenirs qui réinvente sur le mode loufoque l’histoire estonienne depuis la fin des années trente, en tournant en ridicule la rhétorique patriotique et en démythifiant la période d’indépendance de l’entre-deux-guerres : les principaux acteurs de l’histoire politique estonienne du XXe siècle se comportent comme des personnages de dessins animés ou de films comiques. Un autre roman de cet auteur, Le gardien de la grange (déjà mentionné) revisite quant à lui sous l’angle de l’humour et du fantastique le mythe des « sept cents ans d’esclavage », en inversant les rapports entre les serfs estoniens et leurs seigneurs allemands : ces derniers y sont présentés comme de pauvres naïfs impitoyablement volés par les Estoniens, lesquels se font aider par leurs créatures fantastiques, les kratt (sortes de golems fabriqués avec de vieux objets et auxquels on insuffle la vie en concluant un pacte avec le Diable). Mais les Estoniens eux-mêmes ne sont pas épargnés par l’auteur : ils apparaissent comme des êtres mesquins et cupides, querelleurs, superstitieux, rusés jusqu’à la malhonnêteté, parfois cruels. Bref, tout le contraire du pauvre paysan à l’âme noble victime de l’oppression du seigneur allemand, qui était l’image courante dans les romans historiques de l’époque romantique.

 

Ces évolutions littéraires sont en accord avec l’évolution générale des mentalités en Estonie, où l’on constate un net affaiblissement du nationalisme, sensible par exemple dans l’attitude à l’égard du drapeau national. Elles sont le signe que l’Estonie est devenue un pays normal, que le peuple estonien se sent aujourd’hui suffisamment assuré de son existence pour ne plus avoir besoin de s’accrocher convulsivement à ses symboles nationaux et à ses mythes identitaires, ce qui est plutôt positif, mais elles témoignent aussi d’une grande volonté de conformité : la jeune littérature estonienne veut être une littérature occidentale comme les autres, ce qui amène parfois certains auteurs à renoncer à tout particularisme national pour produire des œuvres finalement assez banales et aseptisées, conformes à ce que l’on peut trouver partout ailleurs. Il y a là, me semble-t-il, un dilemme général en Estonie dans tous les domaines de la création : faut-il cultiver ses spécificités, au risque d’être incompris du reste du monde, ou au contraire adopter les modèles internationaux, au risque de tomber dans la banalité et de n’intéresser personne ? La solution pourrait être trouvée dans la voie médiane choisie par les meilleurs auteurs (Andrus Kivirähk aujourd’hui, comme Jaan Kross hier), qui s’efforcent d’atteindre l’universel à travers le particulier.

 

Bibliographie sommaire

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TAMM Marek : « Réécrire l’histoire de l’Estonie : les romans de Jaan Kross », communication au colloque international « La littérature face à l'Histoire en Europe centrale après 1945 », INALCO, 6-8 décembre 2001, publié sur Internet : http://www.litterature-estonienne.com/, rubrique « Articles ».

THIESSE Anne-Marie : La création des identités nationales : Europe, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1999.