August GAILIT
   
       
       
   
UNE ANONYME   

   

    Je venais d’accompagner un ami à l’aéroport du lac Ülemiste ; j’y restai un moment pour regarder les voyageurs faire leurs adieux à ceux qui les avaient accompagnés et leur répondaient maintenant d’un signe de la main. C’était une chaude matinée d’été, quelques fins nuages blancs passaient au-dessus de Tallinn et de la mer. Mon attention fut attirée par un couple d’amoureux qui ne parvenaient pas à se détacher l’un de l’autre, bien qu’ils se fussent déjà prodigué baisers et étreintes en abondance, et eussent séché à maintes reprises leurs yeux débordant de larmes. Il était touchant de les regarder, et de se sentir envieux à la vue de l’attachement, de l’amour, de la tendresse qui unissaient ces deux êtres. Comme l’avion n’allait qu’à Helsinki et qu’on ne fait pas escale en Finlande quand on part pour de lointains pays, la séparation n’était sans doute que temporaire, aussi était-il difficile de comprendre cette effusion amoureuse, surtout au milieu d’une foule de curieux affichant un petit sourire jaloux. La douceur des sentiments qu’éprouve une belle dame pour un homme qui vous est étranger ne peut inspirer qu’une incompréhension mêlée d’indifférence, voire une colère déplaisante.
   Déjà le dernier passager avait embarqué et l’on attendait le décollage, quand ce monsieur accourut à nouveau auprès de sa chère et tendre et se pendit à son cou ; tandis qu’ils s’étreignaient de la sorte, le visage de la femme était tourné vers moi. Mettant à profit ma colère ou plus simplement le comique de la situation, j’envoyai à la belle un baiser prudent et celle-ci, malgré le flot de ses larmes, me répondit d’un sourire charmeur. J’en avais donc eu ma part, et c’est ainsi que prit fin mon intérêt pour ce couple d’amoureux.
   J’avais à dessein renvoyé le taxi car c’était un vrai plaisir, par un si joli matin d’été, que de faire une petite promenade pour retourner vers la ville. De ces hauteurs s’ouvre un panorama unique sur notre belle capitale, sur la mer et les reflets bleus de l’île de Naissaar dans le lointain. Les clochers de nombreuses églises s’élevaient vers le ciel comme autant de lances, et la colline de Toompea, avec ses grappes de maisons et la tour de Pikk Hermann, attirait le regard au centre du beau panorama.
   Je ne m’étais pas beaucoup éloigné quand une voiture s’arrêta à mes côtés, son klaxon émit un beuglement, et le soudain crissement des freins me fit m’éloigner instinctivement de quelques pas. Je fus quelque peu étonné quand j’aperçus à la place du conducteur la femme que j’avais vue à l’aéroport. Elle ouvrit sa portière et s’écria avec une amicale simplicité :
   « Nous allons bien dans la même direction ? »
   Elle était charmante, très séduisante, et j’essayai d’oublier la scène de l’aéroport, de l’éliminer d’un simple coup de ciseaux comme on coupe une scène ratée ou inutile lors du montage d’un film. Je n’avais certes rien contre l’idée d’une petite virée en voiture en compagnie d’une femme belle et élégante.
   « Vous accompagniez votre mari ? m’enquis-je avec curiosité.
   — Peut-être était-ce mon fiancé ? » me répondit-elle en riant, et ses yeux facétieux demeuraient constamment posés sur moi. Je craignais même qu’à flirter ainsi elle ne finît par foncer dans un poteau, dans le trottoir, voire par traverser la devanture d’une boutique, mais elle était une excellente conductrice, rapide autant qu’adroite, elle filait entre les trams, les bus et les voitures comme s’il s’agissait de faire du crochet.
   « Ce n’était pas votre fiancé, repris-je, et cela fait bien longtemps que vous n’êtes plus à marier, chère madame. Les jeunes fiancés sont plus pudiques quand ils se montrent leurs sentiments au beau milieu d’une foule, ils savent l’art de ne se parler qu’avec les yeux et en se pressant continûment la main. Mais vous, chère madame, voilà plus de deux ans que vous êtes mariée, et votre mari est affreusement jaloux.
   — Comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion ? demanda-t-elle amusée.
   — Il exigeait sans cesse de nouvelles caresses, craignant qu’il pût par extraordinaire en rester quelques miettes pour les autres. Et il voulait par cette sensiblerie excessive affirmer fermement à toute la foule, que sa belle, sa charmante épouse est à lui toute entière, rien qu’à lui — pour les siècles des siècles ! Mais vous...
   — Mais moi ? fit-elle, intéressée.
   — Vous, vous estimez votre beauté et votre séduction bien trop précieuses, trop rares pour être consacrées à votre seul mari. Epuiser tout cela pour un simple mariage serait un épouvantable gâchis, un acte d’ingratitude envers la générosité du Créateur. Je vous rejoins absolument sur ce point, chère madame ; recevez donc les félicitations et les hommages d’un admirateur.
   — Vous êtes un impudent, dit-elle. Voulez-vous ouvrir vous-même la portière ou dois-je m’en charger ? »
   Je n’en fis évidemment rien et elle-même ne se donna pas cette peine.
   « De fait, dit-elle un instant plus tard, c’était bien mon mari et nous sommes mariés depuis un peu plus de deux ans. Nous sommes de Riga, et mon mari a dû partir pour un jour à Helsinki, pour affaires.
   — Pour seulement un jour ! soupirai-je d’un ton de feinte tristesse. Un jour seulement ! Et tant de larmes pour si peu, tant de caresses et de baisers ! Heureux homme !
   — Mais malheureuse épouse ! soupira-t-elle. Jugez vous-même : toute cette longue, longue journée sera perdue pour moi, n’est-ce pas terrifiant ? Je n’ai personne ici, dans cette ville étrangère, pas un ami, pas une relation.
   — Pourquoi avez-vous accompagné votre mari en voiture jusqu’ici, une femme si séduisante ne pouvait-elle pas trouver à Riga un nombre satisfaisant de généreux consolateurs — pour cette si longue journée ?
   — Mais c’est bien pour cela qu’il m’a emmenée, dit-elle d’un air boudeur ; il y en a bel et bien, et en assez grand nombre encore. Vous l’avez dit vous-même : il est très jaloux. Oui, bien sûr qu’il est jaloux, et il ne consent pas à me laisser seule ne serait-ce qu’une heure. C’est pour cela qu’il m’a emmenée dans cette ville étrangère et m’a dit : « Reste dans ta chambre d’hôtel et sois bien sage jusqu’à ce soir ! » Il n’a pas pu m’emmener jusqu’à Helsinki parce que le départ a été précipité et qu’il restait une seule place dans l’avion !
   — Vous êtes donc comme une naufragée solitaire : toujours en vie, cernée par le bel océan, sans nulle part où poser le pied, résumai-je la situation de la belle.
   — Quelque chose de ce genre, certainement ! soupira-t-elle. Les hommes sont décidément ignobles, égoïstes. Comme si dans ma tête ne pouvaient naître que des pensées d’infidélité, de flirt et d’abandon ! Mais je sais que mon mari n’a pas le moindre début de preuve qui justifierait qu’il doute de moi ! Pourquoi alors est-il jaloux ? Ou bien mes yeux, mon expression, mon comportement trahissent-ils quelque indignité ? Vous qui êtes un homme, dites-moi si quelqu’un oserait m’approcher avec des pensées indignes, comme si mon immoralité se lisait de loin sur mon visage ? Est-ce qu’il transpire de moi une telle...
   — Oh que oui, lui répondis-je en riant, c’est dans vos yeux, votre bouche, votre sourire, tout votre être ! »
   Elle posa doucement sa main sur ma bouche et fit mine d’être offensée.
   « Vous êtes un impudent ! » répéta-t-elle sérieusement.
   Nous étions arrivés dans le centre-ville et elle me demanda où elle pouvait me déposer.
      « Vous avez eu la bonté de me ramener en ville, puis-je maintenant vous inviter à un déjeuner tout simple ? demandai-je. Cela me ferait très plaisir. Après tout vous êtes une étrangère ici, et surtout une longue journée vous attend — une journée désespérément vide ! »
   Elle hocha la tête, reconnaissante.
   « Nommez donc un endroit décent où l’on pourrait discuter un peu et faire passer le temps, mais il faut vraiment que ce soit un endroit correct, ne serait-ce que pour empêcher que vous ne vous fassiez des idées », dit-elle.
   Je commençai à dresser la liste de nos meilleurs restaurants, bars, jardins d’été, mais elle secouait la tête à chaque proposition — non, ça ne convenait pas. Une dame seule avec un inconnu dans un lieu fréquenté... Qu’irait-on penser d’elle ? Certains pourraient bien être tentés d’imaginer qu’elle ait de mauvaises mœurs — ne serait-ce qu’à cause de ses yeux qui la trahissent, de son sourire, de ses lèvres ! Non, merci bien. C’est vraiment dommage, elle passerait volontiers un moment à discuter, elle est si seule dans cette ville étrangère, mais...
   Avec un charme infini elle me tendit sa petite main.
   « Bon, eh bien... fit-elle.
   — Ah non, pas adieu ! m’écriai-je violemment. Je vous trouverai un endroit merveilleux, je demanderai à... un orchestre symphonique au grand complet de venir jouer pour nous, je ferai construire de nouvelles fontaines pour vous distraire pendant ces quelques heures, je ferai promener des faisans dorés autour de nous, mais, par pitié, ne nous disons pas adieu ! »
   Elle rit de bon cœur.
   « Mais vous savez, dit-elle soudain, nous n’avons pas besoin d’un tel décorum pour quelques heures ! Nous pourrions déjeuner tout simplement, comme à la maison. D’ailleurs... Ça pourrait faire l’affaire... Je loge à l’auberge Rooma, j’y ai deux pièces, pourquoi ne nous ferions-nous pas servir un repas là-bas ? Personne ne trouverait cela étrange ou suspect, et mes yeux, ma bouche et mon sourire ne seraient aperçus d’aucun homme !
   — Bien sûr ! m’écriai-je enthousiaste. D’abord de la décence, et ensuite seulement un petit pas prudent vers l’avant ! »
   Elle venait sans doute d’une bonne famille, devait avoir reçu de l’éducation et avoir été très gâtée, devait être l’objet d’une affection sincère de tous ses proches. Peut-être était-elle de ces femmes qui n’ont pas elles-mêmes d’activité sportive mais ne manquent jamais d’assister à une rencontre de football, un match de boxe ou une course de trot, qui somnolent parfois à l’opéra ou dans un concert mais brillent dans les bals, les raouts et les réceptions des ambassades, qui ne s’intéressent pas à la littérature, aux beaux-arts ni à la musique mais ne s’en sont pas moins farci le crâne de vers innombrables, de tableaux et de mélodies, car il ne convient pas d’évoluer en société si on ne les connaît pas, surtout quand il est question d’une femme aisée — on la prendrait pour une parvenue. Certes elle avait fait un heureux mariage et elle aimait sincèrement son mari, mais elle vivait sous la surveillance constante de ce conjoint jaloux, sentait sur elle son regard attentif, inquisiteur et suspicieux, si bien que pouvoir maintenant s’en libérer de façon inespérée pour une journée était comme une fuite hors de sa cage, avec la perspective d’une vie et d’un monde flamboyants et mystérieux. Bien sûr elle ne savait encore que faire de cette liberté inattendue, sa cervelle n’était sans doute titillée que par cet impérieux élan : un jour de liberté, un jour de totale liberté rien que pour moi, oh Seigneur ! Et elle tendait les mains pour le saisir.
   Nous nous rendîmes donc chez elle. Mais nous avions à peine eu le temps de nous faire servir et de lever notre premier toast que de frayeur elle se dressa soudain.
   « Oh mon dieu ! cria-t-elle effrayée. Vous devez partir tout de suite ! »
   Elle courut vers moi et, rougissante, affolée, tenta de me pousser vers la porte.
   « Partez maintenant, je vous en supplie, mon cher, mon doux, mon unique ami ! » répétait-elle sans cesse.
   Etait-ce un jeu ou avait-elle vraiment de bonnes raisons ? Ne m’avait-elle si admirablement attiré ici que pour se moquer de moi ? Je la pris par la taille et demandai, blessé :
   « Ainsi, vous ne voulez pas m’expliquer votre comportement ?
   — Ne le prenez pas mal, s’il vous plaît ! dit-elle d’un ton charmant. Je vous ai pourtant bien appelé mon cher, mon doux ? Je m’assiérais volontiers avec vous, je voudrais bavarder, plaisanter, mais j’ai un ennui, oui, un gros problème — oh mon dieu ! »
   Les ailes de son nez virèrent au rouge, les commissures de ses lèvres se crispèrent ; elle devait effectivement être inquiète !
   « Peut-être puis-je vous aider, au moins vous consoler de votre ennui ? demandai-je.
   — Comment le pourriez-vous ? dit-elle bouleversée. Croyez-vous que mon mari me laisse ici en faire à ma guise ?  Oh, les hommes sont affreusement cruels, cruels, cruels ! Ecoutez, cher  ami... »
   Elle laissait échapper ces mots de « cher, doux, unique » avec autant de charme et de simplicité que si nous eussions été amis de longue date et qu’il y eût déjà de quoi écrire de piquants mémoires sur notre relation. Mais ces petits mots, assez communs et qui avec le temps se sont quelque peu usés, ont cependant de quoi faire frémir tout homme quand ils sortent de la bouche d’une belle femme. On se sent comme si des roses venaient juste de surgir au milieu des congères et s’apprêtaient à fleurir : un grand miracle incompréhensible, tout comme l’amour !
   « Ecoutez, cher ami, dit-elle, d’ici ce soir je dois lire ce livre, pour en raconter précisément le contenu à mon mari quand il arrivera. Si je n’en suis pas capable, il comprendra tout de suite que je suis partie à l’aventure dans cette ville étrangère et me suis livrée à Dieu sait quelles indécences. Voyez comment sont les hommes ! Y a-t-il une seule femme à qui l’idée aurait pu venir de torturer son mari avec une telle muflerie ? Partir pour un jour et enfermer sa femme dans un hôtel dégoûtant pour lui faire lire une saleté de roman policier : est-ce de l’effronterie, de la folie ou de l’esclavage domestique ? C’est de la cruauté ! Il ne m’a même pas donné un roman d’amour : cela aurait pu m’échauffer inutilement et tourner mes pensées vers des rêveries pécheresses ! »
   Je pris dans sa main un petit livre : c’était en effet un roman policier, en anglais.
   « Que répondez-vous à cela ? dit ma charmante dame.
   — C’est à désespérer, fus-je contraint de confirmer.
   — C’est inextricable ! insista-t-elle de son côté. »
   Nos esprits se tendaient sous l’effort qu’exigeait ce problème délicat. Nous soupirâmes.
   « Et si j’essayais de le lire rapidement ? dis-je enfin. Je pourrais vous en résumer brièvement le contenu et nous serions tous sauvés : vous, moi et votre mari !
   — Vous ? fit-elle gaiement en éclatant de rire. »
   Blessé de sa réaction, je la regardai.  Doutait-elle que je susse lire, ou que je comprisse l’anglais ?
   « Mais moi, que suis-je censée faire pendant que vous lirez ? demanda-t-elle. Faut-il que je reste les bras croisés et que je passe le temps en bâillant ? Non, ça ne marche pas, vous le comprenez bien, mon cher, ça ne convient pas : un parfait inconnu s’introduit dans la chambre d’hôtel d’une femme seule, s’installe dans un fauteuil et se met à lire un roman policier ! Il ne s’intéresse pas le moins du monde à la belle dame, il trouve soudain bien plus intéressant de lire une quelconque idiotie ! Vous rendez-vous compte de ce que vous venez de dire ? Quelle incorrection, quelle inconséquence ! Cela va encore au-delà de l’effronterie et de la cruauté de mon mari !
   — Je vous demande mille fois pardon : ça ne convient effectivement pas, concédai-je. La dame est bien sûr incomparablement plus importante que la quelconque idiotie ! »
   Elle recommença à me pousser très doucement vers la porte.
   « S’il vous plaît, s’il vous plaît, cher ami ! » répétait-elle. Puis d’un ton consolateur : « Peut-être nous rencontrerons-nous encore une fois à l’avenir, peut-être mon mari me laissera-t-il sans me donner une tâche si contraignante, et alors, cher ami, alors... Mais à présent partez, s’il vous plaît, s’il vous plaît !
   — N’y a-t-il donc vraiment aucune solution ? m’écriai-je désespéré. »
   Comme je ne voyais toujours pas à quoi elle voulait m’amener, cela dut venir de sa propre bouche.
   « Il y aurait bien une solution, dit-elle comme contre son gré. S’il se trouvait dans votre ville quelque lettré, un jeune homme ou une petite jeune fille instruite ? Si cette personne se donnait le mal, en échange d’un bon salaire, de jeter un coup d’œil au livre, et ensuite m’en rendait compte ? Bien sûr je ne sais pas s’il se trouve un tel lettré dans votre ville. »
   Ceci était aussi une raillerie à mon encontre, moi à qui cette idée n’était pas venue.
   « Mais bien sûr, dis-je joyeusement, rien de plus simple. Je pense bien qu’il s’en trouve dans notre ville, au moins un si ce n’est plus ! »
   Le maître d’hôtel de l’établissement m’était connu, il m’avait souvent rendu service quand je faisais halte à Tallinn dans l’attente d’un nouvel emploi. Il était gentleman jusqu’au bout des ongles, digne de confiance, et avait vécu des expériences rares qui en faisaient un interlocuteur intéressant. Karl, lui avais-je demandé un jour, ne voudriez-vous pas écrire un livre sur le comportement de nos grandes dames et de leurs compagnons dans les restaurants et hôtels, c’est que vous avez beaucoup d’observations et d’expériences à raconter là-dessus ? Non, avait-il répondu, nous n’avons pas le droit de bavarder. Je peux bien toutefois dire une chose, et je vous prie de ne pas croire à une impudente plaisanterie de ma part : il serait bien utile à tous les diplomates, hauts fonctionnaires et autres personnes du monde de travailler comme serveur dans un grand restaurant pendant quelques années : ils y apprendraient les bonnes manières, l’art d’observer et surtout celui... de tenir sa langue !
   Ayant donc une certaine familiarité avec le maître d’hôtel, je le fis venir un instant.
   « Ecoutez, Karl, lui expliquai-je, nous nous trouvons dans une situation délicate, dont nous devons nous dépêtrer au plus vite. Madame et moi sommes très curieux de connaître l’intrigue de ce petit livre, mais nous ne voulons ni l’un ni l’autre perdre une belle journée d’été à le lire. Pourriez-vous trouver quelqu’un qui s’en chargerait, moyennant finances, et nous en rendrait ensuite compte dans les détails ? Mais il faut que cela aille vite, que tout soit terminé à sept heures ce soir. La chose doit bien entendu rester confidentielle, vous me comprenez, n’est-ce pas ? »
   Le maître d’hôtel prit le livre et y jeta un regard.
   « Rien de plus simple, monsieur, dit-il. Ma fille vient de terminer ses études au collège anglais le printemps dernier, et je suis convaincu qu’elle saura s’en tirer. Les romans policiers ne sont pas bien compliqués, et on se souvient facilement du contenu ! »
   « Nous sommes enfin libres, grâce à Dieu, nous sommes enfin libres ! soupira la dame quand le maître d’hôtel se fut retiré.
   — Nous pouvons donc poursuivre notre repas ? fis-je en souriant. »
   Elle s’approcha de la table en quelques pas prestes et dansants, et prit nos deux verres.
   « C’est étrange, dit-elle d’un air radieux, il n’y a pas une seule circonstance, même la plus difficile, la plus désespérée, à laquelle on ne puisse trouver une issue ! Il y a toujours quelque part une petite fissure par laquelle on se faufile, oh Seigneur ! Dites-moi, mon cher, comment vous est venue cette idée géniale de faire lire le livre par quelqu’un d’autre ? »
   Elle me créditait d’une trouvaille qui peut-être lui titillait déjà l’esprit quand elle avait garé sa voiture à l’aéroport.
   « Oui, vous êtes très rusé ! dit-elle, j’ai même un peu peur de vous ! Maintenant je peux être sûre qu’une fois que la jeune fille m’aura raconté le contenu du roman, mon mari ne pourra qu’embrasser avec dévotion sa fidèle épouse. Quant à vous, convainquez-vous bien de ceci : jamais rien ne m’arrivera, jamais rien dont je doive avoir honte !
   — Mais je n’en doute pas ! » m’écriai-je d’un ton persuasif tout en étreignant ma nouvelle amie.
   C’était une femme décidément très belle, très séduisante ! Mais elle ne m’a pas dit son nom et j’ai moi-même oublié de le lui demander.
   Le soir venu, quand je partis et jetai un coup d’œil vers ses fenêtres, je la vis là-bas, contente et radieuse. Elle tenait un grand homard rouge et s’en servait pour me faire signe. Voulait-elle dire par là que nous nous rencontrerions de nouveau à l’avenir ?
   Non, cela n’arriva pas. En réfléchissant à tout cela, je me suis dit qu’une bride tenue trop serrée conduit souvent les femmes sur des chemins de traverse.
    

Traduit de l’estonien par Martin Carayol