August GAILIT

 
 
TOOMAS NIPERNAADI
(Deuxième chapitre de Toomas Nipernaadi)

    
    Il allait par les chemins poussiéreux en sifflant et en jouant. Il passait la nuit dans la forêt, au bord des lacs ou dans les coudes des rivières, mais dès que le soleil se levait, il piétinait le feu du foyer, dispersait les tisons brûlants et poursuivait sa route. Il n’était pas pressé et n’avait pas de but. Souvent, il s’arrêtait, heureux et joyeux, s’enivrait du paysage, imitait le chant des oiseaux. Parfois, il se couchait dans l’herbe au bord d’un lac et contemplait pendant des heures les nuages blancs dans le ciel bleu.
    Il était grand et mince, ses grands yeux étaient pleins de joie et il se nommait Toomas Nipernaadi. Aux questions des curieux, il répondait qu’il voyageait un peu pour regarder de quel côté le monde était ouvert. Quand il était fatigué, il s’asseyait, jouait du kannel et chantait, mais sa voix était criarde et désagréable. Quand il se levait, il regardait longtemps le paysage qui s’étendait devant lui. Les champs arides fumaient de poussière ; loin à l’horizon, des nuages de fumée jaune s’élevaient des marais. Les forêts paraissaient bleues et incandescentes de chaleur.
    Il arriva ainsi que, dans la ferme Krootus, mourut la vieille patronne Liis, nommée Nõgikikas d’après feu son époux. Cela eut lieu ainsi : le berger Janka, qui faisait un somme près du poêle, après son dîner, entendit soudain un drôle de ronflement et, en levant les yeux, il vit sa patronne agoniser. Il resta longtemps immobile, effrayé et grelottant, mais quand la poitrine de la patronne s’immobilisa et que son menton resta relevé, Janka courut à la cour comme emporté par une rafale.
    – Le diable a emporté la patronne ! cria-t-il plein de joie et avec un sentiment de délivrance.
    Trois hommes, les fils de la patronne défunte, étaient couchés paresseusement sur l’herbe, la bouche ouverte vers le ciel. Ils s’assirent d’un bond et se regardèrent l’un l’autre d’un air effrayé.
    – Qu’a dit ce gamin ? demanda enfin le plus âgé.
    Ils s’étaient attendus à la mort de leur mère d’un jour à l’autre, sans oser s’approcher de son lit. Ils envoyaient de temps en temps le berger voir comment allait la malade et ce qu’elle faisait. Le berger regardait et les informait sombrement qu’il n’y avait aucun bien à attendre – cette vieille souche ne quitterait pas le monde de sitôt. Et les fils se couchaient sur l’herbe, contemplant les nuages, bâillant et attendant avec impatience de meilleures nouvelles.
    Ils craignaient plus leur mère que la mort, car la disparue avait un caractère très dur et son poing ferme et lourd avait souvent secoué les fils désobéissants. Que devait-elle faire quand ses champs devenaient incultes, que le blé n’était pas moissonné et que les animaux restaient sans soin, pendant que ses fils laissaient se perdre les jours du Seigneur en chassant dans la forêt, en pêchant dans le lac ou en faisant du scandale aux fêtes du village ? Ils s’enfuyaient de la ferme comme des grues à l’automne. Ils étaient paresseux et querelleurs. Leur père, le défunt marguillier, dont la vie s’était passée sur le chemin qui allait de la maison à l’église, leur avait laissé, avec la paresse, des noms empruntés à la Bible. Ainsi, on nommait le plus âgé Petrus, le suivant Paulus et le plus jeune Jonatan.
    – Prenez garde, garçons, le peuple d’Israël approche, dans toute sa force et sa puissance ! criaient les garçons du village quand ils voyaient les trois frères. Bon gré mal gré, les fils devaient prendre des bâtons et des couteaux à la main pour défendre leur honneur. Et après cela, ils avaient assez de raison pour ne pas travailler, se plaindre et soupirer, en soignant leurs blessures au grenier, à l’abri de leur mère. Dans ce cas, Janka était leur seul appui, il leur apportait du pain et de la viande dans leur abri. Mais malheur aux fils quand la mère les attrapait ; alors, tout le village retentissait des cris des fils et des injures de la mère.
    Ainsi, la patronne devait faire seule tout le travail de la ferme, ou se contenter de journaliers et de valets.
    Maintenant que la mère était morte, ils éprouvaient tout à coup de la crainte et ne savaient que faire. Ils discutèrent longtemps de la situation.
    – Écoute gamin, dit enfin à Janka le plus âgé des frères, il ne nous reste probablement pas d’autre moyen que de courir chez tous les voisins et de leur apprendre notre malheur. Mais prends garde, gueux, de le faire convenablement. Que les villageois ne croient pas que nous sommes contents d’une pareille chose. Dis que nous sommes abattus de chagrin comme des taureaux frappés de la foudre et que nous ne savons rien faire d’autre que soupirer, sangloter et, dans notre détresse, frapper nos têtes contre notre mère la terre. Et dis que, s’ils ne viennent pas tout de suite, le triste destin de notre mère pourrait bien nous frapper également. Voilà, et maintenant, cours !
    Janka courut à travers les champs comme le vent. Il était fier et touché qu’on lui eût confié une mission aussi importante. Il galopa d’un seul trait d’une ferme à l’autre, mais n’eut pas la patience d’entreprendre de longues conversations au sujet du décès de la patronne. Ouvrant la porte en hâte, il criait, du seuil :
    – Liis Nõgikikas est morte – venez vite la voir ! et il fermait de nouveau la porte avec fracas, pour se précipiter dans la ferme suivante.
    Comme il arrivait sur la grand-route, il vit Toomas Nipernaadi venir à sa rencontre.
    – Liis Nõgikikas est morte, va la voir ! lui cria aussi Janka sans s’arrêter.
    Nipernaadi s’arrêta et regarda le berger.
    – Attends donc, fusée ! dit-il en souriant. Arrête-toi un peu et dis-moi qui elle était, cette Liisa Nõgikikas.
    – Je n’ai pas le temps, répondit le gamin sérieusement, en s’asseyant quand même sur le bord de la route à côté de Nipernaadi.
    – Et tu n’as pas connu cette sorcière ? ajouta-t-il étonné. Oh, Jésus et tous les saints – c’était une vraie diablesse ! Nous attendions sa mort avec impatience, mais pour rien au monde elle ne voulait en finir. Elle a assez soufflé et geint avant que sa respiration se soit arrêtée dans sa gorge. Cette charogne était méchante et colérique : quand on tombait entre ses mains, il ne fallait plus plaisanter. Elle tourbillonnait dans la ferme comme une furie et nous tous, nous nous précipitions chacun de notre côté – qui, dans la forêt, qui, dans le fossé, qui, droit sur le toit.
    – Tiens, tiens ! s’étonna Nipernaadi. Qui est-ce " nous " alors ?
    – Moi et les fils, évidemment, expliqua Janka. Moi, Petrus, Paulus et Jonatan.
    Et Janka commença à raconter en long et en large ce qu’il savait de la disparue, des frères, de la ferme, de l’entourage, de la famille et des voisins. Ce n’est que quand il crut avoir assez parlé qu’il se souvint de son importante mission ; il sauta sur ses jambes comme s’il avait été piqué par une vipère.
    – Oh, Jésus ! cria-t-il effrayé, en s’essuyant la bouche avec la manche. Maintenant, il faut que je coure plus loin. Mais toi, va voir la morte, sans faute. Les fils ne savent rien faire. Ils sont comme taureaux frappés par la foudre et la mort est aussi près d’eux !
    Nipernaadi réfléchit un peu, sourit, examina les environs d’un coup d’œil et dirigea ses pas vers Krootus.
    En arrivant dans la cour de la ferme, il trouva les fils assis sur l’herbe et se regardant l’un l’autre sans rien dire. Il déposa son kannel contre le mur, prit son chapeau à la main, salua chacun d’un geste et dit alors tristement :
    – Dieu nous garde, mes chers parents, un grand malheur nous a frappé !
    – Un malheur, oui, oui ! dit le plus âgé pour tous. Nous ne savons quoi faire et comment nous tourner. La mort a terrassé notre mère d’une manière si brusque et inattendue – qui aurait pu penser cela ? Il faudrait probablement annoncer aussi sa mort au sonneur et au pasteur. Ils organiseront le côté officiel. Et ce sacrebleu de Janka qui ne revient pas ; on pourrait l’envoyer chez le pasteur !
    – Nous pourrons certainement arranger tout, dit Nipernaadi, encourageant.
    Il marcha devant et les frères le suivirent furtivement. En arrivant dans la chambre, il resta un moment devant le lit de la morte, murmura une prière et ferma les yeux de la disparue. Puis il se mit fouiller avec soin le chevet, le pied du lit et les tiroirs. Sous le matelas, il trouva les papiers de la ferme et un paquet d’argent. Il donna les papiers au fils aîné ; l’argent, il le compta soigneusement, montra la somme aux frères, la déposa dans le tiroir, ferma celui-ci à clef et mit provisoirement la clef dans sa poche. Ayant terminé avec cette affaire, il alla dans la cour, apporta des planches qu’il déposa sur les bancs et, avec l’aide des frères, il mit la morte dessus.
    – Le reste, c’est l’affaire des femmes ! fit-il.
    La grande chambre se remplit bientôt de femmes. Elles se mirent à tourner autour de la morte en soupirant et en se lamentant, comme des corbeaux autour d’une charogne. Puis, brusquement, elles se mirent à se démener fiévreusement. On fit bouillir de l’eau, on chercha du linge propre, et bientôt, le cadavre de la patronne fut entre leurs mains comme du linge sale qu’on frotte et savonne avec une ivresse furieuse.
    Nipernaadi dirigeait leur travail comme quelqu’un de la famille. Il avait trouvé de l’eau-de-vie dans le buffet. Il en but lui-même, en donna également aux femmes et loua les qualités de la disparue. Puis il sortit.
    Il courut au bord du lac. Le soleil descendait vers le couchant. L’air devenait bleuâtre et les rayons semblaient passer à travers un brouillard. Des taches rouges apparaissaient sur le lac. Nipernaadi s’assit et contempla les poissons qui plongeaient avec un petit bruit doux. Brusquement, il entendit les cris d’une jeune fille. Il sauta sur ses pieds et courut dans la direction des cris :
    – Une vipère, une vipère! criait une jeune fille nue en courant hors de l’eau.
    Nipernaadi jeta un châle sur ses épaules et la souleva dans ses bras…
    – Folle, ne crie pas ainsi, la vipère ne fait aucun mal dans l’eau ! rit-il.
    La jeune fille regarda l’étranger, effrayée, Ses cheveux mouillés collaient sur ses épaules nues. Des gouttes d’eau roulaient sur ses joues et sur sa bouche rouge. Elle était confuse et s’agitait.
    Nipernaadi lui lança sa jupe et sa chemise et dit :
    – Ne crains rien, je ne suis pas un mauvais homme. Je suis étranger, ma maison est loin d’ici, au-delà de la forêt et des prés. Je faisais un petit voyage d’agrément et je suis arrivé par hasard à l’enterrement de ma cousine. Quel est ton nom ?
    – Milla, répondit la, jeune fille timidement.
    – Sois tranquille, Milla, soyons amis ! dit le jeune homme. Un peu plus loin se trouvait une cabane de pêcheur. C’était une hutte de glaise et de chaume sur laquelle s’appuyait un large toit. De la fumée montait de la petite cheminée. La jeune fille regardait de ce côté d’un air inquiet.
    – C’est ça, ta maison ? demanda Nipernaadi. La jeune fille inclina la tête. Son visage rougissait dans le soleil couchant, ses yeux brillaient dans la lumière crépusculaire. Elle était remise de son effroi et elle hésitait entre courir droit à la maison ou rester encore un peu ici. Ses lèvres rouges s’étirèrent en un sourire, elle regarda le jeune homme et dit, pour dire quelque chose :
    – Liis était une méchante femme et on ne fera rien de bon non plus des garçons.
    – Évidemment, dit Nipernaadi. Quels gens et quelle ferme ! Le vent souffle tellement à travers les chambres que les dents claquent dans la bouche. Les champs sont négligés et les bêtes sont affamées. Le berger seul semble un être raisonnable.
    – Janka est mon frère, dit la jeune fille, timidement.
    – Vraiment ? s’étonna Nipernaadi. Pourquoi n’es-tu pas venue voir la morte, alors ?
    – Les frères ne m’aiment pas, expliqua Milla. Ils guettent les filets et les seines de mon père et ils enlèvent tous les hameçons et les cordes. Je dois souvent me disputer et combattre avec eux, car mon père est vieux et impuissant et il ne peut plus rien faire d’autre que surveiller le bout de ses lignes. Je dois l’aider en tout sens. Sans moi, il ne peut rien faire. Je suis bien souvent ennuyée par les frères ; Jonatan surtout est une canaille ; il ne me laisse pas la paix un instant. Tantôt il fait couler mon canot, tantôt il casse une vitre avec une pierre ; il invente sans cesse des méchancetés.
    Le soir tombait. L’air était chaud et étouffant. Le lac devint sombre et, sur sa surface foncée, les arbres et les arbustes formèrent de longues ombres miroitantes. De-ci de-là, montait une brume bleuâtre. Une toux étouffée se fait entendre dans les roseaux.
    – Maintenant, il faut que je m’en aille chercher mon père, dit la jeune fille en sautant dans le canot. Elle rama avec des mouvements brusques et rapides et les gouttes volèrent autour d’elle comme des éclats de glace. Une longue raie scintillante serpenta derrière le canot.
    – Ouou ! appela la jeune fille en tirant les rames dans le canot. Une tête blanche et des lignes se montrèrent dans les roseaux,
    – Ici, ici ! toussa le vieil homme.
    Nipernaadi marcha vers la ferme. Des bougies brûlaient à la fenêtre. Un chant criard résonnait de la chambre. Les frères étaient assis sur l’herbe et se disputaient.
    – Je vous dis encore une fois – et ce sera la dernière, criait Petrus, que Jonatan doit devenir le patron de la ferme. Il est le plus jeune de nous et doit obéir. C’est la coutume et la loi de toute famille que les plus jeunes obéissent aux plus âgés. Ce ne peut pas être autrement, sinon, on n’a ni ordre ni justice. Jonatan aura la ferme ; grâce à sa jeunesse, il n’est pas aussi gâté que moi et Paulus ; il peut s’amender et devenir un patron convenable. Paulus et moi, nous partirons ; ni cette ferme ni les gens d’ici ne nous plaisent. Ils vont nous arracher sept peaux si nous y restons. Ainsi sont nos voisins. Tant que la mère vivait, c’était supportable ; ils craignaient ses mâchoires et son poing, mais maintenant, il ne sera plus possible de vivre !
    – C’est cela, dit aussi Paulus, nous nous en irons au loin. Quelques années plus tard, quand la ferme sera remise en bon état, Jonatan nous paiera évidemment nos parts, car on ne peut donner une pareille fortune pour rien.
    – Qu’il paie ou non, peu importe, mais il doit être le patron, dit Petrus. Nous lui procurerons même une maîtresse et nous organiserons le mariage et le baptême, pourvu qu’il prenne seulement la ferme.
    – Non, non, hurla Jonatan en agitant les mains. On ne fera jamais de moi un fermier ou un patron. Je n’ai jamais eu une charrue entre les mains, je ne connais pas l’époque des semailles ni de la moisson. Les voisins aiguiseront-ils moins leurs dents contre moi ? Ils me dévoreront avec les poils et la peau. Que le diable prenne la ferme, mais à l’heure du départ, je viendrai avec vous.
    – Non, cela n’ira pas ainsi ! se fâcha Petrus. Un de nous doit rester et devenir patron. Il faut espérer que cette affaire s’arrange à l’amiable, sans querelles inutiles et sans qu’il soit nécessaire de passer aux raclées. Il serait honteux de vendre la ferme immédiatement après le départ de la mère. C’est pourquoi l’un de nous doit concentrer toute sa force et son habileté pour que l’état de la ferme soit décent et beau. Et l’homme qui convient le mieux pour cela, c’est Jonatan.
    – C’est ça, dit de nouveau Paulus. Jonatan reste à la ferme, c’est décidé. Mais il devra nous payer. Il faut faire les comptes, il faut évaluer les bâtiments, les champs et les animaux et tout enregistrer. Et alors, quand le moment arrivera, le frère Jonatan nous payera honnêtement nos parts, comme il convient.
    – Non, non, tergiversa Jonatan. Je préfère courir dans la forêt ou m’engager comme valet de ferme chez Puuslik, mais je ne reste pas ici. Où prendrai-je des servantes et des valets ? Où trouverai-je une maîtresse ? Et quand cette bande d’étrangers arrivera à la ferme, quelle vie vais-je avoir ? Non, on ne fera pas de moi un patron. Mettez le feu sous le toit, s’il vous agrée !...
    Le poing de Petrus se levait déjà et Paulus sautait sur ses pieds comme un taureau, quand, tout à coup, Toomas Nipernaadi dit derrière eux :
    – Mais, mes chers parents, pourquoi vous querellez-vous ? Moi je serai le patron.
    Il s’assit auprès des frères étonnés et ajouta :
    – Oui, mes chers garçons, cela ne plaît pas beaucoup à un homme digne de ce nom de marcher derrière une charrue et de courir derrière les vaches. Pour être tout à fait franc, comme il est de coutume entre parents, je dois témoigner que rares sont ceux qui acceptent ce travail et restent paysans. On bûche jusqu’à se rompre le ventre, mais on n’en a pas le moindre avantage. Le peu de grains de blé qui reste en surplus sert à payer les taxes de l’État et le plaisir du pasteur. On travaille à tour de bras, on est vite vieux, on devient courbé comme une branche de genévrier, on a le nez qui gonfle et bleuit, comme si on était resté toute sa vie attablé au cabaret, on n’a ni plaisir ni joie de cette vie. Labourer et semer et, au lieu de rester tranquillement à attendre que le grain pousse, courir à l’église et prier, afin que le Père céleste n’inonde pas les champs avec la pluie, ne les dévaste pas avec les tempêtes ! Tout ton travail est entre les mains de Dieu, comme l’oiseau tremblant entre les serres d’un aigle. D’un jour à l’autre, d’une nuit à l’autre, contempler les nuages et examiner les vents parce que chaque instant peut amener ta ruine. J’ai aussi une ferme, et j’y ai enterré toute ma vie, ma jeunesse et ma force et si vous me demandez maintenant tout franchement : Dis-nous, cher Nipernaadi, en mettant ta main sur ton cœur, si ta ferme t’a procuré un peu de plaisir, je dois baisser la tête et me taire. J’ai quarante ans sur le dos ; dès ma première jeunesse, j’ai labouré, hersé, élevé des vaches et des cochons, fauché du foin, fumé des champs, mais je vous dis, mes chers garçons, j’ai eu moins de plaisir de cela que la corneille n’en a du grain pendant un hiver riche en neige. J’ai donné ma ferme au frère cadet, et c’est comme si un fardeau de pierres était tombé de mes épaules. J’ai vite dit adieu à mes amis et connaissances et je suis parti voir de quel côté le monde était ouvert.
    Ainsi, quand je vous regarde, je pense : voilà trois braves gaillards intelligents et ils vont se tuer au travail ! Seuls des gens comme les Puuslik peuvent faire cela ; ils sont attachés à la terre avec toute leur force et leur peu de raison. Si encore on avait entre les mains une grande propriété, un mõis[1] ou quelque chose d’approchant, alors on aurait au moins l’honneur, la fierté et la jalousie des paysans. Une ferme est un honneur pour un imbécile et un châtiment pour un homme raisonnable.
    – C’est juste, c’est juste ! cria Jonatan.
    – Évidemment que c’est juste, mais toi, tais-toi, lui recommanda Petrus.
    – La chose est, poursuivit Nipernaadi avec enthousiasme, que dans les temps actuels, on ne vit que du commerce et pour le commerce. Le véritable homme d’aujourd’hui, c’est le commerçant, le marchand. C’est toujours lui qui prend l’argent et toi qui le donnes. Ainsi, voyez comment ce serait si vous trois vous vous mettiez d’accord et fondiez, par exemple, un cinéma. Il y a maintenant des machines qui, si on y jette une image, montrent de telles histoires qu’on peut en crever de rire. Pareilles machines travaillaient déjà en ville, à chaque coin de rue ; à la campagne, elles seront une grande nouveauté. Vous pourriez par exemple voyager d’une foire à l’autre. Pour cela, il ne faut pas plus que construire une tente avec une bâche, et mettre la machine en marche ; alors, l’argent entre comme de la poussière. Pour éveiller la curiosité des paysans, vous pourriez encore mettre un singe ou quelque autre bestiole devant la porte.
    Ah, mes chers garçons, c’est seulement quand vos poches seront gonflées d’argent, que la vie commencera. Alors, tous les Puuslik et les Milla, ou comment était son nom, courront après vous. Si le commerce marche bien, vous reviendrez à la ferme de temps en temps pour un ou deux jours, et chacun viendra chez vous, rien que pour quémander quelque mot aimable. Rien ne vous manque ; la mère vous a laissé une assez grande somme d’argent ; vous pouvez l’employer, suivant vos désirs !
    – C’est juste, dit à son tour, Petrus.
    – Mais il faudrait examiner l’affaire à fond, émit Paulus.
    – Oh, toi, avec ton examiner ! se fâcha Jonatan. Eh, garçons, ce numéro serait vraiment quelque chose de grandiose ! Imaginez seulement un instant les visages du vieux Sirkel, de Madis, de Puuslik et de Tõramaa Mikk s’allongeant de jalousie, si nous avions la chance de pouvoir revenir à la ferme comme des messieurs. Je veux bien parier que Sirkel se pendrait à une branche, que Tõramaa se saoulerait de jalousie et qu’ils cracheraient tous de la fumée et du goudron. Les fils de la vieille Liisa, ces paresseux et ces soûlards, deviendront malgré tout des hommes... et des hommes tels qu’on n’en pourrait trouver de semblables dans toute la paroisse. Eh diable, ce projet est à vrai dire selon mon goût.
    Nipernaadi poursuivit :
    – Oui, oui, cela a toujours été ainsi : l’argent aime les garçons énergiques. Et quand il commence à couler, il ne s’arrête plus. On n’a qu’à tenir un sac ouvert pour qu’il puisse y entrer sans difficulté. Et alors, viendront les temps où vous vous habillerez avec élégance et où vous reviendrez voir comment vont les vieux amis et connaissances. Vous achèterez alors toutes ces fermes des Puuslik, des Sirkel et des Tõramaa, et vous aurez un véritable mõis. Au bord du lac, vous pourrez faire construire un vrai château et là-haut, sur la colline, une briqueterie. Et les Puuslik et les Sirkel qui, entre-temps, auront gaspillé l’argent qu’ils ont reçu pour leur ferme, viendront chez vous comme valets, surveillants, palefreniers ou quelque emploi subalterne.
    – Ce projet est vraiment honorable, très honorable, dit Petrus en souriant. Il nous faut absolument de l’argent pour pouvoir un jour frapper sur le nez de ces canailles. Sacrebleu ! je les inviterai un jour au cabaret et je les saoulerai à en crever avec mon cher argent.
    – Moi, j’engagerai des gueux et des lutteurs qui leur donneront une bonne raclée, ajouta Jonatan.
    – Une admonestation publique du pasteur ne ferait pas mal, dit Paulus. On ne sait pas comment le pasteur pourrait tourner une bonne réprimande à Puuslik. À peu près ceci : Tremble et grelotte, toi, homme indigne. Que les porches de l’Enfer soient ouverts devant toi comme la gueule d’un taureau. Et j’ai appris que toi, Puuslik, tu cours sur les routes immorales, que tu déranges le sommeil des jeunes filles innocentes et que tu t’enivres comme la dernière des canailles. Que la cendre et le feu tombent sur toi, que tes vaches et tes cochons deviennent teigneux. Tu devrais être honteux toi, un vieil homme, de te conduire comme une crapule ! Vraiment, une telle réprimande à la chaire, ne ferait pas mal. Comme le visage de cet homme pieux s’allongerait. Je suis d’accord pour payer une belle somme pour voir une pareille affaire !
    – Maintenant, il n’y a plus rien d’autre à faire que de vite enterrer la mère et de partir, dit Jonatan avec enthousiasme. Peut-être pourrons-nous être dès demain au cimetière.
    – Non, cela ne se peut pas ! dit Petrus. Un corps doit reposer au moins trois jours sur les planches ou dans le cercueil. Nous ne sommes quand même pas pressés au point de ne pouvoir patienter quelques jours.
    – C’est juste, dit Paulus. Il faut bien examiner l’affaire. Mais qui donc restera à la ferme, si nous partons tous ?
    – Eh bien voilà ! explique Nipernaadi. Comme je suis déjà dans la ferme et que j’ai pitié de vous, je pourrais prendre votre ferme en mains pendant un petit temps. Pourtant, vous devez bien penser combien cela m’est désagréable. Mais je pense que, provisoirement, je pourrais vous tirer d’embarras. À l’avenir, il faudra trouver un brave fermier ou un métayer. Il faudra engager des valets, trouver une maîtresse, mais je saurai bien arranger tout cela. Quand votre commerce marchera bien – en cela, je crois comme en Dieu ! – vous pourrez vous arranger comme vous voudrez. Le principal est que vous vous en alliez le plus vite possible !
    Les étoiles s’allumèrent dans le firmament sombre. Un grand nuage en forme de bateau monta à l’horizon. Le lac scintillait comme de l’argent, les arbres assoiffés trempaient leurs branches dans l’eau. Des chauves-souris volaient au-dessus du lac. Des chants et des prières montaient de la ferme. Quelqu’un lisait la Bible à haute voix en scandant chaque mot, comme s’il avait frappé avec un marteau.
    Et tout à coup, Nipernaadi en eut assez de cette histoire. Il se sentit fatigué de ces longues discussions. Son enthousiasme était tombé, sa réserve de paroles tarie. Il s’essuya le front et se mit debout. Après tout, cela ne le regardait pas, tous ces Puuslik, ces Sirkel, ces frères et leur ferme. Qu’ils fissent ainsi ou autrement, cela lui était indifférent.
    – Il est temps de se coucher, dit-il à moitié endormi. Discutez encore l’affaire, réfléchissez et décidez ; vous me direz tout demain.
    Et il mit son chapeau, prit son kannel et grimpa dans le grenier de l’ait [2].
    Le lendemain matin, Jonatan le réveilla.
    – L’affaire est décidée, dit-il gaiement. Nous l’avons discutée et bien examinée toute la nuit et nous sommes tombés d’accord vers le matin. Nous n’aurions pas eu besoin d’un si long entretien, mais Paulus est un homme bizarre. Non pas qu’il soit essentiellement contre l’affaire, mais il aime les longues discussions. Et nous n’avons rien d’autre à faire avec lui que de discuter ou de lui donner une bonne raclée. Mais maintenant, tout est arrangé. J’ai même envoyé au journal une annonce disant à peu près ceci : " Jonatan Nõgikikas, de la ferme de Krootus dans la commune de Vikavere, désire acheter un singe contre argent comptant. " Nous avons pensé que, sans singe, cette affaire ne pouvait marcher. Pour qu’un paysan donne son argent, les images ne suffisent pas. Outre le plaisir des yeux, il veut avoir quelque chose qu’il peut toucher avec la main. Au sujet de la ferme, tout est aussi arrangé. Dès aujourd’hui, tu prends en main le commandement et le gouvernement ici.
    Nipernaadi se frotta les yeux. Il ne comprenait pas ce qu’il en était et de quoi on lui parlait. Les conversations de la veille étaient oubliées et évaporées. En écoutant Jonatan, il se souvint lentement de ce qui s’était passé hier.
    – Tiens tiens ! dit-il vivement. Ainsi, les affaires sont en ordre !
    – Tout est bien ainsi, se réjouit Jonatan. Petrus a promis d’aller à la ville pour acheter la machine et bien étudier la manière de l’utiliser. Provisoirement, il faut que nous gardions tous cette chose secrète, afin que les voisins ne flairent rien. Nous ferons croire que tu es notre nouveau fermier, que nous resterons également à la ferme et que nous ne comptons rien entreprendre. Mais quand la mère sera enterrée et la machine dans la maison, nous prendrons un cheval de la ferme, nous mettrons nos affaires sur le chariot. Alors, il n’y aura plus qu’à courir d’une foire à l’autre. Mon cœur pressent que nous aurons du plaisir et de l’agrément.
    Ils descendirent l’échelle. Jonatan chantait comme un oiseau. Il était heureux de s’être débarrassé de ses fonctions de patron et de toutes les chances que lui promettait tel avenir. Il ne savait comment remercier ce parent inconnu qui était apparu dans leur ferme sans qu’on s’y attendît et qui y avait amené un brusque et agréable changement. Ses frères lui avaient donné pour mission de prendre soin de l’étranger et il se promenait déjà depuis plusieurs heures autour de l’ait sans oser grimper au grenier. Il avait déposé une cruche de lait et une tartine au bord du puits. Il l’invita à manger.
    Paulus entra dans la cour, accompagné du sonneur. On avait demandé à celui-ci de mettre le corps dans le cercueil et de diriger les chants. Il avait sous le bras une quantité de livres de cantiques et une Bible. Janka et un étranger tuaient un veau devant l’étable. Des chiens couraient et aboyaient autour d’eux. Sur le faîte du toit, une foule de corneilles contemplait avidement la bête abattue. Quelques-unes, plus hardies, tournaient autour de la tête de Janka.
    Nipernaadi marcha vers le lac. Il regarda dans les joncs et, voyant la tête blanche du vieillard, il courut vers la cabane de Milla.
    – Bonjour, jeune fille ! cria-t-il en ouvrant la porte et en cherchant la jeune fille dans la chambre obscure. Es-tu ici ou non ?
    – Oui, oui, répondit une voix partie d’un coin sombre. Nipernaadi s’assit sur le banc, rejeta son chapeau sur la nuque et commença à parler :
    – Je t’apporte de bonnes nouvelles, jeune fille. Depuis aujourd’hui, je suis le patron de Krootus. Comment cette farce te plaît-elle ? Je leur ai payé la ferme en argent comptant, car où ces pauvres garçons pourraient-ils prendre de l’argent ? Il faut enterrer la mère et il faut des moyens pour vivre. Il était dommage de payer en une fois pareille somme. Mais j’ai pensé que toi, Milla, tu ne me laisserais pas dans l’embarras, parmi ces étrangers. Je suis vraiment seul. Je n’ai ici ni parents ni amis pour m’aider à labourer les champs et à tenir la ferme. Tu dois venir comme maîtresse dans ma ferme. Je te confierai toutes les bêtes et le blé, car tu ne me tromperas pas. Tu dois également me procurer quelques valets, des gaillards courageux qui ne boivent pas et ne font pas de vacarme, mais qui travaillent à tour de bras. Et je pense que ton père pourrait également déménager à la ferme au lieu de moisir dans cette sombre cabane. Ah, Milla, je pense que nos meilleurs jours sont encore devant nous !
    La jeune fille l’écoutait bouche bée et ne savait que répondre.
    Mais Nipernaadi n’attendit pas de réponse. Il parla encore de choses diverses et ensuite, se leva en hâte, dit adieu et sortit.
    Il marcha le long du sentier, bordé par les champs, regarda comme poussait le blé, écouta le chant des oiseaux. Il était content et débordant de joie. Il riait et se parlait à lui-même. Il alla dans la forêt, trouva des traces de renard et se mit à en chercher le gîte. II arriva à la maison vers le soir.
    
    Quand la patronne fut enterrée et qu’on eut suffisamment bu et fait du bruit, les frères commencèrent à se préparer fiévreusement au départ. Petrus avait acheté le nécessaire à la ville. Paulus avait tout emballé avec soin. Jonatan courait deux fois par jour à la poste pour voir s’il n’était pas arrivé de lettre. Mais il n’y avait aucune réponse à l’annonce et les frères commençaient déjà à perdre espoir.
    Un matin, Jonatan courut comme le vent de la poste à la maison. Il jura, cracha et promit de se venger au nom de Dieu et de tous les saints.
    – C’est le travail de ce satané Puuslik ! cria-t-il, flamboyant de colère, en tendant une lettre à ses frères. Une seule phrase y était écrite, courte et nette : « Jonatan Nõgikikas de la ferme de Krootus, commune de Vikavere, veut-il se marier, qu’il cherche un singe ? »
    Pendant deux jours, ils tinrent un conseil de guerre contre Puuslik. Qu’allaient-ils faire à ce démon ? Allaient-ils confier l’affaire à la justice, mettre le feu sous le toit de la ferme de Puuslik ? Mais toutes ces punitions paraissaient anodines et les discussions et les débats ne cessaient pas.
    Le matin du troisième jour, une lettre arriva de Lettonie, annonçant qu’un pasteur de là-bas possédait un singe. Cette nouvelle réjouit tellement les frères qu’ils abandonnèrent leurs projets de vengeance et commencèrent à examiner la manière dont ils pourraient faire venir cette chère bête de Lettonie. Après une longue délibération, ils finirent par tomber d’accord. Jonatan irait personnellement chercher le singe. Nipernaadi lui compta solennellement l’argent sur la table. Paulus lui recommanda au nom du Seigneur d’être sobre et réservé, de ne pas chercher de querelles et de ne pas trop consommer d’eau-de-vie. Petrus lui donna de bons conseils sur la manière dont il devait traiter le singe et ce qu’il devait lui donner à manger et à boire. Et le jeune homme partit pour le voyage. Quand il monta dans la voiture, il eut des larmes dans les yeux, comme s’il s’en allait pour la mobilisation ou qu’il émigrait en Amérique pour ne plus revenir.
    Quand Jonatan fut parti, commença dans la ferme une attente impatiente. On n’y parlait que du voyage de Jonatan et du singe. Bien que Petrus eut examiné le calendrier des foires et établi un itinéraire de voyage, bien que Paulus eut rédigé des requêtes aux différentes administrations, leurs pensées tournaient sans cesse autour du singe. Les jours passèrent, Jonatan ne revenait pas.
    – Cette canaille a sûrement commencé à boire et à gaspiller notre cher argent dans quelque cabaret. Il ne pense pas à sa mission, disait Paulus, soupçonneux.
    – Peut-être est-il arrivé un accident ou un empêchement ! répondait Petrus sombrement.
    Cette affaire de singe ne paraissait plus intéresser Nipernaadi. Il passait les jours du Seigneur tantôt à bavarder dans la cabane de Milla, tantôt à se promener dans les prairies et dans la forêt. Parfois, il prenait son kannel, jouait, chantait et louait le Père des cieux qui lui avait accordé un temps ensoleillé. Quand Petrus et Paulus touchaient la question du travail et de l’entretien de la ferme, Nipernaadi se fâchait et répondait :
    – Que puis-je faire tant que vous demeurez encore à la ferme ? Il me faut une maîtresse, mais quelle jeune fille convenable viendra ici tant qu’il s’y trouvera des jeunes gens comparables à des ours sauvages ?
    Petrus était satisfait de la réponse et personne ne tenait compte du grognement de Paulus.
    Un jour que les frères et Nipernaadi étaient couchés sur l’herbe, Jonatan se précipita dans la cour en criant :
    – La voiture et le cheval sont-ils prêts ? Nous pouvons partir tout de suite !
    Les frères se redressèrent et coururent auprès de Jonatan. Celui-ci tenait dans ses bras un petit singe qui était tout à fait fripé par le long voyage et qui tremblait et grelottait. Il avait un chapeau rouge sur la tête et une corde autour du cou.
    – Je l’ai ! criait Jonatan en montrant la bête à ses frères. Mais quelle affaire, quel embarras ! je peux vous en assurer
    – Où es-tu resté si longtemps ? demanda sévèrement Paulus.
    – Crois-tu que c’était une petite affaire que d’aller en Lettonie ? dit Jonatan. J’ai dû traverser tout le continent avant d’arriver au bon endroit et d’attraper le pasteur à la porte de l’Enfer. Eh, mes frères, je pourrais vous en raconter, des histoires ! Vous pourriez écouter mes aventures pendant un mois entier. Aucun chrétien n’en a vécu de pareilles avant moi.
    Mais personne ne désirait écouter les histoires de Jonatan. La bête qu’il tenait fermement dans les bras intéressait tout le monde. Même Petrus caressait doucement le singe comme il l’aurait fait d’une belle et chère fortune.
    – Ne sais-tu pas comment il faut l’appeler ? demanda Paulus.
    – Mika, moi je l’appelle Mika, répondit Jonatan gaiement. Il avait bien un autre nom avant, mais il était compliqué et je l’ai oublié.
    – Il est vraiment beau, dit Petrus d’un air satisfait.
    – Mais il a aussi coûté cinquante roubles or, expliqua Jonatan. J’ai discuté avec ce satané pasteur, mais l’homme en habit noir n’a pas voulu réduire le prix d’un kopeck. Mika était pour lui comme un fils, disait-il. Seuls la grande misère et le manque d’argent l’avaient forcé à le vendre. Il ne me restait rien d’autre à faire que de compter cinquante roubles. Et j’ai pris la bête.
    Personne ne dit rien du prix. Mais les frères se souvinrent soudain qu’une personne étrangère pouvait voir leur chère fortune et ils rentrèrent en hâte dans la maison. Ils se réjouirent une journée entière autour du singe.
    Vers le soir, on se rendit à l’étuve. On se rasa soigneusement. Paulus laissa ventouser son pied malade et ils mirent leurs habits du dimanche. Quand tous les préparatifs furent terminés, ils consultèrent encore une fois le calendrier, pour voir dans quels villages et villes avaient lieu les prochaines foires. Ils prirent cordialement congé de Nipernaadi, de Janka, de la ferme, des animaux et des chiens. Puis ils montèrent dans la voiture et partirent en chantant. Le plus content était Jonatan : il criait comme un porc pris dans une clôture. Paulus fit le serment de garder son chapeau à la main tant qu’il pourrait voir les cheminées et le toit de la maison paternelle.
    Quoique le départ eût été gardé secret, il était le même soir connu de tout le village. Le lendemain matin, Puuslik courut à en perdre haleine à Krootus pour questionner personnellement Nipernaadi à ce sujet. Il ouvrit la porte avec colère, resta au milieu de la pièce, agita furieusement sa canne et demanda d’une voix tremblante et sévère :
    – Est-il vrai que les Nõgikikas sont partis de la ferme ? Qu’ils vont vagabonder dans les foires pour présenter aux gens toutes sortes de bouffonneries, immoralités et arrogances ? Et si c’est vrai, Nipernaadi croit-il qu’il se trouve dans le monde entier quelqu’un qui voudrait aller voir ces canailles pour de l’argent ? Et croit-il que les Nõgikikas pourront faire une bonne affaire avec cela ? Si ces crapules, ces porteurs de poignards réussissaient, ce serait un rude coup pour le monde chrétien. Dans ce cas, toutes les églises pourraient bien rester vides et les paroissiens les plus honorables pourraient se promener avec un poignard entre les dents et une pierre dans la poche. Il n’est pas possible que le commerce des Nõgikikas marche bien, car alors, il n’y aurait plus ni justice ni ordre sur cette terre ! Nipernaadi ne pense-t-il pas, que les garçons sont simplement partis dans les foires pour voler des chevaux et ne faudrait-il pas en informer la police et les pouvoirs supérieurs ?
    Nipernaadi était couché sur le lit. Après avoir écouté le long discours de Puuslik, il se leva et dit sérieusement :
    – Mon cher voisin, les Nõgikikas ont les intentions les plus honnêtes ! Que leur commerce marche est aussi certain que Dieu est au ciel. Le temps n’est plus loin où ils seront millionnaires. Nous devrons tous les honorer et nous incliner devant eux.
    – Moi je ne m’inclinerai pas ! cria Puuslik, débordant de colère.
    – Ne te vante pas ainsi, lui recommanda Nipernaadi. L’argent a une grande puissance. Et il est tout à fait sûr qu’ils arriveront à en ramasser. On ne peut rien savoir et peut-être achèteront-ils bientôt vos fermes avec tout ce qu’elles contiennent !
    – Cela n’arrivera jamais ! Dieu est encore dans les cieux ! cria Puuslik en faisant le signe de la croix. Et il se précipita dehors.
    Nipernaadi le suivit du regard et le vit courir rapidement derrière l’étable. Là, l’attendaient Madis Sirkel, Mikk Tõramaa et toute une bande d’hommes et de femmes. Quand Puuslik arriva auprès d’eux, ils se jetèrent sur lui et commencèrent à faire un bruit infernal.
    Ils restèrent longtemps, mais Nipernaadi n’eut pas envie de les écouter. Il courut chez Milla.
    – Écoute, jeune fille, dit-il tristement, si tu veux jamais devenir maîtresse chez moi, alors viens tout de suite ! Sinon, les choses finiront mal ! J’ai vraiment fait une très grande bêtise en achetant cette misérable ferme. Que devrai-je y faire, maintenant ? Je dois avouer, pour être franc, que je ne connais pas la moindre chose du travail d’un fermier. Je suis cordonnier, je raccommode des bottes et des souliers et, s’il le faut, j’en fabrique aussi de neufs. Mon métier est de m’asseoir derrière une table et de monter des souliers sur une forme, une grande boule de verre devant moi [3]. Mais maintenant, ils m’ont laissé tout seul à la ferme, ces fous du Seigneur. Que dois-je y faire ? Je ne sais pas conduire une charrue et je ne connais pas la différence entre un bœuf et une vache. Pour moi, toutes les vaches peuvent crever et tous les chevaux expirer.
    Ah, chère Milla, as-tu jamais entendu pleurnicher les cochons affamés ? Je cours dans ma chambre, je me cache la tête sous l’oreiller, je jette encore une pelisse sur ma tête, mais malgré tout, j’entends leurs cris. Vois, ma chère enfant, mes cochons pleurnichent à la maison et je n’ose plus y retourner sans toi. Dis-moi donc ce que je dois faire !
    – Mais pourquoi avez-vous acheté la ferme ? demanda Milla.
    – Comment peut-on poser une question aussi stupide ! se fâcha Nipernaadi. Que veux-tu que je te réponde ? Les enfants demandent quelquefois : Maman chérie, pourquoi les chattes mettent-elles au monde des chats et non des éléphants ? Mais comment diable puis-je le savoir ? Eh bien, comment saurai-je pourquoi j’ai acheté cette ferme, pourquoi j’ai jeté mon argent à la tête de ces canailles ! Prenez, mes garçons, prenez et mangez-le ; c’est le prix du dur travail et de la sueur d’un pauvre cordonnier, l’argent qu’il a recueilli en mettant durant toute sa vie des souliers sur la forme.
    Il changea brusquement de ton, devint gentil et amical.
    – Excuse-moi, Milla, dit-il tendrement. J’ai pourtant eu une petite arrière-pensée. Pourquoi pas ? Regarde, j’ai pensé que, là-bas, au bord du lac, dans une sombre cabane, vivait une jeune fille. Qu’arriverait-il si j’achetais la ferme et si je l’invitais à devenir maîtresse ? Elle viendrait certainement et alors nous vivrions à deux dans la paix et dans la joie, comme des enfants du Seigneur. Je me disais aussi : pourquoi un cordonnier ne pourrait-il pas avoir un peu de bonheur ? N’a-t-il pas assez peiné ? N’a-t-il pas vécu assez de jours misérables ? Et, j’ai encore pensé que, quand le temps viendrait, je dirais à la jeune fille : maintenant, mon enfant, mets ta jupe de dimanche et allons un peu voir comment va monsieur le pasteur et ce qu’il fait. Peut-être nous recevra-t-il et nous dira-t-il quelques paroles cordiales ! Ainsi pensait le pauvre cordonnier en achetant la ferme.
    Milla toute rouge, regardait le jeune homme dont les grands yeux étaient timidement fixés à terre.
    – Vous avez des pensées immorales ! dit-elle.
    – Pourquoi immorales ? s’étonna Nipernaadi. Ne suis-je pas suffisamment bon, ou bien Milla en aime-t-elle un autre ?
    La jeune fille se leva et courut dans un coin :
    – Non, non et non ! cria-t-elle en sanglotant.
    Nipernaadi devint tout à coup sérieux. Il resta un moment au milieu de la pièce, puis il prit son chapeau et se prépara à partir.
    – Au revoir, Milla, dit-il. Je ne viendrai plus t’ennuyer ni te déranger.
    Mais quand il eut fait un bout de chemin, Milla le rattrapa en courant. En arrivant auprès du jeune homme, elle s’arrêta, baissa timidement les yeux et resta sans mot dire :
    – Il semble que tu veux me dire quelque chose ? prononça Nipernaadi.
    – Oui ! répondit la jeune fille. Je veux bien être maîtresse chez vous, mais vous ne devrez plus jamais me parler de choses immorales.
    Et elle retourna chez elle en courant.
    – Elle viendra, elle viendra ! s’écria Nipernaadi. Et, plein d’impatience et d’ivresse, il courut dans la forêt comme un gamin, tourna autour des arbres, cueillit des fleurs. Il ne tenait plus compte de rien, il riait, il chantait, il était heureux. Alors, il se rendit dans la prairie où Janka gardait le troupeau.
    – Écoute, garçon, jubila-t-il. Sais-tu la nouvelle ? Demain, une nouvelle patronne viendra dans notre ferme.
    – Qui ? demanda le berger.
    – Milla, répondit joyeusement Nipernaadi.
    – Tiens, cette fille du bord du lac ? s’étonna Janka, déçu, comme s’il ne voulait pas reconnaître Milla pour sa sœur. Il n’y a pas beaucoup à se réjouir de cela. Elle n’est pas meilleure que la patronne disparue.
    – Est-elle méchante ?
    – Et comment donc ! dit Janka avec autorité. Oh, Jésus et les saints prophètes, maintenant, il y aura de nouveaux jours durs !
    Et il cracha, soupira de tout son cœur et courut après une vache qui était entrée dans le seigle.
    
    Le lendemain matin, Milla fit son entrée dans la ferme. Elle avait à la main un paquet qu’elle jeta sur le lit de la patronne disparue. Ensuite, elle se mit au travail. Quoiqu’elle demeurât à la ferme des jours entiers, Nipernaadi ne la voyait qu’en passant. Le soir, quand le travail était terminé, elle se hâtait de retourner chez elle. Elle soignait son père, préparait à manger et se couchait un instant. Le lendemain matin, elle retournait de nouveau à la ferme. Nipernaadi essayait bien parfois de l’arrêter, de la séduire avec le kannel, le chant ou la conversation. Elle courait à travers la ferme comme un tourbillon. Nipernaadi s’asseyait, la regardait et se rendait compte qu’il ne lui restait rien d’autre à faire qu’à se mettre également au travail. Il maudissait le sort, jurait, mais était pourtant sur le champ du matin au soir.
    – Quel beau métier je me suis trouvé, disait-il en soupirant. Les jours passaient sans qu’on n’entendît rien des frères.
    Et puis, une nuit, Nipernaadi entendit dans la cour un terrible vacarme. Il saisit le fusil au mur et se précipita dehors. Grand fut son étonnement de reconnaître les frères qui se disputaient à qui devait dételer le cheval. Ils avaient l’air de revenir de la guerre. Petrus avait le bras en écharpe, la tête de Jonatan était bandée et un seul œil apparaissait à travers les pansements. Paulus se plaignait que ses membres étaient moulus.
    – Quel diable vous a ramenés si vite ici ? s’étonna Nipernaadi. Les foires sont-elles donc supprimées par la police ?
    – Il peut bien grogner en mâchant du jambon, se fâcha Jonatan. Il n’a aucune idée de la manière dont les autres chrétiens doivent gagner leur pain quotidien !
    – Votre commerce a-t-il donc mal réussi ? demanda Nipernaadi.
    – Non, pas exactement, expliqua Petrus. L’affaire marchait brillamment, mais il y a d’autres choses qui n’allaient pas du tout.
    – À quoi bon expliquer, se plaignit Paulus. Entrons plutôt dans la maison, j’ai une telle faim que je pourrais avaler des pierres.
    Et ils descendirent l’un après l’autre de la voiture, en geignant et en jurant. Nipernaadi remisa la voiture, conduisit le cheval à l’écurie et entra derrière les frères.
    – Oh, supplice du Christ, dit Jonatan. À Dieu merci que le singe et les machines en soient sortis sains et saufs.
    – Je n’ai jamais vu tant de sang et de coups sur la tête. Et quand, à la fin, la police est arrivée, la place était vide. Il n’y avait plus personne à qui sauter à la gorge ou à écrouer.
    – J’ai bien crié : la police, la police ! Mais la police semblait avoir disparu sous terre, expliqua Paulus.
    Quand ils eurent mangé et qu’ils se furent rafraîchis et lavés, Petrus raconta :
    – L’affaire est que, dans les trois premières foires, nous avons fait une bonne recette. Les gens se précipitaient en foule pour nous voir, si bien que nous n’avions pas assez de places pour les caser tous. Cela nous a été une raison pour boire quelques petits verres. Et nous sommes arrivés à la quatrième foire, assez pompettes. Il n’y aurait pas eu grand mal à cela si Paulus, qui était à la caisse, n’avait tout à coup manqué de monnaie. Il courut vite pour s’en procurer, mais des fripons et des canailles profitèrent de ce moment pour entrer dans la salle sans billets. Le cœur honnête de Jonatan ne pouvait supporter une pareille chose, et il leur sauta à la gorge. Mais il arriva que, dans sa colère, il distribua également des coups à ceux qui avaient payé leurs billets. C’est ainsi que commença cette querelle. Au début, il y eut simplement quelques gifles et des crocs-en-jambe, mais les cris des femmes et les hurlements des hommes rendirent bientôt la foule enragée. En quelques minutes, tout fut sens dessus dessous. On frappait le premier qui tombait sous le poing. Ceux qui pouvaient atteindre la porte se sauvaient. Et quand on eut assez cassé d’os et écrasé de crânes, les combattants se dispersèrent en hâte. Il ne restait sur le champ de bataille que nous trois. Nous étions dans un tel état que nous fûmes obligés de demander à des commerçants de nous aider à mettre nos affaires sur la voiture. Nous-mêmes n’étions plus bons à rien. Nous sommes revenus à la maison pour laver nos blessures et nous reposer un peu.
    – Et maintenant, les gens de la commune pourront se réjouir que les Nõgikikas ont reçu une bonne raclée et qu’ils ont été obligés de regagner leur maison, se lamenta Jonatan
    – Non, cela ne peut pas arriver ! hurla Petrus. Personne ne doit savoir que nous sommes revenus.
    – Ils l’auront déjà flairé ! dit Jonatan.
    Dans la discussion, personne n’avait remarqué que le singe était sorti par la porte entrouverte. Jonatan, le premier, remarqua la disparition de Mika. Il pâlit et cria :
    – Le singe a disparu !
    Les hommes se levèrent d’un bond et se précipitèrent dehors.
    Le singe était accroupi sur la haie, son chapeau rouge sur la tête et les pantalons bleus aux jambes. En voyant approcher les hommes, il sauta à terre et se mit à courir à travers la prairie, vers la ferme de Puuslik. Jonatan se mit à sa poursuite, puis Paulus avec Petrus et, en tout dernier lieu, clopinait Nipernaadi.
    – Mika, mon petit Mika, reviens ! pria Paulus d’une voix plaintive.
    – Mika, écoute, ne fais pas de scandale ! recommanda Jonatan en agitant le poing.
    Mais Mika courut en avant, sans s’arrêter. Une fois, il fit halte et s’accroupit, mais pour s’élancer de nouveau. Les hommes couraient derrière lui en haletant. Petrus essaya de le séduire avec de belles paroles. Paulus lui montra un morceau de sucre. Jonatan jura et menaça, mais tout fut inutile. Le singe sautillait devant eux, comme pour se moquer de ses poursuivants.
    Près de la ferme de Puuslik se trouvait un bosquet. Arrivé là, le singe sauta sur la branche d’un bouleau, d’où il fixa les hommes avec des grands yeux. Les hommes restaient sous l’arbre, ne sachant que faire.
    – Écoute, canaille ! hurla Jonatan. Au nom du Seigneur, je te prie de descendre ! Je te demande une dernière fois de descendre tout de suite !
    – Il faudrait probablement chercher une échelle à la maison, proposa Petrus.
    – Il n’y a pas d’autre moyen, constata Jonatan.
    – Il descendra tout seul quand il aura faim ! dit Paulus.
    – Tu as envie d’attendre des semaines, jusqu’à ce qu’il ait de l’appétit, se fâcha Jonatan.
    Finalement, on courut à la maison chercher l’échelle. Mais quand Jonatan voulut prendre le singe, celui-ci sauta comme un écureuil, sur l’arbre suivant. Jonatan descendit en jurant et plaça l’échelle contre l’autre arbre. Mais à peine était-il arrivé au sommet et avait-il étendu la main pour saisir l’animal, que celui-ci sauta sur un arbre plus loin.
    – On n’obtiendra rien de cette façon, dit Paulus. Mika a peur de toi parce que tu as été cruel avec lui. Il faut le calmer par des mots gentils !
    Paulus tenta sa chance. Il calma le singe, claqua la langue, siffla, fit craquer les doigts, montra un morceau de sucre, et pria qu’au nom du Seigneur le singe soit aimable au point de lui permettre de se rapprocher. Mais à peine Paulus fut-il, avec de grandes difficultés, arrivé au sommet du bouleau, que Mika sauta sur un nouvel arbre.
    – On n’attrapera pas ce petit coquin ainsi, jura Paulus en descendant. Il faudra quand même le forcer à descendre par la faim.
    – Eh bien, attends si tu veux, vieux fou, moi je ne m’en soucie pas, hurla Jonatan, rouge de colère. J’ai payé cinquante roubles or pour lui. On ne laisse pas pendre une telle somme à un arbre en attendant le vent favorable du Seigneur. Il faut faire descendre Mika !
    – Mais fais le descendre ! cria Paulus, mécontent, en jetant l’échelle à Jonatan. Moi, je ne sais quoi entreprendre avec lui. Il est comme un tétras, il ne se laisse pas approcher. Même le diable serait déjà descendu après de telles prières. Mais lui, regarde, il ne viendrait pas, même si tu lui versais du sirop dans la bouche ou si tu lui donnais ton âme en gage !
    Le bruit, les cris et la poursuite du singe avaient attiré une grande foule de villageois. Des femmes, des enfants, des hommes, les yeux levés vers le ciel, sautaient et gambadaient autour des bouleaux en criant comme des sauvages. Chacun manifestait le plus grand étonnement au sujet de l’impertinence du singe. On admirait la bizarrerie de ses vêtements, le prix qu’on l’avait payé, mais personne n’était à même de donner un bon conseil pour le faire descendre de l’arbre.
    – Si le Père des cieux envoyait le tonnerre et la foudre, il descendrait bien ! cria quelqu’un.
    – La grêle également pourrait le faire descendre, dit un autre.
    Un troisième suggéra d’apporter un fusil pour effrayer le singe. Ce dernier conseil mit Jonatan en rage. Il sautait déjà à la gorge de celui qui avait osé conseiller le fusil, quand Nipernaadi dit à haute voix :
    – L’affaire est très simple, il faut scier l’arbre. Le singe est tellement effrayé par ce tintamarre que même les puissances célestes ne pourraient pas le faire descendre. Il crèvera plutôt sur l’arbre. Il serait plus raisonnable d’apporter des scies et des haches que de discuter sans but et de faire du tapage.
    – C’est juste, c’est juste, approuvèrent des voix. Où pourra-t-il encore sauter quand le bosquet sera abattu ?
    Bientôt apparurent des scies et des haches et les arbres tombèrent l’un après l’autre avec fracas. Une grande foule d’hommes et de femmes s’appliqua à cette besogne. Les hommes enlevèrent leur veston, les femmes retroussèrent leurs jupe jusqu’à la ceinture. On cracha furieusement dans les mains et on se mit courageusement à scier et à abattre. Un but commun unit les ennemis aux amis. On n’avait le temps ni de se disputer ni de faire ses comptes. Personne ne remarqua que la tête de Jonatan était bandée et, que le bras de Petrus était en écharpe. Tous les yeux étaient fixés sur celui qui sautait d’une branche à l’autre.
    Le soir tombait quand les hommes s’approchèrent du dernier arbre.
    Le singe se balança à la faible cime, comme sur un bateau prêt à couler. Il regarda le sol où criait et hurlait cette mer de monde. Ils formaient autour de l’arbre un cercle bien fermé afin que le singe, en tombant, ne pût se sauver. Mais quand le dernier arbre tomba en sifflant, le singe bondit droit sur Jonatan et, avant que le garçon ému, pût y comprendre quelque chose, l’animal fut sur son épaule et, de là, hors du cercle.
    – Que le diable l’emporte ! hurla Jonatan avec des larmes dans la gorge. Il était presque dans mes mains, presque !
    – As-tu seulement des mains ! hurla Paulus, flamboyant de colère.
    – Gamin !
    – Blanc-bec !
    De partout se firent entendre des malédictions contre Jonatan. La grande peine et le travail avaient été pour rien. On se rhabilla lentement. Dans le soleil couchant, le visage des hommes brûlait de colère et de malice. Ils se regardaient les uns les autres comme des taureaux prêts pour le combat. Tout à coup, la voix ferme et autoritaire de Nipernaadi résonna :
    – Encerclez vite le champ de seigle !
    Les hommes et les femmes coururent autour du champ. Le seigle fut tout à fait piétiné, mais on n’y trouva pas le singe.
    – C’est le diable en personne, jurèrent les hommes.
    – Regardez par là ! s’exclama quelqu’un.
    Au même moment, le singe disparut dans le seigle de Sirkel.
    Les hommes, les femmes et les enfants, qui avec une canne, qui avec une pierre, une hache ou une scie, qui avec les mains nues, se précipitèrent derrière l’animal. Tous étaient pris par l’ivresse de la chasse. Vaille que vaille, il fallait attraper le singe.
    – Maintenant, doucement et attention ! cria Nipernaadi. Encerclez soigneusement le champ et avancez avec précaution vers le centre. Jetez les cannes, les haches et les scies ! On ne peut tout de même pas tuer la bête. Et ne criez pas !
    Le champ fut encerclé et on avança lentement. Le cercle se resserra autour du singe. Il commençait déjà à faire sombre. Le blé se coucha comme sous une faux, sous les pieds des hommes. Retenant leur respiration, sérieux et rouges d’émotion, ils avançaient lentement.
    Tout à coup, Janka cria :
    – Je l’ai, je l’ai !
    Il tenait fermement le singe par les pattes de derrière et criait à l’aide. Jonatan fut auprès de lui en quelques bonds, et il saisit la bête tremblante dans ses bras.
    – Ah, charogne et punition du Seigneur ! cria-t-il avec des yeux brillants en embrassant tendrement le singe. Il faut t’attacher avec sept cordes et t’emprisonner derrière sept serrures. Nous l’avons attrapé, ce coquin.
    Alors seulement, on s’aperçut que le soir était tombé et on se souvint des besognes inachevées. On jeta les haches sur l’épaule, on prit les scies à la main et chacun se précipita chez lui. Tous étaient sérieux et importants, comme s’ils avaient collaboré à grand peine à l’extinction d’un incendie.
    – Nous l’avons attrapé, ce coquin ! répétait-on avec une joie maligne. Les frères retournèrent également chez eux, contents et heureux d’avoir quand même capturé leur chère bête. Même Nipernaadi sifflait joyeusement.
    
    Quelques jours plus tard, le garde champêtre vint à Krootus.
    – Mauvaise affaire, mes garçons ! cria-t-il de loin. Très mauvaise affaire ! Le mieux serait que vous alliez dans la forêt et que vous preniez une corde avec vous. Je vous le conseille, par amitié, parce que le vieux Nõgikikas était mon ami et que nous avons dégusté quelques verres ensemble. Mais vous, les fils, vous êtes tout à fait gâtés, et on ne peut plus vous corriger que par la prison et la peine capitale.
    – De quoi bavarde-t-il, ce misérable ? demanda Jonatan, l’air fâché.
    – Je ne suis pas un misérable, répondit le garde champêtre sévèrement, mais je viens au nom de la justice pour mettre fin une fois pour toutes à vos polissonneries et à vos actions immorales. Vous avez suffisamment tourmenté les honnêtes gens, vous les avez suffisamment trompés, vous avez été suffisamment injustes avec les pauvres et vous vous êtes suffisamment raillé des jeunes filles ! Maintenant, vous ne pourrez plus vous sauver, mes chers fils !
    Premièrement, on vous accuse, Petrus, Paulus et Jonatan Nõgikikas, de la ferme de Krootus en la commune de Vikavere, d’avoir, malintentionnément, selon un projet prémédité, pénétré comme des lions rugissants dans le champ de seigle de Madis, fils de Jaan Sirkel. Le nommé Sirkel exige des dommages à six cent soixante-dix couronnes et quatre senti.
    Deuxièmement, le patron de la ferme de Laiksaar, Peeter, fils de Peeter Puuslik vous accuse d’avoir, en plein jour, abattu son bosquet, ce qu’il a évalué à trois cent quarante couronnes, exigeant un paiement immédiat. Simultanément, il demande que vous soyez punis selon les articles de la loi pour pillage et usage arbitraire d’une propriété étrangère.
    Troisièmement, Mihkel, fils de Mihkel Tõramaa, vous accuse d’avoir rassemblé tout le village et d’avoir détruit son champ de seigle. Il exige pour cela six cent soixante couronnes et dépose plainte contre vous pour avoir instigué les gens au pillage. Vous êtes poursuivis par la loi et serez punis par la justice comme il convient à un tel crime.
    Quatrièmement...
    – Oh, mon Dieu, c’est assez ! geignit Jonatan. Mes cheveux se hérissent déjà et la tête me tourne.
    – Les mâchoires de cet homme ne s’arrêteront pas aussi facilement. Il nous lance ses paroles au visage comme de la poussière, dit Petrus, amèrement.
    – Quatrièmement, persista le garde champêtre, Jaan, fils de Ivan Kuslap, vous accuse du vol d’une hache et d’une scie. Et de vol avec effraction, que la justice considère comme l’infraction la plus grave à la loi.
    Cinquièmement...
    – Encore ! gémit Jonatan.
    – Le garde champêtre a raison ! Maintenant, nous ne pourrons plus échapper aux travaux forcés ! pleura Paulus.
    – Cinquièmement, poursuivit le garde champêtre, vous devez demain vous présenter à la maison communale pour donner des explications, car toutes ces plaintes seront transmises au tribunal. Et maintenant, termina-t-il, s’il se trouve encore dans votre ferme une goutte de l’eau-de-vie des funérailles de votre mère, alors ma gorge demande à en être quelque peu humectée.
    Petrus courut chercher l’eau-de-vie. Jonatan apporta du jambon et Paulus apporta tout ce qu’il put trouver ; du lait, du pain, du sel et de la bouillie de sarrasin. Il déposa tout cela sur la table, devant le garde champêtre. Celui-ci but, mangea et se tut.
    – Mon Dieu, mon Dieu, que va-t-on faire, que va-t-on faire ? pleurnicha Paulus.
    – Peut-être le garde champêtre pourra-t-il nous conseiller, dit Petrus avec précaution.
    – Certainement qu’il le peut, si seulement il le veut, dit Jonatan. Et il chuchota à l’oreille de Petrus qu’il fallait donner de l’argent au garde champêtre et qu’il parlerait certainement, car il connaissait bien les affaires de justice. Petrus mit dix couronnes sur le pain. Le garde champêtre, sans cligner des yeux, les glissa dans sa poche. Puis il termina son repas, prit la bouteille d’eau-de-vie, souleva son chapeau et partit.
    – Je ne peux rien faire, rien. Vous devez être arrêtés, fripons. Remerciez encore Dieu si vous pouvez vous sauver de la potence !
    Et, en s’arrêtant de temps en temps pour déguster une gorgée d’eau-de-vie, il marcha vers la maison communale.
    – Parbleu, c’est un gueux ! hurla Jonatan, enragé. S’il me tombe encore une fois entre les doigts, j’arracherai sept peaux de son visage. Il mange, il boit, il accepte même l’argent et il nous appelle encore fripons !
    – Ne te vante pas, geignit Paulus. Maintenant, c’est de nos visages qu’on arrachera ces sept peaux !
    – Cette affaire est sérieuse !
    – Cette fois, ces Puuslik nous ont attrapé, dit Paulus, ils ne nous laisseront pas en paix avant que nous ne rampions devant eux comme des escargots. Où prendrions-nous les sommes qu’on exige de nous pour le blé piétiné et pour les arbres abattus ? On nous conduira en prison – voilà où en sont notre bon commerce et notre rang de seigneurs. Il faut tout vendre : la ferme, les machines, les outils agricoles et de surcroît le singe. Nous deviendrons des mendiants ; on veut nous forcer à implorer la charité.
    – Il faut que nous fuyions sur le champ.
    – Il n’y a plus moyen de se sauver quand la justice s’intéresse à toi, répondit Petrus sombrement. Ils te feraient même sortir d’un trou de renard. Et où veux-tu aller ? Partout, il y a des maisons communales et des gardes-champêtres.
    – Alors il nous faut tout de suite partir à la ville et prendre un bon avocat ! s’écria Jonatan. Nous ne nous laisserons quand même pas ruiner et mettre aux fers ! Je vous le dis : qu’importe le procès ; que toute notre fortune y passe, mais nous devons avoir la justice.
    – La justice ! rit Paulus, cette justice, nous ne l’aurons plus. Est-il juste que, en poursuivant le singe, nous ayons abattu le bosquet et piétiné des champs de blé ? Oh, Croix sacrée ! Encore maintenant résonne dans mes oreilles le bruit des haches et des scies et celui de la chute des arbres. Quelle justice pouvons-nous avoir ? Nous sommes coupables, tout à fait coupables et nous ne pouvons plus rien faire.
    – Moi, mais je ne suis pas coupable ! cria Jonatan, furieux, en voyant Nipernaadi qui jouait du kannel sur le seuil.
    Il était déjà fâché que Nipernaadi ne participât pas à leur grand malheur, mais jouât de cet instrument idiot, comme si rien de mal n’était arrivé.
    – Je sais qui est coupable ! ajouta-t-il, en accentuant chaque mot. N’est-ce pas lui qui nous a poussés à ce commerce ridicule au moment où nous étions abattus par l’émotion consécutive à la mort de notre chère mère ? N’est-ce pas lui qui nous a incités à partir en Lettonie, pour chercher ce singe, qui est devenu la cause de tout le mal ? N’est-ce pas lui qui nous a conseillé d’abattre le bosquet, de piétiner le champ de seigle, pour rattraper le singe ? Sans lui, aucun mal ne serait arrivé : le singe serait resté sur l’arbre et nous nous serions tranquillement assis dessous en dégustant de l’eau-de-vie. N’en aurions-nous pas eu le temps, ou était-ce là quelque chose de mal si Mika grimpait un peu sur l’arbre ? Il est déjà arrivé que des singes aient grimpé sur des arbres sans qu’on n’ait pour cela abattu tout un bois !
    – Jonatan a raison, dit Petrus.
    – Oui, oui, tout à fait raison ! ajouta Paulus.
    – Et en somme, nous ne savons rien de lui. Quel homme est-il ? D’où vient-il ? Personne n’a encore regardé ses papiers. Peut-être est-il un prisonnier fugitif. Il vient simplement à la ferme, se présente comme un parent, reprend la besogne de la ferme. Il engage des valets et une ménagère et il prend même l’argent et le distribue par ration, et avec des recommandations, comme à des gamins ! Je vous le dis, il m’est arrivé différentes choses dans la vie, mais jamais on ne s’est ainsi moqué de moi !
    Nipernaadi cessa de jouer. Ses sourcils commencèrent à trembler, le sang lui monta aux joues. Il se leva et dit :
    – Je ne suis coupable de rien. Votre commerce allait bien. J’ai mis votre ferme en ordre et, si vous n’êtes pas contents de moi, je peux partir.
    – Il a mis notre ferme en ordre, écoutez-le ! hurla Jonatan. Il a fait la cour à ma fiancée, l’a amené ici comme ménagère, avec des arrière-pensées et, quand la jeune fille a travaillé à tour de bras, rien que pour moi, il compte cela comme son propre mérite.
    – Qui a donné l’ordre d’abattre le bosquet de Puuslik ? demanda Paulus en agitant les poings.
    – Qui a commandé les villageois sur le champ de seigle ? hurla Petrus.
    – Qui est coupable de tout notre malheur ? cria Jonatan. Ah, je vous le dis, jamais mes poings ne m’ont tant chatouillé. À cause de lui, nous devons maintenant perdre toute notre fortune. À cause de lui, on va nous mettre en prison. Regarde, ainsi est la justice de ce monde, ainsi souffrent les innocents !
    – Il faut lui donner une bonne raclée. À quoi cela sert-il de tant parler ? cria Paulus. Aucune querelle ne m’aura été aussi agréable que celle-ci. Nous avons bien rossé des innocents. Quel plaisir si nous attrapions une fois un fripon !
    Petrus enleva son veston et souffla par le nez comme un taureau furieux.
    Nipernaadi saisit le kannel dans ses bras, comme pour protéger son cher instrument. Puis il resta là, sans savoir quoi faire.
    – Viens ici, trompeur d’honnêtes chrétiens, hurla Jonatan.
    – Nous allons t’apprendre la chasse au singe, cria Paulus. Nous allons te montrer comment on abat un bois et comment on encercle un champ. Ne pleure pas si tu as un peu trop chaud !
    Il saisit une bûche et se précipita sur Nipernaadi.
    Mais au même instant, Milla courut dans la cour en pleurant. Elle se précipita droit sur Jonatan, tomba dans ses bras et demanda en sanglotant :
    – Est-il vrai que demain on t’emmènera en prison ?
    Petrus et Paulus s’arrêtèrent, baissèrent la tête et regardèrent sombrement Jonatan.
    Mais Nipernaadi prit vite son chapeau, jeta le kannel sur son épaule, passa en courant de la cour à la prairie. Il ne ralentit sa marche que quand il fut sur la grand-route.
    Et il garda son chapeau à la main tant que furent visibles les cheminées et le toit de Krootus.

 
Traduit de l’estonien par Olga Karma. Adapté par J. Kaja-Koskinen [Jacques Baruch]

 
Notes du traducteur 
NB: pour reprendre votre lecture, cliquez ci-dessous sur le numéro de la note

[1] Mõis : grande propriété agricole.

[2] Ait : Petit bâtiment séparé qui sert de réserve.

[3] La boule de verre se trouve chez tous les cordonniers en Estonie.