Indrek HARGLA

 

 

ILS VONT VENIR CETTE NUIT !

 

    Peter Modano rentra sa voiture au garage, grimpa l’escalier qui menait à la cuisine et prit dans le frigo sa première bouteille de bière. Quinze minutes après, très exactement, on sonna à la porte. Ce devait être le voisin, Roberto, avec ses problèmes de clôture, ou peut-être un représentant. Beatrix n’arriverait que dans deux heures avec les enfants, et elle avait la clé. Elle avait toujours la clé, comme si cela signifiait encore quelque chose. La sonnette annonçait en tout cas une visite importune. Lorsque Peter eut ouvert la porte, il en fut plus que persuadé. Devant lui se tenait une femme relativement âgée, avec des cheveux gris, un visage chevalin assez laid et des yeux brillants. Elle portait un chandail blanc et une jupe noire. Ses mains décharnées aux doigts crochus tremblaient, et la moitié inférieure de son visage était parcourue de spasmes.
    « Oui ? » demanda Peter d’un ton hostile.
    La visiteuse tendit la main vers lui et lui saisit le bras de ses doigts froids. Cela se produisit si rapidement qu’il n’eut pas le temps de penser à la batte de base-ball accrochée à tout hasard dans l’entrée, à portée de main depuis la porte. Un froid sentiment de dégoût le traversa et il recula instinctivement. Mais la femme était déjà sur le seuil. Elle chuchota :
    « Ils vont venir cette nuit ! Cette nuit ! »
    Peter ne trouva rien de sensé à dire.
    « Quoi ? Qui va venir ? »
    La visiteuse, toujours debout sur le seuil, ne laissa pas la porte se refermer. Elle scrutait fiévreusement l’intérieur de la maison, comme si elle cherchait quelque chose.
    « Votre maison… dit-elle d’une voix éraillée. Votre maison est aussi…
    – Qui êtes-vous ? » cria Peter en se dégageant d’un geste vif.
    Elle resta sur le seuil, n’essaya pas de s’introduire de force dans la maison, mais poursuivit ses propos incohérents :
    « Ce n’est pas grave. Je suis venue vous avertir.
    – Je n’ai pas besoin des vos avertissements ! Foutez le camp, espèce de malade ! »
    La femme devint raide comme une allumette. Elle tendit encore la main devant elle, mais n’essaya plus de saisir le bras de Peter. Son geste était presque suppliant.
    « Ils vont venir cette nuit. Écoutez-moi ! Vous devez vous tenir prêt. Il ne faut pas les laisser…
    – Ça suffit ! coupa Peter. Vous êtes complètement folle. »
    Lentement, mais d’un geste résolu, il posa sa main sur la poignée et commença à fermer la porte.
    « Cette nuit ! répéta la femme obstinément. Un grand malheur va arriver, un terrible accident, et une grande douleur. C’est écrit, et cela va arriver ! »
    La porte s’arrêta juste devant son visage. Pour continuer, Peter aurait dû lui faire violence, mais malgré sa frayeur il n’eut pas le courage ni la force de frapper une vieille femme malade. « Probablement une illuminée, se dit-il. Une prêcheuse envoyée par une secte. Elle n’a qu’à aller voir Roberto ! »
    « Vous avez des enfants, chuchota soudain la femme. L’aîné a une marque. Et ils vont venir cette nuit…
    – Quoi ?
    – Pensez à vos enfants… »
    « Que peut elle savoir de mes enfants ? s’étonna Peter. Elle nous a espionné ? Elle a bien préparé son coup ! »
    « Je m’en vais, dit la femme. Au moins, je vous ai prévenu. J’ai encore beaucoup de choses à faire. On m’attend… Mais je reviendrai... Vous avez besoin d’aide.
    – Non, attendez ! Qu’est-ce que vous avez dit au sujet de mes enfants ?
    – Protégez-les bien. Protégez-les et ne craignez rien. »
    Elle se retourna et s’éloigna lentement en direction du portail. Peter resta sur le seuil et la regarda un moment sans rien dire. Puis il lui cria :
    « Qui êtes-vous ? »
    Elle répondit sans se retourner :
    « Je m’appelle Vanda. Votre maison est marquée, Peter Modano. Ils viendront cette nuit. »
    D’un pas assuré, la visiteuse repartit sur l’allée de gravier, sans jeter un seul regard en arrière. Le portail grinça et elle s’éloigna dans la rue.
    Le soir, Beatrix amena les enfants, qui devaient passer le week-end avec leur père. Souvent, ils restaient un moment tous ensemble dans la cuisine, à bavarder autour d’une tasse de thé. Mais seulement lorsque Peter invitait son ex-femme à entrer. Ce rituel était important, car bien qu’elle eût la clé, Beatrix ne s’en servait que pour ouvrir la porte aux enfants. Depuis trois ans, elle n’avait jamais franchi le seuil de sa propre initiative. Elle attendait qu’on l’y invite. C’était plus simple ainsi pour tous les deux.
    Le temps que Mark et Margaret grimpent quatre à quatre l’escalier pour retrouver leur chambre où les attendaient leurs jouets et leurs ordinateurs, Peter avait déjà presque oublié l’étrange visiteuse. Du moins le croyait-il.
    « Entre, Bea. Bavardons un peu. »
    Elle entra, accrocha son manteau au portemanteau à tête de lion, à la troisième patère en partant de la gauche, comme elle le faisait depuis des années. C’était sa patère, ça l’avait toujours été, et Peter ne l’utilisait jamais.
    « Dimanche à huit heures, lui rappela-t-elle. Je ne téléphonerai pas avant de venir.
    – Je crois que je vais les emmener au zoo. Et dimanche on jouera à Conan.
    – Tu es déjà allé au zoo avec eux.
    – Mais à l’époque il n’y avait pas encore de rhinocéros. Tu sais, ils en ont acheté un récemment… »
    Ce n’était pas la peine de déranger les enfants. L’étage était leur domaine et ils avaient beaucoup à faire là-haut. Peter veillait à ce que l’ancienne chambre de Mark soit exactement telle que s’il y habitait encore en permanence. Il achetait de temps en temps de nouveaux jeux de construction et des éléments de train électrique, changeait les posters sur les murs en fonction de la mode, assemblait des modèles réduit en plastique. Margaret avait deux ans de moins que son frère, mais elle jouait avec tout cela avec le même enthousiasme. Peter savait que les enfants devaient avoir beaucoup de jouets, aller le samedi au zoo et se développer en jouant à des jeux électroniques. Le fait que leurs parents soient séparés n’était pas une raison pour ne pas les emmener au zoo. Il était un bon père, comment aurait-il pu en être autrement ?
    Beatrix parlait de son travail, mais Peter l’écoutait à peine. Il se réjouissait simplement de sa présence dans sa cuisine. Elle ne parlait jamais du plus important : pourquoi elle ne s’était pas remariée, et ses autres activités n’intéressaient guère Peter.
    « Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as l’air ailleurs, lui demanda-t-elle soudain. Tu n’écoutes absolument pas ce que je te dis.
    – Quoi ?
    – Comment ça, « quoi » ? Il s’est passé quelque chose ? Tu as des ennuis au travail ?
    – Non, tout va bien. »
    Peter savait bien qu’il mentait.
    « C’est ton problème. Ne dis rien si tu n’as pas envie, lança Beatrix d’un ton pincé. Mais occupe-toi bien des enfants ! Pense un peu à eux aussi ! Et n’espère pas que tu vas pouvoir travailler à la maison pendant le week-end. »
    Pensez à vos enfants… Pourquoi fallait-il que tout le monde, aujourd’hui, lui parle de ses enfants, comme s’il ne savait pas y penser tout seul ?
    « Il y a une vieille folle qui est venue ici aujourd’hui, dit-il avec précaution. Une véritable folle.
    – Où ça « ici »? demanda Beatrix sans comprendre.
    – Elle est venue sonner à notre… à ma porte. Et quand j’ai ouvert, elle m’a attrapé par le bras et m’a dit qu’ils allaient arriver ce soir. Une tarée. »
    Beatrix but un peu de thé et secoua la tête :
    « Je ne comprends pas. Tu parles de façon si confuse. Qui va venir ce soir ?
    – Je ne sais pas ! s’exclama Peter. Comment veux-tu que je sache ce que cette folle pensait ? Elle a dit qu’elle venait me prévenir. Elle a raconté quelque chose sur les enfants, la maison et… »
    Il se tut soudainement.
    « Elle a parlé de quoi ? De nos enfants ?
    – Tu sais, c’était bizarre… »
    Il se leva, alla se chercher une bière dans le frigo, s’arrêta devant la fenêtre et reprit :
    « Évidemment, elle était folle, mais elle savait des choses sur les enfants.
    – Quoi donc ? »
    Une note d’inquiétude était-elle vraiment apparue dans la voix de Beatrix ou Peter en avait-il seulement l’impression ?
    « Eh bien, que nous les avons. Et aussi que Mark… »
    Il but quelques gorgées de bière et eut un geste désabusé de la main.
    « Ah… c’est n’importe quoi.
    – Eh bien dis-le, puisque tu as commencé ! » exigea Beatrix.
    Peter hésitait.
    « Je ne sais pas moi-même ce qu’il faut en penser. C’est tellement étrange. Elle a dit que notre fils avait une marque. »
    Ils restèrent un moment silencieux. De l’étage leur parvenaient les cris des enfants qui jouaient. Le plafond grinçait sous leurs sauts impétueux et leur chahut. « Ils s’amusent bien », pensa Peter.
    « Tu crois qu’elle savait quelque chose au sujet du grain de beauté de Mark ? demanda doucement Beatrix.
    – Je ne sais pas quoi en penser. Cela paraît impossible.
    – Tu as déjà parlé à quelqu’un de ce grain de beauté ?
    – Bien sûr que non. Les hommes ne parlent pas des grains de beauté de leurs enfants. Ce ne serait pas rationnel. Mais il y aurait cent autres moyens possibles de l’apprendre. Nous ne l’avons pas non plus tenu secret. Si cette Vanda…
    – Vanda ?
    – Cette femme a dit qu’elle s’appelait Vanda. Je ne te l’ai pas dit ?
    – Vanda, murmura Beatrix, pensive. Vanda qui prévient que quelqu’un viendra cette nuit… Ça me rappelle vaguement quelque chose.
    – Quoi ?
    – Je ne sais pas exactement. C’est comme si j’avais déjà entendu une histoire semblable. »
    Ils se turent à nouveau, troublés. Il n’y avait pourtant aucune raison pour que les délires d’une folle plongent deux personnes parfaitement saines d’esprit dans un silence perplexe.
    « Qu’est-ce qu’elle a dit d’autre ? demanda finalement Beatrix.
    – Que notre maison a aussi une marque. Et elle a parlé d’un grand malheur qui est écrit. Elle a promis qu’elle reviendrait pour nous aider. Ce doit être une fanatique de quelque secte apocalyptique. Elle va peut-être voir les gens divorcés qui ont des enfants. Elle trouve les adresses dans les registres du tribunal.
    – Vanda… Ce nom me dit vraiment quelque chose. Mais ce ne doit pas être très important. Il faut que j’y aille maintenant. »
    Et elle partit.
    Les enfants à l’étage devenaient de plus en plus agités. Le plafond tremblait et résonnait de coups sourds. Peter regarda un moment la télé et alla les voir pour construire avec eux le train électrique. Cela occupa Mark et Margaret pour le restant de la soirée. Dans leur lit encore, ils imitaient avec application le sifflement de la locomotive. Peter les convainquit à grand-peine de dormir, car ils devaient se lever tôt le lendemain pour aller au zoo. Margaret s’endormit la première. Mark réclama d’une voix ensommeillée une histoire de Conan. Mobilisant ses bribes d’imagination, Peter improvisa aussitôt une histoire de dragon, que Mark trouva intéressante. Avant qu’il ne sombre dans le sommeil, Peter lui caressa les cheveux et pensa à Vanda. Il écarta délicatement les mèches qui tombaient sur son cou et regarda le grain de beauté. Il était là, sur la nuque. Une forme trop nette pour un grain de beauté ordinaire, trop énigmatique pour que les parents puissent purement et simplement l’oublier, trop étrange pour en parler à quelqu’un, et dans un endroit trop dissimulé pour que le garçon en ait lui-même conscience.
    Une tête d’homme avec une corne.
    On avait beau essayer d’y voir autre chose, le grain de beauté de Mark représentait un homme avec une corne.
    La respiration faible de Margaret emplissait la pièce. La lampe de chevet, avec ses poissons qui nageaient, dégageait une lueur légèrement bleutée. Peter observa de plus près le grain de beauté de son fils et sentit sa peau se glacer et sa gorge se nouer. Il retint une exclamation de frayeur, faisant entendre une sorte de gémissement étouffé. Le grain de beauté sur le cou de son fils avait changé depuis la dernière fois. Peter aurait pu jurer que la forme n’était pas la même. La tête, qui auparavant mesurait moins d’un centimètre, avait grandi.
    Et alors qu’elle était autrefois de profil, elle était maintenant tournée de face. Le menton en galoche et le nez crochu, qui retenaient tellement l’attention, avaient pivoté d’un quart de tour. Depuis la nuque de Mark, c’était un visage méchant et horrible qui regardait Peter droit dans les yeux. Et même… Non ! Ce n’était qu’un jeu d’ombres et de lumière. Mark grandissait, et la tache pigmentée changeait en même temps que sa peau. Cela ne pouvait pas être autre chose. Les cheveux du garçon retombèrent sur sa nuque, dissimulant la marque effrayante. Peter recula de deux pas, jusqu’à ce que son dos touche le mur. Rien qu’un effet de lumière, se répéta-t-il. Demain matin, tout sera comme avant.
    Il se trompait, mais il ne le savait pas encore. Le lendemain, rien ne devait plus être comme avant.
    Peter ferma la porte sans faire de bruit, descendit dans le séjour et s’assit devant la télé. Une poursuite, des voitures qui explosaient, un coup d’État en Ouganda, un tueur fou au Texas, la famine en Somalie, un avion détourné par des terroristes qui avait atterri à l’aéroport de Lyon, quelqu’un avait gagné un million à la loterie. Il regardait sans le moindre intérêt le monde un peu clinquant de l’actualité et des divertissements du soir, en buvant de la bière et sans penser à rien.
    Quelqu’un marchait à l’étage.
    C’était sans doute Mark. Il avait dû se réveiller et cherchait probablement un jouet. Peter se leva de son fauteuil et monta l’escalier d’un pas traînant. Sa montre indiquait minuit et demie. Mais il ne vit personne. Il alluma même la lumière dans le vestibule, appela doucement son fils. Personne ne répondit. Étonné et un peu inquiet, il haussa les épaules et ouvrit la porte de la chambre. Les deux enfants dormaient d’un sommeil profond et paisible. « Je devrais regarder un peu moins la télé », se dit-il. Il s’apprêtait à redescendre, lorsqu’un mouvement dans la rue l’attira à la fenêtre.
    Dans la lumière des réverbères se tenait une silhouette de femme qui regardait vers le haut, en direction des fenêtres de l’étage : Vanda. Il eut envie de se précipiter dans la rue et de lui envoyer quelques paroles biens senties, mais à cet instant le téléphone se mit à sonner.
    C’était Beatrix.
    « Tout va bien avec les enfants ? demanda-t-elle d’une voix où perçait une inquiétude mal dissimulée.
    – Évidemment. Pourquoi m’appelles-tu en pleine nuit pour me demander ça ?
    – Tu dormais déjà ?
    – Non… je ne dormais pas.
    – Tu sais, j’étais un peu tracassée par ce que tu m’as raconté. Je pensais toujours à cette Vanda. Je savais que j’avais déjà entendu ce nom en rapport avec quelque chose de semblable. Et cela m’énervait de ne pas arriver à m’en souvenir précisément. »
    Peter connaissait l’obstination de sa femme dans ce genre de circonstances. C’était, selon lui, à la limite du pathologique.
    « Et alors ? Tu as fini par t’en souvenir ?
    – Presque. »
    Beatrix s’interrompit et poussa un profond soupir.
    « Moi non plus, je n’arrivais pas à dormir, reprit-elle. Je n’arrêtais pas de réfléchir. J’ai feuilleté de vieilles revues, parce que j’avais l’impression d’avoir lu ça dans un article. Finalement j’ai téléphoné à Ester… Tu te souviens d’Ester ?
    – Oui, je m’en souviens parfaitement. »
    « La doctoresse nymphomane ! se dit-il. Comment pourrait-on ne pas s’en souvenir ! »
    « Il s’est passé un jour quelque chose de comparable dans un hôpital. »
    Quelqu’un marchait à l’étage. Peter était maintenant suffisamment éveillé et tendu pour ne pas mettre cela sur le compte de son imagination. Les pas venaient du couloir et se dirigeaient vers la chambre des enfants. En fait, ce n’étaient pas des pas, mais de simples craquements du plancher. Comment avait-il pu ne pas y penser plus tôt : les pas des enfants ne pouvaient pas être si lourds. La porte de la maison était fermée à clé et ce ne pouvait pas non plus être Vanda qui marchait là-haut…
    « Au fait, elle est ici. Dans la rue.
    – Qui ?
    – Vanda. Je l’ai vue par la fenêtre.
    – Je… »
    Beatrix se tut. Il y eut un moment de silence. La respiration de la femme s’accélérait.
    « Peter, j’arrive. J’arrive tout de suite.
    – Bea, attends ! C’est une… »
    Mais dans l’écouteur ne résonnait plus qu’une tonalité discontinue. « Bon sang, mais qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ! se dit Peter avec énervement. Personne ne veut parler tranquillement jusqu’au bout avec moi. On me lance des paroles énigmatiques et on me raconte n’importe quoi ! D’abord cette Vanda, maintenant Bea… »
    Il raccrocha le combiné d’un geste brusque et écouta. Les pas avaient cessé. Ce n’étaient probablement que les bruits de la veille maison. Personne n’aurait pu entrer. Vanda était dans la rue. Il valait tout de même mieux s’en assurer. Avec les fous, on pouvait s’attendre à tout. Peter alla jusqu’à la porte et la déverrouilla. Son regard se posa brièvement sur la batte de base-ball, et il ouvrit en grand le battant.
    « Vanda ! appela-t-il d’une voix étouffée (à quoi bon crier la nuit ?) Vanda, qu’est-ce que vous voulez ? Venez ici, je voudrais vous parler ! »
    La porte ouverte provoqua un courant d’air froid. Étrangement froid, plus froid qu’il n’aurait dû l’être par un temps aussi chaud. Et pourquoi un courant d’air ? Lorsque les enfants étaient à la maison, Peter gardait toujours les fenêtres fermées !
    Il sentait pourtant bien derrière lui un déplacement d’air froid. Il vit alors Vanda, qui poussait brusquement le portillon et se ruait vers la maison. À quelques pas de la porte, elle s’arrêta et se figea. Peter vit distinctement que ses yeux de folle brillaient d’un regard irresponsable et désespéré. Ses longs cheveux gris flottaient dans le vent, pendant qu’elle criait. « Une malade, une folle, une schizophrène. Que me veut-elle ? » se demanda Peter. Quelque chose étincela dans la main de Vanda.
    Un couteau.
    Un poignard à longue lame.
    Les deux mains se tendaient à présent vers Peter. Il regarda sans un mot, avec la chair de poule, Vanda qui frappait l’air avec son couteau en poussant un cri perçant. Peter comprit que ce cri était destiné à le faire se retourner, à l’obliger à regarder ce qui provoquait ce courant d’air et ces craquements de planches, ces rafales d’air froid…
    …et ce sentiment désagréable que quelqu’un, derrière lui, avait posé une main invisible sur son épaule et le tirait loin de l’endroit où il voulait être.
    Dans un claquement, la porte se referma au nez de Vanda. Une main invisible tira les verrous. Mais une fraction de seconde avant que le lourd battant ne se referme, quelque chose tomba sur le sol de l’entrée : Vanda avait eu le temps de lancer son couteau. Elle n’avait pas atteint Peter, mais cela n’avait plus d’importance. Il était maintenant enfermé dans sa propre maison et une main le tirait douloureusement par l’épaule. En pareil instant, on ne réfléchit pas, on tente de se dégager. Mais c’est généralement peine perdue. La plupart du temps, cela finit par un coup sur la nuque et l’on perd connaissance.
    Peter fut surpris de constater qu’en s’évanouissant l’être humain enregistre les bruits environnants avec une extraordinaire netteté. Il était conscient de tout ce qui se passait autour de lui, pour autant que cela était perceptible par l’ouïe.
    Il entendit Vanda tambouriner contre la porte et pousser des cris aigus.
    Il entendit des pas traînants parcourir toute la maison avec des craquements.
    Et il entendit les hurlements de ses enfants.
    Il s’écoula peut-être une éternité, peut-être seulement quelques minutes. En revenant à lui, Peter se précipita vers l’escalier, en comprenant que derrière la porte tout était silencieux, de même qu’à l’étage. Il savait qu’il devait se battre, mais contre qui et pourquoi, il n’avait pas le temps de se le demander. Il se rua dans l’escalier en faisant grincer les marches. Il ne trouva même pas suffisamment de force et de volonté en lui pour crier le nom de ses enfants. Pour la première fois de sa vie, il éprouvait une peur froide qui envahissait tout. Il n’y avait que lui, la maison, les enfants, la peur et le froid. Un espace rempli d’une rage impuissante, dans lequel il n’y avait pas de place pour un coup de téléphone à la police, ni pour la batte de base-ball accrochée dans le renfoncement de la porte, ni pour un appel au secours aux voisins. En quelques pas, il gravit l’escalier, tourna mécaniquement à gauche dans la pénombre, vers la chambre des enfants, tendit le bras…
    …et se heurta à une paroi glacée.
    Le silence avait cessé. Il entendait maintenant distinctement des bruits qui sortaient d’une espèce de brouillard froid. Une masse grise qui occupait tout le couloir de l’étage. Ce n’était pas possible. Pourtant c’était bien réel, et il s’en dégageait un souffle glacé et terrifiant qui le pénétrait jusqu’à la moelle des os. Peter essaya encore une fois d’avancer, mais la masse glacée le repoussa. Son subconscient refusait d’admettre la présence de cette chose à cet endroit. Et en essayant désespérément de se pousser vers l’avant, il comprit que la peur froide qu’il éprouvait avec une telle acuité n’était pas le fruit de son imagination, ni un état mental, mais une réalité parfaitement physique et concrète, qui avait surgi de nulle part dans sa maison, devant la porte de la chambre des enfants, et l’empêchait de faire le moindre pas. Et cette réalité enfonçait en lui l’humiliation et le désespoir.
    Des voix.
    Des voix et des mouvements.
    Des formes sombres flottant dans l’air. Des formes sombres qui ne possédaient pas de contours précis et ne devaient pas en avoir. Tous ses sens percevaient l’hostilité qui se dégageait de ces formes. Il était pour elles un étranger. Un étranger prisonnier de sa propre maison, envahie par des ombres imprécises qui se déplaçaient dans un brouillard glacé. Peter voulut crier, mais le froid lui avait sectionné les cordes vocales comme un couteau. À moins que ce ne fût le bruit qui sortait de cette masse brumeuse. Quelqu’un rongeait et mastiquait. Et du brouillard suintait un filet de sang qui ne se figeait pas dans le froid, mais coulait sur les chaussures de Peter, et rendait le sol mouillé et collant.
    Soudain, le brouillard s’éclaircit quelque peu et fut traversé, l’espace d’un instant, par un rayon de lumière cristalline, un éclair bleuté. Suffisamment bref pour montrer ses secrets à Peter, livide de peur. L’éclair rendit soudain visible une silhouette penchée au-dessus d’une masse rouge sang, une silhouette dont la tête était surmontée d’une corne, au bout de laquelle pendait quelque chose. Peter eut l’impression de comprendre de quoi il s’agissait. Mais il refusait encore de croire ce qu’il voyait.
    Alors, de peur, de froid et à cause de l’inconcevable de la situation, il perdit à nouveau connaissance.
     
    Il n’entendit pas Beatrix tourner la clé dans la serrure et entrer. Ni les sirènes de police qui hurlaient devant la maison. Il ne revint à lui que lorsque son ex-femme aspergea son visage d’eau froide en poussant des cris hystériques. Il regarda alors d’un air hébété, sans rien dire, le visage penché au-dessus de lui.
    « Peter ! Le sang ! Qu’est-ce que c’est que ce sang ?
    – Les enfants… ? » bredouilla-t-il, et il sentit que l’horreur qu’il venait d’éprouver recommençait avec force à l’envahir. Lentement, il essaya de se mettre debout, mais il retomba sur le plancher.
    « Peter, qu’est-ce qui t’est arrivé ?
    – Je… je ne sais pas. »
    Beatrix le regarda, puis se désintéressa de lui et courut jusqu’à la chambre des enfants. Elle ouvrit rapidement la porte et se figea sur le seuil. Sa respiration s’arrêta un instant, puis, rassurée, elle inspira profondément. Elle entra dans la chambre, en ressortit au bout d’un instant et retourna auprès de Peter.
    « Ils dorment. J’imaginais déjà que… »
    Peter ne comprenait pas pourquoi il n’arrivait pas à se lever. Ses jambes ne lui obéissaient plus. Comme si elles n’étaient plus là.
    « Les enfants dorment, Dieu soit loué, dit Beatrix en se penchant sur lui. Qu’est-ce qui s’est passé ici ? Est-ce que Vanda est entrée dans la maison ? Parle ! »
    Peter ouvrit la bouche et prononça d’une voix éraillée des mots incompréhensibles.
    « Tu trembles des pieds à la tête », lui dit Beatrix.
    Elle le toucha :
    « Tu es glacé ! Comme si on venait de te sortir du congélateur ! »
    Il sentit lui aussi que le froid et l’épuisement avaient envahi son corps et que s’il ne se réchauffait pas tout de suite un glaçon pointu allait lui percer le cœur.
    « Mark… gémit-il avec peine en claquant des dents. Où est-il ?
    – Il dort. Les enfants dorment. Ils vont bien. Mais toi, qu’est-ce que tu as ? »
    Peter essaya, il essaya de toutes ses forces de dire encore quelque chose, mais n’y arriva pas.
    « Viens ! lui ordonna Beatrix en le soutenant. Viens, on va te réchauffer. »
    Lentement et avec difficulté, elle l’aida à se lever et le conduisit en direction de l’escalier. Dans le séjour, elle le fit asseoir doucement dans un fauteuil, étala sur lui plusieurs couvertures et régla tous les radiateurs sur la puissance maximale.
    « Cette Vanda…, expliqua-t-elle en prenant la bouteille de whisky dans le minibar, je me suis souvenu. C’était une patiente d’Ester. Une nuit, elle avait pénétré par effraction dans une maison. Elle y était déjà allée avant pour tenir le même discours délirant : quelqu’un allait venir pendant la nuit. C’est une schizophrène. Ils pensaient qu’ils l’avaient guérie parce qu’ensuite elle ne se souvenait plus de rien. On avait relaté ce fait-divers dans un journal. La vieille folle avait été surprise avec un couteau dans la chambre des enfants, alors qu’elle s’apprêtait à poignarder une petite fille. C’est tout de même incroyable qu’on laisse ce genre de personnes en liberté. Mais c’est comme ça aujourd’hui… Tiens, bois. Ça devrait te réchauffer. Comment tu as fait pour prendre froid avec un temps pareil ? Je ne comprends vraiment pas !
    – Le couteau », articula Peter.
    Il but une gorgée de whisky et répéta :
    « Le couteau… Vanda…
    – Quoi ?
    – Elle a lancé son couteau sur moi. »
    Beatrix le regarda en écarquillant les yeux.
    « Tu es blessé ? Oh, mon Dieu, je n’avais pas remarqué ! Où es-tu blessé ? Bien sûr, le sang ! Je l’avais complètement oublié. Quelle horrible femme ! D’ailleurs la police est déjà à sa recherche.
    – Non », gémit Peter.
    Le whisky réchauffait ses entrailles et faisait revenir plus vite à sa mémoire ce qu’il avait vécu. Sa conscience commençait à se remettre du choc.
    « Elle ne m’a pas blessé. Le couteau est là. »
    Il fit un geste en direction du couloir. Beatrix courut dans le vestibule, alluma la lumière et poussa un cri. En revenant dans le séjour, elle tenait dans sa main le poignard.
    « Elle t’a lancé ça ?
    
– Oui.
    – Et elle t’a manqué ? Mais d’où vient ce sang alors ? »
    Ils regardèrent le couteau. Peter avait souvent vu des armes blanches. D’abord chez un oncle chasseur, puis à l’armée. Il savait distinguer un couteau de chasse à rainure d’un poignard de combat de parachutiste. Il savait quel devait être l’équilibre entre la lame et le manche lorsque le couteau était fait pour être lancé. Il savait aussi différencier les couteaux conçus pour tuer, ceux pour couper, ceux pour écorcher, ceux pour être vendus comme souvenirs. Mais il n’avait jamais vu auparavant de couteau semblable à celui de Vanda, et malgré son état il se demanda combien une telle rareté pouvait coûter. Il était long comme un avant-bras, le manche occupait le tiers de la longueur. La lame était de section triangulaire et dépourvue de rainure. Sur toutes ses faces étaient gravés des signes incompréhensibles qui ressemblaient à des hiéroglyphes. Le manche en ivoire se terminait par une pointe en nacre. Des figures y étaient également gravées.
    Beatrix eut du mal à respirer lorsqu’elle examina plus attentivement ces figures.
    « Peter, mais c’est…
    – Oui. Aide-moi. »
    Il essaya de se lever. Impossible de se tromper. Les fines gravures sur le manche du couteau représentaient une tête d’homme avec une corne.
    « Mark dormait ? demanda Peter. Tu en es sûre ?
    – Évidemment.
    – Je dois le voir. Et aussi Vanda.
    – Tu dois surtout te reposer et te réchauffer. La police finira bien par la retrouver. Je crois que cette fois, on la mettra pour longtemps derrière des barreaux.
    – Tu ne comprends pas. Vanda savait qu’ils allaient venir cette nuit. Elle savait ! Mais comment pouvait-elle le savoir ?
    – Qui allait venir ? Tu te mets à délirer, toi aussi ! »
    Peter ne fut soudain plus sûr de rien. Le brouillard froid, les bruits de mastication, les créatures cornues… Il n’avait pas pu les voir. C’était impossible. Pourtant il y avait du sang dans le couloir, et lui-même avait été presque gelé à mort par une étendue glacée qui était apparue dans la maison.
    « Allons dans la chambre des enfants, dit-il. Quelle heure est-il ?
    – Deux heures et demie. »
    Mark dormait. Ils restèrent debout à côté du lit et regardèrent leur fils qui respirait paisiblement sous la couverture, allongé sur le côté gauche. Tout était silencieux. Margaret dormait aussi. Et Peter aurait sans doute mis tout ce qu’il avait vu sur le compte de la fatigue et des hallucinations s’il n’avait senti dans la chambre une odeur de glace et s’il n’avait aperçu sur le tapis de petites taches brunes. Et s’il n’y avait pas eu dans le couloir des flaques de sang séché.
    « Son grain de beauté, Beatrix, chuchota Peter. Il avait changé de forme. »
    Délicatement, il écarta les cheveux sur le cou de son fils.
    « Regarde ! »
    Elle se pencha, en lui cachant la vue.
    « Peter, je ne comprends pas. Il n’a plus de grain de beauté ! »
    À cet instant, on sonna à la porte.
     
    Vanda pleurait, encadrée par deux policiers. Ils l’avaient trouvée dans une rue voisine en train de se rouler par terre, en pleine crise d’hystérie. Lorsque les secours étaient arrivés, elle avait pu prononcer le nom de Peter, et les policiers avaient décidé de tirer toute cette histoire au clair. Mais ils ne parvenaient pas à établir la preuve du délit, à savoir l’effraction.
    « Est-ce que vous portez plainte contre cette femme ? demanda l’un des deux policiers. Si ce n’est pas le cas, nous la conduisons à l’hôpital. Elle souffre manifestement de troubles mentaux. »
    Peter et Beatrix se regardèrent sans savoir quelle attitude adopter.
    « Vanda, demanda prudemment Peter, qu’est-ce que vous voulez de nous ? De quoi s’agit-il ? Expliquez-nous ! »
    La vieille femme sanglotait.
    « Je n’ai pas réussi. Je suis encore arrivée trop tard… Je n’arrive jamais à temps. On m’informe toujours trop tard. »
    Les larmes ruisselaient sur son visage ridé. Les policiers échangeaient des regards hésitants. Cette explication en pleine nuit, sur un pas de porte, en l’absence de tout délit constitué, leur paraissait absurde et inutile.
    « Que saviez-vous du grain de beauté de Mark ? demanda sèchement Beatrix.
    – Il n’est plus là, n’est-ce pas ? répondit la femme. Et vous pensez qu’il a simplement disparu. C’est ce que tout le monde pense.
    – Nous ne savons pas ce que nous devons penser, Vanda. Si vous savez quelque chose, expliquez-nous, dit Peter. S’il vous plaît ! »
    Vanda secoua la tête.
    « Vous ne comprendriez pas. Personne ne comprendrait. Lorsque le moment sera venu, alors seulement vous comprendrez.
    – Mais quoi ? »
    À nouveau, Vanda secoua la tête.
    « Les préparatifs. Le moment viendra. Ils arriveront tous la même nuit. Et alors…
    – Elle est folle, constata Beatrix. Complètement folle. Emmenez-la.
    – Venez avec nous, madame », dit un policier en tirant doucement Vanda par le coude. Ces gens veulent se reposer.
    Pendant qu’on l’entraînait vers la voiture, Vanda cria à Peter :
    « On l’a échangé. Il est trop tard maintenant. Vous auriez dû couper… Mais ils vous ont devancé. »
    La voiture s’éloigna lentement dans la rue et le regard effrayé de Vanda, à travers la lunette arrière, resta longtemps fixé sur Peter et Beatrix qui se tenaient debout sur le seuil. Lorsque la voiture eut disparu, ils rentrèrent et Peter se servit encore un verre de whisky. Le froid était passé.
    « Il est arrivé quelque chose, Bea. Je ne sais pas si c’était une illusion ou la réalité, mais je suis certain qu’il s’est passé quelque chose.
    – C’est absurde, Peter. Tu es juste un peu fatigué.
    – Comment ai-je pu me refroidir ? Comment ce sang est-il arrivé sur le sol ? Je n’ai pas de réponse. Il s’est passé quelque chose et je ne sais pas quoi. Vanda le sait, mais elle ne veut pas le dire. Donne-moi le numéro d’Ester !
    – Tu ne vas tout de même pas lui téléphoner en pleine nuit !
    – Si. Tu sais bien que si ! »
    Ester Lannier, la « doctoresse nymphomane » comme Peter l’appelait, ne dormait pas, car elle venait de rentrer d’une garde de nuit. Peter ne la retint pas longtemps. Il lui demanda seulement des informations sur la maison où Vanda avait été surprise jadis avec un couteau. Ester était fatiguée, mais elle ne posa pas de questions superflues. Quelques minutes plus tard, Peter composait le numéro d’une certaine Stefanie Linz, sans savoir exactement pourquoi il lui téléphonait. Mais il devait le faire. Beatrix l’observait avec une expression effrayée.
    « Madame Linz ? » demanda Peter lorsque quelqu’un décrocha enfin, après plusieurs dizaines de sonneries. Beatrix écouta par le haut-parleur.
    « Oui ? répondit une voix endormie et inquiète.
    – Mon nom est Peter Modano. Pardonnez-moi de vous déranger à une heure si tardive. J’ai appris qu’une femme nommé Vanda s’était un jour introduite chez vous et qu’on l’avait surprise avec un couteau dans la chambre des enfants. Aujourd’hui, cette même femme est venue chez nous et nous a dit que quelqu’un allait venir cette nuit. Je ne sais pas ce qu’elle voulait dire exactement. Mais cette nuit il s’est passé quelque chose d’étrange, de terrible même. Cette Vanda était revenue et m’a lancé un couteau. Elle a parlé de mon fils. Elle a dit qu’il portait une marque…
    – Un instant, dit la voix à l’autre bout du fil. Attendez… »
    On entendit un soupir. Un long et douloureux soupir. Mais Peter y vit un signe que la femme n’avait pas l’intention de raccrocher.
    « Votre fils avait un grain de beauté, n’est-ce pas ? reprit la voix.
    – Pourquoi dit-elle « avait »? chuchota Beatrix
    – Oui, répondit Peter. Il avait un grain de beauté, qui a changé de forme dans la soirée et a disparu pendant la nuit. Et il y avait quelqu’un d’autre cette nuit dans la maison.
    – Je sais, dit la voix, qui poussa un nouveau soupir, puis un sanglot. C’est toujours comme ça que ça se passe.
    – Mais quoi ? S’il vous plaît, Madame Linz, expliquez-nous.
    – C’était la même chose avec Helmuth. Il avait un grain de beauté, en forme de tête avec une corne. Il a disparu la nuit où on l’a échangé…
    – Échangé ? » cria Béatrice
    Silence.
    « Oui. C’est ce que je crois. Cette femme, Vanda, est venue un jour chez nous. Je l’ai chassée. Pendant la nuit, elle s’est introduite dans la maison par la fenêtre. Je me suis réveillée et j’ai appelé la police. C’était une nuit horrible. Mais le plus horrible restait à venir. Plus tard, je crois, j’ai compris ce que Vanda voulait faire. Vous aussi, vous comprendrez. Vous êtes divorcé, n’est-ce pas ? L’enfant est en alternance chez vous et chez sa mère ? C’est si habituel de nos jours… Ce sont justement ces enfants qu’ils échangent. Toujours ces enfants.
    – Comment cela, ils les échangent ? Que voulez-vous dire par là ?
    – Helmuth n’est plus celui qu’il était. Est-ce que vous avez eu froid cette nuit ?
    – Très froid, oui. Il y avait dans la maison une sorte de…
    – Je sais. Vous n’osez pas encore croire vos yeux et votre mémoire, mais tout finira par vous revenir clairement. Demain matin, vous verrez les choses telles qu’elles ont été. Demain, quand vous parlerez avec votre fils… vous comprendrez.
    – Je comprendrai quoi, Madame Linz ?
    – Il vaut mieux que vous n’y pensiez pas. Essayez d’oublier. Je sais que ça à l’air idiot, mais c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Vous ne pouvez plus rien faire d’autre. Quel âge avait votre fils ?
    – Neuf ans et demi, chuchota Bea.
    – Alors, vous avez encore un peu de temps. Dans quelques années, il partira. Helmuth est parti à treize ans. Il…
    – Comment cela, « il partira » ? » demanda Peter.
    À l’autre bout du fil, on entendit un sanglot étouffé.
    « Il va grandir très vite maintenant. Très vite. Helmuth a violé la fille de notre voisin, puis il a disparu. En réalité, ce n’était plus Helmuth. Bientôt, vous comprendrez, vous aussi. Bonne nuit, Monsieur Modano.
    – Hé, attendez !
    – Bonne nuit. Ne m’appelez plus. Essayez d’accepter tout cela, même si c’est impossible. Je ne peux rien vous conseiller d’autre. »
    Et elle raccrocha.
    « Tout le monde est devenu fou, déclara Beatrix. Je vais dormir ici, et demain matin j’emmènerai les enfants. »
     
    Madame Linz avait raison. Et Vanda aussi.
    Le lendemain matin, Peter comprit.
    Le matin n’apporta aucun soulagement à cette nuit d’horreur. Lorsque Peter repensa, la tête froide, à ce qu’il avait vécu, cela pesa au contraire dix fois plus lourd et le frappa par sa réalité. En dormant, son cerveau avait analysé avec une rapidité et une précision extraordinaires tout ce qu’il avait vu pendant la nuit, mis à leur place toutes les pièces de la mosaïque et avait soufflé à sa conscience la dure et incroyable vérité.
    Un dimension glacée dans sa maison… Des ombres cornues dans le brouillard… Un grain de beauté éveillé à la vie, puis disparu… Et cette chose qui pendait au bout de la corne. Au matin, il comprit ce qu’il avait vu. Il comprit qui avait été dévoré pendant la nuit et d’où venait le sang sur le sol.
    Ce matin-là n’apporta pas de soulagement. Pas plus que les matins des décennies qui allaient suivre, où Peter, avant de s’éveiller, devait revivre encore et encore le même cauchemar… Mark s’enfuit plus vite qu’il ne s’y attendait. Il ne parla plus jamais avec ses parents ni avec sa sœur. En fait, c’est Margaret qui, la première, dès le matin, sembla considérer son frère comme un étranger, et se mit à pleurer hystériquement en hurlant quelque chose au sujet de « cornes ». Ils ne surent jamais ce qu’elle avait vu exactement cette nuit-là, car elle mourut un mois plus tard d’une pneumonie. Pour elle comme pour Mark, les médecins et les assistantes sociales furent impuissants. À vrai dire, ce n’était plus Mark. À dix ans, il en paraissait vingt, et un soir il s’enfuit. Peter et Beatrix ne le revirent plus jamais.
    Peter ne revit pas non plus Vanda. Et personne ne savait rien à son sujet, ni d’où elle était venue ni où elle était allée. Les archives des hôpitaux psychiatriques ne fournissaient aucune réponse. Hormis le fait que cette femme n’aurait pas dû exister. Nul ne savait rien de ses parents ni de son domicile, nul ne connaissait son numéro de sécurité sociale, ni même son nom de famille. Tout ce que l’on savait d’elle, c’était qu’elle venait parfois sonner aux portes pour annoncer qu’ils allaient venir cette nuit. Peter croyait savoir ce qu’il aurait dû faire avec le couteau de Vanda. Et ce que Vanda avait essayé de faire sur le fils de Madame Linz.
    Une dizaine d’années après la disparition de Mark, Peter découvrit dans les archives de la police le fait-divers suivant : un inconnu avait pénétré pendant la nuit dans la chambre d’un enfant et lui avait enlevé un grain de beauté en lui découpant un bout de peau.
    Le grain de beauté représentait évidemment une tête d’homme avec une corne. Et cet enfant avait grandi. Il était resté lui-même. Mais cette découverte n’était plus d’aucun secours à Peter.
    Chaque matin, jusqu’à la fin de sa vie, Peter se remémora cette nuit, se rappela comment, du grain de beauté qui avait pris vie sur la nuque de Mark, avait surgi, venue d’une dimension glacée « de derrière le monde », une créature unicorne, une créature qui avait écorché son fils, l’avait dévoré, puis avait placé son propre enfant dans la peau de Mark. Peter voyait clairement, par les nuits de cauchemar, comment le grain de beauté ne cessait de grandir et d’enfler, comment s’en exhalait un froid glacial et comment, pour finir, une pointe perforait la peau…
    Chaque matin. Chaque jour. Jusqu’à la fin de sa vie.

Février 2000

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin