Mehis HEINSAAR
   
   
   
SALUT
   

   Un matin de printemps, de bonne heure, un vieux monsieur se promenait dans un parc de la petite ville de N. Il y faisait en réalité chaque matin son petit tour en forme de huit. Et il avait ce trajet si bien en tête qu’il aurait même pu le parcourir les yeux fermés si cela avait été nécessaire. Arrivé à mi-chemin, il s’assit sur un banc du parc pour se reposer un peu les jambes et écouter les trilles des grives. Les grives étaient ses oiseaux favoris. Il décida de consacrer quinze minutes à les écouter, ni plus ni moins. La ponctualité était chez lui une seconde nature : il avait tout de même travaillé trente ans comme chef de gare !
   La tête légèrement penchée et les bras croisés sur le ventre, il regardait vers le ciel en dressant l’oreille. En plus des grives, il entendit un pinson, un rouge-gorge, et bien sûr des mésanges de toutes parts. Tout à son occupation, il ne remarqua pas le petit garçon qui apparut à côté de lui. Il devait avoir sept ou huit ans et le chemin qui le conduisait à l’école traversait aussi le parc. Il prit place en soupirant à côté du vieux monsieur.
   Lorsque ce dernier baissa les yeux pour regarder sa montre, il sursauta légèrement en apercevant le garçon assis sur le bord du banc.
   « J’aurais dû l’entendre arriver, pensa-t-il avec humeur. À mon âge, on ne peut plus se permettre ce genre de frayeur ! »
   Il examina ensuite son voisin de plus près. Le garçon avait un grand visage triste, mais des yeux bleu clair au regard pénétrant, qui soutenait courageusement le sien. Il avait sur le dos un cartable en cuir et portait un uniforme bleu foncé. Il s’ennuyait, balançant les jambes, et ne baissa pas les yeux, même quand le vieux monsieur fronça les sourcils.
   « Quel enfant malpoli ! Étrange que je ne l’aie encore jamais vu dans le coin... Dis-moi, mon garçon, tu n’as pas peur d’arriver en retard à l’école ? demanda-t-il ensuite. À ton âge, je ne m’arrêtais jamais, moi. À quelle heure tu commences, d’ailleurs ? »
   En guise de réponse, le garçon haussa les épaules et continua à balancer les jambes.
   « Et d’une, on ne balance pas les jambes quand on parle à une personne plus âgée, s’irrita davantage le vieil homme. Et de deux, on répond poliment, sans hausser les épaules. Tu t’appelles comment d’abord ?
   — Van Lindeberg.
   — Van Lindeberg ? »
   Le vieil homme fronça les sourcils, embarrassé.
   « Lindeberg... ce n’est pas un nom de chez nous, ça ! Mon gaillard, si tu es en train de me mentir, prends garde à toi !
   — Mon nom est Van Lindeberg, répéta le garçon avec la même obstination. Et l’école, ça commence quand moi je veux.
   — Quel petit insolent ! » pensa le vieillard avec indignation, et il tourna les yeux vers le ciel afin de ne plus prêter attention à ce gamin impertinent. Il essaya de se concentrer à nouveau sur le chant des grives, mais il n’y parvint plus.
   Lorsqu’il jeta un œil sur le côté, quelques instants plus tard, le garçon était toujours là. Quelque chose en lui avait changé. Mais quoi ? Il l’observa plus attentivement : toujours ce même visage grand et triste, ces yeux bleu clair qui le fixaient avec audace. Et cette langue, qui disparut entre ses lèvres. La langue...
   « Il m’a tiré la langue ! » explosa intérieurement le vieillard. Et il en fut si contrarié que les larmes lui montèrent aux yeux. Avec la rapidité de l’éclair, il élabora un plan.
   « Entre lui et moi, la distance est d’environ un mètre et demi, réfléchit-il nerveusement. Si je me lève d’un bond et que je lui saute dessus, je le tiens. »
   L’instant suivant, il tenait bel et bien le garçon par le col.
   « Ce genre de blagues, ça ne passe pas avec moi ! brailla-t-il à l’oreille du garçon. Toute ma vie, j’ai travaillé dur et servi ma patrie, et maintenant un blanc-bec arrive et pense qu’il peut tout se permettre. Ah ça non alors ! ça ne se passera pas comme ça ! Conduis-moi là où tu habites, que je parle à tes parents. Ah ! comme ça on tire la langue à une personne âgée ! »
   Et le vieux monsieur resserra fermement les doigts autour du poignet du petit garnement afin qu’il ne puisse pas se sauver.
   Le garçon nommé Van Lindeberg se tenait voûté sous le flot d’injures du vieil homme et ne cherchait visiblement pas à s’enfuir. C’est ainsi que, traversant le parc, ils se dirigèrent vers le centre-ville. Une fine et chaude pluie de printemps s’était mise à tomber. La plupart des passants leur souriaient, les prenant apparemment pour un grand-père et son petit-fils. Parvenus dans le centre, ils continuèrent leur chemin par d’étroites rues pavées, traversèrent la place de l’Hôtel de ville, où des concierges rassemblaient avec soin les ordures de la nuit, et tournèrent au coin de la vieille pharmacie. Dans une de ces petites rues, le garçon guida le vieil homme sous un porche, faisant fuir une bande de chats. Ils passèrent par une arrière-cour crasseuse et pénétrèrent dans une maison en pierre de trois étages. Après avoir monté un escalier en colimaçon dont le bois craquait, ils s’arrêtèrent au deuxième étage devant une porte délabrée. La peinture s’en écaillait et le paillasson sentait le pipi de chat. Sur la porte était vissée une plaque de cuivre rouge où était effectivement gravé : « Lindeberg. »
   « Allez savoir de quel genre de famille il peut bien s’agir », pensa le vieux en plissant le nez.
   Le garçon frappa à la porte, mais comme personne ne vint ouvrir, il sortit de son sac une grande clef, qui rappelait les anciennes clefs de cave, l’introduisit dans la serrure et la fit tourner bruyamment deux fois vers la droite. Puis, il se recula en continuant à fixer le vieux monsieur de ses yeux bleu clair.
   « Je vous en prie, entrez ! » prononça-t-il en s’inclinant légèrement.
   Le vieux devint soudain méfiant.
   « Pourquoi cette politesse tout à coup ? » se dit-il en regardant le garçon d’un air hésitant. Mais la curiosité prit le dessus : il appuya la main sur la poignée et franchit le seuil.
   Un vent chaud d’été vint lui heurter les narines et un soleil de midi l’aveugla. Quand ses yeux se furent habitués à la lumière, il resta là à regarder autour de lui d’un air étonné. Au lieu de l’appartement d’ivrognes qu’il s’attendait à trouver, s’ouvrait sous ses yeux le paysage luxuriant d’un parc en plein été : une herbe non tondue où poussaient des belles-des-prés et des chardons, des chênes séculaires mêlés à des tilleuls, des sapins et des saules pleureurs. Les sentiers envahis par la végétation dessinaient des motifs, et des libellules survolaient les mares aux eaux sombres. Au milieu de toute cette verdure négligée s’agitait une foule innombrable de vieillards. La plupart d’entre eux se déplaçaient en petits groupes, mais il y en avait aussi qui se tenaient à l’écart ou se promenaient tout seuls. Certains faisaient voler dans le parc un cerf-volant en poussant des cris, d’autres grimpaient sur les branches des arbres ou étaient simplement assis dans les hautes herbes, examinant avec attention un insecte ou une fleur. D’autres jouaient aux boules sur un terrain où l’herbe avait été piétinée et se disputaient sur le nom du vainqueur. Plus loin, derrière des ormes mal élagués, on apercevait une maison de maître d’un blanc douteux que quelques vieillards essayaient de repeindre avec des couleurs criardes. Quel spectacle ! Aussi, la plupart d’entre eux tenaient à la main une sacoche ou un sac en plastique, comme s’ils ne s’étaient arrêtés que pour un instant dans le parc et devaient immédiatement s’en retourner à leurs occupations quotidiennes interrompues.
   « Où diable suis-je donc tombé ? » murmura dans sa barbe l’ancien cheminot, et il fit demi-tour pour revenir sur ses pas. Mais là où se trouvait auparavant la porte, se dressait à présent un haut mur couvert de vigne vierge. Était-il passé à travers un mur ? Le vieux monsieur secoua la tête. Non, non, il ne se laisserait pas abattre par ce genre de plaisanteries ! Dans la vie, il était venu à bout de problèmes bien plus difficiles. Et il dirigea ses pas vers les trois vieux les plus proches, lesquels discutaient avec animation.
   « Je vais leur demander quelques explications », décida-t-il. Mais lorsqu’il fut parvenu à leur hauteur, l’un d’entre eux, comme s’il n’avait attendu que cela, tapa l’épaule de l’ancien chef de gare et les trois vieux s’enfuirent en riant.
   « Chat ! Chat ! » crièrent-ils à tue-tête. « C’est le nouveau vieux le chat ! Attrape-nous si tu peux ! »
   Le vieillard fronça les sourcils, embarrassé, et montrant sa tempe du doigt, il essaya de ramener les fuyards à la raison, mais ceux-ci éclatèrent de rire de plus belle. Ce fut là leur erreur, car le vieux monsieur se mit en colère, et quand il était en colère son cerveau démarrait au quart de tour. Il fit mine de n’accorder aucune importance à la chose, mais prit pour cible un homme corpulent beaucoup plus vieux que lui et se rua dans sa direction. Le vieux grassouillet se révéla toutefois plus agile qu’il ne le pensait et esquiva son attaque.
   La chasse ne faisait que commencer !
   

Traduit de l’estonien par Cédric Farez