Ivar IVASK


UN ÉTÉ EN HAÏ-KU

                  
O to be in Finland
                       now that Russia’s here

                                  E. E. Cummings

                       À Martti et Liisa

             1
Un toit rouge
un enclos de cerfeuil sauvage en fleurs
la page blanche


             2
Les pins qui rêvent
les lilas entêtants
des pommes de pin sur la pierre


             3
À force de silence
entendre circuler ton propre sang
un taon t’effraie


             4
Comme il fait soleil
le moustique et moi
nous nous figeons de bonheur


             5
Un volume de haï-ku
je ne l’ai pas feuilleté
une rose s’est ouverte


             6
Oh l’odeur du café
la paix de l’après-midi
une mouche sur ma tasse


             7
Les roses de la Saint-Jean
doucement opinent dans la pluie
entre nous la fenêtre


             8
Je chauffe l’étuve
nu mais les bûches chantent
une chemise de feu sur le dos


             9
Le duvet des nuages
dans le ciel se disperse
je m’endors sans crainte


             10
Qui sait combien de myrtilles
le froid a laissé mûrir
dans chaque forêt


             11
Des portes sans serrures
sur l’essentielle simplicité
la grange de guingois


             12
Brièveté de l’été
le bousier frotte ses pattes
les visiteurs s’en vont


             13
La machine à écrire
mais je vois l’écriture de la pluie
le recueil délaissé


             14
Plus de soucis
l’eau monte dans notre puits
seul le coucou s’est tu


             15
Fraîcheur du lac
table propre de samedi soir
ce thé brûlant


             16
Entre les assauts de l’orage
tous les bruits se taisent
ma montre bien sûr fait tic-tac


             17
Verse encore de la bière
dans l’ombre des cannes à pêche
un sandre a bougé


             18
Cet été ouvre
à nouveau ses marguerites
pour nous deux


             19
Le vieux four chauffe
blanc de chaux et noir de suie
le feu devient pain


             20
Promenade de minuit
la maison vide dans la brume
un cheval hennit


             21
De la porte de l’enclos
part un sinueux chemin forestier
l’araignée reste à la maison


             22
D’où vient la brume
la nuit blanche demande au lac
des bruits de rame


             23
En cueillant des lilas
les mains débordantes de branches en fleurs
la langue de feu des orties


             24
La pleine lune jaune
dans le lichen une luciole
murmure en saluant « haï-kuu »*


             25
Lorsque du puits je tire
notre eau de chaque jour
je m’agenouille


             26
Un oiseau d’argile à la fenêtre
un rayon de soleil dans le vase poussiéreux
à la place de l’oiseau je chante


             27
Les grappes rouges
du sorbier plein de sève
se reflètent dans la barque


             28
Un nuage comme un continent
mais mon Amérique
c’est cet enclos de Finlande


              29
Un ciel de plomb
une bande de paysage encore vert
l’hiver a touché le lac


              30
Le silence reste ici
poème non écrit
nous partons demain


              31
Huit étés
trois recueils souvent de la pluie
c’est peut-être ici que je suis né

__________
* Jeu de mots intraduisible ; en estonien kuu signifie « la lune » et hai (ou hei) est une forme de salutation. (N. d. t.)


Traduit de l’estonien par Jean-Luc Moreau