Juhan JAIK
 

LA MORT DE MON PÈRE
 
 

 I

    Oh ! Mes pauvres amis, s’il fallait que je vous raconte la mort de mon père ! S’il fallait que je vous explique combien fut affreuse cette journée à Lepaveere, affreuse la semaine qui la précéda ! Oh ! mes amis, il y a dans le monde beaucoup de choses, beaucoup d’événements où le malheur vous regarde droit dans les yeux, mais rien ne saurait être plus horrible que la dernière semaine de la vie de mon père.
     Il ne savait pas d’avance le jour de sa mort, pas plus que je ne connais le mien. Comment pourrait-on bien le savoir ? Il n’y a personne pour nous renseigner ... et pourtant, quelqu’un devait le connaître, et pour finir mon père lui-même finit par avoir le pressentiment du jour fatal. Ce qui le lui fit deviner, c’est que les démons de la forêt se rapprochaient de la maison avec plus d’audace, le suivaient des yeux et le montraient du doigt en ricanant lorsqu’il était dans la cour. Ils allaient et venaient sans se cacher durant la journée, marchaient furtivement la nuit derrière les maisons. Alors ils épiaient, postés derrière les portes et les fenêtres, prêts à faire irruption dans la pièce à l’instant décisif.
     Mon père était déjà bien vieux, alors ; et les vieillards ont toutes sortes de prémonitions dont les jeunes n’ont pas idée. Il pensait, avec raison, que le harcèlement des démons n’annonçait rien d’autre que l’approche de sa dernière heure.
 Il me fit part de cette certitude et je fus effrayé en l’entendant, car je savais qu’à l’instant où la protection paternelle me ferait défaut je serais à la merci des démons, qu’ils m’enlèveraient vivant et retiendraient prisonnière l’âme de mon père, l’empêchant de rejoindre le ciel. Mais il n’y avait rien à y faire. Et en effet, lorsqu’il eut fini son explication, il s’alita et tomba malade.
     La nuit obscure survint alors. J’étais assis sur le bord du lit de mon père, écoutant sa respiration. Ma crainte était telle que je n’osais m’éloigner de lui. Toute la nuit, je restai assis à son côté sans réussir à m’endormir. Je savais qu’il allait disparaître pour toujours, et que je resterais sans défense. Ma vie entière me repassa devant les yeux, avec tous les souvenirs qui se rattachaient à lui. Je me rappelai comment, voilà seulement dix ans, ç’avait été encore un homme robuste et assuré, et comment chaque année qui passait l’avait ensuite courbé progressivement, jusqu’à ce moment où il n’avait simplement plus la force de vivre. Il avait vécu des milliers de jours, et celui-ci était peut-être le dernier. Peut-être ne verrait-il pas le prochain matin, ne contemplerait-il plus le soleil qui brillait toujours chaudement dans sa barbe rousse ; peut-être ces yeux qui l’avaient toujours regardé bien en face ne verraient-ils plus jamais le soleil.
     Cependant la nuit pâlissait. Les coqs avaient déjà chanté minuit depuis longtemps, et l’orient s’éclaircissait.
     À ce moment mon père mourut. Je vis moi-même son esprit s’envoler, sous la forme d’une petite colombe blanche. Mais il était rusé ? il savait parfaitement que les démons guettaient derrière la fenêtre, et son âme voulut passer par la cheminée pour s’envoler vers le ciel. Hélas ! elle fit aussitôt demi-tour en piaillant pitoyablement : au-dessus de l’ouverture de la cheminée, un diable énorme et terrifiant montait la garde. Il ne fallait pas non plus compter sur les anges ? un seul, tout petit, se tenait dans un coin de la pièce, là où j’avais entassé des branches de sapin pour le deuil. C’est pourtant là que mon père alla se dissimuler, derrière l’ange, à l’abri des sapins funéraires.
     Mais les esprits mauvais creusaient déjà le mur pour venir dérober cette âme blottie dans le dos de l’ange. Ils déchiquetaient les poutres avec leurs dents pour s’introduire dans la pièce.
     L’angelot tremblait de peur, tellement l’épée céleste qu’il tenait à la main semblait petite. Dans son dos, l’âme de mon père tremblait elle aussi, comme une colombe blessée, car il n’y avait aucun secours à espérer. Quant à moi je restais planté là, effrayé et indécis ; je vis, au-dessus de la forêt, dans la rougeur de l’aube, se lever un vol de milliers de corbeaux qui se dirigeaient vers la maison avec d’horribles cris et claquements de becs. C’était une immense troupe guerrière, qui se précipitait pour aider les démons. Arrivés dans la cour ils se posèrent sur la palissade qui entourait le potager ; certains se mirent à briser les vitres de leur bec de fer, tandis que d’autres conversaient en croassant avec les démons. Peut-être recherchaient-ils quelque butin, et comptaient-ils s’attaquer au pauvre cadavre de mon père ...
     Mais déjà les cornes des démons avaient transpercé le mur. Ce fut bientôt une large ouverture, par laquelle les diables passèrent et se rassemblèrent dans la chambre. Ils n’osèrent cependant pas encore s’emparer de l’âme de mon père, car l’ange avait le visage tourné vers eux. C’était un spectacle formidable que cet affrontement entre l’être céleste et les créatures infernales. Dans les yeux de l’ange brillaient la sainteté et la piété, tandis que de ceux des démons s’échappaient des flammes rouges qui volaient dans toutes les directions avec d’effroyables sifflements.
     L’ange, cependant, faiblissait rapidement. À cette vue les diables se rapprochèrent. Lorsque mon père n’eut plus d’espoir de salut auprès de l’ange, il fit un dernier effort, vola vers moi et disparut dans la poche sur ma poitrine.
     Alors les démons perdirent toute crainte. Je ne vis même pas l’ange disparaître de la pièce ; je sentis seulement les mains agiles des diables se saisir de moi et me faire sortir par la porte défoncée, puis m’entraîner dans leur vol qui nous fit rapidement disparaître dans les hauteurs.
     Je quittais ma demeure pour mon dernier voyage. Nous volions par des chemins inconnus, et seuls les démons pouvaient savoir où ils m’emmenaient. Je n’avais plus aucun espoir de vivre ; je savais qu’ils m’emportaient, avec l’esprit de mon père, vers l’enfer d’où aucune fuite, jamais, n’est possible, et où je devrais souffrir vivant toutes les tortures.
 Nous étions arrivés si haut que je perdis conscience. Je sentais encore, comme en rêve, le vol furieux qui nous entraînait toujours plus loin, mais avec le temps cette sensation elle-même disparut, et le balancement me fit sombrer dans un profond sommeil. Était-il dans l’intention des démons de m’endormir, ou cela vint-il de ce que j’avais depuis longtemps dit adieu à la vie, toujours est-il que le sommeil s’empara de moi, insondable, insensé comme la mort, et je ne me rappelai rien, ni ne sentis quand et comment prit fin mon voyage, comment les démons m’abandonnèrent en m’arrachant l’âme de mon père bien-aimé.
     Je me réveillai étendu sur le sol au milieu d’une clairière entièrement entourée de forêts. Le printemps était arrivé, la végétation était fraîche et luxuriante et le soleil chauffait déjà bien.
     Petit à petit, tout ce qui s’était passé me revint à l’esprit. Je me rappelai la mort de mon père et cette sinistre nuit à Lepaveere. Je revis ce vol terrifiant sur les ailes des démons. Je n’arrivais pas à croire que j’étais encore sur la terre, et me croyais plutôt dans quelque clairière déserte du monde souterrain.
     Pourquoi m’avaient-ils abandonné là, alors que j’étais déjà entièrement en leur pouvoir ? S’étaient-ils fatigués de me porter, et m’avaient-ils déposé là pour me reprendre bientôt et m’emporter de nouveau ? Que pouvais-je contre eux, alors que l’ange du ciel lui-même avait été impuissant ?
     Je restai toute la journée immobile, étendu dans la clairière. Je regardais sans y croire le ciel et le soleil, persuadé de ne voir que le plafond des enfers qu’un faux soleil traversait comme dans notre monde, car tout cela pourrait bien être possible au royaume du diable. Il n’était pas pensable qu’ils m’aient laissé à la porte. Il viendraient sûrement me reprendre pendant la nuit, et je ne pourrais rien contre eux.
     Ainsi pensais-je, et le jour tomba alors que je ruminais ces sombres idées. Tout s’obscurcissait autour de moi, le soleil avait depuis longtemps disparu derrière la haute forêt, mais je ne savais toujours pas où je me trouvais, ni ce qu’il convenait de faire.
     Puis je vis se lever une nouvelle rougeur. Je l’observais tandis qu’elle grandissait, et je sentis renaître peu à peu mes espérances évanouies. Je finis par la voir : c’était la lune, qui s’élevait au-dessus de la forêt. Je la reconnus distinctement : c’était bien la même que sur terre, les mêmes traits sur ce visage, la même expression figée, et déjà la conviction me revenait d’être encore au monde, de n’avoir pas encore atteint le terme de ma vie, de pouvoir même, qui sait, retourner un jour chez moi.
     Je ne me relevais toujours pas ? où donc serais-je allé ? De toute la journée je n’avais pas entendu la moindre voix qui me fît supposer une autre présence vivante. Le vent même était absent, et les oiseaux se taisaient, bien que j’en eusse vu quelques-uns voler peureusement, haut dans le ciel, comme en fuite.
     Je restai ainsi, étendu, et me frottai les yeux avec les mains. Seule la lune m’était ici familière, mais si infiniment éloignée que sa face ne portait aucune trace de compassion. Elle flottait indifféremment sur l’océan de l’éther, absorbée en elle-même, tandis que je lui envoyais, à travers mes doigts, des regards implorant de l’aide.
     Au plus profond de la nuit, cependant, quelque chose se produisit. À côté de moi poussaient de hauts framboisiers, d’où me parvint soudain le chant d’une mésange. Regardant de ce côté, je la vis en effet : posée auprès de moi sur la tige courbée d’un framboisier, elle m’observait, tandis que de son bec s’échappait une mélodie compatissante. Lorsque je l’eus remarquée, elle se réjouit et son gazouillis devint plus fort. M’accoutumant progressivement à son langage, je compris qu’elle connaissait en partie mon triste sort, et m’invitait à m’abriter chez elle de la fraîcheur de la nuit. Elle m’annonça encore qu’elle me donnerait, le matin venu, autant de bons conseils qu’elle pourrait.
     Je me levai alors et nous gagnâmes la demeure de la mésange. Celle-ci n’était guère éloignée, et il ne nous fallut que quelques minutes pour l’atteindre. J’entrai dans la pièce, où il faisait bien chaud, et mes yeux se refermèrent bientôt, me livrant au sommeil paisible, doux et insoucieux.
 
 

II

Une fête à la Mésangeraie

     Ainsi baptisai-je la nouvelle demeure où je m’installai. Personne ne vint troubler les premières journées que je passai là-bas. Cette forêt n’abritait sans doute aucune créature maléfique, puisque les mouches y abondaient. On ne voyait jamais de troupes menaçantes rôder au crépuscule en lisière de la forêt et les rapaces nocturnes, qui n’avaient aucune raison de crier, ne troublaient nullement le silence de la nuit.
     Je tirai donc le nom mon nouveau foyer de celui de ma gentille hôtesse, chez qui je passai la première nuit. Je m’éveillai tout réconforté par ce sommeil délicieux, pris une collation à la table de la mésange, après quoi celle-ci m’invita à partir. Elle m’expliqua le chemin qui me mènerait à un endroit où je pourrais demeurer sans craindre quiconque, une étroite amitié unissant ici oiseaux, arbres et autres créatures.
     Je m’installai dans la clairière où je m’étais réveillé la première fois. L’endroit était vraiment plaisant ; j’avais constamment le cœur léger et l’esprit joyeux. Pour commencer, l’absence d’autres humains ne me pesa pas. Je me construisis une maison, avec une seule pièce rectangulaire et une fenêtre face au midi. Je nettoyai quelque peu les alentours, et mes propres allées et venues tracèrent d’elles-mêmes des chemins autour de ma demeure. Rien de déplaisant ne se produisit, et le silence exerçait sur moi son influence apaisante.
     Les longues tiges arquées des framboisiers surplombaient la maisonnette. Lorsque les baies qu’elles portaient eurent mûri, je me trouvai comblé. Je résolus d’organiser une fête pour inaugurer mon nouveau logis.
     La mésange familière me rendit visite en cette occasion. J’avais disposé sur la table les meilleures baies de la forêt et une chope de liqueur de framboise. Nous devisâmes longuement goûtant les joies et les plaisirs de l’amitié.
     Cependant arriva l’heure où la mésange devait partir. J’ouvris la fenêtre pour la laisser s’envoler. Elle disparut dans la forêt, et je restai un long moment à regarder de son côté.
     L’ennui s’installa alors. Sur la table, les mets de fête attendaient toujours les invités. Mon cœur recelait mille tendresses qui brûlaient d’être partagées, et dans mon esprit mille histoires réclamaient leur auditoire ; mille feux, dans mes regards, attendaient de lancer vers mon prochain leurs étincelles d’amour.
     Muet, je regardais par la fenêtre, à proximité de mes richesses. J’étais dans une telle abondance que j’aurais pu combler le monde entier de mes présents. Que quelqu’un vienne, je pourrais rendre tout le monde heureux !
     Inviter ce sapin chez moi ? Ce bouleau, au bord du ruisseau ? Inviter ce lézard, sur la souche ?
     À travers la fenêtre, les rayons du soleil découpaient un grand rectangle sur le plancher. Une idée merveilleuse germa soudain : inviter chez moi le soleil, le compagnon de mon enfance, le témoin quotidien de mes jeux dans cet endroit lointain et perdu, à Lepaveere !
     Je m’approchai de la fenêtre et, tendant les mains vers le soleil, je lui envoyai une invitation cordiale et des regards chaleureux.
     Et voici que le soleil entra chez moi.
     Il arriva amicalement et s’assit à ma table toute simple, but à la chope de la liqueur de framboise, me complimenta.
     Puis le dialogue commença.
     « — Dis-moi, soleil, où est l’extrémité de l’univers ?
     — Là où la terre fond, où la mer s’assèche, voilà l’extrémité de l’univers.
     — Dis, soleil, dis-moi, qu’est-ce que l’homme ?
     — Mangeur de pain, mangeur de viande, porteur de danger : tel est l’homme.
     — Dis, soleil, dis-moi, sais-tu ce qu’est le bonheur ?
     — Dormir, bâfrer, saccager : c’est votre bonheur.
     — Dis, soleil, dis-moi, quel est le bonheur suprême ?
     — La terre, la mer, la forêt, le ciel ? tout est bonheur suprême.
     — Dis, soleil, dis-moi, où suis-je maintenant ?
     — Là où tu naquis, là te trouves-tu aujourd’hui.
     — Dis, soleil, dis-moi, où est la maison de mon père ?
     — Plus loin que ne pourrait porter l’écho de tes cris de joie.
     — Dis, soleil, comment trouverai-je le chemin de ma demeure ?
     — Marche avec assurance sur la terre ferme, traverse l’eau à la nage.
     — Dis, soleil, dis-moi, où se trouve le ciel ?
     — Là où est maintenant ton père, là peut-être se trouve le ciel.
     — Dis, soleil, dis-moi, que sais-tu de mon père ?
     — L’oisillon a grandi, il peut s’envoler du nid.
     — Dis, soleil, dis, que devenons-nous après la mort ?
     — Tu grandiras, tes ailes pousseront, tu voleras ici et là.
     — Dis, soleil, dis-moi, qu’adviendra-t-il de mon âme ?
     — Ton âme disparaîtra en moi et me donnera mon éclat ; sans combustible, comment pourrais-je briller ? »
     Mais le soleil ne pouvait s’attarder plus longtemps chez moi. Il n’était entré que pour une visite amicale d’un instant, et rejoignit sa vaste trajectoire. De son char il regarda vers moi, souriant toujours, jusqu’à ce qu’il ait disparu derrière la forêt.
     J’agitai mon mouchoir dans sa direction et m’écriai :
     « Au revoir, soleil ! »
     Qu’il est doux d’être l’ami du soleil !
     J’avais gagné l’amitié du soleil et en ressentais de la joie. La soirée était bien avancée lorsque j’allai me coucher. Je m’enfonçai délicieusement dans mon lit de mousse, et rêvai du soleil.
     La fête à la Mésangeraie était terminée.
 
 

III

La fuite

     Mon séjour à la Mésangeraie se prolongea ainsi longtemps. Sans heurt, les journées se succédaient, insouciantes. Je n’attendais plus qu’une fin silencieuse, par une belle matinée.
     Mais je faisais erreur dans mes prévisions. La vie de l’homme ne s’achève jamais dans le sens que lui ont donné les esprits mauvais. Pour moi aussi vint le moment de fuir la Mésangeraie : soudain, inattendu et imprévisible, dramatique.
     Une nuit, je fus tiré de mon sommeil par les cris impérieux de la mésange, derrière ma fenêtre. Une fois réveillé, je compris le malheur : un affreux rapace venait de pénétrer dans son nid.
     J’accourus à son aide. Empoignant l’oiseau de proie par le gosier, je saisis un couteau pour le tuer. Mais le rapace tenait à la vie, et il me répondit en langage humain :
     « Ne me tue pas, mon chéri ! Je te ramènerai chez toi si tu me laisses la vie sauve. »
 On ne doit pas croire un rapace qui parle la langue des hommes, on ne doit pas lui faire confiance, ni s’asseoir sur son dos de peur qu’il ne nous conduise en enfer, et non chez nous !
     Je lui plantai ma lame dans le dos, presque jusqu’au cœur, puis je déclarai que s’il ne me ramenait pas à la maison j’enfoncerais un peu plus le couteau, et qu’alors il mourrait.
     Je m’assis enfin sur le dos de l’oiseau et entamai mon voyage de retour. Étonnée, la mésange voletait autour de nous, murmurant des adieux, et monta en notre compagnie aussi haut que ses ailes le lui permirent. Puis elle redescendit rapidement en se laissant tomber comme une pierre ; j’aperçus encore ma cabane dans la clairière de la Mésangeraie, puis nous atteignîmes les hauteurs du royaume infini des ténèbres.
     Ce fut un voyage tout à fait différent de celui que j’avais effectué aux mains des démons. Je restai tout le temps éveillé, la main tenant fermement le manche de mon couteau tandis que je regardais vers le bas.
     Je repensai au jour où mon père était mort, à Lepaveere. Aussi terrible qu’en puisse être le souvenir, plus effrayante encore était cette course à travers les cieux sur le dos du rapace infernal. Les ténèbres que nous traversions étaient tour à tour teintées de bleu ou de vert, mais au-dessous de nous c’était toujours la même sinistre noirceur.
     Finalement, je remarquai en regardant vers le bas de larges cercles blanchâtres. Ce n’étaient pas des feux, et certainement pas la lumière du soleil.
     Me demandant de quoi il s’agissait, je questionnai le rapace.
     « C’est le village des revenants : c’est là qu’ils demeurent, et de là qu’ils partent lorsqu’ils s’en retournent sur leurs chemins familiers. »
     « Et là-bas, cette grande tache claire ? »
     « C’est le séjour des esprits ; ils n’en sortent que pour hanter forêts et rivières, et suivent le reste du temps l’enseignement de Satan. »
     « Et la lueur verdâtre loin devant nous, qui brille comme une effrayante centrale électrique ? »
     « C’est l’entrée des enfers, qu’il nous va falloir survoler. Il y a grand danger à passer au-dessus, mais en cas de péril pense à imiter le chant du coq. »
     Je n’attendis pas de survoler l’embouchure, mais me mis aussitôt à chanter comme un coq. Je chantai sans m’arrêter, vaillament, et grâce à cela nous passâmes sans encombre les portes de l’enfer.
     Mon œil commença alors à distinguer les contours terrestres. J’aperçus des forêts, des bras de mer, des montagnes autour et au-dessous de nous, je vis des villes et des feux, je devinai encore d’autres habitations humaines, et la Mésangeraie que je venais de quitter me paraissait déjà un songe.
     Le voyage ne dura plus guère. Bientôt, alors que l’aube pointait, l’oiseau descendit et se posa, à ma grande joie, précisément dans la cour de Lepaveere.
     Je libérai le rapace, mais celui-ci ne s’envolait pas. Jetant autour de lui des regards étonnés, il me demanda :
     « Est-ce que tu ne me reconnais donc pas ? »
     « Comment pourrais-je vous reconnaître, vous autres créatures infernales, cornues et pécheresses ? Nul humain ne vous a engendrés, nulle terre ne vous a vu naître, vous n’avez jamais dit de prière ou fait le signe de croix, d’où pourrais-je bien vous connaître ? »
     « Je ne suis pas si affreux que tu le crois, mon chéri. Né d’un être humain, originaire de Lepaveere, j’ai dit mes prières et fait le signe de la croix, je suis l’esprit de ton père ! »
     « Ne me tourmente pas, démon ! Criminel, ne mens pas ! Enjôleur, cesse tes racontars ! L’âme de mon père était belle, son esprit à l’heure de la mort resplendissait de blancheur, et il s’était envolé comme une colombe aux ailes éclatantes. Ton cœur à toi est plein de fiel, la malice brille dans tes yeux, rapace aux ailes pleines de fange ! »
     « Il est vrai que mes ailes sont souillées : un diable m’a fait rôtir pour me rendre mauvais, puis un méchant esprit m’a battu jusqu’à me rendre semblable à la suie. Mais au fond d’elle-même mon âme est restée saine, cachée au plus profond de ma poitrine, et grâce à elle j’ai échappé à la puissance des démons, à l’armée secrète de Satan, au joug des créatures cornues. Sauve, mon fils, l’âme paternelle des éternelles ténèbres de l’enfer, de la blessure sans fin de l’esprit. Fais couler dans l’œil de ton père une goutte du sang de ton doigt et fais-le renaître : alors je serai libéré et pourrai en vérité rejoindre le ciel, m’asseoir parmi les anges, reposer ma tête dans le sein de Dieu. »
     « Je n’ai pas foi en un méchant oiseau, ni n’offre mon sang à Satan ou ne me vends à un meurtrier. Qui t’a envoyé dans la Mésangeraie, meurtrir l’oiseau bienfaisant et saccager son nid ? »
     « J’avais à exécuter un ordre maudit, une injuste obligation. On m’avait envoyé là-bas, brutalement contraint, pour me conquérir à jamais et noircir totalement mon âme. C’est pourquoi je devais tuer l’oiseau, commettre ce grand crime qui aurait corrompu mon esprit et damné mon âme. »
     « Dis-moi, où me trouvais-je, en quel pays ? Et pourquoi était-il nécessaire de tuer cette mésange ? »
     « C’était un oiseau céleste, plus fort que le monde des Enfers, plus puissant que l’Ennemi cornu. Là-bas, il veillait sur toi, te protégeait du mal, te gardait des blessures, repoussait puissamment toute attaque. Jamais les créatures de l’enfer n’auraient pu s’emparer de toi tant que cette mésange vivait, volait et virevoltait autour de toi, puissant protecteur céleste, terrible adversaire des forces infernales. »
     « Raconte toujours, oiseau méchant ; débite tes belles paroles, fils de démon ! Je ne crois pas que tu sois mon père ; jamais tu ne fus mon cher protecteur. Il a depuis longtemps rejoint le soleil, est devenu une part de son éclat, a illuminé sa lumière ? ainsi me l’a raconté le soleil lui-même, cent fois expliqué, mille fois assuré. »
     « Le soleil, sur le monde, grand ami des mortels, terrain des contes, chante pour la consolation, l’oubli des tristesses, pour qu’advienne ici-bas la beauté, pour dissiper le tourment des noires pensées et redonner la vigueur aux parents affligés. C’est pourquoi il t’a parlé ainsi, pour que disparaisse ta tristesse et que s’atténue ta douleur. Il n’est pas bon d’inquiéter, et point n’est besoin de souffrir. Une larme coule sur l’âme, sur ceux qui dorment dans Manala, et dans Toone elle arrive comme une flamme. »
     « Dis-moi qui je suis, pourquoi je suis venu au monde ! »
     « Tu es la créature du Bien, né le meilleur entre tous, chaleur du cœur, pupille de l’œil, réjouissance de l’âme de ton père, plus cher présent de celui qui doit disparaître. »
     À ces mots je reconnus mon père et perdis toute crainte. Soigneusement, faisant le signe de la croix avec mes doigts et imitant le cri du coq, je versai une goutte de sang au-dessus de son œil.
     Lorsque la troisième goutte le toucha, je n’avais plus devant moi le monstrueux rapace, mais une colombe immaculée qui s’envola vers le ciel et disparut entre les nuages.
     Dans la pièce, le cadavre de mon père était étendu et l’odeur de la mort semblait toute fraîche, comme si elle était survenue à l’instant précis où j’étais entré. Je l’enterrai entre les bouleaux à côté de la maison et dressai sur sa tombe une lourde croix de pierre, haute et claire, que le soleil pourrait toujours voir. Sous le toit j’installai des nids pour les colombes, et l’hiver je donne du lard aux mésanges.

Traduit de l’estonien par Jean Pascal Ollivry