Ilmar JAKS  

 
CHUTE DE NEIGE
 

    Venez vite ! disait le message. Signé Lizzie et Jane Åmark. Storgatan 18.
    Il avait neigé. Le papier dans les mains, il remarqua que la neige, dehors, tombait encore à gros flocons. Par ce temps ? De parfaites inconnues ! Que pouvaient-elles bien vouloir à un notaire à une heure aussi tardive ? Deux dames seules, mère et fille, avait-il entendu dire. C’était tout, trop peu. Il devait s’agir d’une erreur. Un acte à rédiger ? Un testament à signer ? Étrange. Très étrange.
    Poussé par son sens du devoir, n’excluant pas non plus que quelque éventualité ait pu lui échapper, aiguillonné enfin, dans une certaine mesure, par la curiosité, il laissa là le texte qu’il était en train d’écrire, enfila son manteau et sortit dans la nuit. Storgatan 18. D’abord tout droit, à droite, puis à nouveau tout droit. C’était un bâtiment isolé, qui se dressait en bordure d’un bois de bouleaux.
    La maison sommeillait dans une obscurité presque totale. Seules les fenêtres côté jardin scintillaient faiblement d’une lueur blafarde. Hésitant, le corps oppressé par l’angoisse, il s’arrêta sur l’escalier sans savoir s’il devait sonner ou s’en aller. Alors qu’il soupesait une nouvelle fois le pour et le contre, la porte s’entrebâilla et un bras à demi dissimulé sous un châle lui tendit une pelle à neige. S’il vous plaît, lui déclara la personne qui lui avait ouvert, en désignant l’outil d’un geste sans équivoque. Puis elle disparut à l’intérieur. Avant d’avoir pu se remettre de sa surprise et faire remarquer qu’il s’agissait d’une erreur, il se trouvait à nouveau seul sur l’escalier. Aucune explication, aucune instruction sur ce qu’on attendait de lui. Juste cette pelle. Qu’est-ce que cela signifiait ? C’était absurde !
    Les pensées qui traversaient son cerveau, telles des rafales de vent, le projetaient de perplexité en perplexité. Il n’était pas un déblayeur de neige professionnel, ni un parent de ces dames. Et quand bien même il eût été l’un et l’autre, un tel comportement demeurait difficilement compréhensible. Ne pouvaient-elles donc attendre jusqu’au matin ? Peut-être avait-il, dans le voisinage, un homonyme qui faisait profession de nettoyer les jardins ? Scrutant les fenêtres d’un regard désemparé, recherchant une issue à son embarras, ou au moins une explication, il enfonça la pelle dans la neige et, machinalement, sans comprendre lui-même ce qu’il faisait, se mit à l’ouvrage. D’abord de façon hésitante, incertaine, puis rageusement, comme dans l’espoir que cela lui permettrait d’échapper à ses pénibles pensées.
    Le travail, pour lui inhabituel, avançait lentement. Après une vie passée derrière un bureau, la mission qu’on venait de lui confier se déroulait sous le signe d’une perpétuelle régression. L’épaisse couche de neige, dans laquelle il s’enfonçait presque jusqu’à la poitrine, semblait ne pas avoir de fin. À peine avait-il enlevé une pelletée qu’un nouveau paquet s’effondrait là où il venait de creuser. Il fallait aussi compter avec les gros flocons qui tombaient toujours du ciel. L’allée reliant le portail à l’escalier, que l’on distinguait encore nettement quelques instants auparavant, s’était transformée en un paysage de neige uniforme qui menaçait d’engloutir les buissons les plus bas, les piles de bois et les humains.
    Il avait le sentiment de s’agiter ainsi dans la neige depuis plusieurs heures, voire plusieurs jours. Projeté hors de son existence bien réglée au cœur même de l’inexpliqué, il avait perdu la notion du temps, dont le cours lui paraissait tout aussi absurde que son occupation présente. N’avait-il vraiment déplacé que quelques pelletées ? N’y avait-il pas des semaines qu’il se débattait avec ces congères, cette poudre blanche qui s’infiltrait partout ? Avait-on jamais vu chute de neige aussi abondante ? N’était-ce pas, cela aussi, une erreur ? Entre temps, les lumières s’étaient allumées dans la maison. À travers les carreaux noyés dans la blancheur, il devina les silhouettes de deux femmes assises l’une en face de l’autre. Sur le mur, une lumière tremblotante, dont l’intensité augmentait et diminuait, révélait la présence d’une chandelle. À la lueur de la flamme brillait un objet métallique, quelque chose comme un vase ou un samovar. Les mains qui se levaient en rythme jusqu’aux lèvres indiquaient que l’on prenait le thé.
    Appuyé sur la pelle, il tourna les yeux vers les fenêtres éclairées. De la lumière ! Sauvé ! Comme un naufragé, il tendit les mains vers cette présence humaine et essaya de crier par-dessus les congères, plus fort que la tempête. Ohé ! Vous, là-bas ! Ohé ! Vous ne savez donc pas que je m’assois chaque jour à un bureau tendu de feutre, que je rédige des documents importants ? Vous ne croyez pas qu’il serait temps de mettre un terme à ce malentendu ? Cette méprise pourrait avoir des conséquences fâcheuses ! Ohé ! Ohé !
    Les ombres de ces dames formaient des taches foncées dans la clarté frissonnante. La lumière qui les faisait naître, aussi muette que l’obscurité, paraissait avoir scellé un pacte avec la nuit et les congères et demeurait sourde à ses appels. L’une des dames se leva un instant, comme pour écouter, mais elle se rassit bien vite et continua à boire son thé.
    Après avoir perdu de précieuses minutes à appeler et à faire des signes, il se retrouvait à son point de départ. Il repensa fugitivement à l’enchaînement de circonstances qui l’avait conduit dans ce mauvais pas, brisant le cours régulier de ses jours. Il venait de s’installer confortablement dans la lumière vespérale de sa lampe, lorsqu’était arrivé ce message. S’il vous plaît, venez vite, disait le billet. Et voilà qu’à présent la neige lui arrivait à la poitrine. Elle continuait de tomber, drue, masquant l’horizon. Il n’avait toujours pas accompli sa tâche, ni n’en avait découvert le sens. " Notaire ", était-il écrit sur sa porte, sur son papier à lettres, sur la couverture de ses livres et même sur ses chemises. Mais comment pouvait-il encore être un notaire maintenant qu’on lui avait tendu une pelle ? Qui le croirait désormais, après cet infructueux déblayage ? À chaque pelletée qu’il ôtait au tas de neige, il s’enterrait un peu lui-même, recouvrait les faits incontestables dans lesquels résidait son unique espoir ! Interrompant le cours de ses pensées, il se remit à l’ouvrage, rejetant la neige tantôt d’un côté tantôt de l’autre. Le moment de se décider est passé, il n’est plus temps de choisir ; voilà ce qui résonnait à présent dans ses oreilles, à la manière d’un son de cloche ou d’un sifflement de locomotive. Il avait répondu au message et accepté la pelle. Tout le reste découlait de cela. Personne ne l’avait forcé ; il était sorti dans l’obscurité, avait tâtonné dans le noir et, émergeant de la neige, pris pied sur l’escalier.
    De l’escalier à la rue, il y avait une centaine de pas. Peu rompu aux efforts physiques, il rejetait de la vapeur par la bouche et les narines. En écartant de l’allée la neige lourde comme du plomb, il avait l’impression d’être en train d’abattre une muraille blanche qui se liquéfiait de toute part, d’affronter un animal compact qui rampait contre le sol et menaçait de le dévorer. Ses papiers d’identité se trouvaient hors du jardin, à l’autre bout de cette nuit qui ne cessait de s’assombrir. Tant qu’il demeurerait sous l’emprise de la neige, il serait étranger à lui-même, aux deux femmes assises près du samovar, aux humains du voisinage et à l’univers tout entier, enseveli sous le blanc, qui ne répondait pas à ses appels. Soudain, la lumière du vestibule s’alluma. Un occupant de la maison apparut sur le seuil et lui fit signe d’entrer.
    Dans la cuisine, sur la table couverte de toile cirée, un repas l’attendait.
    — Cette tempête, ça n’en finira donc jamais !  marmonna une femme d’un certain âge vêtue d’un tablier blanc. La mine grave, elle posa devant lui une cruche de lait.
    Toutes ses forces l’avaient quitté. Sans réclamer la moindre explication, presque avec obéissance, il s’attaqua au repas avec appétit. S’essuyant le nez de temps à autre du revers de la main, buvant son lait à grand bruit, il mangeait sans dire un mot. Il n’aspirait plus maintenant qu’à une seule chose : dormir, étendre quelque part son corps fourbu.
    — Et dire que madame Åmark vous prenait pour un notaire !
    La voix de la femme exprimait l’étonnement, et une joie un peu maligne teintée de bienveillance. Il se souvint de sa pensée de tout à l’heure : à chaque pelletée de neige, il s’était enterré lui-même. Écrasant les pommes de terre avec le dos de sa fourchette, fixant son assiette d’un air hébété, trop engourdi pour répondre, il laissa passer la remarque.
    — John ! ordonna soudain, depuis la pièce du fond, la voix de la maîtresse de maison. Montre son lit à notre concierge !
    Du vestibule, un escalier conduisait au sous-sol. Tenant une chandelle bien haut levée au-dessus de sa tête, un homme à la forte carrure lui montra le chemin. Trébuchant sur les marches, manquant de tomber à chaque pas, il descendait de plus en plus bas. Il parcourut les derniers mètres à tâtons et atteignit enfin son grabat.

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin

© Alfil, 1993