Jaan KAPLINSKI
 


La neige fond. L’eau goutte.
Le vent souffle (tout doucement, c’est vrai).
Les branches se balancent. Le poêle brûle.
Les radiateurs sont chauds.
Anu s’exerce au piano.
Ott et Tambet font un bonhomme de neige.
Maarja prépare le repas.
Le cheval à bascule me regarde par la fenêtre.
Moi, je regarde dehors.
J’écris un poème.
J’écris que c’est dimanche.
Que la neige fond. Que l’eau goutte.
Que le vent souffle, etc., etc.




Le linge n’est jamais lavé.
Le poêle n’est jamais chauffé.
Les livres ne sont jamais lus.
La vie n’est jamais achevée.
Elle est comme un ballon qu’il faut sans cesse
attraper et frapper pour qu’il ne tombe pas.
Quand la clôture est finie à un bout,
elle se défait déjà de l’autre. Le toit prend l’eau,
la porte de la cuisine ne ferme pas, les fondations sont fissurées,
les pantalons des enfants troués aux genoux…
On ne peut pas se souvenir de tout. Et c’est presque miracle,
avec tout cela, que l’on parvienne à remarquer le printemps
qui remplit tout,
qui s’introduit partout : dans les nuages du soir,
dans le chant de la grive et
dans chaque goutte de rosée sur chaque brin d’herbe de la prairie,
aussi loin que le regard porte dans la pénombre du soir.




Il existe autant de mondes que de grains de sable au bord de la mer,
des grands et des petits, des ronds et des carrés,
des clairs et des sombres, éternels ou éphémères ;
certains tournent, d’autres restent sur place ;
certains sont tout seuls, d’autres en grappes ;
et dans chacun d’eux, les grands et les petits,
les ronds et les carrés, les clairs
et les sombres, éternels ou éphémères,
il y a des mers et des plages
et sur ces plages des grains de sable, et dans chaque grain de sable
autant de mondes que de grains de sable au bord de la mer,
des grands et des petits, des ronds et des carrés ;
dans certains de ces mondes le Bouddha est déjà né,
dans d’autres il reste à naître, dans d’autres encore il vit et il enseigne en ce moment même ;
dans l’un de ces mondes je suis assis à une table, dans une mansarde
et un pouillot siffleur — Phylloscopus sibiliatrix —
se pose devant la fenêtre, de sorte que je peux voir de près
la raie jaune de ses sourcils, son œil brun,
et comment il frappe du bec contre le carreau,
puis s’envole.




Il n’y a pas de Dieu,
pas de chef d’orchestre,
pas de metteur en scène,
Le monde tourne tout seul,
l’orchestre joue tout seul,
la pièce se joue toute seule,
et si quelqu’un
laisse tomber son violon
et que son cœur s’arrête,
jamais l’homme et la mort
ne se rencontreront — derrière la vitre
il n’y a rien, l’au-delà est un miroir
dans lequel ma peur me regarde en face
avec ses grands yeux,
et derrière cette peur,
si l’on regarde mieux,
il y a l’herbe et les pommiers, et le tournesol,
qui peu à peu se tourne vers le soleil
sans Dieu, sans chef d’orchestre, sans metteur en scène.




Encore écrire. Encore parler. À qui ?
Comment ? Pourquoi ? Pour dire quoi ? Bientôt
Il faudra peut-être se taire. Bientôt
Il faudra peut-être parler davantage
et plus fort. Qui sait. Mais ce qui
demeure inexprimé est toujours le plus important :
ce petit bonhomme, cet enfant au fond de nous
cette parole, cette pensée, ce regard d’enfant,
que nous devons garder, couvrir et protéger.
Avec lui, tard dans la nuit, on peut parfois
parler, et l’on peut toujours se taire
si besoin est.




La frontière entre l’Est et l’Ouest se déplace sans cesse,
tantôt vers l’est, tantôt vers l’ouest,
et l’on ne sait jamais vraiment où elle passe,
sur l’Elbe ou dans l’Oural, ou bien à l’intérieur de nous :
une oreille, un œil, une narine, une main, un pied,
un poumon, un testicule ou un ovaire
de ce côté-ci de la frontière, et l’autre de ce côté-là. Il n’y a que le cœur,
que le cœur qui soit toujours d’un seul côté :
à l’ouest quand nous regardons vers le nord,
à l’est quand nous regardons vers le sud,
et notre bouche ne sait pas au nom de quel côté
elle doit parler.

Traduit de l'estonien par Antoine Chalvin