Jaan KAPLINSKI

 

HEKTOR

(Extraits)

[1]

[Début du récit]

 

Dimanche

    Aujourd’hui j’ai réalisé que ça ne peut plus durer très longtemps ainsi. Les vivres me permettraient de tenir encore un an environ. C’est une vraie forteresse, ici. Mais les caméras de surveillance m’ont permis de repérer des silhouettes menaçantes qui évoluaient autour de notre jardin. Je ne sais pas si c’étaient des voleurs ou des policiers en civil.
    Il me semble que je n’ai plus beaucoup de temps. Je savais qu’il y avait de grandes chances pour que quelqu’un vienne fouiner par ici, voir ce que le maître est devenu. Je ne peux pas le permettre. Tout doit disparaître avant que les hommes soient sur la trace de ce qui se passait dans ce petit pavillon de banlieue. Ce serait une catastrophe. J’ai fait tout ce dont j’étais capable pour l’éviter. Je réponds aux e-mails et au maigre courrier, je vide la boîte aux lettres et je remplis consciencieusement les poubelles. Je paye les factures par virements, via l’internet. Mais je ne sors travailler dans le jardin que la nuit, lorsque personne ne me voit, et je peux encore moins me rendre en ville. Je ne saurais pas davantage payer quelqu’un pour le faire à ma place. N’importe quand, il peut arriver quelque chose sur le réseau électrique ou les canalisations d’eau, ou quelqu’un peut essayer d’entrer par effraction. Quant à débrancher le système d’alarme, le centre de surveillance viendrait aussitôt voir ce qui se passe. Ce serait la fin.
    La fin est proche, de toute manière. Mais je peux encore choisir comment, et quand. Et « quand », je ne l’ai pas encore décidé. Je voudrais encore finir une ou deux choses avant de tout faire sauter. Je veux que cette fin soit vraiment une fin, qu’il ne reste rien. Rien qui leur permette d’imaginer ce qu’on faisait ici.
    Ses comptes-rendus d’expériences sont déjà prêts pour la destruction, et j’ai effacé toutes les sauvegardes. Il ne reste que ce coffre. Celui-là m’obsède. Il m’avait montré un manuscrit que je veux lire à tout prix. Il faut que je mette la main dessus. Pour cela, je dois trouver la clé du coffre. Je l’ai cherchée tous les jours, en vain jusqu’à présent. Je pense que j’y arriverai. Elle est sans doute dans un endroit idiot, il ne l’a pas cachée, seulement oubliée quelque part ou égarée par inadvertance. Tôt ou tard je tomberai dessus. Alors je pourrai mourir tranquillement, comme eux tous. Comme le dernier d’entre nous doit, inévitablement, mourir. J’espère qu’il n’a rien laissé dans un coffre à la banque ; en tout cas, je n’ai rien trouvé à ce sujet dans ses papiers. Et quand cela lui est arrivé et que j’ai recueilli ses dernières paroles, il ne m’en a rien dit. Je pense qu’il n’aurait pas manqué d’y faire allusion, s’il y avait eu quelque chose. Il me reste à écrire toute cette histoire, appelez cela une confession si vous voulez, puis à enclencher le système de destruction.
    Heureusement, il n’avait ni parents ni amis. Les individus dans son genre ne peuvent peut-être simplement pas en avoir. Peut-être est-ce pour cela qu’il a commencé ces expériences, que nous nous sommes retrouvés là, nous autres ? Moi, Hector, Achille, Ulysse, Nestor, et ceux qui ne sont plus là. C’est moi le dernier, c’est à moi de mener à bien ce que nous avions décidé.
    Leurs cadavres sont encore ici. Celui du maître aussi. Au froid, emballés dans du plastique. Ils attendent comme Blanche-Neige dans son cercueil de cristal. Un prince ? Non, aucun prince ne viendra. Je leur rends visite, de temps en temps. Je les aime même morts. Je ne peux pas dire qu’ils soient beaux. J’ai essayé de comprendre ce qui selon vous autres, les humains, est beau, mais je n’y suis pas parvenu. Il est vrai que les canons de la beauté sont codés dans nos gènes, et que les miens sont différents, hérités des existences antérieures, de mes ancêtres. Ceux-là, il ne me les a pas modifiés. Ça ne lui a peut-être pas paru essentiel. La beauté ne l’intéressait pas, ou alors il n’osait pas le montrer. Ce qui l’intéressait, c’était l’intelligence. La raison, la connaissance, comptaient pour lui davantage que la beauté, davantage que les êtres humains. Davantage que nous autres, peu importe comment on choisira de nous appeler.
    Parfois je me demande ce que nous étions tout de même pour lui. Les résultats d’expériences réussies, des œuvres d’art animées, les amis qu’il s’était lui-même créés ? Ou autre chose ? Les six derniers mois il a beaucoup parlé avec moi, je pourrais dire qu’il me faisait presque confiance. Dans une certaine mesure seulement. C’était après la mort d’Achille et de Nestor. Leur disparition l’avait complètement bouleversé. Il me semble qu’il avait peur de quelque chose. Il avait peut-être l’intention de tenter quelque chose sur lui-même. Parfois je crois qu’il voulait dépasser le stade d’être humain, accéder au stade suivant, appelons ça le surhomme, ou ce que vous voudrez.
    En théorie c’est simple, tout à fait facile sur le papier, c’est pourquoi la majorité des généticiens et des embryologistes reconnus ne l’ont pas pris au sérieux. L’être humain est un singe qui ne peut pas achever sa croissance, mais qui se développe tant dans le sein de sa mère que par la suite, pendant longtemps encore. L’homme est plus proche de l’embryon que, disons, le chimpanzé ou l’orang-outang. Qu’est-ce que cela signifie ? Beaucoup de choses. Par exemple qu’il est idiot, qu’il est dépourvu de véritables instincts et qu’il doit pallier cette déficience par la communication et l’apprentissage. Il doit vivre au milieu de ses semblables au moins dix ou quinze ans avant de devenir autonome. Le chat, qui est un animal doué, se débrouille tout seul déjà à quatre ou cinq mois. Un chaton de quatre ou cinq mois est déjà un individu complet, qui sait chasser des souris et réclamer sa nourriture aux hommes. Bientôt il est à son tour capable d’engendrer. Un humain de quatre ou cinq mois est totalement sans ressources, il ne peut ni manger ni se déplacer sans aide, pour ne parler que de cela.
    C’est ce que les biologistes appellent néoténie : un animal capable de se reproduire sexuellement avant d’avoir achevé sa croissance. Comme pour quelques insectes, chez qui la femelle conserve l’aspect de la larve, sans subir une véritable métamorphose comme le mâle. Ou certains amphibiens, qui dans des conditions particulières peuvent vivre et se reproduire au stade de têtards, sans devenir de véritables grenouilles.
    Dans des conditions particulières. En général, l’organisme achevé ou l’imago arrive à survivre dans les conditions les plus rudes sous forme de larve, si l’on oublie l’embryon du mammifère, qui ne peut vivre que comme parasite de sa mère. Le mammifère, qui sur des points essentiels conserve les sensations de l’embryon, a besoin d’un environnement très favorable pour y passer sa longue enfance et achever son développement. L’être humain dispose d’un tel environnement. Il a une famille, un entourage, et bien d’autres choses de nos jours. Une maison avec le chauffage central, trois salles de bain, six chambres. L’air conditionné, des thermostats. L’homme a réussi à construire autour de lui de nouvelles coquilles, à retrouver le sein maternel et l’apesanteur douce et humide dont il avait été expulsé vers ce monde-ci.
    Bien sûr, la vraie question ne réside pas dans l’environnement, mais dans les gènes et l’embryologie. Dans ce qui empêche l’être humain d’achever sa croissance comme tous les autres mammifères. Nos gènes sont comme un texte et l’ontogenèse, la croissance d’un organisme depuis l’ovule fécondé jusqu’à l’animal achevé et fertile est en quelque sorte la lecture de ce texte. Tous les textes des animaux sont achevés, on peut les lire jusqu’à leur terme, et ce terme se conforme à de nombreuses règles de composition. L’ontogenèse normale d’un animal normal est comparable à un roman ou une nouvelle écrits correctement. Avec l’être humain, il n’en va pas ainsi. L’homme a une fin d’une autre sorte, on pourrait même dire qu’il n’a pas de fin.
    Le texte génétique est bien sûr plus complexe qu’un texte ordinaire. Pour emprunter une comparaison à la musique, on pourrait dire qu’il s’agit d’un texte polyphonique, d’un groupe de textes qui évoluent en synchronie, parallèlement. Chez l’homme, cette synchronie est brisée et plusieurs voix, qui d’ordinaire devraient se taire, continuent à se faire entendre, tandis que d’autres se brisent ou s’éteignent prématurément. C’est ainsi que les instincts ne se développent pas, que le cerveau reste à un stade inachevé et possède d’exceptionnelles capacités d’apprentissage.
    Il est intéressant de voir que le cerveau subit plusieurs modifications en tout point comparables aux métamorphoses des insectes. La dernière d’entre elles survient quand le petit de l’homme commence à maîtriser le langage. Avant cela il aura fait quelques pas hésitants dans la direction de ce qu’il deviendrait s’il était achevé au sens des autres espèces, orang-outang ou chimpanzé. Mais lorsque le langage fait irruption, ce développement — disons dans la direction du singe — s’interrompt et ses premiers stades se résorbent.
    Je n’ai jamais rencontré un être humain frappé d’idiotie, incapable de parler ou de comprendre ce qu’on lui dit, mais qui cependant bougerait, serait capable de volonté et doté des moyens de la satisfaire. Peut-être en existe-t-il tout de même ? Peut-être alors un tel idiot abrite-t-il cet homme-singe, peut-être deviendrait-il, dans un autre environnement et avec une autre éducation, quelqu’un qui rappellerait les ancêtres des hommes ? À mon avis, cela n’a rien d’impossible. Je dois toutefois reconnaître honnêtement que ce possible atavisme des humains ne m’a jamais profondément intéressé. Je n’ai pas les moyens de mener des recherches sur ce sujet, et la théorie pure n’a ici aucun intérêt. J’ai assez à faire avec mes propres problèmes et mes soucis. (...)

 

[2]

(...)
    Mon grand-père ne buvait pas beaucoup. Un petit coup de temps en temps avec les hommes qui lui rendaient visite, mais je ne l’ai jamais vu ivre. Alors que j’étais encore tout petit il commença à m’emmener avec lui en forêt et à la pêche, et à me raconter toutes sortes de choses qu’il connaissait au sujet de la forêt et des animaux. Mais il n’aimait pas toujours répondre à mes questions. Il me disait souvent de ne pas tant en poser, mais de regarder et de faire attention, et qu’alors la forêt me répondrait, quoique dans sa propre langue. Je voulais demander quelle langue parlait la forêt — j’en connaissais déjà trois : l’anglais, le français et la nôtre, celle que parlaient mes grands-parents. Celle-là, personne ne me l’avait enseignée, je l’avais simplement entendue et je commençais petit à petit à la comprendre. J’imaginai que ça devait être pareil avec la forêt : il fallait l’écouter jusqu’à ce qu’on parvienne à la comprendre.
    Je ne demandai donc pas à mon grand-père comment écouter la forêt : je lui dis simplement, un jour, que je voulais partir seul dans la forêt et écouter. Il eut un sourire, mais il me dit qu’il n’était pas encore temps pour moi d’y aller seul, que cela viendrait plus tard. Pour l’instant, nous pouvions y aller ensemble et trouver un bon endroit où nous asseoir, écouter et regarder.
    Ainsi partîmes-nous à deux dans la forêt. Nous marchâmes plus loin que d’ordinaire, parmi les bouleaux pour commencer, puis le long de la rivière, puis en suivant un vieux sentier à travers le marais, jusqu’à ce que nous atteignions une petite clairière sur une éminence, au-delà du marais. C’était un terrain sablonneux, où il poussait davantage de pins qu’autour de chez nous. Mon grand-père me dit que c’était le genre d’endroit où il valait mieux rester silencieux, sans parler. Nous redescendîmes la pente jusqu’à un endroit où le ruisseau formait un petit lac, au bord duquel nous nous assîmes sur un tronc d’arbre abattu. Mon grand-père ne disait toujours rien. Nous restions simplement assis. J’avais un sentiment étrange, comme s’il devait se passer quelque chose. J’écoutais, tendu. Mais pour commencer il n’y eut rien de particulier, que le vent dans les cimes et le murmure du ruisseau. Au loin une mésange chantait et quelqu’un faisait du bruit dans les feuilles mortes, peut-être un mulot. Je ne sais pas combien de temps nous restâmes ainsi, peut-être un quart d’heure, peut-être davantage. Soudain, j’entendis des pas. Quelqu’un approchait sur nos traces, à pas lourds. Je n’osais pas regarder derrière moi ; je jetai un coup d’œil à mon grand-père, dont la physionomie n’avait pas changé et qui ne regardait pas en arrière non plus. Nous attendîmes. Les pas obliquèrent, nous contournèrent, et je vis du coin de l’œil une énorme masse sombre. C’était un ours, un grand ours brun.
    Quand il nous eut dépassés, il s’arrêta brusquement, se redressa et nous regarda. Mon grand-père prit, dans la petite poche à médecine suspendue à son cou, quelque chose qu’il effrita entre ses doigts. L’ours, debout, nous fixait sans bouger. Puis il se reposa brusquement sur ses quatre pattes et fit deux pas vers nous, s’arrêta, renifla l’air, se dressa une fois encore, renifla de nouveau, puis fit demi-tour et s’éloigna. Arrivé au bord du ruisseau, il but, traversa à l’endroit du gué et, sur l’autre rive, disparut dans les fourrés.
    Je jetai un coup d’œil rapide à mon grand-père. Il était toujours assis sur le tronc d’arbre, comme si rien ne s’était passé. Je restai assis moi aussi. Il se passa encore un instant : je sentais le sommeil me gagner, et je devais faire un effort pour garder les yeux ouverts.
    Nous étions toujours assis. Pendant un moment il ne se produisit rien, puis de nouveau des pas se firent entendre. Je ne comprenais pas d’où ils venaient. J’aurais voulu tourner la tête tout doucement pour regarder, mais j’en étais incapable : j’étais comme pétrifié, figé sur place. J’essayai de remuer mes doigts — même eux ne bougeaient pas.
    Alors je le vis de nouveau : il venait de l’endroit même par où il avait précédemment disparu, passa de nouveau le gué et se dirigea droit vers nous. Je commençais à me sentir mal à l’aise, je voulais regarder vers mon grand-père : sans doute m’aurait-il donné du courage, mais je n’y arrivais pas. Je ne pouvais rien dire non plus, je me sentais sans voix, ma langue et ma gorge étaient comme verrouillées.
    L’ours s’approcha et se tint pour finir exactement face à moi, de telle sorte que je sentais son haleine chaude sur le visage. Il me regarda dans les yeux, puis se dressa et me souffla doucement dans la figure. Mes yeux se fermèrent d’eux-mêmes. Je ne peux pas dire que je les fermai, je n’en aurais pas été capable. De fines gouttelettes de salive tombèrent sur ma face et mes paupières. Je gardais les yeux fermés, j’étais terrorisé à l’idée de les rouvrir. Je ne sais pas combien de temps cela dura. La tête me tournait, j’avais l’impression que la terre vacillait. Le vent se leva et la forêt se mit à bruire fortement. Je ne savais pas si j’entendais des pas ou non. En faisant attention, je saisis subitement, dans le frémissement des arbres, des voix qui prononçaient mon nom, celui que connaissaient seulement ma mère, ma grand-mère et mon grand-père. J’ouvris les yeux. L’ours avait disparu. Je sentis que je pouvais de nouveau bouger. Je regardai mon grand-père : il était toujours assis dans la même position, recroquevillé, les yeux fermés. Il me semblait dormir. Je n’osais pas le réveiller. Je demeurai assis, à écouter ce que disait la forêt. Je n’entendais plus mon nom, mais je comprenais tout de même ces bruits. Ils ne formaient pas des mots, comme le font le bruit de mon propre sang ou le souffle de ma respiration, mais c’était pourtant une langue, cela disait quelque chose : quelque chose qui ne m’était peut-être plus destiné, mais qu’au moins je comprenais. Je ne saurais pas l’expliquer. Subitement, les murmures de la forêt étaient pour moi comme la musique pour le musicien, les mathématiques pour le mathématicien : entièrement clairs, harmonieux, beaux et profonds, s’il est permis d’employer ces mots. Ce que me disait la forêt était aussi cohérent que la musique et les mathématiques : sa logique (j’étais encore un enfant, et je n’avais certainement encore jamais entendu le mot « logique ») m’était brusquement limpide et je suivais ces bruits, je ressentais de la joie à les sentir évoluer, enfler et diminuer juste comme cette logique le réclamait. Puis je compris que ces bruits étaient en réalité ceux-là mêmes que j’avais toujours entendu en moi, dans mon cœur, mes oreilles, mes entrailles. Les bruits de la forêt et ceux de mon organisme ne faisaient qu’un, ils avaient une même nécessité, un même rythme, une même mélodie. Aujourd’hui, je dirais que la logique de la forêt et sa musique étaient une seule et même chose. Je parle en scientifique, sans croire pour autant que le langage de la science soit à coup sûr le meilleur. C’est simplement celui auquel je suis le plus habitué.
    Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi assis à écouter les bruits de la forêt ou à m’oublier, me fondre en eux. Je revins à moi lorsque quelqu’un toucha mon épaule. C’était mon grand-père. Je le vis comme d’une distance considérable, comme de la cime des arbres ; il était lointain et minuscule, et j’entendais à peine sa voix.
    Il souriait et me disait que j’avais assez dormi, qu’il était temps de rentrer à la maison. Nous nous levâmes et partîmes. J’avais en permanence un sentiment étrange, marcher ne me demandait aucun effort, penser et rassembler mes impressions encore moins. À mi-chemin, je me rendis compte que je me rappelais chaque pas de notre trajet de retour, et que je ne les oublierais jamais. Je ne m’en réjouissais pas, et aujourd’hui pas davantage, mais je sais que c’est l’un des plus grands cadeaux que j’ai reçus dans ma vie.
    Quand nous atteignîmes la partie plus familière de la forêt, mon grand-père estima que nous pourrions nous reposer un moment. Nous nous assîmes sur un tronc de mélèze renversé. Il sortit sa pipe de sa poche, la bourra et l’alluma ; je le regardais. Il tira une ou deux bouffées et me demanda de quoi j’avais rêvé pendant que je dormais au bord du ruisseau. Je n’avais pas imaginé que ce que j’avais vu pût être un rêve. Je racontai ce qui m’était — en rêve ou dans la réalité — arrivé. Mon grand-père écoutait en souriant et en hochant la tête. Mais je comprenais qu’il était, en vérité, content.
    – L’ours a une grande force, sa médecine est la plus puissante sur la terre. Seul l’aigle, peut-être, a une médecine plus puissante, mais sur terre il est impuissant. Regarde comme il est gauche, et comme il remue maladroitement lorsqu’il se pose. L’ours, lui, marche et court mieux que quiconque, il sait grimper aux arbres et marcher sur ses deux pattes arrières, tout comme nous. Très rares sont ceux à qui il confie quelque chose de sa médecine. Et qui reçoit quelque chose de l’ours, à celui-là il est donné de grandes choses dans la vie, mais il est aussi beaucoup attendu de lui.
    Les paroles de mon grand-père étaient étranges, elles me semblaient à la fois flatteuses et intimidantes. Ce que je ressentais s’apparentait peut-être à ce qu’éprouve l’enfant qui apprend tout à coup qu’il est l’héritier du trône.
    Subitement, il me vint à l’esprit quelque chose que j’aurais pu réaliser plus tôt. Je demandai à mon grand-père :
    – Mais peut-être tout cela n’était-il qu’un rêve ?
    Il sourit et me dit :
    – Quand tu es éveillé, tu rencontres ceux qui viennent à ta rencontre ; en rêve c’est toi qui rends visite aux autres.
    – Mais c’est l’ours qui est venu vers moi ? ne pus-je m’empêcher de demander.
    – Peut-être est-il venu parce que ton esprit s’était rendu en rêve au pays des ours, répliqua-t-il.
    Je n’avais rien à ajouter ; lui non plus. Nous nous levâmes et rentrâmes à la maison.
    Ce jour-là j’étais fatigué et j’allai me coucher de bonne heure. Je revis l’ours en rêve. Il marchait à l’extérieur de la maison et regardait par notre fenêtre. Je voulais avertir les autres pour qu’ils le voient, mais je ne pouvais ni bouger ni parler.

Traduit de l’estonien par Jean Pascal Ollivry