Jaan KAPLINSKI
 


Sentier fouillis de branches
l’herbe de part et d’autre
sans force contre le sol
je viens
les jambes couvertes de bardane
un noisetier perdu dans la forêt est
jaune entièrement comme un cri vivant une flamme




Sous les étoiles bleues
le vieux sauna doucement refroidit
en cette nuit de samedi
la lune éclaire le balai
gelé devant l’escalier




Urgence de vivre urgence de philosopher
des centaines de pages attendent une suite
sur la table un singe en caoutchouc
rit de sa bouche rouge en caoutchouc
et avec lui sur le mur le soleil rouge de décembre




Le thé chante dans la théière
et le jour disparaît
derrière les fleurs de givre
dans le cœur bleu de quelle flamme de quel feu
brûlez-vous brûlez-vous ô
ma ville mon ciel ma terre




Sans mot dire j’appuie
ma bouche contre la vitre froide
neige blanche tu tombes et tombes
aveuglément dans la rivière et sur le champ
aveuglément sur les marsaults et les armoises
aveuglément sur l’autocar entre Tartu et Kärevere




Le soir dans la pénombre
on ramène les enfants de la garderie

le monde a grandi villes
maisons voitures si grandes si nombreuses
mais eux sont toujours aussi petits
aussi désarmés qu’autrefois
dans les champs les berceaux sur dos de leur mère emmitouflés
au temps où les choses n’avaient pas encore dépassé les humains
         enfants de la Terre-de-Feu dans les canots sur la mer lugubre
         enfants de Varsovie entrant dans les chambres à gaz

enfants de Tartu dans les rues sombres et enneigées
j’ai peur pour vous qui êtes si petits tout
dans le monde grandit plus vite que vous — vous nous interrogez et nous devons
je dois répondre QUOI ne nous pardonnez pas nos mensonges même
si l’on nous a menti à nous aussi je crois en vous mais j’ai peur la vie doit commencer
par le commencement où tout est si petit si fragile mais dehors roulent
les grosses et lourdes voitures les jeunes gens
se brisent mutuellement les dents à coups de poings les avions
passent là-bas c’est la nuit je ne trouve pas le sommeil ni la paix c’est la nuit une nuit
pleine de neige et de questions avant le solstice d’hiver




Moineaux moineaux de Tartu
je pense à vous en allant en venant
au-dessus de la rivière — nous avons le même cœur
la même curiosité
des ailes grandes ou petites
certaines imaginables et d’autres qui sont là sans qu’on les imagine
la fumée des mêmes cheminées
nous recouvre du gris de la ville
il n’y a que la voix
qui ne soit pas grise — la voix appel salut mise en garde
par écrit ou dans la neige sous la fenêtre
sur le papier blanc
traces dans les lettres les lignes les poèmes
appel salut mise en garde la voix du cœur des oiseaux




Les grues
les grues rentrent chez elles
en laissant au-dessous de leurs ailes
les nuages et les maisons
les avions sur les pistes
et une abeille solitaire
qui n’a pas pu rentrer avant la nuit
                  C
                N   T
              A      U
             S          S
           S              S
         U                 A
        T                    N
      C                        C
    N                            T
  A                                U
S                                     S




L’eau s’arrête
quand on s’arrête
le vent se tait
quand on se tait
les foins ondulent
de l’arbre sombre et chaud
s’envole un cri de mésange
fatalité d’un autre ordre
les épines remuent sous les orteils




Le vent emporte des araignées
au-delà du pré et du ruisseau la forêt
se dresse de part et d’autre les deux paumes ouvertes
vingtième siècle un avion
trace un trait blanc au-dessus du Võrumaa
en revenant pieds nus de quelque part
je m’arrête au pied du sorbier




Les abeilles les abeilles avant tout le reste
les ruches et le soleil dans le jardin de mon grand-père
il y a eu entre temps bien des choses : des forêts des livres des visages
des mots dits ou non dits que tout cela finisse aussi
avec les abeilles et leur incessant bourdonnement d’été
là-bas dans la terre du Võrumaa au-dessous
des fleurs et des buissons aimés au milieu de mes ancêtres
que je dorme là-bas de mon dernier sommeil personne
ne me remontera à travers la terre
j’entendrai ce bourdonnement le dernier
battement de cœur du temps éternellement finissant




Je voudrais
que tu veuilles que nous voulions toujours
être silencieux
all you need is love
comprendre la rivière comprendre son murmure
regarder au fond de l’eau
longtemps longtemps nul ne sait combien de temps
regarder au fond de soi au travers l’un de l’autre
à travers les yeux à travers l’amour
un grand silence s’écoule en nous et dans notre silence
celui qui vient au monde
de l’intérieur à coups de bec
brise la coquille de l’œuf

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin