Reet KUDU

 

AMOUR ET LIBERTÉ

(extraits)

 

I

    Me voici donc chez moi, dans ma maison, devant la fenêtre. Me voici de retour dans la ville où je suis née. Quand je suis devant la fenêtre et que je dessine, je sais que je suis vraiment revenue chez moi. Je le sais, je le perçois, je le sens, et je suis glacée. Il n’y a pas d’autre chez moi. Pendant toutes ces années, j’ai couru d’un pays à l’autre. Pour compagnons d’exil, les roues des trains et leur fracas, les chocs, la souffrance.
    Dix années qui ont disparu je ne sais où. Je suis dans mon propre pays, assise à ma table et je regarde par la fenêtre. Personne ne m’interdit plus de dessiner. On ne m’interdit pas, on ne me parle pas, on ne se soucie pas de moi. Et le regard même qui tente d’évoquer un souvenir se réfugie bien vite dans l’ombre des cils. Je suis pétrifiée, je ne suis capable ni de sourire, ni d’expliquer... Expliquer quoi ? Peut-être seulement ceci, que je n’ai plus l’intention de fuir où que ce soit. Tout le reste est inexplicable. Mais sans doute me connaissent-ils maintenant mieux que je ne me connais moi-même. Eux qui m’ont élevée presque comme une inconnue, sans trouver un moment pour faire connaissance avec leur enfant. Maintenant, ils ont appris à me connaître, instruits par leurs propres souffrances. C’est à leur regard qui fuit que je comprends combien ils m’ont aimée. Ou ont appris à aimer ? De temps en temps, je surprends maman avec mes dessins. J’ai peur de son regard qui se fixe sur eux. Personne n’a jamais regardé mes œuvres de cette façon-là. Ce sont des aquarelles sans grand intérêt, et quelques huiles, surtout des crayons tout à fait ordinaires. Et pourtant, pour maman, ils sont extraordinaires, étranges, fascinants. Je veux rester de pierre, je veux ne penser à rien. Mais le regard de maman sur mes dessins me fait penser que j’ai changé. Seule la table est la même, et la vue de la fenêtre. Mais je ne dessine pas ce que l’on voit par la fenêtre. Je dessine Paris, je dessine Moscou, et le train. Je griffonne des grotesques, des monstres et des rêves. Souvent tout cela à la fois, en un seul dessin. Puis je fourre mes œuvres sous un tas de vieux journaux, pour que maman brûle le tout ou le jette aux ordures. Moi, je suis aussi incapable de conserver ces œuvres que de les jeter.
    Tout ce dont je suis capable, c’est de regarder par la fenêtre et de dessiner.
    Puis un soir je surprends maman avec un dessin que je croyais depuis longtemps en train de pourrir dans la poubelle. Elle n’a pas remarqué ma présence, elle est absorbée dans sa contemplation. Je ne lui ai vu cette expression qu’une seule fois, un jour qu’elle feuilletait avec moi l’album des photos de sa mère. Là, elle ne montre rien à personne, elle est toute seule avec mon dessin. Et j’ai le sentiment étrange que c’est la seule façon de regarder mes œuvres. Dans la solitude, une souffrance muette, qui passe du dessin à celui qui le contemple, puis revient au dessin. Une vague incessante de mélancolie, de détresse et de nostalgie, jusqu’à ce que l’agacement vous prenne et que d’un geste de mauvaise humeur vous jetiez le dessin.
    La feuille que maman a jetée est par terre, à mes pieds. D’en haut, je vois bien maintenant le côté délirant du dessin. Ce dessin que j’ai fait et qui est par terre, à mes pieds.
    D’en haut, on a une vue plus juste que quand on dessine. Les formes sont plus claires, les expressions plus parlantes, la composition plus intelligible... Soudain je voudrais le tenir entre mes mains, l’examiner, m’y plonger. C’est comme s’il avait été fait par un étranger et qu’on venait de le découvrir. Je voudrais le prendre, l’emporter, le cacher, que je puisse déchiffrer ses monstres et ses bas-fonds étranges, percer à jour son secret. Je suis ensorcelée... Par quoi ? Par ce que j’ai fait moi-même. Je fixe stupidement mes pieds. J’ai peur de regarder maman en face.
    — On voudrait les acheter, chuchote-t-elle.
    — Les acheter ?
    Je pousse un cri de surprise.
    — Les acheter ! Je suis furieuse. Mais il n’y a là qu’un seul dessin, et je ne suis pas du tout sûre de pouvoir en dessiner d’autres du même genre !
    Ma phrase s’interrompt, car, un instant, je ne peux croire que cet unique dessin qui traîne à mes pieds, j’en sois l’auteur. Cela semble incroyable, presque impossible. Je n’ai pas pu créer une composition aussi mystique, je n’ai jamais fait que de vains gribouillages. Des gribouillages sous un tas de journaux.
    — Tu pensais vraiment que j’allais les jeter ? demande maman, et la voilà qui sanglote.
    — Vous avez bien jeté les albums de dessins que j’ai faits à l’école ! répliqué-je pour rompre le charme et ramener la conversation à un niveau plus ordinaire — celui, par exemple, d’une banale dispute de famille. Autrefois je me disputais bien avec mes amies, mes parents. Je pleurnichais, je geignais. Une sorte de bonheur à côté du mutisme d’aujourd’hui. Je veux me disputer, me cacher dans la banalité quotidienne, je ne veux pas rester pétrifiée devant mes gribouillages.
    — Nous faisions le grand ménage de printemps, mais aujourd’hui je regrette bien de les avoir jetés, dit-elle doucement.
    Mais je sens aussitôt que cette phrase est trop machinale, qu’elle ne donne aucune ouverture pour une dispute un peu vive. Toutes les deux nous disons nos répliques avec un certain retard, comme deux acteurs qui ont depuis longtemps oublié leur texte et n’arrivent pas, même avec l’aide du souffleur, à produire quelque chose de crédible.
    Ni l’une ni l’autre ne nous intéressons à ce qui a été jeté et à ce qui a été fait autrefois. Pour une bonne et vraie dispute, il faudrait s’intéresser au passé. Ce qui nous intéresse, c’est le moment présent. C’est mon dessin qui est par terre. Un dessin qui semble n’avoir de lien ni avec moi ni avec maman, et qui vit sa propre vie provocante et magique sur le plancher sombre.
    — De toute façon, ces dessins, il y en a trop peu pour les vendre. J’essaie désespérément de garder pour moi ce que je viens de découvrir.
    — Cent quatre-vingt-dix-neuf...dit maman timidement.
    — Quoi ? Je pousse une exclamation indignée. Comment ai-je pu expédier des dessins en si grande quantité, sans m’en rendre compte moi-même ?
    — Où sont-ils ? Je veux les voir ! Tout de suite. Il faut que je les voie.
    — Maman, tu dois me les montrer ! Maman, maman, maman...
    Sans m’en rendre compte, j’ai éclaté en sanglots.
    Quand finalement je m’en rends compte, je suis assise par terre, la tête enfouie dans le giron de maman, comme autrefois, quand j’étais enfant.
    J’ai retrouvé ma maman. Et ce sentiment qui vient de mon enfance.
    Maman doit me consoler, elle doit pouvoir me consoler. Je ne suis plus de pierre, les larmes ruissellent sur mon visage et j’ai besoin d’être consolée pour ne pas étouffer de désespoir.
    Maman caresse mes cheveux. Comme quand j’étais enfant.
    Et je me calme. (…)
     

IV

    (…) Dès mon premier jour à Paris, je constate qu’ici, même les vieilles dames sont vêtues d’une manière que ma mère trouverait extrêmement frivole, reflet de façons de vivre fort douteuses. Mais, en fin de compte pour ma province, c’est sans doute Paris tout entier qui est frivole.
    Il est réellement amusant de voir combien dans ma petite ville on adore Paris, alors que justement Paris renverse toutes les idées qu’on peut se faire sur ce qui est à adorer ou à ne pas adorer. La capitale de la France met sa fierté dans des choses qu’étant enfant, on me décrivait comme absolument condamnables. On ne dépose pas son manteau, ou sa fourrure à la manière allemande, sur le siège à côté, comme l’enseignait ma mère. On les laisse négligemment glisser de ses épaules, sans regarder où ils tombent, en tas, en bouchon. Curieusement, Tarmo, mon très sérieux fiancé, ne parvenait pas à se débarrasser de cette manie provinciale qu’est l’adoration de Paris, bien que tout son être s’opposât à cette ville. Et naturellement il continuait à plier, border, lisser soigneusement les manteaux , chemises, vestes, écharpes, casquettes — bref, tout ce qui lui tombait sous les doigts. Il avait, me semble-t-il, la manie du pliage, la maladie de l’emballage... Il ne comprit jamais, mon fiancé, que cette façon négligente de laisser tomber mon manteau me venait de Paris. Comme bien d’autres choses qu’il détestait instinctivement chez moi et dont, consciencieusement, il essayait de me purifier. Un bon propriétaire estonien nettoie ses écuries, tant pour son bénéfice propre que pour celui des biens qu’il a acquis.
    Tous ces plieurs scrupuleux auraient dû souhaiter qu’une ville aussi déréglée que Paris disparût de la surface de la terre, mais les prières qu’ils adressaient aux dieux allaient dans l’autre sens. Et cette ville continuait donc à prospérer, puisant sa force vitale dans les désirs et les prières des rêveurs.
    Mais si Tarmo avait été capable d’apprécier en moi un trait qui était si propre à Paris, je serais peut-être aujourd’hui une bonne épouse estonienne, heureuse et fidèle. En ignorant que Paris, en cadeau, avait donné la vie à ma vraie nature.
    Les yeux écarquillés, j’admirais dans la rue l’art qu’ont les Françaises ordinaires de faire valoir les rondeurs de leur fessier pour inviter et séduire, comme si elles ne savaient pas que le corps féminin est tabou et qu’il éveille aussitôt le désir et le plaisir dans les yeux masculins.
    Les Parisiennes portent généralement des chaussures noires, à hauts talons, et elles donnent toutes l’impression de se hâter vers une soirée au théâtre, un concert, un bal. Et pourtant, c’est l’après-midi, un jour de semaine, le printemps commence et, à cette saison, en Estonie, les femmes enfouissent leurs pieds dans de grosses chaussures de sport, informes, ou, dans le meilleur des cas, des chaussures à semelle épaisse. Les hauts talons sont rares dans la capitale estonienne, et encore plus rares dans ma petite ville. Ils ne sont d’ailleurs plus à la mode dans le monde. Pourquoi sont-ils apparemment encore à la mode à Paris, la capitale du monde ? Et les jambes et les cuisses des Françaises prolongent les hauts talons d’une manière drôlement plus séduisante que chez celles qui se dandinent sur des talons plats.
    Je fourre mes pieds sous le siège de la voiture. À l’aéroport de Tallinn, j’avais l’impression d’avoir des chaussure confortables et agréables, ici, elles font grossier et provincial. Je me suis jetée dans l’avion comme si je partais pour une taïga désertique. Je suis saisie d’un furieux accès de jalousie. Comment Razmik peut-il ne pas remarquer combien je suis pitoyable à côté de toutes ces Parisiennes étincelantes, quel contraste je fais avec leur semi-nudité provocante ? Tout ce qui chez elles est visible est chez moi enveloppé, enfoui, écrasé. La femme aux jambes torses, aux mollets épais s’offre ici aux regards et passe, irrésistible. Cette ville apprécie les femmes festives, même si la fête n’est que dans le vêtement.
    Incroyable que Razmik ne remarque pas combien je suis déplacée dans cette ville ! Mais, s’il ne le remarque pas, c’est sans doute parce qu’il ne remarque vraiment rien. Justement aujourd’hui, par une curieuse coïncidence, a lieu le vernissage de la première exposition parisienne de l’Arménien.
    Jusqu’ici il ne m’a honorée que d’une question négligente sur mon voyage.
    Et n’a ensuite parlé que des difficultés qu’il a eues à préparer son exposition. Paris, dit-il, est une ville insolente, arrogante, étonnamment indifférente aux étrangers.
    — Oh oui ! dis-je d’un ton volontairement sarcastique, je l’ai remarquée, cette indifférence. Toi aussi, tu as changé.
    — Vraiment ? dit-il, agréablement surpris d’être devenu si vite Parisien.
    Peut-être que la vie à Paris est vraiment une grande fête, peut-être ne peut-on rester en dehors, sous peine d’exclusion. Je ne peux déjà plus capter l’attention de Razmik, m’associer à l’humeur joyeuse de mon compagnon. Je suis déprimée, je vois tout en noir, comme si je menais le deuil de tous les avertissements de mes ancêtres, dont je n’avais pas voulu tenir compte, en atterrissant ici, dans la ville de la fête et du bonheur.
    Bien des frontières me séparent de tout ce qui peut me donner courage et m’assurer une protection. Mais à Paris il faut être capable de se réjouir et d’être heureux. Il semble que le Parisien perçoive les nuances d’errance et de malheur mieux que les habitants des autres villes du monde. Il est impossible de prendre en charge la misère du monde, de dispenser son aide et son soutien sans cesse et toujours. Les aigris empoisonneraient la ville, Paris les contraint à rentrer dans leur trou. Seuls, les gueux les plus misérables fourrent leur détresse sous le nez des charmants citadins, sans rien recevoir en réponse que des sourires d’indifférence meurtrière. Qui vous permet de vous introduire dans la ville dont rêve le monde si vous-même ne pouvez prendre la forme du rêve ? Sous ce rapport, Paris est sans pitié. Avec son luxe, ses élégances et ses plaisirs, cette ville accroît plutôt le malheur. Ici, pour me consoler, je ne peux plus compter sur le bord de la mer ni sur mes dessins ni sur les lieux d’Estonie qui me sont familiers, ces hiéroglyphes du souvenir pour lesquels il y a cent clefs, là-bas. À Paris, il n’y a que Razmik.
    Le Razmik qui en ce moment me dit à l’oreille que son fils est malade, comme s’il recevait la visite d’une représentante des chères petites tantes de la vaste tribu arménienne, fort intéressée par l’état de santé de l’héritier du génie national.
    Suis-je masochiste ou tout simplement gourde ?
    Voilà que Razmik, en France, me torture avec sa famille, et les Français avec leur ressentiment indélébile contre les Allemands et les nazis. Elle dure toujours, cette rancœur, et ce mépris, cette hostilité insurmontable, à l’égard du vainqueur d’autrefois. Razmik avec ses cheveux foncés et ses grands yeux est plus à sa place à Paris qu’à Moscou, où il se détachait comme un « noir » dans le tableau général de la rue. Dans la capitale française, au contraire, c’est moi qui suis trop « blonde » ou plutôt ma rousseur frappe les yeux. Ainsi, dans l’avion, un vieux monsieur m’a prise pour une Allemande et apprenant que c’était mon premier voyage à Paris, a commencé à me mettre en garde contre la haine sourde que les Français portent aux Allemands :
    — Comme s’il n’y avait pas dans leur histoire des périodes sanglantes, des actes de sauvagerie et des massacres, m’expliquait avec indignation mon charitable voisin qui ressemblait à un baron balte. En Amérique on adore les blondes et les types germaniques vigoureux qui ont été autrefois l’idéal officiel de tous les Allemands. Les Françaises, elles, sont si minces qu’avec la meilleure volonté du monde on ne peut leur trouver de séduction.
    Mon allemand suffisait tout juste à comprendre ce qu’il disait, mais un excès de champagne m’ôta définitivement la possibilité de construire une phrase défensive. Et c’est ainsi que je pris dans l’avion ma première leçon sur les Françaises :
    — Il n’y a que sur les publicités qu’on voit sourire des femmes aux seins énormes, m’informa-t-il, tout en évaluant mes formes avec un sourire appréciateur et concupiscent. Oui, chez les Estoniennes, on peut reconnaître la pulpeuse influence allemande, bonne et profitable influence ! Le corps des Françaises, ajouta-t-il, pas besoin d’aller à la piscine ou au sauna pour s’en faire une idée, tous leurs vêtements sont transparents, décolletés, moulants, généralement sans soutien-gorge... mais quel intérêt si les seins se limitent à de petits boutons ou, dans le meilleur des cas, à de légères protubérances... Les Allemandes cachent toujours ce qu’elles ont de beau, ce qui permet à ces sacs d’os français de faire les mijaurées, sans pudeur.
    Mon pull était suffisamment ample, tout à fait convenable pour une « Allemande » comme-il-faut, mais j’aurais voulu qu’il me couvrît encore davantage, que j’y fusse à l’abri comme sous une tente. Impossible de se débarrasser de ce vieux monsieur extrêmement poli, qui sûrement ne m’aurait pas touchée du bout des doigts mais qui devenait de plus en plus rouge quand il détaillait mon corps de son regard possessif et insistant.
    À l’arrivée je saute au cou de Razmik : le vieux monsieur passe son chemin, le regard lourd de reproches. Il a fait son devoir, il m’a mise en garde contre ces dragueurs de Français en m’offrant à la place la vertu d’un vieil Allemand.
    Je me sens humiliée autant par les lubricités verbales du vieux monsieur que par la réelle séduction des Françaises. L’abus de champagne, la distraction de Razmik, la maladie de son enfant et l’exposition me dépriment. Mon seul consolateur à Paris aurait pu être celui vers qui allaient mes désirs, mes élans, mes rêves, celui vers qui je me hâtais, je volais. Mais le jour de mon arrivée, le destin fait que tout s’oppose à une véritable rencontre. Je suis là, bien là, mais il n’y a pas eu encore de véritable rencontre.
    Je me mords les lèvres.
    Il ne manquerait plus que j’arrive à la galerie les yeux brillants de larmes.
    Razmik s’assoit rapidement dans le taxi, à côté du chauffeur et donne avec autorité la direction et les explications pour arriver à galerie, au croisement de deux rues très étroites. Je peux voir que près de la station Odéon il y a une infinité de rues étroites et de magasins dont les vitrines regorgent d’objets d’art qui me font souffrir par leur richesse, leur mystère, leur charme inaccessibles. Je le vois bien, Paris est vraiment la ville des artistes. La seule ville qui n’offense jamais le regard. Le regard d’un artiste, mais sûrement celui d’une femme de ménage, car Paris est une ville étonnamment sale et négligée, surtout si on la compare aux proprettes petites villes allemandes.
    À la galerie il se produit exactement ce que j’avais prévu.
    Comme si mes pressentiments avaient étranglé mon bonheur.
    Il y a là, bien sûr, des émigrés russes. Et bien sûr, en tant que « nationaliste estonienne », je m’expose à un premier mépris. Un vieil aristocrate russe, dont les parents ont émigré avant la Première Guerre mondiale, dirige sur moi l’attention de toute la société et je deviens la cible de sourires méprisants. Pourquoi, en Estonie, cette bassesse à l’égard des Russes ?
    Je réponds d’une voix troublée par le mousseux :
    — On ne peut pas plus oublier l’Occupation qu’une femme ne peut oublier un amour malheureux. Le bonheur s’efface du souvenir, le malheur broie le cœur éternellement. Les Allemands ont donné au monde Beethoven, Mozart, Schiller, Heine... Mais les Français ont retenu dans leur mémoire Hitler plutôt que Beethoven... Est-ce le meilleur moyen de rester dans les mémoires ?
    — Et les Estoniens ont trouvé leur propre Hitler et pensent ainsi rester dans les mémoires ? C’est vraiment un moyen bien commode ! ricane dans un coin une beauté maigre, visiblement agacée depuis quelque temps par le fait que je ne quitte pas Razmik d’un pas.
    — Il est hors de doute que la chasse aux migrants russes qui se pratique dans l’Estonie d’aujourd’hui est aussi lâche et ignoble que l’a été en d’autres temps la persécution des Tsiganes et des Juifs. Pourquoi ne pas poursuivre les collabos estophones de l’époque soviétique ? En paroles, vous haïssez autant le nazisme que le communisme, mais dans les faits n’avez-vous pas réalisé un intéressant mélange inédit qu’on pourrait appeler « Nazkom » ?
    Et la dame tire insolemment sur sa cigarette, comprenant parfaitement qu’avec sa tirade elle a orienté vers moi la haine que toute cette société peut avoir pour tous les crimes possibles et imaginables de l’Histoire. Avec mes chaussures avachies et mes vêtements sans forme, l’esprit légèrement embrumé par le mousseux, je suis la parfaite représentante du nouveau parti Nazkom.
    Naturellement, je fais encore une grosse bêtise : je fonds en larmes.
    — Ah, vous pleurez maintenant ? Mais quand vous faites pleurer les autres, vous ne le voyez pas ? dit avec une joie mauvaise la Russe vindicative. J’ai une amie à Tallinn, elle s’est mariée là-bas quand elle s’est retrouvée sans travail à Moscou pour avoir distribué de la littérature dissidente. À cette époque, l’Estonie était vraiment un pays de liberté, mais aujourd’hui vous n’êtes que des menteurs. Depuis quand mon amie fait-elle partie des « occupants » ? Paris pourrait tout aussi bien s’en prendre aux gens qui viennent d’Estonie, sans s’occuper de leur passé ni de leurs idéaux...
    — On a déporté les Estoniens, on a essayé de faire mourir le peuple estonien, on a bourré de russophones le nord-est de l’Estonie, tentai-je d’expliquer à travers mes larmes, pour ne pas rester complètement ridicule.
    Mais l’éloquence russe qui s’est déchaînée contre moi m’a vidée... Et Razmik est muet. C’est lui qui est ici le maître de maison. C’est lui qui m’a invitée. Ils peuvent parler de justice ! Ceux qui détiennent le pouvoir pratiquent toujours l’ironie. Et la dame qui souffle la fumée de sa cigarette en est la meilleure preuve. L’avantage est aux Russes : plus d’amour du prochain, pas de pardon. Tout le monde doit être responsable de tout le monde, et c’est exactement ce que font les Estoniens.
    Mais l’ardente beauté se considère comme un juge compétent :
    — Pourquoi espérer de l’humanité chez les autres si les Estoniens sont aussi capables de barbarie et d’aveuglement que les déporteurs d’autrefois ? Simplement, ils n’ont pas les vastes étendues de Sibérie pour y envoyer tous les Russes. Ils n’ont pas la force armée ni assez de wagons. Mais, mentalement, vous êtes prêts à tout pour vous débarrasser des russophones. Vous n’avez pas expédié dans vos îles et vos archipels ceux qui parlent une autre langue, mais vous les avez déclarés étrangers, exogènes, indésirables... Vous en avez fait des apatrides. Mais, du point de vue de l’éternité, quelle importance que le crime soit avant et le châtiment après. Oui, on a déporté les Estoniens, mais avec la manière dont ils se conduisent actuellement, ils le méritent rétrospectivement, c’est cela, rétrospectivement... Le châtiment avant, le crime après...
    La voix de la dame devient de plus en plus perçante.
    C’est seulement maintenant que je comprends qu’elle n’est pas aussi jeune qu’elle le paraissait. Plutôt de l’âge de ma mère que du mien. Et elle aussi a vraiment abusé du mousseux.
    Je suis bouleversée.
    Pas tellement des mots, j’en ai déjà lu, entendu, imaginé de semblables. Mais c’est ce ton qui me bouleverse, cette détresse, cette capacité de condamnation...
    Et maintenant c’est au tour d’un Français de lancer ses accusations ; en russe, il exprime son indignation devant la conduite barbare des pays Baltes, il dit quelque chose sur les noirs illettrés de Paris, en comparaison desquels les Estoniens auraient bien de la chance. Puis il passe au français, et je vois à l’atmosphère générale qu’à l’Ouest on est loin d’approuver aussi unanimement notre politique russe que le disent nos journaux. Mais en quoi cela me concerne-t-il ? Je suis une artiste, c’est même à Moscou que j’ai fait la connaissance de Razmik, j’ai beaucoup d’amis dans différents pays, qu’on me laisse tranquille au moins pour mon premier jour à Paris.
    — En quoi cela me concerne-t-il ? et en criant cela, je fais la plus belle idiotie que je pouvais faire à cet instant.
    C’est un tollé général. Ceux mêmes qui me regardaient avec une certaine sympathie, crachent maintenant leur indignation : que nous chouchoutions nos communistes à nous, les communistes estoniens, parce qu’ils parlent estonien et que nous osions dire que « cela ne nous concerne pas » ! C’est barbare, injuste, décourageant, effrayant.
    Effrayant, vraiment, effrayant !
    Je quitte précipitamment l’atelier. (…)

Traduit de l’estonien par Yves Avril