Arvo MÄGI   

 

 

LA PAIX DE DIEU

 

    C’est le silence, le ciel est comme du verre, les étoiles pétillent dans le froid vif et le croissant de lune rougeoie intensément. La forêt est encore sous le lourd givre matinal, la neige lance des étincelles irisées sur les troncs blancs massifs et aux angles de ses amoncellements.
    Un vrai temps de Noël, pour sûr ! La visite à la sauna, la paille sur le plancher, les odeurs de saucisse et de viande, l’arbre de Noël dans le coin, le tonneau de bière de ménage qui mousse, la bouteille d’eau-de-vie qui luit au milieu de la table...
    Tout le diable et son train !
    Kusta se recroqueville dans sa vareuse courte, enfonce les poings plus profondément dans les poches de son pantalon. Le froid saisit le nez comme avec des tenailles, pique les orteils dans les vieilles bottes de feutre. C’est comme si on avait autour du corps un linceul qui se resserre peu à peu. On grelotte !
    Mais Kusta ne rentre pas, bien que la porte soit tout près derrière son dos. Il lorgne le ciel avec une bouffée de rage, toise les arbres couverts de givre et grince des dents quand la lumière à la fenêtre de Peet, en bas de la pente, lui frappe l’œil.
    Soir de Noël et tout et tout ! Que faire de ça et où aller ! À la maison ? Reet est là qui soupire et qui geint, qui ne sait si elle doit rire ou pleurer. Elle tournaille et prépare les plats de Noël. Comme si quelqu’un avait envie de les manger...
    Chez Peet ? Il va se mettre à le narguer, à lui chanter comme son Eevald est un fameux gars, comment il est déjà passé sous-off dans l’armée, deux galons jaunes sur l’épaule, bientôt un troisième et un quatrième, après il sera presque officier.
    — Mais ton gars n’est pas en retard non plus. C’est même un ass... !
    Voilà ce qu’il ajouterait. Et Kusta ne veut pas devenir un assassin le soir de Noël, aussi ce n’est pas la peine d’aller chez Peet. Là, rien à faire avec des mots. Kusta n’a pas la langue aussi bien pendue que Peet, mais son poing est le plus fort. Et alors, si ...
    Un pieu de la clôture craque juste à ce moment à côté de Kusta. Un froid pareil fait éclater même le bois, pourquoi pas le cœur de l’homme, si coriace et si endurci qu’il soit.
    Kusta grelotte encore une fois, puis vire sur le talon et rentre avec fracas dans la salle commune. Chez soi, on est le maître, les autres n’ont pas à ouvrir la bouche si on ne veut pas les écouter. La vareuse au portemanteau et lui au lit. Qu’elle y vienne encore, la vieille, l’embêter !
    Reet ne souffle mot, elle se contente d’aller et venir, vêtue de sa longue jupe du dimanche, et sur la tête le fichu propre qu’elle met pour aller à l’église. Kusta n’a pas apporté d’arbre de Noël, non, même si on l’avait battu. Mais la femme a quand même mis deux bougies sur la table et accroché des branches de sapin. Il n’y a pas de bière de ménage, mais elle a sorti la bouteille d’eau-de-vie de l’armoire et, dans le poêle, les saucisses grésillent dans la graisse de porc.
    Elle attend !
    Il y a bien quelqu’un à attendre. Mais quelqu’un comme ça... Pent chez Kruus était tout de suite prêt à dire qu’il avait à faire à la ville la veille de Noël, qu’il le ramènerait. Mais on n’entend rien encore. Ils se sont mis à boire, les deux font la paire ! Il aurait mieux valu que Kusta lui-même...
    « Libération anticipée pour cause de bonne conduite... »
    Reet a claironné ça toute la journée d’hier quand la lettre est arrivée. Et qu’il s’était amendé et tout le reste. On en avait déjà vu, de ces amendements-là ! Après chaque raclée il promettait de s’amender... pour cette fois-là !
    Reet en a fini maintenant avec ses allées et venues. Elle prend la Bible dans l’armoire, met ses lunettes sur son nez et commence à réciter de sa voix aigre de vieille femme :
    « En ce temps-là, il parut un édit de l’empereur Auguste ordonnant le dénombrement de toute la terre. Et tous allaient se faire enregistrer, chacun dans sa ville. Joseph partit donc, lui aussi, de Galilée, de la ville de Nazareth... »
    Des empereurs, et quoi encore ! Il y a longtemps qu’il n’y a plus d’empereurs ni personne nulle part, qu’ils sont tous par terre sans que ça fasse ni chaud ni froid. Mais les femmes rabâchent toujours de vieux contes, ça n’a ni queue ni tête.
    Reet lit toujours, les lunettes sur le bout du nez et les yeux sur le livre. Elle ne regarde même pas du côté de Kusta, mais on entend bien aux mots que c’est pour lui qu’elle lit, pour attendrir son cœur farouche : regarde, vieux bonhomme, c’est aujourd’hui le soir béni de Noël et ton pauvre fils perdu revient à la maison. Fais ton examen de conscience et fais pénitence...
    « ... Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »
    Kusta s’assied d’un bond dans son lit, faisant craquer les montants.
    — La paix ! La paix de Dieu ! C’est la paix du diable, ici, as-tu compris !
    — Pourquoi te mettre en colère le soir de Noël ! reproche Reet d’une voix douce. C’est la parole de Dieu...et ton fils unique revient à la maison...
    — Et d’où revient-il ? S’il revenait de voyage ou de la guerre...
    — Mais c’est aussi un voyage, imposé par Dieu. La guerre entre le bien et le mal...
    — Au diable !
    Kusta se met debout, sa main cherche un appui sur le montant du lit, ses jambes se raidissent. Fils unique ! Unique, pour ça, oui, malheureusement. D’où un pareil... Tout jeune, c’était déjà un garnement, on pouvait toujours lui donner de la trique, pas plus de jugeote pour ça dans la tête. Et pas plus tôt la barbe au menton que le voilà avec les filles dans la grange et à boire la gnôle et à se bagarrer...
    — Les jeunes...On ne sait pas comment tu étais toi-même !
    — Je n’ai pas eu de pension à payer à une seule fille pour un marmot. Et quand je tapais, c’était en face et avec le poing, pas dans le dos avec un couteau. La fille a touché l’argent, elle est partie avec un autre garçon, alors, de colère, il a frappé dans le dos. En voilà un homme, c’est pourtant un fils de fermier !
    — Le tentateur ne demande pas si on est propriétaire ou valet.
    — Mais un fils de fermier doit regarder et demander où, quand et comment. On n’ose pas regarder les gens en face. Peet est là qui vante son Eevald. Qu’est-ce que tu vas dire à un homme comme ça, puisqu’il a raison par-dessus le marché.
    — Il changera peut-être d’avis...
    À cela Kusta ne répond même plus, il va à la table, débouche la bouteille et lampe une longue gorgée.
    — De l’eau-de-vie toute seule à présent, un soir de Noël ! Attends, je vais sortir aussi une saucisse du poêle. Je pensais attendre un peu, ils arriveront peut-être...
    Kusta se jette de nouveau sur le lit et tourne le dos à la pièce.
    Il n’a pas d’appétit, l’eau-de-vie ne lui monte pas à la tête, mais elle lui donne mal au cœur. Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté...  !
    — Attends un peu ! lance-t-il par-dessus l’épaule. Il pourra manger et boire, et aussi rester à l’abri, mais s’il recommence, que ce soit la dernière fois qu’il passe le seuil.
    La femme pousse seulement un soupir en guise de réponse. Elle soupire et marmonne. Elle doit lire encore sa Bible, mais elle n’ose plus lire tout haut.
    Dehors, Musti, le chien de la maison, aboie deux ou trois fois, longuement, plaintivement, puis se met à hurler, trois ou quatre fois de suite, comme s’il voulait se plaindre de quelque malheur.
    — Oh, mon Dieu ! gémit la femme. Qu’est-ce que ça veut dire encore ?
    — Ça veut dire ! Il faut donc toujours que ça veuille dire... grogne Kusta. Au clair de lune, les chiens hurlent toujours.
    — À la pleine lune. Mais la lune commence à peine... Il y a quelque chose. Écoute, voilà celui de Peet qui s’y met aussi.
    En effet, du bas de la pente, Reku répond maintenant de sa voix plus grave.
    — Fais rentrer Musti ! ordonne Kusta. Ces cris sont insupportables.
    Au bout de la table, la femme s’est levée comme l’éclair et elle sort.
    — Musti ! Musti ! Mon petit Musti ! appelle-t-elle d’une voix caressante. Viens à la maison, tu as froid là. Viens, viens, c’est le soir de Noël, alors il faut qu’une bête ait aussi quelque chose...
    Musti racle de ses griffes le vestibule et entre prudemment dans la pièce. Il a certainement peur du maître qui, autrement, ne tolère pas de chiens à la maison. Mais, pour une fois, ce sera une bête du bon Dieu. Il vaut mieux que le chien soit dedans que de hurler dehors de cette façon. Sait-on jamais, si tout à coup il annonçait quand même quelque malheur...
    Il semble à Kusta qu’une main glacée lui serre le cœur. Mais il chasse cette impression. Quel malheur ? Et à qui ? Quel malheur peut bien encore arriver à un homme comme lui ?
    Dehors, Reku hurle encore deux ou trois fois à pleine gueule, mais il se tait à son tour. Allez donc aboyer longtemps quand il n’y a pas de compagnie. C’est comme pour boire la gnôle, tout seul, ça ne dit rien.
    Musti a un morceau de saucisse et une côte, de sa queue il bat le plancher avec un bruit sourd. Un chien est bon quand on le traite bien. Il vaut mieux un chien convenable qu’un...
    Son plus grand défaut, c’est qu’il ne connaît pas de mesure ! Est-ce que Kusta lui-même, quand il était jeune... Il a fait aussi des siennes, mais il y avait toujours une limite et une mesure. Il a couru les filles, mais sans se mettre dans des histoires pareilles... Il a bu, il a volé dans les bois du château, il s’est bagarré aux bals de village. Mais battre un homme, ou le frapper dans le dos avec un couteau... Et quand une fille s’en va avec un autre, un homme s’en moque et en cherche d’autres. Le sapin ne manque jamais de pommes, ni le beau gars de filles. Qu’une fille s’en aille encore avec un autre, quand elle a déjà un enfant avec Artu, c’est un peu fort. Que le garçon s’esquive... c’est son affaire, mais que la fille lâche le père de son enfant...
    Même le diable n’y comprend plus rien, à la vie d’aujourd’hui. On ne respecte plus de limite, on ne connaît plus de mesure. Tout le monde court dare-dare sans regarder en arrière où est la limite, la mesure. Tout le monde est bigrement pressé. Où vous attend-on pour que vous fonciez tête baissée ? Il n’y a que la Faucheuse qui aiguise sa pelle et rebat sa faux pour vous couper le cou au bon moment. Voilà où on en est quand on s’est tant pressé...
    Rien à faire avec un fou pareil. Il se casse le nez, à en voir trente-six chandelles, mais il recommence...
    Kusta prendrait bien encore un coup de gnôle, mais il ne veut pas faire ça sous les yeux de sa femme. Elle va encore lui offrir de ses plats : mais prends-en donc, enfin, et mets-toi à table. Les bougies brilleraient sous son nez, comme si c’était le soir de Noël et qu’il attende le retour de son fils unique. Paix sur la terre aux hommes...
    Il amasse la salive dans sa bouche, mais il n’a pas envie de cracher contre le mur, ni de se retourner dans le lit, alors il ravale la salive. Elle a toujours un âcre goût de gnôle. Soir de Noël du diable et paix de Dieu !
 
    Kusta est tiré de son assoupissement par les aboiements de Musti. Quelqu’un fait du bruit dans l’entrée, Reet se lève de son tabouret, qui culbute. La porte grince. Les épaules de Kusta tressaillent, mais le corps reste allongé, le dos tourné à la pièce. Le garçon n’aura qu’à regarder le dos de son père, il comprendra qu’il n’a pas grande amitié à attendre à la maison. Ils arrivent peut-être tous les deux, Pent et lui, et déjà éméchés...
    La porte craque, Musti se met à japper au lieu d’aboyer. Il reconnaît le fils de la maison, bien qu’il rapporte l’odeur de la prison.
    — La paix de Dieu soit avec vous !
    Kusta s’assied d’un bond. C’était bien la voix d’Artu, mais « la paix de Dieu »…
    C’est bien Artu, le bonnet de fourrure par-dessus les oreilles et le col de la pelisse de voyage relevé, de la pelisse que sa mère avait envoyée à l’avance. Mais les yeux luisent sous les sourcils givrés, toujours les mêmes yeux rusés et fuyants de mauvais sujet. « La paix de Dieu »...
    Artu serre la main de sa mère, puis s’approche du lit. À son père aussi il tend ses longs doigts. Kusta prend la main, sans s’aviser de faire autre chose, ses yeux cherchent ceux de son fils. Mais ils ne regardent pas en face, ils jettent un regard en l’air, puis s’abaissent.
    — Enlève ta pelisse ! invite la mère. Elle tourne comme une folle, comme si elle ne savait que faire dans cette joie.
    Le fils se débarrasse de sa pelisse et de son bonnet et enlève aussi ses hautes bottes de feutre. On dirait qu’il a maigri. Mais il n’était pas avant non plus un boulot. Les joues sont creuses et il y a des ombres bleues sous les yeux. En un an, on change. Bon encore qu’il s’en tire avec ça, il avait été condamné à deux ans. « Pour cause de bonne conduite... » Est-ce que c’est là-bas qu’ils lui ont appris cette paix de Dieu. Autrefois, quand par hasard il saluait, il braillait : « Salut, le vieux ! » Il blague ou bien...
    C’est à n’y rien comprendre, le visage est sérieux, mais les yeux, ce sont les yeux de garnement, les yeux en coulisse d’autrefois. On dirait que la mère a perdu la tête, elle s’affaire, elle range, elle ne sait par quel bout commencer.
    — Tu n’as pas eu froid, Artu ? Mets les pieds contre la cheminée chaude, sinon tu vas tousser. Attends, je vais t’apporter des pantoufles chaudes... Tu as aussi les yeux creux. Est-ce qu’ils te donnaient aussi quelque chose à manger, là-bas ?
    — Oh, ça allait. Mais cette nourriture du corps... Quand on a du fortifiant pour l’esprit. On en distribuait en quantité, si bien que ça a fait de l’effet.
    — De l’effet ! Seigneur, pas possible, de l’effet !
    — De l’effet, oui ! confirme Artu avec force. Tant d’effet que moi, j’ai quitté pour toujours le chemin du péché.
    Il jette un coup d’ œil vers son père, pour voir ce que le vieil homme va dire. Voilà bien de ses tours ! Mais s’ il était vraiment converti ou quelque chose comme ça...
    Le fils unique de Kusta Kirnama, et converti...
    La pipe culottée met un goût âcre dans la bouche, donne envie de cracher. La mère entrechoque les ustensiles, ses mains sillonnées de veines tremblent : gare à ne pas renverser le plat de viande.
    — Venez donc manger le plat de Noël !
    Kusta enfonce la pipe dans sa poche. Il a le ventre vide ; la gnôle, cette saleté, excite pourtant l’appétit. Les saucisses et les côtelettes fument, elles nagent dans la graisse fondue. Dommage qu’on n’ait pas fait de bière à la maison. Mais quand on est de mauvaise humeur...
    — Pas pour moi ! interdit Artu lorsque Kusta penche la bouteille d’eau-de-vie sur le bord de son verre. J’ai promis que plus une goutte d’eau-de-vie ne coulerait dans ma bouche. L’eau-de-vie, ce n’est qu’une tentation du diable.
    Kusta vide son verre d’un trait. Artu qui ne boit même pas de gnôle ! Une tentation du diable, rien que ça... Mais ses yeux regardent toujours de coin, comme s’il se moquait de ses parents. Sacré garnement !
    — Ton cocher n’a pas voulu entrer ? s’informe Reet.
    — Non. Il était tard. Nous avons passé chez Aarat et Hilda, on s’est réconcilié et toutes les querelles ont été réglées...
    La fourchette de Kusta s’arrête en l’air avec un morceau de saucisse.
    — Chez Aarat et Hilda... ?
    — Chez eux, oui. Hilda habite là-bas, ils se marieront le jour des Rois. Nous nous sommes bien réconciliés ; Aarat m’a pardonné de l’avoir.. avec un couteau...
    — Ils se sont fichus de toi ! rétorque brutalement Kusta en se versant un nouveau verre d’eau-de-vie. Ah, il a pardonné ! Il te souffle la fille et voilà qu’il pardonne. As-tu vu le garçon ?
    — Mais oui ! Un garçon costaud ! Aarat a promis de la reconnaître, pour que Hilda n’ait pas besoin de pension. Il est bien capable de nourrir la femme et les enfants de la femme, tout ira bien.
    Reconnaître le garçon d’un autre ! Il va se marier avec une fille qui a un enfant, et l’ancien galant qui va voir les fiancés ! Il a peut-être porté aussi un cadeau de Noël... Le monde devient complètement fou, quand les gens se conduisent déjà de la sorte...
    — Une vraie chiffe, ce vaurien d’Aarat ! affirme Kusta de tout son cœur. Il y a des hommes comme ça. Moi, à sa place, j’aurais flanqué dehors la femme et le garçon et le père du rejeton. Ça ne vaut pas la peine de...
    — Nous sommes tous sujets à l’erreur, dit Artu.
    Kusta serre la bouteille d’eau-de-vie dans sa main. S’il la tenait à l’envers, le goulot entre les doigts, et qu’il tape... Sur qui et comment, il ne le sait même pas, pourvu qu’il tape, que le verre tinte et que la gnôle gicle...
    De l’autre côté de la table, la mère et le fils mangent en silence, de temps en temps ils se regardent comme de jeunes mariés après la bénédiction, et ils continuent à grignoter. Le garçon boit de la petite bière avec la saucisse... un soir de Noël ! Si on avait fait de la bière, qui sait si ça lui aurait convenu, même ça.
    — Nous avions un pasteur là-bas, à la prison, explique Artu entre deux bouchées. Il venait toujours parler, tantôt à tous à la fois, tantôt en particulier dans chaque cellule. Au début, je ricanais comme un idiot. Mais après, quand les nuits étaient longues et que le soleil ne venait pas, je me mettais à réfléchir à ce que peut bien être la vie et à quoi elle aboutit... Alors, tout d’un coup, je me suis rendu compte que tout est bien bref et que les choses de la chair sont vaines. Si l’homme ne pense pas à la vie future et à l’âme, tout est vain. Comme la cloche qui retentit et l’airain qui résonne...
    Sa mère écoute bouche bée. Artu parle comme s’il lisait dans un livre. Il avait déjà avant la langue bien pendue, mais maintenant il parle comme le sacristain à la mise en bière. Ça commence à faire mal au cœur de l’entendre. C’est ça, à présent, le fils unique de Kusta, un prédicant et un piétiste. Pouah, au diable !... Mais, à table, ce n’est pas convenable de cracher.
    Artu joint les mains et incline la tête, il remercie Dieu pour la nourriture. Kusta se lève, fait deux ou trois pas sans but et s’étend de nouveau sur le lit, le dos tourné à la pièce. Il lui semble qu’il y a quelque chose qui n’a pas été dit : merci à la femme pour le repas de fête. Mais puisque le fils est comme ça, allez donc faire comme lui !
    Et Artu n’a pas non plus remercié sa mère, encore moins son père. Il a dit merci au Père céleste pour la nourriture, et zut pour son propre père...
    C’est certainement ça qu’il pensait en remerciant son bon Dieu, après il a encore lancé un de ces regards en coulisse. Allez, par les cheveux, et dehors !
    Kusta est couché sur le côté dans le lit et il enrage. Mais la mère et Artu s’installent à la table pour lire et pour chanter. Suivant le désir de sa mère, Artu lit encore une fois d’une voix douce : « En ce temps-là, il parut un édit... » Puis ils chantent à deux : « Sainte nuit » et « Une petite rose ». Artu répand dans la pièce le parfum de Noël en faisant brûler un rameau de sapin.
    — J’avais aussi des cadeaux, dit-il ensuite. Là-bas, en travaillant, nous gagnions de l’argent.
    — Merci ! Dieu te le rende ! fait Reet. C’est un beau fichu, et chaud
    — À toi, j’ai rapporté un porte-monnaie, le vieux que tu as est déjà tout poisseux.
    Un superbe porte-monnaie à deux poches sentant le cuir neuf est mis sous le nez de Kusta, qui grogne quelque chose, mais n’y touche pas.
    Son fils qui arrive pour Noël avec des cadeaux, avec de l’argent gagné en prison. Un porte-monnaie... s’il avait rapporté de la ville une bouteille d’eau-de-vie à son père, ça ferait du bien où ça passerait...
    Il ne connaît pas de mesure, ce garçon-là. Ou bien il joue du couteau et débauche les filles, ou bien la maison est tout à coup comme une réunion de prière chez les prédicants, avec toutes sortes d’actions de grâces et de prières...
    Son fils lui pesait sur le cœur comme un énorme bloc de pierre. Pis encore : la pierre pèse toujours autant, elle s’enfonce même de plus en plus lourdement et... au moment où on s’y attend le moins, elle se retourne sur un autre côté, un bord tranchant en dessous, et elle appuie si fort que le sang coule.
    Artu continue à réciter, mais maintenant il a déjà dû laisser la Bible et il récite de mémoire. Il parle de la miséricorde du Seigneur et du salut et de la résurrection finale... Un an seulement et l’homme est gâché à ce point-là ! Avant, il était ce qu’il était...
    — … Et je demande pardon de tout le mal que j’ai fait et de toute la peine que j’ai causée à mes parents, à mon père et à ma mère, dans ma jeunesse, et je promets...
    Kusta se retourne dans son lit et se lève d’un bond comme s’il avait senti une morsure. Artu est là, de l’autre côté de la table, les mains jointes et les yeux au plafond, des bougies de chaque côté... Pardonner, ça alors... Comme un vacher pris à marauder des pommes ou à dormir près du troupeau et qui entend siffler la trique.
    Sa mère, à côté de lui, a les larmes aux yeux, d’on ne sait quel contentement. Kusta empoigne d’une main la bouteille sur la table, de l’autre sa vareuse au portemanteau et sort en coup de vent.
    La lune commence à se coucher, seules les étoiles luisent d’un éclat aigu, comme des pointes d’aiguilles. Le froid est devenu encore plus rude, il fait vibrer l’air et jaillir mille lueurs à la clarté des étoiles.
    Les silhouettes givrées des arbres apparaissent comme des fantômes blancs. En bas de la pente, la fenêtre de Peet brille encore plus clairement.
    Au moins un endroit où aller !
    Kusta se met en marche, la neige crisse comme du sable sous les pieds, elle crie, elle gémit. Une main serre avec force la bouteille sur la poitrine, l’autre tient ensemble les pans de la vareuse. Voilà qu’il a maintenant un goût de sang dans la bouche. Si quelque adversaire venait à sa rencontre, il cognerait !
    Mais il ne vient personne. Kusta entre chez Peet en claquant la porte. L’air chaud de la maison lui souffle au visage, le frappe à la tête comme un ballot de laine, l’étourdit en succédant au gel.
    Peet, sa femme Mari, ses filles Elsa et Leili sont assis à la table mise ; Volts, le fiancé d’Elsa, est là aussi. L’arbre de Noël brille de toutes ses bougies. Les visages des hommes sont rouges comme les baies du sorbier.
    — Bon appétit et bonne fête ! lance Kusta en posant bruyamment sa bouteille au milieu de la table. Je m’ennuyais à la maison, je suis venu voir par ici ce que...
    — Merci ! répond Peet dans sa grosse moustache. La femme se lève, approche un tabouret et dispose la table.
    — Ils n’ont toujours pas renvoyé le garçon à la maison pour Noël, hein ? s’informe Volts. Les gens de la ville, pour promettre, mais les actes...
    — Si, ils l’ont renvoyé, grogne Kusta en vidant son verre sans attendre d’en être prié.
    — Et alors ? interrogent à la fois Peet et ses deux filles.
    — Et alors ! Allez voir vous-mêmes, vous verrez. Avant, il était ce qu’il était, mais, pour sûr, ce n’est plus mon fils.
    — Qu’est-ce qu’il a fait ? demande la femme.
    Kusta fait un geste, les mots ne lui viennent pas sur la langue. On dirait que, du coin de l’œil, quelque chose tombe et coule le long de la joue jusqu’à la moustache.
    — Qu’est-ce qui se passe ? demande Peet. Explique-toi donc ! Il est estropié ?
    — Estropié, oui, fait Kusta entre ses dents. Estropié de la tête.
    — Tu es fou ! Comment ça ?
    — Il lit la Bible et il chante avec la mère, il a demandé pardon de ses péchés. Converti...
    Volts éclate de rire bruyamment, le visage rouge à éclater.
    — Sacré Artu, toute sa vie il a été un farceur. Regardez-moi le bon tour qu’il a joué à son vieux le soir de Noël. Kusta attend son fils pour lui secouer le paletot quand il va rentrer. Mais bernique ! le gars a pris les devants.
    — Tu crois qu’Artu fait une blague ? Il fait un tour à son père ? interroge Elsa.
    — Sûr ! Tu connais Artu, vous avez grandi ensemble. Lui, converti ! Les étoiles danseraient dans le ciel et la lune se coucherait à l’est avant qu’il... Il n’en croit pas une miette.
    — Eh bien, va voir ! grommelle Kusta.
    Mais tout au fond de son cœur une étincelle d’espoir commence à luire. Allez donc savoir si ce garçon-là n’a pas manigancé une pareille blague. Il avait peur de se faire attraper par son père, après coup, le soir de Noël. Ou il a voulu simplement le faire marcher. Déjà quand il était petit, il avait de ces trucs et de ces blagues dans la tête. Il commençait à peine à porter des culottes et était encore morveux qu’il racontait des histoires à dormir debout... Et si... il avait bien ce regard de coquin... Mais, quand même, les paroles, et la tenue, et tout. Il n’avait pas bu d’eau-de-vie...
    — Va voir ! invite-t-il encore une fois. Moi, je l’ai regardé toute la sainte soirée, j’en ai mal au cœur. Vas-y, rends-toi compte à ton tour !
    Et Volts se lève de table, bien qu’Elsa le tiraille par le pan de sa veste.
    — C’est le soir de Noël, c’est bête d’aller traîner chez les autres. Mais ça, Artu qui demande pardon de ses péchés, on a envie de voir ça. De quoi as-tu peur, Elsa ? Il ne joue plus du couteau, puisqu’il a ces lubies de dévot dans la tête. Il n’y a rien à craindre. Pourvu qu’il n’achève pas de se convertir et ne devienne pas prédicant avant de se marier.
    Les autres rient. Volts enfile sa pelisse et s’en va.
    Kusta est assis, il goûte aux plats de Noël d’une autre famille et boit de l’eau-de-vie. Celle qu’il avait déjà bue commence, dans la pièce chaude, à lui monter à la tête, tout est comme noyé dans le brouillard, s’éloigne et s’estompe. Il écoute parler les autres et dit un mot par-ci par-là, mais ses idées tournoient ailleurs.
    S’ils allaient revenir tous les deux, Volts et lui, se tenant par le cou, comme autrefois, Artu avec son ancienne figure de coquin. S’il disait que pour un tour, c’est un bon tour qu’il a joué à son vieux. Là, c’est Kusta qui prendrai son fils par le cou à son tour. Un coquin et un luron qui fait des enfants aux filles, mais, au moins, un homme avec qui on peut faire quelque chose, pas une femmelette dont la voix chevrote dans les réunions de prière.
    Mais oui, c’est comme ça qu’ils vont arriver, bien sûr. C’est comme qui dirait dommage pour la mère. Mais tant pis, son fils sera toujours son fils, même s’il est voleur ou faux-monnayeur. Ça n’a pas d’importance. Quand ce Volts va-t-il revenir de là-bas ?
    Kusta boit et attend, les autres mangent et causent. Elsa aussi regarde sans cesse du côté de la porte.
    Enfin, des pas crissent et Reku aboie. Les pas d’un seul, pas plus... Que se passe-t-il donc là-bas... ?
    Volts entre, s’ébroue à cause du froid, lance sa pelisse au portemanteau, saisit le pot de bière sur la table et boit.
    — Alors ?
    — Il a souhaité la paix de Dieu à tout le monde, dit Volts, qui fait craquer le siège en s’asseyant.
    — Alors, c’est toujours... Ou quoi... ?
    — Il a souhaité la paix de Dieu. C’est clair !
    — Dieu a donné un fils, Dieu l’a repris, dit Kusta d’une voix tremblante, tandis que les larmes coulent à flots de ses yeux. Toute la vie il m’en a fait voir. Il n’y a pas de mesure ni de limite dans la vie. Que diable faire de cette paix-là...

Traduit de l’estonien par Michel Dequeker