Friedebert TUGLAS (1886-1971)
 
 
    LA MER
   1
Enfant, déjà, je désirais la mer immense.
Je voulais voir les crêtes blanches de ses vagues
et, glissant sur les vagues, l’ombre des sternes noires,
et les troupeaux de mouettes oscillant dans l’écume
et les voiliers au loin qui se balancent.
Je voulais voir sa surface assoupie
comme le torse bardé de fer d’un géant endormi,
et écouter les vagues déferler sur le rivage
comme des flammes tourbillonnantes qui crépitent
et palpitent en lançant des appels passionnés
et s’abattent en rugissant sur le rivage couvert d’arroche
puis rapidement disparaissent
comme une armé en déroute devant l’ennemi,
ou un troupeau de cerfs fuyant une forêt en feu.

Oh, comme je désirais cette puissante immensité !
Je voulais voir venir la tempête furieuse
et fulgurer les éclairs verts au-dessus d’elle
et dans cette lumière tourbillonner l’écume.
Je voulais naviguer sur les flots enragés,
me mesurer à leur fureur — et vaincre,
et pleurer et puis rire de ce combat !

Oui, je désirais tout cela,
et la tristesse emplissait mon cœur d’enfant :
oh, aller sur le rivage de la vaste mer,
aller là-bas sur le rivage !

Dans la pénombre de la nuit mon père me narrait une lugubre histoire,
pleine de pleurs, de peine et de plaintes d’esclaves.
La nuit était si calme, si chargée de chagrin, de douleur,
et la rosée faisait ployer la flouve frémissante,
une lune blafarde éclairait le mur de l’étuve
tandis que sur les champs dormaient les ombres noires.

Alors dans ma jeune âme s’embrasèrent de nobles idéaux.
Je vis un monde nouveau, une terre ouverte, d’infinies perspectives,
et je vis se dresser un peuple libre.
Dans mon esprit, un soleil semblait s’être levé,
dispensant lumière et chaleur ;
dans ma poitrine, un orage semblait avoir éclaté,
grondeur et destructeur —
et qui peut-être se détruirait lui-même.

Je voulais voir alors la mer puissante,
entendre son mugissement sans peur :
mer, ma mer, grande et invincible mer,
tout le sang de mon cœur affluait vers toi —
comme toi libre et courageux !


 

2
Et voici qu’aujourd’hui je te vois, ô mer infinie !
Comme tu es vaste et grande et lumineuse !
Tu exhales une liberté sans limites.
La poitrine appuyée contre le mur de la prison,
les mains crispées sur les barreaux,
dans les yeux la révolte et la douleur du temps —
enfin je te contemple !

Je vois la voûte rayonnante et profonde du ciel bleu,
et les nuages blancs qui flottent devant elle ;
je vois les vols de mouettes qui tournoient librement
et, au-dessous, les crêtes ondoyantes des vagues.
Je vois les grands navires étrangers
passer parmi les vagues comme d’immenses cygnes ;
je vois les voiles qui s’élèvent comme des ailes de cygne,
et puis les vents emportent
au loin ces gens et ces navires —
là où ne brillent pas les baïonnettes sanglantes,
là où l’on n’entend pas le cliquetis des fers, le claquement des ordres.

Oh, ma mer, mon bonheur, je suis si près de toi !
Il n’y a plus entre nous que ces barreaux et ces murs —
maudits barreaux et maudits murs !

Mer, ma mer, as-tu vu sur tes rives ces tombes noires ?
Ne sais-tu pas qui l’on a enterré dans la nuit,
qui l’on a jeté dans les fosses comme des bêtes sauvages
et recouvert de sable froid et de cailloux ?

Mer, ma mer, sur tes rives se dressent des potences,
des crânes y blanchissent au soleil !
N’as-tu point vu ceux dont on a lié la bouche
par une nuit sans lune
et sans étoiles dans le ciel ?
Qui donc a-t-on vu là-haut
se balancer au lever du soleil ?

Mer, ma mer, tes rives sont semées de débris calcinés,
les derniers brandons finissent à peine de s’éteindre.
Ne sais-tu pas comment cela est arrivé,
comment a pu se déclencher ce feu dément ?
N’as-tu pas vu qui a pendu, qui a tué,
qui a brûlé les fermes,
apporté les cris, la douleur,
qui a fauché les hommes comme du foin ?

Oh, ce brouillard devant mes yeux !
Cette douleur dedans mon cœur —
froide et coupante comme ces barreaux,
noire et profonde comme ces tombes,
comme la mer là-bas derrière les tombes !
 
 
 

3

La nuit se lève, sombre nuit de tempête…
La lune pâle ne luit pas, ni ne blanchoie la Voie Lactée…
Dans ma cellule brûle une petite lumière rouge…
Les ombres passent, les ombres flottent,
et revêtent des formes étranges…
Il est très tard, je ne dors pas…
Mon âme est pleine d’une tristesse et d’une soif brûlantes…

Je me lève et retourne auprès des barreaux froids.
Ô ma poitrine fatiguée, bois de ce vent glacé !
Libre et furieuse tempête, serre-moi dans tes bras !
Mes yeux se perdent dans la nuit profonde,
là-bas, dans l’oppressante ceinture des brouillards noirs.

Dans les ténèbres de la nuit, tempête sur la mer.
Grondements, craquements,
le grand cœur de la mer brasille et palpite.
Ah, comme s’avancent loin les crêtes écumeuses,
telles des hordes de bêtes sauvages
ou des armées en lutte !

Des vallées, des montagnes se forment,
et les vagues éclatent,
faiblissent et forcissent,
se lèvent et se pressent,
se figent un instant,
tournent en rond comme des malades,
et roulent comme des rouleaux,
se tortillent comme des serpents furieux,
en gémissant s’abattent sur le rivage,
martèlent et creusent le rocher,
puis disparaissent toujours en gémissant !

C’est la mer, l’idéal de ma jeunesse !
C’est la mer, le désir de mon âme !

Deviens plus forte encore, deviens plus dure,
déchaîne-toi et hurle, et tournoie jusqu’au ciel,
ces rochers de calcaire, lance-les comme du gravier,
pour que ces murs un jour s’écroulent !
Mugis, mer, renverse et détruis !
Bats-toi, puisque tu t’es levée !

Et si je dois mourir sous les ruines,
je voudrais que mon cœur s’enfonce dans la mer,
que ma vie disparaisse parmi les vagues
et que, vague à mon tour, je revienne rugir
sur le rivage froid et sablonneux de mon pays,
poussé par cette peine immense dans mon cœur —
aussi froide et coupante que ces barreaux,
aussi noire et profonde que ces tombes
et que la mer, là-bas, derrière les tombes !
 

Tallinn, prison de Toompea, 1906

 

Traduit de l'estonien par Antoine Chalvin