Enn Vetemaa : Le Monument
Roman traduit de l’estonien par Jean Cathala,
Œuvres et opinions (Moscou), n° 116, août 1968. — pp. 84-139.

Par Alexandra GUYARD


    Le Monument est le premier roman court d’Enn Vetemaa. Écrite en 1964, cette œuvre a bénéficié d’une conjoncture favorable qui coïncidait avec la période de déstalinisation en URSS et avec un relâchement de l’étau de la censure autour de la création artistique. À la même époque, en effet, sont publiés les premiers ouvrages de Soljenitsyne sur son expérience du goulag. Malgré tout, Le Monument étonne par son impertinence et une relative liberté de ton à l’égard des arcanes du pouvoir, de la société soviétique et du réalisme socialiste qui assujettit l’art à une stricte représentation des idéaux révolutionnaires. Il est d’ailleurs étonnant que ce roman ait échappé à la censure.

    Le roman s’ouvre sur le retour à Tallinn d’un sculpteur et architecte, Sven Voore, après sept ans passés à Moscou. Il revient au pays où l’attend un poste de professeur agrégé. Après une soirée passée dans un bar, et une nuit partagée avec une fille de passage, il rencontre Toomelt, un ancien professeur qui lui confie un projet de monument en l’honneur des victimes du fascisme. Son concurrent sera Magnus Tee. Son arrogance et son orgueil sont mis à mal quand il apprend qu’il devra se contenter d’un rôle subalterne dans l’affaire, car on ne lui confie que l’exécution du socle de l’œuvre. La réalisation de la sculpture proprement dite est confiée à un jeune artiste, frais émoulu de l’école, Ain Saarma. Vexé de devoir seulement, selon ses dires, « déposer le cresson devant le bifteck », il se met quand même à l’ouvrage, en observant le chemin de croix d’Ain Saarma, qui peine à créer. Un jour, Ain Saarma trouve une idée, que Sven juge assez saugrenue mais qui tranche avec les traditionnels monuments, louanges pontifiantes aux combattants glorieux de la patrie. Sven, qui avait préparé un projet de rechange assez académique, fait alors tout pour discréditer Ain. Tout d’abord, il essaie de convaincre la femme de celui-ci, Eva, de la faiblesse du projet et de sa non-conformité aux idéaux révolutionnaires, sachant que celle-ci jouit d’une certaine ascendance sur lui. Il se rend chez elle pour récupérer le croquis d’Ain. Commence alors un véritable vaudeville. La sonnerie du téléphone retentit. Sven décroche, il s’agit d’un appel du bar qui demande à Eva de venir récupérer son époux ivre. Sven ment et prétexte un faux numéro avant d’entraîner Eva chez lui. Là, il en profite pour appeler Magnus Tee, qui à coup sûr le soutiendra et discréditera le projet d’Ain aux yeux de sa femme, et arrive à le convoquer chez lui malgré l’heure tardive. Arrive alors Ain Saarma, qui, en découvrant Eva, s’emporte car il se croit trompé. Magnus arrive enfin et juge sévèrement le dessin d’Ain. Sven envenime la situation en abondant dans le sens de Tee. Ain explose et insulte Tee en l’attaquant ouvertement : « À la ferraille, vous et votre dialectique, votre arrivisme d’alcôve, vos cadavres en mouvement et vos héros morts ». Le roman se clôt sur une intervention de Sven Voore, devant l’Union des artistes, contre l’exclusion d’Ain Saarma. Et par l’inauguration du monument, co-réalisé par Magnus Tee et Sven Voore.
    Le roman est assez elliptique dans sa construction (on apprend assez tardivement le nom du héros) et alterne le récit en focalisation interne et en focalisation zéro. Au-delà de la condition de l’artiste, Le Monument a une portée universelle, décrivant les rapports complexes du Moi à l’Autre. La dimension psychologique est très riche. Sven Voore est l’archétype du anti-héros moderne, assez proche d’un Bel-Ami, mâtiné d’un héros camusien.

    Malgré le sérieux des thèmes évoqués par Enn Vetemaa, l’ironie est toujours sous-jacente. Il mélange adroitement un propos sobre et des pointes de comique souvent acerbes sur la nature humaine et ses paradoxes. Le Monument est un roman à deux niveaux, celui du monologue intérieur, particulièrement riche, et celui du dialogue avec les autres personnages qui est empreint d’une certaine hypocrisie. Le héros affirme tout et son contraire ; il porte un masque. Sven Voore est un arriviste arrivé qui se plie aux exigences du régime par lâcheté et par conformisme intellectuel. Il s’accommode à la hiérarchie (ses visites aux pontes de la sculpture Tee et Toonelt sont des modèles de couardise mielleuse), il n’hésite pas à faire le lèche-botte et est rompu à l’art de la dissimulation. Témoin autant qu’acteur de sa propre histoire, il se contredit sans cesse : Il aime le maniérisme au point d’afficher sur ses murs un Fragonard, avant de se contredire en public quelques instants plus tard et de vouer aux gémonies un tel type d’art. L’ironie naît aussi de processus stylistiques comme les litotes (« Je me soûle fort modérément ») et d’associations saugrenues « les biscuits de Tee puent la naphtaline ». Cet humour permet de critiquer entre les lignes le régime et sa rhétorique. Sven Voore, dit qu’il arrive de Moscou, « la belle capitale de notre grande patrie », tout en rajoutant qu’on dirait un énoncé d’analyse grammaticale. Cette ironie concourt à la distanciation, procédé qui permet de s’éloigner du réalisme socialiste de la période précédente et de critiquer de façon masquée le régime, même si Enn Vetemaa s’en défend dans la préface. Certaines situations sont traitées de façon décalée (l’entrée dans un bar comparée au Jugement dernier).
    L’ironie du narrateur s’exerce surtout envers l’Estonie et les Estoniens. Sven Voore se gausse ouvertement de l’Estonie perçue comme une terre provinciale, un peu arriérée, peu raffinée. Les allusions sont nombreuses : « Notre art national rappelle tellement la manière énergique de l’homme des cavernes ». Pour lui, les artistes estoniens, sont des « peintres du dimanche ». Pendant son séjour moscovite, il ne s’embarrasse pas de la lecture d’un journal estonien, « si loin et tellement province ». Ain est présenté lui-même comme un provincial, plutôt laborieux, venu comme son nom l’indique de l’île de Saaremaa, un îlien un peu obtus comme l’annoncera Sven devant l’Union des artistes. Sven Voore est animé par un sentiment de supériorité et d’autosatisfaction. Par ailleurs, Sven Voore est un misogyne, qui qualifie les femmes de « Vestales de notre époque, qui entretiennent leur feu sacré au radiateur électrique ». Aucun personnage féminin n’échappe à son cynisme, pas plus les filles rencontrées dans le bar, dont la plupart avaient atteint l’ultime étape de la force de l’âge, que la vieille copine aigrie, Anna, devenue critique à défaut de devenir artiste.
    L’épouse d’Ain, Eva, davantage castratrice qu’inspiratrice, porte la culotte et inhibe la créativité de son mari, Ain est décrit comme une sorte de crétin béat devant sa femme. C’est « le gosse de la campagne découvrant les chevaux de bois ». Avide de reconnaissance, Eva ne vit que pour arriver, avoir l’honneur de couper le ruban d’un vernissage.
    Les autres sculpteurs en prennent aussi pour leur grade. Toonelt est représenté comme une « ruine professorale », espèce de géant débonnaire, qui excelle au maniement des haltères.
    Magnus Tee est un zélateur du régime. Selon les dires de Sven, « un sculpteur de bronze d’art pour carrefours (...) à la cordialité très Frankenstein ».
    Cette critique se double d’une perpétuelle autosatisfaction.

    Le Monument est, au-delà de cet aspect humoristique souvent mordant, une réflexion plus profonde sur la place de l’artiste dans la société, mais aussi sur l’acte créateur. L’artiste se caractérise par son ambivalence, déchiré entre le paraître d’une société et son être intérieur. Pour marquer cet abîme, Vetemaa utilise le monologue intérieur. Son héros est un arriviste tout ce qu’il y a de plus détestable, obnubilé par sa carrière, qui recherche la consécration et est prêt à en payer le prix. Sans véritable motivation idéologique (« Le communisme, ça me laisse froid »), par conformisme mais surtout par intérêt, il s’inscrit au parti communiste. Calculateur cynique, c’est un opportuniste qui cherche à tirer parti de la société socialiste dans laquelle il vit et doit nécessairement s’adapter. Il s’agit d’un artiste tout ce qu’il y a de plus conformiste, qui se plie volontiers aux exigences assignées par le réalisme socialiste. Il n’a pas d’originalité, contrairement à Ain qui est davantage l’archétype de l’artiste maudit, talentueux mais incompris et qui ne trouve pas sa place dans un art national soumis à l’esthétique unique du régime. Sven est un caméléon. La sculpture fut l’art par excellence soumis aux volontés du pouvoir, aux affres du culte de la personnalité. Magnus Tee est le symbole de l’artiste officiel volontiers délateur et qui traque les moindres déviances des autres artistes, il avait déjà voulu exclure Ain de l’Union des artistes d’Estonie. Malgré son détachement, Sven Voore semble souffrir de son manque de talent même si, par orgueil, il n’ose véritablement se l’avouer. Il est tenaillé par la jalousie que lui inspirent les recherches de son collègue Saarma, en particulier son œuvre « Le Tueur de veaux », qui révèle l’univers intime du créateur et sa transcription du monde. Ain est un artiste torturé : pour lui, le processus créatif est foncièrement douloureux. Pour Sven l’art est davantage affaire de recette : « Un rien d’effet décoratif, quelques gouttes d’émotion, et de l’esprit combatif à la pelle ». Même s’il critique la lenteur d’Ain, il ne peut réaliser lui-même qu’une œuvre médiocre.
    Autre axe important : le parallèle entre la création artistique et la création divine. Le créateur est l’être élu qui jouit d’une place tout à fait particulière parmi les autres hommes. L’artiste démiurge prétend au pouvoir, à un pouvoir aussi plein que celui dont dispose le Créateur. Les références au champ lexical du religieux sont nombreuses. Ainsi Magnus Tee est le Dieu en Colère, mais aussi celui qui incarne le chemin, la ligne à suivre et dont il ne faut pas s’écarter, alors que Sven Voore se compare lui-même à Jacob élu par Jéhovah.

    La dernière partie est marquée par une fin assez peu morale, mais qui laisse malgré tout à l’artiste Voore le tourment de la culpabilité qui n’est qu’esquissée par l’ultime intervention de Toonelt, (« J’ai demandé modestement : — Vous le trouvez réussi ? — C’est vous que je regardais jeune homme. — Moi ? — Pour savoir si vous aviez la conscience tranquille… »). Parfois cynique, Le Monument est une œuvre d’une grande richesse psychologique sur la nature humaine et la possibilité d’une rédemption. Toonelt en apparition un peu irréelle concluant le roman, offre la possibilité d’une prise de conscience, même si la réaction de Sven n’est pas évoquée.