Jaan Kross : L’œil du grand Tout
Roman traduit de l’estonien par Jean-Luc Moreau
éd. Robert Laffont, collection Pavillons, Paris, 1997, 139 FRF.

Par Yves AVRIL

    «Schmidt (objectif de) [du nom de l’astronome allemand B. Schmidt (1879-1930)], objectif pour téléscope aplanétique à grand champ et grande luminosité, constitué par un miroir sphérique et une lame correctrice déformée. L’objectif de Schmidt et ses dérivés ont des applications variées. On s’en sert en particulier pour projeter sur grand écran des images de télévision très brillantes, obtenues sur l’écran d’un tube cathodique approprié.»

    «Du nom de l’astronome allemand», dit le Grand Larousse encyclopédique de 1965. Dans l’édition de 1994-1995, la date de la mort de Bernhardt Schmidt est rectifiée et repoussée à 1935, mais il est toujours «allemand». Pourtant, s’il a effectivement vécu et travaillé pendant près de trente ans en Allemagne, dans la petite ville de Mittweida d’abord, puis à Hambourg, jamais, dans ce roman, il ne se sent allemand, et c’est justement un de ses étonnements, une des amertumes de sa vie que de faire un jour cette découverte : «J’étais donc, du moins pour Baade, un savant allemand. Et sans doute pas seulement pour lui. Quelque chose en moi se rebiffait.» (p. 30).
    Jaan Kross, continuant dans le genre du roman historique, centré autour d’une figure réelle ou imaginaire, mais en tout cas remarquable, de l’histoire de l’Estonie, raconte ici la vie d’un savant, ou plutôt d’un inventeur autodidacte, dont, comme le prouve l’article du Larousse, on ne connaît le nom que par les découvertes qu’il a faites : ainsi l’observatoire du mont Palomar est équipé d’une «chambre de Schmidt», téléscope spécialement conçu pour la photographie.
    Le roman est à la fois une chronique, une méditation sur le génie et un chant d’amour à l’Estonie.
C’est une chronique de l’Allemagne entre 1920 et 1930, avec l’enregistrement fidèle mais distancié des dévaluations du mark : 1er octobre 1922 : 1632 marks pour un dollar ; avril 1923 : 20 000 ; 8 août : 1 654 125 ; 9 août : 3 308 250 ; 6 novembre : 421 080 millions de marks pour le même dollar, ce qui permet  à l’astronome Schmidt de calculer que, pour la somme d’un dollar, on pourrait dresser une pile de pièces d’un mark jusqu’à la lune et que cette pile dépasserait même notre satellite de 36 680 kilomètres. Chronique de la montée du nazisme avec ses autodafés de livres, ses exils, ses meurtres, ses brutes imbéciles en bottes et en «chemises moutarde». Chronique, mais comme en passant, des avancées de la science : découverte de Pluton, ascension de Piccard (16 000 m.), et l’archéologue Blegen révise considérablement les datations de Schliemann.
    Mais ce roman est aussi, d’une certaine façon, une méditation, ou peut-être une parabole, sur le génie et la vocation : cet adolescent passionné de physique et de découvertes se trouve à quinze ans, à la suite d’un accident dû à une imprudence et à un excès de scrupule scientifique, privé de sa main droite. Et cette mutilation, qui aurait pu marquer l’arrêt de sa vocation ou le mener au désespoir, lui donne paradoxalement le moyen de se réaliser complètement. Selon sa mère, «Peut-être le Seigneur veut-il ainsi l’obliger à faire dix fois plus d’efforts (...) et à se développer plus vite qu’il ne le ferait autrement» (p. 74). Avec sa main gauche, il acquiert une précision du geste et une finesse du toucher qui lui permet de polir le verre de ses lames, d’en sentir les irrégularités mieux que n’importe quelle machine, de les mesurer même, plus exactement que n’importe quel étalon. Le lecteur peut ainsi se constituer, au fil du roman, une définition des conditions de naissance et de réalisation du génie : une passion dès l’enfance pour un objet de connaissance, un handicap, à première vue insurmontable en ce sens qu’il touche les moyens mêmes de réalisation de l’œuvre, une patiente soumission à la matière qui est le donné et qu’on ne force jamais («On écoute le verre», dirait Bernhardt Schmidt), le hasard, perçu comme tel mais récupéré (ainsi, dans le premier chapitre, le hublot lavé et relavé par les paquets de mer, sur le navire qui emporte le savant aux Philippines, lui permet de «voir» la forme de sa lame de correction), et l’intuition. Toute cette vie est guidée par le rêve, celui d’être «le polisseur auquel le grand Tout a passé commande d’un œil nouveau et plus performant» (p. 160), ce qui explique le titre de la traduction française, ou de construire le bateau qui naviguera par tous les vents, «vent debout» même (c’est le titre original : Vastutuulelaev) : «Aller tout droit, grâce à n’importe quel vent, là où je veux aller, fichtre, ce n’est tout de même pas rien.» (p. 223).
    Chant d’amour pour l’Estonie, ce livre ne l’est pas moins que Le fou du tzar, peut-être parce que «chacun aime son pays, du moins aussi longtemps que c’est un pays malheureux» (p. 241), et l’Estonie de l’entre-deux-guerres, à lire ce livre, ne respire pas le bonheur. Mais Jaan Kross (et on en dira autant de son traducteur) est un grand peintre de la nature : il y a de fort belles pages sur la mer et les îles estoniennes, sur la minuscule Naissaar, avec ses marins et ses pêcheurs, ses bois de pins et ses aurores boréales (p. 80). Ici et là, on sent que cet amour du pays est un amour douloureux, sans illusion, mais il est profond et demeure aussi bien chez l’auteur que chez son héros, qui veut être enterré, dans ce cimetière allemand, dans l’angle «situé le plus à l’est (...) parce que cet angle était la partie du cimetière la plus proche de sa patrie» (p. 317).
    Le roman se présente sous la forme d’une autobiographie de Bernhardt Schmidt, qu’interrompent les différentes étapes d’une enquête menée par le romancier biographe, cinquante ans après la mort de l’inventeur, auprès de quelques témoins ou descendants de témoins de sa vie : on se souviendra de l’émouvant et discret personnage de Johanna, aide aimante et désintéressée qui, à quatre-vingts ans, consent à entretenir l’auteur, avec pudeur, de celui avec lequel elle avait vécu et travaillé pendant quelques années. La mort de Schmidt, par l’étrangeté de ses circonstances, rappelle celle du «fou du tzar». C’est d’ailleurs une des beautés du livre que la personnalité du héros, malgré le procédé autobiographique, garde une part importante d’ombre et de mystère.