Emil Tode : Pays frontière
roman traduit de l’estonien par Antoine Chalvin
éd. Gallimard, collection Du monde entier, Paris, 1997, 90 FRF.
 

    La parution de Pays frontière (Piiririik), en 1993, a été considérée en Estonie comme un véritable événement. D’abord parce qu’elle révélait un auteur jusqu’alors totalement inconnu, Emil Tode, dont le style et le ton tranchaient radicalement avec le reste de la production nationale. Ensuite parce que ce roman était le premier à s’affranchir du tabou qui, dans une Estonie encore marquée par la morale de l’époque soviétique, entourait l’homosexualité. Mais alors que plusieurs critiques qualifiaient cet ouvrage de «premier roman homosexuel estonien», de nombreux lecteurs y voyaient au contraire l’histoire d’une relation  entre un homme et une femme. Cette ambiguïté du récit vient du fait que le personnage principal (qui est également le narrateur) n’est pas nommé et que rien ne permet d’identifier son sexe avec certitude, puisque l’estonien ne connaît pas le genre grammatical.
    La première surprise passée, les critiques et les  lecteurs estoniens ont cherché à savoir qui était ce mystérieux Emil Tode dont nul n’avait jamais entendu parler. En Estonie, l’apparition soudaine d’un écrivain que personne ne connaît est en effet un événement hautement improbable, pour ne pas dire impossible. Il a donc été clair aussitôt que ce nom, d’ailleurs un peu étrange, était un pseudonyme. Il est apparu tout aussi rapidement que derrière celui-ci se dissimulait le poète et traducteur Tõnu Õnnepalu, né en 1962.
    Après trois recueils et de nombreuses publications en revue, Tõnu Õnnepalu était considéré comme un jeune poète plein de promesses. Nul n’aurait pu imaginer que son talent s’épanouirait dans le domaine du roman. C’est un séjour de plusieurs mois à Paris, en 1993, qui a permis ce renouvellement de son écriture. Depuis plusieurs années déjà, il n’écrivait plus guère de poèmes. Il se consacrait principalement à la traduction d’œuvres littéraires françaises (romans de François Mauriac, Romain Gary, Sébastien Japrisot) et à la rédaction d’articles et d’essais pour différents journaux.
    À Paris, où il était censé composer et traduire une anthologie de la poésie française ­  travail qui ne semblait guère l’enthousiasmer ­, il écrivit ce roman inspiré par ce qu’il découvrait autour de lui et dans lequel il incorpora de nombreux éléments autobiographiques.
    Le personnage principal, comme l’auteur, séjourne à Paris avec une bourse de traduction. Le récit s’articule autour de sa liaison avec un professeur de philosophie, Franz, liaison très ambivalente où le mépris et la haine l’emportent peu à peu sur la curiosité initiale. La relation se termine mal ­ par le meurtre de Franz ­ et le (la) coupable livre sa confession dans des lettres qu’il (elle) adresse à un certain Angelo, rencontré à la terrasse d’un café.
    Dans ce roman poétique et impressionniste, les événements ne jouent pas un rôle essentiel. Ils constituent simplement une trame assez lâche sur laquelle le personnage principal tisse une sorte d’autoportrait mental. Il y apparaît comme un être passif et pessimiste, très critique et désabusé à l’égard du monde qui l’entoure. Aux réminiscences nostalgiques de sa grand-mère et de son enfance s’opposent à la fois le rejet de son pays, qui n’a pas encore émergé de la grisaille et de la misère soviétiques, une fascination mêlée de répulsion pour la société occidentale et le sentiment de l’inutilité de tout, en particulier de la culture et de la littérature. C’est à la lumière de ce nihilisme du personnage, reflet probable de celui de l’auteur, qu’il faut comprendre le mépris des conventions narratives et les invraisemblances volontaires du récit (l’empoisonnement de Franz par un médicament homéopathique, une disquette d’ordinateur qui surgit de la Seine, le statut incertain des lettres à Angelo : qui est leur véritable auteur ? Angelo lui-même existe-t-il ou n’est-il qu’un double imaginaire du narrateur ?)
    Pour le lecteur occidental, et français en particulier, ce roman permet d’entrevoir comment un intellectuel est-européen ressent, au début des années 90, le décalage social, économique et humain qui existe entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest. Le regard ainsi porté sur notre société et notre mode de vie nous en révèle les aspects superficiels ou ridicules, tandis que les évocations de l’Estonie (qui n’est pas nommée et incarne ici, par synecdoque, l’ensemble de l’Europe orientale) font sentir, grâce à de nombreux détails très concrets, le dénuement matériel dans lequel vivaient et vivent encore des millions d’Européens. Ce livre est donc, en un sens, très lié à son époque, mais la qualité de son écriture et la profondeur du portrait humain lui confèrent aussi une dimension intemporelle, qui lui vaut aujourd’hui d’être considéré comme un classique de la littérature estonienne contemporaine.

Antoine Chalvin