Kerttu RAKKE

 

 

COMME N’IMPORTE QUI D’AUTRE

 

    J’ouvre les yeux. Un mur. Tapisserie familière. Donc maison. Respirer avec soulagement ? Yeux gonflés. Je peux voir mes paupières inférieures. Me suis encore couchée sans me démaquiller. Je me retourne sur le dos. Plafond. Après ce mouvement, impression qu’on m’a transpercé la tête avec un couteau. Je referme les yeux. K. s’est réveillé aussi. Je m’en rends compte lorsque sa main commence à bouger sur mon ventre.
    Hier, on s’est encore battus. Ça me revient. Est-ce que j’ai des bleus quelque part ? Il a pas dû me frapper au visage. À moins que ? Me souviens pas.
    Prendre un bain ? Je me sens sale, terriblement. Mais j’ai la flemme de bouger. Si je pouvais dormir. En fait j’ai plus sommeil. Pas vraiment envie d’être éveillée non plus. Je voudrais être toute petite et disparaître entre les draps, dans un petit coin, que personne me trouve. Partir. Et après, quand je me sentirais mieux, revenir dans ce même lit, grandeur nature. Ou peut-être pas. Je suis encore à des lieues de me sentir bien. Si je pouvais boire un peu de bière, ça irait peut-être mieux. Mais j’arrive pas à bouger. Pas la force de me forcer non plus.
    
    Je me rappelle pas la première fois où j’ai vu quelqu’un de bourré. Mais ma mère s’en souvient, elle m’a raconté. C’était quand j’avais trois ans. J’étais avec elle à un arrêt d’autobus et un type est arrivé en titubant et en beuglant des trucs incohérents. Il paraît que j’ai demandé à ma mère si le monsieur était malade.
    La seconde fois, je me rappelle bien. C’était une sorte de concert en plein air, j’avais quatre ans et je voulais faire pipi. Ma mère m’a emmenée dans la forêt. Il y avait un petit ruisseau, tout riquiqui, à peine cinq centimètres de profondeur. C’est là que j’ai fait mes besoins, au bord de l’eau, dans les buissons. Alors une femme est arrivée. Je me souviens qu’elle portait un léger manteau clair, que ses cheveux étaient couleur pomme de terre et qu’ils pendouillaient en désordre. Quand elle nous a vues, elle a eu envie de faire pipi elle aussi. Elle s’est accroupie, mais elle a perdu l’équilibre et a roulé dans le ruisseau. Ma mère m’a emmenée très vite. Moi, j’étais inquiète : la dame était tombée, elle se sentait mal, mais ma mère s’en fichait complètement. C’était pourtant pas son genre. Je la revois encore, cette bonne femme toute recroquevillée, les fesses en l’air et la tête dans le ruisseau.
    Parfois, quand je me sens vraiment très mal, que j’ai un trou de plusieurs heures dans mes souvenir, je repense à cette femme. Je me demande si j’en suis déjà au même stade. Peut-être que la différence entre son comportement et le mien quand je suis bourrée réside seulement dans l’absence de ruisseau : je bois en ville, pas à la campagne.
    
    À travers le mur, j’entends les voisins bouger et parler. Quel jour on est aujourd’hui ? Sais pas. Le loyer est toujours pas payé. Je sais. Et puis après ? Foutez-nous dehors si vous voulez… Tu parles ! Ceux de l’appartement d’à côté ont déjà plus de dix mille couronnes d’arriérés. Et personne les a mis dehors. En plus, nous, on paiera dès qu’on aura de l’argent. Parfois on en a. Il y a trois jours, par exemple, on en avait. Mais le paiement du loyer faisait pas partie des dix dépenses prioritaires…
    K. pensait qu’on pourrait au moins faire travailler trois mille balles. Faire comme les autres, quoi : investir, et tout et tout. Au casino, évidemment, quoi d’autre ? On était déjà un peu pompette. En fait, c’est peu dire. Pour être tout à fait franc, depuis qu’on avait touché ce fric, j’avais fait plusieurs fois l’aller-retour entre la biture et la lucidité.
    K. est s’est mis en route d’un pas énergique pour le casino. Je le suivais en trottinant sur mes talons aiguilles. Je voulais des clopes. Il m’a répondu qu’on en achèterait là-bas. J’ai pensé que c’était au moins quatre fois plus cher, mais j’ai rien dit. On était pleins de force et de richesse, un avenir radieux s’offrait à nous : toutes les portes nous seraient ouvertes, tous les gens seraient beaux et toutes les blagues désopilantes. Même la neige fondue qui tombait du ciel avait la couleur du soleil. Quand j’ai la tête suffisamment alcoolisée, le monde entier est plus joli, a des couleurs plus claires que d’habitude. Il est plus compréhensible. Plus gai. Plus juste. Plus à moi.
    
    Qu’est-ce qui fait qu’un être humain est considéré par les autres comme un ivrogne ? Pour moi, le mot « ivrogne » évoque un vieux bonhomme avec des vêtements gris, titubant, puant, sale et bruyant. C’est comme si quelqu’un de propre pouvait pas vraiment être un ivrogne, même s’il est toujours ivre.
    Moi, je suis pas une ivrogne. Me faites pas rire. Je suis une fille tout à fait ordinaire. Comme n’importe qui d’autre. Trouvez-moi quelqu’un qui boit jamais et qui est complètement normal !?
    
    Je voudrais dormir, mais le marchand de sable m’a laissée tomber. Je tremble intérieurement. Ce que je me sens mal ! C’est pas seulement la tête. J’ai mal dans tout le corps.
    Non, tout compte fait, j’ai davantage envie de prendre un bain que de dormir.
    Avec la gueule de bois, c’est pas la même chose de prendre un bain. On a beau se laver, on devient pas tellement plus propre. L’eau coule, le gel douche fait de la mousse, mais on sent pas la joyeuse chaleur habituelle. Ce qui change aussi, c’est qu’on peut avoir des palpitations.
    Et parfois, il peut se passer beaucoup de temps avant qu’on trouve le courage de se laver. On barbote dans la baignoire en se laissant envahir par le vide cérébral. Parce que le cerveau n’arrive plus à produire la moindre bribe de pensée qui pourrait devenir une véritable idée. Juste des mots isolés, qu’on articule parfois à mi-voix. En général complètement hors contexte, comme « ministère de l’intérieur ». Ou « pseudo-maniaque ». Ou « existence ». Ou « mon cul ». Ou « mon dieu ». Parfois, on a la flemme de mettre le bouchon, et on reste là à frissonner au fond de la baignoire, avec la chair de poule, les cuisse maigres qui tremblent, les seins tout mous serrés contre les genoux. On regarde l’eau qui s’écoule par le trou d’évacuation.
    Aujourd’hui, je peux rien faire. Pas de volonté. Pas envie de me forcer à pouvoir.
    
    Au casino, tout s’est passé comme d’habitude. J’ai joué à la roulette, évidemment, et K. au Black Jack. Il m’a donné cinq cents couronnes. J’ai misé sur le quatre, puis sur les pairs. J’ai même gagné deux ou trois fois. J’ai eu plus de mille couronnes à un moment donné. Mais entre temps il a fallu aussi acheter à boire. Du whisky, bien sûr. Pas vraiment le plus cher, mais pas non plus le bas de gamme, loin de là. Ça a bouffé une partie de l’argent. Puis j’ai commencé à perdre. Comme d’habitude. Enfin non, j’ai pas perdu tout de suite, il y a eu plusieurs phases de chance…
    Au fait, j’ai mis un jeton dans la poche intérieure de mon sac à main… oui… j’ai oublié de le changer en partant ! Je devrais donc avoir une cagnotte secrète de cinq cents couronnes ! Même mon état actuel en devient tout d’un coup plus supportable. Ça me donne la force de bouger. Bon, c’est vrai, seulement la main gauche. Elle était coincée sous mon dos et c’était assez désagréable. J’écarte de mon ventre la main de K., qui revient aussitôt à la charge. J’ai la flemme de la repousser une deuxième fois. À quoi bon ?
    
    Près de la table de jeu, à côté de moi, il y avait un homme d’un certain âge. Plutôt élégant. Costume gris. Parfum. Un Russe probablement. Russophone en tout cas. En général, je m’intéresse pas aux gens qui jouent à côté de moi. Mais là c’était difficile de l’ignorer, parce qu’il dégageait un fluide particulier. Je sentais sa présence avec tout mon corps. Ça me perturbait et c’est pour ça que je perdais. J’ai laissé passer quelques tours. Je me suis contentée de regarder. Le vieux jouait prudemment, il misait sur les côtés.
    K. est venu me voir et m’a pris mes derniers jetons de cent. Il m’a expliqué que la chance commençait à lui sourire et qu’il me les rendrait plus tard. Je suis restée assise à ma place, même si j’avais plus un seul jeton. J’étais juste là, à fumer et à regarder les autres jouer.
    Et tout d’un coup, j’ai su que le quatre allait sortir. J’en étais sûre et certaine. Dans la tête comme dans le ventre. Un véritable pressentiment de quatre. Quand on boit, on a parfois de ces instants bizarres, presque de divination. On comprend soudain l’absurdité de la vie, ou on découvre sous quel caillou est caché le bonheur. Malheureusement, ces instants, on peut pas les immortaliser, et une fois qu’on a dessoûlé on se souvient très rarement d’avoir vécu quelque chose d’aussi grandiose.
    « Le quatre », j’ai dit au vieux. Il a haussé les sourcils en souriant. Je lui ai répété en russe. Il a eu un rictus ironique, mais il a misé sur le quatre. Et c’est le quatre qui est sorti. Le vieux a gagné. Il avait joué un jeton de cent. Il m’a regardée comme si j’étais une créature surnaturelle. J’étais plutôt fière de moi, et quand il m’a donné un jeton de cent je me suis sentie un peu comme dans un film. J’ai donné un petit baiser sec à ce bout de plastique et je l’ai posé sur le cinq. Le film continuait. Mon quart d’heure de gloire était arrivé. J’avais jamais misé sur le cinq. Je sais pas pourquoi j’ai fait ça tout d’un coup. Après moi, un autre type a misé aussi sur le cinq. Trois cents.
    Gagne.
    Dingue ! Un truc comme ça, c’était la première fois que ça m’arrivait !
    Le vieux Russe m’a commandé un whisky.
    C’est à ce moment-là que j’ai planqué un jeton de cinq cents dans mon sac. Mais ma chance a pas duré. Je suis sortie de mon film. Il me restait plus que le battement habituel du sang dans la tête, celui qu’on sent quand on a picolé pendant plusieurs jours. J’ai tout perdu. Pas tout à la suite, mais presque. De temps en temps, j’échangeais des petits regards avec le vieux, appréciateurs ou compatissant, selon les cas. Et je buvais du whisky. Quand j’ai eu joué tout ce que j’avais, j’étais déjà dans un tel état que j’avais complètement oublié le jeton de réserve. Heureusement.
    Et puis K. est arrivé. Il avait dû m’observer pendant un moment avant de s’approcher. Ça se voyait à son regard qui se posait alternativement sur moi et sur le vieux. Et ça promettait rien de bon.
    
    La main de K. se déplace vers mon bas-ventre. Va te faire foutre. C’est ce que je pense, mais je dis rien. Je bouge même pas. Foutre le camp d’ici. Quitter K. Qu’est-ce que ça peut faire qu’en réalité je l’aime ? Bien sûr que je l’aime. Pourquoi est-ce que je vivrais avec lui sinon ? Et lui aussi il m’aime. Si on se dispute, au fond, c’est toujours parce qu’on a peur de se perdre.
    Mais l’amour, c’est tout de même pas un état pathologique permanent, un état qui s’arrête jamais et qui rend celui qu’on aime tout beau et tout bon. C’est pour ça que je veux partir. Très loin. Me reposer. Surtout de K. Mais je suis même pas en état de me lever pour aller aux chiottes. Alors disparaître très loin… pas la peine d’en parler. J’essaye de penser à quelque chose de doux et de beau, par exemple à une prairie ensoleillée. J’essaye de me convaincre que ça peut m’aider.
    Je sais pas si c’est vrai.
    La main de K. me caresse.
    Pas envie de faire l’amour avec lui. Sa main me dégoûte. Et lui aussi. Tout entier. Surtout ne pas penser que lui aussi est sale et poisseux comme moi, car la seule pensée de cette saleté me retourne les tripes. Comme si je me sentais pas déjà suffisamment mal comme ça. Et il n’y a pas que ça qui me rende les attouchements de K. désagréables.
    Je suis comme un gros bloc de frigidité vivante. Une frigidité apathique et déprimée. Je tourne le dos à K.
    
    Quand on fait la fête souvent, on a toujours l’impression d’être bourré, même quand on l’est pas, même quand la dernière cuite remonte en fait à plusieurs jours. Parfois, c’est justement après ces longs jours d’abstinence qu’on se sent le plus étrange et cotonneux. On se dit alors que ça doit être la faute du temps, de la pression atmosphérique. On arrive plus à tenir les objets dans sa main, on comprend pas ce que les autres disent. En fait, comme dit K., c’est la faute au manque d’alcool. Il doit avoir raison, parce que c’est vrai qu’un petit verre améliore tout de suite les choses, ça remet tout en place. Juste un petit, pas un grand. Un grand, c’est déjà une beuverie. Mais un petit verre, ça donne juste un peu plus de valeur à la vie.
    Pas tous les jours tout de même.
    Moi, j’ai donné comme ça un peu plus de valeur à ma vie pendant deux ans. Chaque jour. Quelqu’un m’a dénoncée, c’est sûr. Parce que quand mon chef a eu vent de quelque chose, les emmerdes ont commencé. Il est devenu hyper-vigilant. Et il s’est mis à me reprocher toutes sortes de trucs. Des fautes qu’il aurait jamais remarquées s’il avait pas su que je picolais en douce.
    Maintenant je suis là. À la maison, c’est-à-dire dans un appartement loué. Je reste là sans faire grand-chose. Donner un peu de valeur à la vie, je peux plus le faire tous les jours. Même pour bouffer, c’est parfois juste. C’est qu’il y a pas tous les jours de l’argent. Pas très envie de travailler, et de toute façon qui voudrait de moi ? En fait, peut-être que quelqu’un voudrait, je sais pas, j’ai pas cherché. Mais y a quand même peu de chance qu’on me propose un boulot vraiment intéressant. Rester huit heures par jour derrière une caisse pour deux mille balles par mois. Ou un truc du même genre. Non merci.
    K. non plus n’a pas vraiment de travail. Seulement des projets d’affaire grandioses, qui résistent parfois. Pendant quelque temps.
    Donc on reste là à glander comme deux vioques. C’est comme si on était ensemble depuis plusieurs siècles. En fait, ça fait seulement huit ans. Je sais pas si c’est beaucoup ou pas.
    
    Je me souviens très vaguement de notre retour du casino. J’ai l’impression qu’on a pris un taxi. On s’est arrêtés quelque part pour acheter du whisky. Et de la bière pour le matin. K. avait gagné. Au lieu de deux mille cinq cents, il avait maintenant quatre mille trois cents et des poussières, mais il devait pas trouver ça suffisant. En tout cas, il était pas content et il râlait après moi. Au début, je comprenais pas pourquoi. C’est seulement quand on est arrivés à la maison que les choses se sont éclaircies.
    « Qu’est-ce que tu faisais avec ce vieux ? Tu sais qui c’était au moins ? Qu’est-ce qui te prend d’allumer des inconnus ! » Et ainsi de suite.
    Je savais pas qui ce type pouvait bien être. Et je le sais toujours pas. Ça m’intéresse pas. Hier non plus. Mais K. pensait apparemment le contraire.
    Évidemment, je me suis mise à pleurer dès qu’il a commencé à me frapper. À tout hasard. En me disant que peut-être il arrêterait plus vite. J’ai braillé toutes sortes de conneries, que j’aimais que lui, K., que je voulais personne d’autre, etc. Mais il m’a encore frappée. Et encore. C’étaient des conneries, parce que je voudrais bien voir quelqu’un qui éprouve de l’amour pendant qu’on le frappe. Un masochiste, peut-être. Mais moi je suis pas masochiste. Dommage ?
    Je me suis glissée dans le lit, contre le mur. Je me suis roulée en boule et j’ai pleuré jusqu’à ce que je m’endorme. K. m’a encore donné quelques coups. Mais pas très fort. Juste pour me vexer, pas pour me faire mal.
    Je le haïssais. Sincèrement. De tout mon cœur. Horrible bonhomme. Salaud complexé. C’est seulement en me frappant qu’il se sent supérieur à moi, qu’il sent qu’il a un pouvoir sur moi, qu’il se sent quelqu’un.
    Je sais qu’en réalité il a peur. Peur que je trouve quelqu’un qui m’offre une vie plus stable. Avec qui il y aurait pas sans arrêt un jour de fête et un jour de jeûne.
    En fait, je sais pas si je supporterais une vie stable. J’aurais peut-être le blues de la femme au foyer. Et je boirais encore plus que maintenant.
    Et puis je suis pas sûre qu’un type qui apprécie la stabilité et qui serait en mesure de me la proposer puisse vraiment s’intéresser à moi. Ça serait même plutôt étonnant.
    
    Je voudrais de la bière. Ou au moins de l’eau. Quelque chose. Est-ce que K. me l’apporterait si je lui demandais ? Sa main est carrément entre mes jambes maintenant. J’essaye de me détourner. Mais ça marche pas. Il est plus fort que moi.
    « Hé ben… ? Qu’est-ce qu’il y a ? Écoute… sois pas… Enfin, pardonne-moi. Vraiment, je te demande pardon. Je te frapperai plus. Plus jamais. Parole d’honneur. Est-ce que tu me pardonnes ? »
    Baisers sur mon cou, mon épaule, mon dos… Après ça, je devrais sans doute me mettre à fondre, regarder K. d’un œil humide et lui pardonner ? J’ai fait ça combien de fois déjà ? Me souviens plus. Est-ce que lui s’en souvient ?
    Il a qu’à continuer de rêver.
    « Alors ? » demande K.
    Je me donne pas la peine de lui répondre. Pas envie. Je voudrais partir… Mais c’est toujours la même vieille idée idiote, déjà si rebattue que j’ai la flemme de la penser jusqu'au bout.
    La main de K. est habile. Huit ans d’expérience tout de même. Elle sait exactement ce qu’il faut faire.
    Moi, je sais que je devrais dire quelque chose.
    « Je voudrais de la bière », je marmonne.
    « Je t’en apporterai après », répond K. en me grimpant dessus.
    Je me fatigue pas à protester. Je ferme juste les yeux très fort.
    

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin