Paul-Eerik RUMMO
 
 
 
POURQUOI JE NE M’ENFUIS PAS À L’ÉTRANGER
 

                                        1.

Aimer (je veux dire par là : savoir
        être faible et complètement complètement
                indifférent, quoi qu’il arrive),
aimer, donc, et écrire des poèmes,
        on peut en définitive le faire partout, et en définitive
                on n’en vit nulle part.
 

                                        2.

On ne peut pas toujours être faible
        et se laisser traîner par l’animal poétique qui vit en nous
                lui aussi parfois
se repose longuement, et l’amour souvent nous glisse entre les doigts
les circonstances où nous nous retrouvons exigent alors ruse, courage
                et cruauté, ennuyeuse ruse, ennuyeux courage —
        et c’est peut-être ainsi partout ailleurs, qui sait ?
 

                                        3.

Le métis est debout,
suédois d’un côté, tzigane de l’autre,
quelques racines finnoises et ingriennes, du sang bleu danois et polonais,
un chouia de noblesse bas-allemande,
un peu de russe aussi, dans les derniers cernes de l’aubier,
des générations bancales au fond de trous perdus
et un soupçon d’inceste, sans oublier que ce sang
s’est infiltré plusieurs fois dans la terre
presque jusqu’à la dernière goutte
pendant les guerres et les pestes, il n’y a que
la langue qui saigne encore, rien que la langue
qui soit encore à peu près intacte et ancienne,
rien que la langue qui marche encore, l’homme
est debout, l’homme est debout, debout le métis,
douteux, très douteux descendant
de forestiers et de marins
(« Cache la liberté ! », cache-la, emporte-la dans la forêt et
enfonce-la dans la mousse,
emmène-la avec toi en mer) — mais
de qui donc nous est venu, qui donc nous a laissé,
oui, qui donc nous a laissé celui qui se tient ici
portant sous son bras le défunt fils de Kalev, jambes coupées
par sa propre folie, des avions au dessus de sa tête
passent en rugissant, il se tient debout
et essaye de méditer d’une manière finno-ougrienne,
bois clairsemé, mer fermé, frontières
fermées, il se tient debout
et raconte de temps à autre des blagues en langue étrangère
aux spectateurs, il est debout
au milieu des genévriers et des bâtiments gothiques
qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde
les genévriers qui nous poussent jusqu’au cou, et les bâtiments gothiques
avec lesquels ils n’a pas plus d’affinités que si c’étaient des minarets.
 

                                        4.

S’enfuir, qu’est-ce que cela veut dire ?
Mon Dieu, oui, en vérité, pourquoi pas ?
        si l’on ne peut pas s’en aller autrement
                et si personne ici n’a besoin de nous ?
La peur et l’inconnu, la peur et l’inconnu,
        la peur de la faim, et l’inconnu
                où il faudra se débrouiller, quoi qu’il arrive,
                et où que l’on échoue.
 

                                        5.

Aimer et écrire des poèmes
on peut en définitive le faire partout, et en définitive
on n’en vit nulle part.
 

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin et Tõnu Õnnepalu



 
 

J’écoute le mouvement des nuages
allongé les yeux fermés dans l’herbe humide et sombre.
Ton cœur dans ma poitrine : brun comme une pierre de midi.
Un amour inconnu bouillonne. Son nom est devoir.
Son nom est obligation. Chagrin à un millier de degrés.
J’écoute le mouvement des nuages,
les érables balancent lentement leurs branches, respirent à grand bruit,
comme un bourdonnement d’abeilles un cumulus frémissant les entoure.
Dans un instant va commencer ce qui remplira toutes les cases vides,
jusqu’au dernier les trous étincelants se refermeront, cicatriseront.
J’écoute le mouvement des nuages,
j’écoute comment les cris des vanneaux brisent les branches nues et exangues
en lignes noires dans le vent. Brièvement la broche du soleil
scintille avec la stridence du nickel. Se retire. Ultime délai.
Le sang remue comme un rapide à l’intérieur de moi.

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin