A. H. TAMMSAARE


    Dans une prairie protégée des vents du nord par la forêt poussaient en ce joli printemps d’innombrables fleurs. Mais c’est en vain qu’elles rêvaient d’être cueillies, et plus d’une s’était fanée sans que fût arrivé celui qu’elles attendaient. Il y avait bien les abeilles qui bourdonnaient, mais elles ne cueillaient pas, les papillons qui volaient, mais ils ne cueillaient pas.
    Déjà les fleurs commençaient à perdre espoir. Elles adressèrent à Dieu une supplique, et Dieu leur envoya un garçon qui aimait les fleurs et les cueillait volontiers.
    Lorsque le garçon s’avança dans la prairie, une grande allégresse s’empara des fleurs, qui crièrent d’une même voix : « Cueille-moi ! Cueille-moi ! »
    Leur parfum suave emplissait les airs.
    Enivré, le garçon s’approcha de la première fleur. Il avançait déjà la main pour la cueillir lorsqu’un papillon prit son envol : soie, velours, étincelles de pierres précieuses, éclat trompeur de flocon de neige — tel était le papillon pendant qu’il agitait les ailes.
    Mais il ne vola pas bien loin, se posa à nouveau sur une corolle, où il offrit ses ailes déployées aux rayons du soleil.
    « Laisse-moi t’attraper, lui dit le garçon en oubliant les fleurs.
    — Essaye ! répondit le papillon.
    — Je ne te ferai pas de mal, je te regarderai et je te laisserai partir.
    — Attrape-moi !
    — Je ne te toucherai pas, je veux seulement te regarder de près, insista l’enfant d’un ton suppliant.
    — Attrape-moi et tu feras ce que tu voudras. »
    Le garçon se mit en chasse.
    Il commença par s’approcher tout doucement du papillon, mais à peine avait-il fait quelques pas que celui-ci était déjà sur une autre fleur et le narguait en agitant ses jolies ailes.
    L’enfant perdit patience.
    Alors s’engagea une course effrénée : un pas par ci, un pas par là, un saut à droite, un autre à gauche, par-dessus les touffes d’herbe et les buissons bas, à la poursuite du papillon insaisissable qui virevoltait au sud, au nord, tantôt descendant parmi les fleurs, tantôt remontant vers le soleil. Enfant et papillon ne s’accordaient aucun répit, l’un remuant ses jambes souples et agiles, l’autre ses ailes : soie, velours, éclats de pierreries. Le fuyard ne se fatiguait pas. Son poursuivant n’abandonnait pas.
    Pour finir, le papillon s’éleva haut dans le ciel et s’envola par-dessus la forêt qui protégeait la prairie des vents du nord.
    Alors seulement le garçon s’arrêta en haletant et suivit le papillon d’un œil inquiet, les joues en feu, comme s’il espérait son retour.
    Mais comme il restait assis, le regard fixé au-delà de la forêt, un souffle de vent porta jusqu’à ses narines une senteur enivrante et il se rappela les fleurs délaissées qui attendaient qu’on les cueille. Troublé par le parfum, les sens en éveil, il se retourna. Il s’apprêtait à se pencher sur la fleur la plus proche lorsque la surprise l’arrêta net et fit refluer le sang de son visage : en poursuivant le papillon, il avait piétiné toutes les fleurs.
    Le cœur lourd, il s’assit par terre et pleura amèrement : il aimait tant les fleurs et il les aurait cueillies si volontiers !

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin, E. E., Jean Pascal Ollivry, et Jean-Jacques Triboulet