A. H. TAMMSAARE
   

NUANCES

Extrait de récit

 

   27 avril
    
   Ces derniers jours, je n’ai pas approché la forêt du bord de mer – j’avais ce faisant l’impression de résister à quelqu’un. Mais ce matin je n’y tenais plus, il fallait que j’aille voir de nouveau ce haut promontoire aux roses odorantes, il fallait que je descende jusqu’à la grève pierreuse où les vagues agitées apportent la brûlure fraîche de l’eau de mer.
   Je l’ai tout de suite aperçue à proximité des roses, assise sur un banc au pied d’un grand platane, occupée à dessiner, dans la fraîcheur. Mon cœur s’est mis à battre à tout rompre et je me suis arrêté, troublé, auprès d’une grappe de roses, afin de me donner le temps, en respirant leur parfum, de décider s’il valait mieux continuer à avancer et passer devant elle, ou revenir sur mes pas.
   J’ai fait demi-tour.
   Pour retrouver mon calme, en quelque sorte, je me suis laissé tomber sur un banc au sommet du promontoire ; de là, j’apercevais, à travers le feuillage et les boutons de rose à demi éclos, un petit morceau de chapeau blanc et une main qui bougeait de façon presque indéchiffrable.
   Quelques instants plus tard m’est parvenu du lieu en question le dialogue suivant, qui m’a fait dresser l’oreille et m’a donné de nouveau des palpitations :
   « Me permettez-vous d’admirer votre œuvre, Mlle Piratova ?
   – Non, Anton Petrovitch.
   – C’est donc quelque secret ?
   – Qui sait ?
   – Vous êtes étrange.
   – Vous me le dites déjà depuis longtemps. »
   Silence.
   « Mais je pourrais peut-être m’asseoir ici, à moins que je vous dérange ?
   – Vous êtes de nouveau d’humeur mélancolique ?
   – Pardonnez-moi, je m’en vais. »
   Et j’ai entendu le crissement de pas qui s’éloignaient sur le chemin sablonneux.
   De toute évidence, Anton Petrovitch était dans un de ses mauvais jours, ceux où il fuyait d’un endroit à l’autre pour échapper à lui-même, traînant sa misère et se rendant pénible auprès de tout le monde. Il ne se trouvait personne pour le comprendre, pour le plaindre ou pour écouter ses incessantes jérémiades, car tous étaient malades et trouvaient leur propre malheur plus important, plus intéressant. Chacun parlait de sa maladie comme s’il était seul au monde de son espèce et comme si Dieu, ou la Nature, avait fait acte de générosité en lui conférant cette marque de singularité, de distinction, de grandeur. Les maladies devenaient motifs de vantardise, de fierté, elles devenaient un élément de séduction amoureuse. Les maladies étaient comme le voile de deuil au crissement imperceptible que portent certaines femmes fatales, le symbole d’une plus grande profondeur, quelque chose comme une preuve d’existence. Bien portant, on avait honte d’être dépourvu des seules marques réelles d’humanité – les maladies –, et c’était avec un attendrissement de tout son être que l’on écoutait l’un des élus raconter ses malheurs, parfois sur le mode d’une intimité sans fard.
   Je me suis levé de mon banc pour partir à la recherche d’Anton Petrovitch. Au même moment, Mlle Piratova a quitté elle aussi son emplacement et s’est avancée dans ma direction. Je me suis efforcé de la regarder bien en face et d’un air détaché, mais elle n’a pas tourné une seule fois les yeux vers moi, gardant le regard fixé droit devant elle. Après cela, je n’ai pas réussi à poursuivre mon chemin sans jeter un coup d’œil en arrière : elle se tenait debout sur le promontoire, les yeux tournés vers la mer, la tête un peu penchée en avant au-dessus de son cou long et ployé comme la tige d’une fleur, la courbe de ses lèvres fines interrompue, entrouverte. Moi aussi je me suis arrêté, afin de me donner une contenance pendant que je l’observais ; mais comme si je l’avais de la sorte dérangée, elle s’est remise à avancer lentement, d’un pas gracieux, faisant de la main droite des gestes qui m’ont rappelé une maîtresse depuis longtemps oubliée.
   J’ai trouvé Anton Petrovitch dans le bosquet, seul, affaissé sur un banc, le regard éteint.
   « Excusez-moi de vous déranger, lui ai-je dit, mais vous me permettriez peut-être de satisfaire aujourd’hui la demande que vous m’avez faite voici quelques jours ? À présent, cela me serait possible. »
   Il me regarde tout d’abord avec des yeux ronds, sans comprendre, puis il réalise d’un seul coup de quoi il s’agit mais ne trouve pas les mots pour répondre. Pris de court, il se met à faire des gestes vagues, puis il baisse d’un air honteux ses yeux enfoncés, car l’humidité les fait briller et des larmes y apparaissent. Son émotion me gagne, et je dois me faire violence pour ne pas lui fourrer tout mon argent dans la main, tant je ressens un besoin irrépressible de donner, tant le don me procure une sorte de plaisir charnel, d’ivresse, au point de me faire perdre la tête.
   Finalement, Anton Petrovitch trouve le moyen, dans son excitation, de proférer quelques mots qui sautent d’un sujet à l’autre, impuissants, avant de s’arrêter, comme toujours, à la phtisie et à la musique. Il maudit la première et idolâtre la seconde : l’une est le repaire du mal et de toutes les désillusions, l’autre le seul bien et la seule vérité en ce monde. Mais il est atteint de l’une comme de l’autre de ces affections, et personne ne peut dire laquelle des deux épuise davantage son organisme affaibli et son âme délicate.
   Je me souviens que dès notre première rencontre, je l’ai vu tirer de sa poche deux galets polis et s’amuser à les entrechoquer. C’était pour lui une manière agréable de passer le temps. Je lui ai demandé un jour, quand nous nous sommes mieux connus :
   « Vous aimez les pierres ?
   – Oui : elles se taisent, elles ne font pas de mauvaise musique », a-t-il répondu.
   Quelque temps plus tard, je l’ai entendu s’interroger sur la formation des pierres ; à ce moment-là, déjà, il s’était mis à les ramasser et à les choisir avec méthode, les observant et les examinant soigneusement, en portant même certaines jusque dans sa chambre, sur son bureau, tandis qu’il en conservait d’autres longtemps dans sa poche. Il était en quête de nouvelles idées, de centres d’intérêt qui lui fassent oublier la musique. Mais où fuir pour échapper à son amour ? Qui est capable de trouver le chemin pour sortir des griffes de sa divinité ?
   Aujourd’hui aussi il avait des cailloux dans la poche, et en les sortant il a commencé à exposer sa dernière trouvaille, sa dernière théorie, de façon brouillonne mais ardente, enthousiaste. Il a parlé de l’effet étonnant de la musique sur les malades et sur les bien-portants, bipèdes et quadrupèdes. Même les reptiles ne peuvent pas lui résister : les serpents se dressent lorsqu’on joue de la flûte et danse, comme enivrés. Il n’est jusqu’au bois et au métal qui ne se laissent influencer par les sons – si ce n’était pas le cas, on ne pourrait pas faire pénétrer un son dans le corps d’un violon ni faire jaillir une note de l’embouchure d’un trombone. Qui saurait dire ce qui se produisait dans la table vibrante et sonore du violon lorsque l’archet de Paganini en touchait les cordes ? Et vous croyez que le règne minéral est sourd à la musique ? Étalez donc du sable sur une plaque mince et passez un archet sur le bord de la plaque, vous verrez bien ce qui arrive au sable ! Sur quel rythme mystérieux il se met à bouger, comme si chaque grain entrait dans on ne sait quelle danse compliquée ! Mais qu’est-ce que notre globe terrestre au sein de l’Univers, sinon une microscopique parcelle de boue, un minuscule grain de sable qui danse au son de la musique ? Ou que sont donc, dans l’infinité de l’espace, le Soleil, l’Étoile polaire, les Pléiades, l’Ourse, la lumineuse Voie lactée, sinon un amas de tels grains de sable, de parcelles de poussière ? Pourquoi eux-mêmes ne devraient-ils pas se soumettre aux sons, lorsque c’est leur symphonie, leur musique – la musique cosmique – qui résonne, qui communique son branle rythmique et régulier au firmament et à tout ce qui s’y trouve : corps chauds ou froids, substance inerte ou vivante, êtres dotés ou non d’une âme, dotés ou non d’un esprit ? Il n’est pas une seule des créatures qui rampent à la surface de la Terre, le moindre brin d’herbe, le caillou le plus minuscule sur la grève de l’Océan, qui ne perçoivent les sons éternels de la musique cosmique. Seule la musique, avec sa subtilité et sa variété, ses nuances innombrables, peut expliquer l’infinie diversité de la nature qui nous entoure, l’inimitable chatoiement de la pierre que je tiens dans la main. La musique résonnait dans l’Univers avant même que notre Terre fût née, et elle y résonnera encore un temps infini après que l’Homme et son habitat auront depuis longtemps disparu, que le Soleil sera devenu froid et que l’Étoile polaire aura glissé de son emplacement…
   Ainsi, cherchant dans le règne minéral un refuge contre la musique, il y retrouvait la musique cosmique, que lui renvoyait le moindre caillou. Épuisé par son transport d’enthousiasme, il a été secoué par une quinte de toux, qui a paru lui faire retrouver son humeur habituelle. D’un ton plaintif, il a ensuite déclaré :
   « Pardonnez-moi de vous importuner avec mes sottises. J’ai déjà excédé tout le monde, plus personne ne me supporte. Le comble, c’est que j’en viens parfois à ne plus croire personne. Non que je soupçonne un mensonge à proprement parler, mais c’est comme si je laissais les mots me passer à côté de l’oreille, en n’écoutant que les nuances de son, qui évoquent toujours quelque tromperie ou supercherie mentale, une arrière-pensée, et me blessent immanquablement, faisant briller mes yeux d’un éclat bien particulier. Pardonnez-moi, mais j’avoue franchement que je ne vous ai pas cru, vous non plus, quand vous m’avez déclaré que vous n’aviez pas un sou en poche. Maintenant, je vous crois. Русский человек задним умом крепок [Un Russe est toujours très intelligent après coup.]. C’est précisément cette incrédulité qui me rend impuissant : après tout, même Nadejda Pavlovna voudrait qu’on croie qu’elle dit la vérité. Tout récemment, Mlle Piratova m’a chassé : je l’avais blessée par ma physionomie sceptique a priori. Pourtant, c’était la seule avec qui je m’entendais.
   – Elle aussi est malade, après tout, ai-je répondu.
   – Très.
   – Et pourtant elle est seule.
   – Elle ne supporte pas le flirt.
   – Elle dessine.
   – Personne ne sait quoi, ni à quoi cela ressemble.
   – Elle est ici depuis longtemps ?
   – Tout l’hiver.
   – Ah bon !
   – Elle va peut-être partir pour la Suisse, les médecins le lui conseillent. »
   J’ai hoché la tête en demandant :
   « Quand ?
   – Je n’en sais rien… dans quelques semaines. »
   Et comme les mots restaient figés sur ma langue, Anton Petrovitch a demandé :
   « Vous la connaissez ?
   – Non.
   – Mais elle parle souvent de vous.
   – Tiens donc ?
   – Une fois, elle a voulu faire votre portrait, mais vous vous êtes en allé.
   – Quand était-ce ?
   – Je n’en sais rien, elle a parlé de ça il y a quelques jours.
   – Je n’en avais aucune idée. »
    
   4 mai
    
   J’ai passé ces journées comme dans les brumes d’un royaume de conte de fées, nuageux et chaud, où la lumière n’est jamais vive, où nulle chose n’a jamais de contours bien définis mais semble au contraire imprécise, indécise, spectrale, change au moindre souffle d’air ou s’évapore au premier rayon de soleil. On se méfie de ses sens, mais on tend tout de même la main vers quelque chose d’insaisissable, car dans les rêves s’insinue toujours le pressentiment d’une urgence, d’un but vers lequel il faut se hâter ou d’une tâche qu’il faut accomplir, tout en craignant d’être en retard.
   Et je piétine jusqu’à l’éreintement auprès des vagues, sur les galets de la grève, dans le bois ou par les chemins qui serpentent sur la colline, jusqu’à ce que j’aie la sensation que je fuis précisément cela même que je cherche et dont je ne me rapproche pas du tout. Alors je me précipite vers l’extrémité de la plage, là où les sentiers odorants bordés de roses s’étirent entre les palmiers, les platanes et les thuyas pyramidaux, pour me perdre dans le sommeil de l’épuisement, sentant tout mon corps parcouru d’un flux vibrant et sifflant. Le parfum est comme une musique enivrante, qui me conduit là où je ne trouvais auparavant pas de chemin. Mais je n’ai pas la force de faire le moindre mouvement, je n’ose même pas cligner des yeux, par crainte d’effaroucher quelqu’un. Alors la brume disparaîtrait soudain, tout m’apparaîtrait clair comme le jour et je voudrais nommer ce que je verrais. Mais les mots que je me remémore filent le long de mes visions sans s’arrêter, ou alors celles-ci redeviennent sombres, brumeuses, imprécises : les mots justes bouillonnent dans ma poitrine, frappent à mes tempes ou tournoient douloureusement dans ma gorge et cherchent à s’engager sur les sillons encombrés menant à la liberté. Le monde revêt une nouvelle forme, de nouvelles teintes, et pour finir j’ai comme l’impression d’entendre les choses sans vie me souffler les paroles que j’ai tout d’abord cherchées le cœur meurtri : les vagues mettent en branle des trains de mots et les ondulations de l’air me chantent des chansons.
   Mais une rafale de vent venue de la mer me gifle le visage et effarouche mes visions, comme des papillons ou un groupe de cerfs, et tel un mirage elles s’évanouissent par-delà la mer verte et scintillante. En alerte, je laisse mon regard se promener autour de moi, comme s’il se trouvait à proximité quelqu’un d’autre qui partageait mes visions, et je ne suis nullement étonné quand la première personne que je vois, c’est elle.
   Nous n’avons encore pas échangé une seule parole, pourtant nous sommes comme deux vieilles connaissances. Il semble que nous partagions les mêmes intérêts, que nous fassions les mêmes observations ; nous avons les mêmes lieux de promenade, nous faisons halte sur les mêmes bancs, nous empruntons les mêmes sentiers. Quand et comment cela a commencé, je n’en sais rien, mais on dirait que nous sommes de connivence.
   Un jour, elle dessinait l’allée de roses qui mène au platane géant – mais moi, j’aurais voulu la voir dessiner le chemin qui s’achève vers les pins inclinés et aux longues aiguilles molles, sur le haut promontoire d’où un sentier étroit et sinueux descend vers les galets, et je me suis dit à voix basse, comme si nous étions deux : « Demain, nous dessinerons ce chemin. » Et j’ai trouvé tout naturel, le lendemain, de la voir faire précisément cela : mais j’en ai été heureux, infiniment heureux ! Une autre fois, elle était assise et lisait un livre, à quelque distance, tournée dans ma direction. J’aurais voulu la regarder de profil, aussi ai-je dit : « Tourne-toi un petit peu ; tu peux bien, si tu le veux, et tu le veux, puisque je le veux ! Regarde, c’est moi qui t’en prie, et j’attends que tu exauces ma demande, ma première demande, parce que tu es bonne ! » Et, relevant les yeux de son livre, elle a pivoté sur le banc, comme je le lui avais demandé.
   J’ai commencé à avoir l’impression qu’elle devrait… non, plutôt : que je devrais aller la trouver et lui dire des choses simples, ordinaires. J’ai même rêvé de nous, assis côte à côte comme de vieilles connaissances, mais de quoi nous parlions, au matin je n’en avais plus la moindre idée. Les pensées trépignaient sous mon crâne à la recherche des premiers mots à lui dire, comme s’il était déjà décidé que je devais lui parler. Lorsque tout s’est enfin trouvé organisé dans mon esprit avec clarté et simplicité, j’ai guetté le moment pour que quelque chose se passe à l’insu des autres.
   Aujourd’hui je suis resté dans le bois, jusqu’au déjeuner. Je ressentais une excitation particulière ; à chaque détail inattendu, je sursautais nerveusement et un frisson me parcourait le dos. Vers une heure et demie, alors que la plage affichait déjà la vacuité annonciatrice du repas, elle est arrivée et s’est assise sur un banc à l’ombre des platanes. Et comme poussé par une force supérieure inconnue, j’ai marché dans sa direction, l’esprit plein des paroles soigneusement répétées, le corps secoué d’un tremblement indomptable, le cœur battant dans la poitrine, et à la main une rose rouge à demi ouverte. Arrivé devant elle, j’ai voulu ouvrir la bouche pour parler, mais ma tête ne retrouvait plus ses esprits ni ma langue les mots préparés : mes paupières seules battaient, humides. Muet, emprunté, j’ai tendu vers elle d’une main tremblante la rose oscillant à l’extrémité de sa longue tige, qu’elle a acceptée avec le même mutisme, avec sur les lèvres comme un cri de surprise figé ou l’esquisse hésitante d’un sourire. Cela m’a rappelé un jeune poète, vu dernièrement, qui déclamait ses œuvres en public en agitant de la main une fleur odorante à la tige frêle. Les auditeurs riaient jusqu’aux larmes, jusqu’aux crampes, alors même que la voix du poète charriait des transports d’enthousiasme et que les mots qui s’échappaient de ses lèvres parlaient d’éternité. Ce souvenir a changé mon indécision en gêne, et même en frayeur ; je me suis retourné, j’aurais voulu m’enfuir, disparaître sous terre, mais ce qui m’arrivait se déroulait comme dans un rêve : on a beau se hâter, être essoufflé, on n’arrive pas à avancer et on a les terribles poursuivants sur les talons. Les pensées me traversaient l’esprit, j’avais du vacarme plein les oreilles, mon cœur résonnait comme une enclume et tout mon corps était secoué de tremblements, comme si j’étais subitement frappé de malaria. Mes mollets flasques semblaient détachés de mes os, et mes jambes impuissantes restaient, bien malgré elles, clouées sur place. La douleur me parcourait les membres, m’élançant jusqu’à la moelle, comme si c’était la chair d’un mort que le mouvement réveillait.
    
   5 mai, matin
    
   Le passé est une énigme et je pressens que le futur me réserve des surprises. Je suis submergé par l’horreur et par la honte. Hier après-midi je ne suis pas allé sur le rivage, mais sur la colline arrondie où des enfants, filles et garçons, faisaient une fête. Leurs cris me causaient un attendrissement particulier, et je partageais leurs intérêts et leurs rires. Comme si j’étais moi-même redevenu enfant, par quelque miracle, et que je m’étais mis à courir, tête nue, avec mes congénères : le soleil brûlait ces petites jambes et ces petits bras roses et rebondis, les visages et les oreilles brillaient, écarlates, mais personne ne tenait en place ou n’allait chercher refuge à l’ombre, car le monde est plein de joie et l’air respire l’insouciance…
   Aujourd’hui et les jours à venir, je me garderai de la rencontrer ; après tout, elle s’en va bientôt, tout cela sera du passé, je serai libre.
    
   5 mai, soir
    
   Je n’ai pas tenu parole : après déjeuner je suis allé vers la plage. « De qui devrais-je avoir peur ? Qui pourrait me l’interdire ? » me suis-je dit en marchant ; cela faisait une éternité, me semblait-il, que je n’avais plus senti le parfum des roses, que le vent marin, par saccades, portait jusqu’au haut du promontoire, et jusqu’au chemin. « Je le veux, et j’y vais », ai-je ajouté. Mais j’avais peur cependant, comme si quelqu’un pouvait réellement me l’interdire, et ma crainte s’est changée en panique lorsque j’ai vu Lanine et Mlle Piratova avancer dans ma direction. Faire demi-tour ? Prendre un chemin de traverse ? Non : j’ai marché à leur rencontre.
   « Permettez-moi de vous présenter, a dit Lanine après m’avoir tendu la main : Mlle Piratova, M. Thomander. »
   Nous nous sommes salués sans mot dire.
   Arrivée à proximité du banc, Mlle Piratova s’est plainte de la fatigue et s’est assise, essoufflée. Lanine et moi avons pris place également. Elle a parlé, mais je ne sais plus de quoi : ce n’était qu’un bourdonnement à mes oreilles, un sourire niais errait sur mes lèvres. Ce n’est que lorsque Lanine a dit qu’elle devait partir et qu’invitant Mlle Piratova à l’accompagner elle a reçu de celle-ci une réponse négative – elle voulait rester assise encore quelques instants, mais que sa tante ne s’inquiète pas, elle viendrait sans tarder – que l’engourdissement de mes sens a commencé à se dissiper.
   Nous sommes restés tous les deux.
   C’était le moment que j’avais rêvé avec de nombreuses variantes, imaginant jusqu’au moindre détail notre position, nos mouvements, nos paroles. J’attendais cette sensation de paix, limpide, lumineuse, qui fait taire les sens et récompense une longue attente, une quête héroïque. Fût-ce pour un bref instant, on échappe ainsi au quotidien, on pressent un monde plus large de possibles, on baigne dans une sorte de fluide éthéré, libéré des contingences matérielles. Mais il ne s’est rien passé de tel. Lorsque j’ai regardé de plus près ses joues maigres et pâles, ses lèvres – l’inférieure comme trop courte et affaissée, la supérieure agressive et acérée, les commissures tirées par un rictus contraint, comme parcourues d’un muet sanglot – ; lorsque j’ai vu ses sourcils noirs et arqués, ses cils longs et serrés au bout de ses paupières, qui reléguaient trop en profondeur ses yeux d’un gris d’acier ; lorsque mon regard s’est arrêté sur les reflets métalliques et les boucles lâches de sa chevelure légère, qui tombait comme de souples palmes entre ses épaules étroites saillant vers l’avant et descendait jusqu’à sa taille frêle, presque fragile ; lors qu’enfin j’ai remarqué ses mains osseuses et d’une teinte de marbre, parcourues de fines veines bleuâtres, lorsque j’ai vu ses doigts longs et sans force, terminés par des ongles minuscules et déprimés : lorsque j’ai vu tout cela, j’ai eu le sentiment soudain que ce n’était pas la première fois que nous étions assis côte à côte, mais que de nouvelles conditions nous permettaient, après une longue période, de nous retrouver – comme si nous avions fui loin l’un de l’autre, cherchant ailleurs éperdument bonheur et apaisement, avant de revenir résignés et tristes reconnaître que nous ne rapportions que déceptions.
   J’ai hoché la tête de stupéfaction en entendant, dits d’une voix grave et éteinte, ces mots :
   « Je vous remercie pour la rose. »
   Je me suis contenté de sourire et j’ai fait une légère inclination vers elle.
   « Je l’ai mise dans l’eau, comme cela elle vivra longtemps, a-t-elle ajouté, puis, tournant les yeux vers moi : Tout le monde s’est étonné en me voyant tout à coup revenir avec une rose. Jusqu’alors je m’étais toujours fâchée quand quelqu’un en cueillait une.
   – Je vous demande pardon, ai-je dit, c’est la seule que j’aie cueilli.
   – Vous êtes parti si vite que je n’ai pas pu dire un mot.
   – J’ai eu peur.
   – Moi aussi, a-t-elle répondu à voix basse et avec un sourire gêné. Je sentais depuis un moment que vous alliez vous approcher, et j’avais peur ; j’attendais et j’avais peur. Lorsque vous êtes parti, j’ai voulu vous rappeler…
   – Je ne serais pas revenu, je ne crois pas.
   – Je vous attendais depuis le jour où vous avez donné cet argent à l’invalide.
   – Ce que vous avez ensuite raconté chez vous.
   – C’était une bêtise, il faut que vous me pardonniez.
   – Ce n’est rien.
   – Bien sûr que si ! C’est seulement après, quand il était déjà trop tard, que j’ai compris ce que j’avais fait. »
   Le fil de la conversation s’est rompu. Les mots semblaient toucher des endroits blessés, sensibles, sur lesquels ils se posaient en faisant un petit bruit.
   « Je dois rentrer, le soleil est bas, déjà, ma tante m’attend », a-t-elle dit en ayant l’air de s’excuser.
   – Puis-je vous accompagner ?
   – Je vous remercie. »
   En voyant son pas mal assuré, je voudrais lui donner le bras pour la soutenir, mais je n’en ai pas le courage, je n’ose pas, comme si je craignais le contact de ses membres maladifs.
   Le mouvement dissipe l’atmosphère lourde et contrainte qui régnait, et j’arrive à dire :
   « Vous êtes toujours seule !
   – Je ne supporte pas les autres, j’ai mauvais caractère.
   – C’est difficile à croire, avec votre visage. »
   Elle sourit tout en se tournant vers moi, et elle dit :
   « Vous verrez bien, puis elle ajoute plus sérieusement : La maladie m’a rendue irritable, même mes yeux se sont transformés. La maladie rend tout plus méchant. Et envieux, et obstiné. Comme si l’on devenait vieux avant l’heure. Ils m’ennuient tous, avec leurs plaintes hypocrites. Après tout, ils se moquent bien de ce que je vais devenir, et pourtant ils ont toujours l’air d’être prêts à me porter dans leurs bras. Il paraît que mon cas est sans espoir, que je suis incurable. Comme si je ne le savais pas ! Je le sais très bien. Et quand ils se préoccupent ainsi de moi, avec leurs faux airs, je deviens têtue, capricieuse, et je fais tout à contrepied, par défi vis-à-vis de moi et des autres, advienne que pourra. Ils disent que je suis égocentrique, gâtée. Mais pourquoi Lanine ne dit-elle pas cela ? Pourquoi est-ce que je lui obéis ? Elle a à peine ouvert la bouche, que déjà j’exauce son désir. Ni mon père ni ma tante n’ont le même effet sur moi. Mais le premier ne s’arrêtera pas pour moi de dépoussiérer le moindre de ses vieux grimoires, et l’autre ne renoncera pas à attraper le dernier des papillons. Ma mère est morte jeune, je n’ai d’elle que de vagues souvenirs.
   – Vous n’avez pas de frères ni de sœurs ?
   – Deux frères, mais ils ont leurs propres affaires. »
   Au moment de nous séparer, elle m’invite à entrer, en expliquant :
   « Ma tante aime les jeunes gens, elle est capable de passer des journées entières à se promener avec eux, même s’il s’agit d’escalader des montagnes. Où que ce soit, elle attrape des papillons, les rapporte à la maison et les cloue sur une planche avec des épingles pour les faire sécher. Elle en a déjà une foule, de toutes les couleurs. Vous êtes aussi naturaliste, peut-être ?
   – Je suis malade de profession et paresseux par vocation, dis-je en essayant de plaisanter.
   – Ici, tout le monde devient paresseux », répond-elle sérieusement.
   Et nous voici déjà en train de nous interroger sur les raison de cette paresse générale que l’on ressent dans les pays chauds, du spectacle des rives du Gange au nirvana, où il n’y a plus ni volonté ni mouvement et où seul subsiste l’être. Pour finir, je sursaute et je la prie de m’excuser de l’avoir retenue si longtemps, car bientôt un vent froid va descendre des hauteurs, et nous nous séparons un peu gênés, comme si nous avions omis de dire une chose qu’il aurait pourtant fallu dire à tout prix. Une fois seul, je ressens une incroyable légèreté dans la poitrine, qui éclate en un cri. Je me mets à marcher rapidement, comme si je me hâtais vers quelque destination, sans me rendre compte que j’ai pris la direction de la plage, où le soleil couchant colore l’eau immobile.
   « C’est arrivé ! me dis-je tout bas, et mon corps tout entier s’emplit d’un sourire intérieur de bonheur. Mais elle n’est pas du tout comme ça, pas du tout ! poursuis-je, et j’ai l’impression que c’est seulement maintenant que je sens réellement sa proximité. Demain je la verrai de nouveau ; maintenant je n’ai plus peur – non, plus maintenant ! »
   Je m’assieds ensuite sur le banc, plongeant tranquillement en moi-même et contemplant le jeu des rayons sanglants sur l’eau.
   Face au soleil, toute proche du rivage, dans un reflet métallisé bleuâtre évoquant le verglas, s’étend une ligne qui s’enroule au loin et, au-delà de cette ligne, une surface jaunâtre et accidentée, qui brille jusqu’à l’horizon. À distance, du côté du levant, le jaune se mue en un violet aux nuances gris-bleuté, qui disparaissent dans la brume sombre qu’ont enfantée, dans les hauteurs, les rayons changeants du soleil. De ce secteur s’approchent des voiles noires, spectrales, comme si la peur du vent les poussait, et dans l’attente de celui-ci leurs rames projettent en se soulevant des étincelles électriques, éparpillent de bruissantes gouttelettes lorsqu’elles plongent dans l’eau scintillante et déploient sur le fond jaune et violet des fils étincelant dont les extrémités semblent accrochées au soleil. Les yeux tremblent à force de regarder ce spectacle, faisant naître encore et encore de nouvelles teintes illusoires, et lorsqu’ils se ferment on ressent une douleur brûlante, comme si la lutte des couleurs entre elles ne s’était pas arrêtée en même temps. La nature s’est béatement assoupie, prenant appui sur ce qui était proche d’elle et attendant l’arrivée incessante de la rafale revigorante qui va descendre des sommets enneigés : celle-ci brouille les couleurs, brise les fils d’or du soleil et effarouche les étincelles bondissantes allumées par les rames. Mais très vite le coup de vent retombe, et les couleurs se métamorphosent en des nuances auxquelles personne n’a donné de noms. Seuls les sens, engourdis, s’enivrent, et le cœur se met à battre plus vite, comme s’il pressentait l’arrivée de quelque chose de grand et de précieux.
   Un nuage solitaire se chauffe aux rayons rapidement faiblissants du soleil. Les branches des palmiers se balancent et s’inclinent en bruissant doucement et une grive musicienne finit de siffler ses airs à plein gosier.
   Taisons-nous, mon amour, l’instant du bonheur approche !

Traduit de l’estonien par Jean Pascal Ollivry