A. H. TAMMSAARE
    
    
   

LA TERRE-DU-VOLEUR

(Vérité et justice, I)

Extraits
    
    
I
    
UNE NUIT DE NOCES
    

    Le jour tombait. Une jeune femme était assise sur une charrette que conduisait à pied un homme d’une trentaine d’années. Quand le véhicule atteignit le sommet de la pente, la lumière du couchant éclaira la figure de l’homme, l’acier de ses yeux, la puissance de son menton entouré d’une courte barbe noire, et se refléta dans les yeux mélancoliques de la jeune femme, les oreilles pointues du cheval, et les angles de son collier de bois.
    — Voici notre Terre-du-Voleur, dit l’homme, indiquant par-dessus la lande un groupe de bâtiments plats accrochés à la colline. D’ici, on peut voir nos bâtisses, les autres sont dans le vallon sur l’autre versant. On les appelle la Ferme Haute et la Ferme Basse. Ce bois de pins sur la hauteur appartient à notre ferme, mais ce sont des pins sauvages à demi desséchés, des vieillards noueux.
    L’homme se tut et le grincement de la voiture s’entendit à nouveau dans le silence. La femme laissa errer son regard sur les environs : une colline, une autre, au-delà une troisième, à droite une quatrième, une cinquième et derrière elle une sixième, une septième, d’autres encore. À perte de vue, des marais et des landes séparaient les hauteurs sur lesquelles on voyait quelques maisons et des champs en pente. Sur une de ces collines, au sommet d’une lande, serait donc sa maison et là s’écouleraient ses jours.
    À cette pensée, le cœur de la jeune femme se serra. Elle n’aurait jamais cru qu’elle aurait à vivre dans semblable demeure. Elle n’avait connu jusque-là que la grande forêt où résonnaient la joie des bergers et le son du cor. Qui lui répondrait ici s’il lui venait le désir de chanter un appel ? Le marais aurait-il un écho ?… la lande une résonance ?…
    Elle regarda l’homme marchant près du cheval, cheval né et élevé dans sa maison paternelle. Tous deux avançaient avec entrain comme s’ils allaient vers du bonheur. Elle se souvint qu’à la maison on avait discuté pour savoir si elle devait encourager ou non la demande en mariage de son mari. Parents, frères et sœurs avaient partagé la même opinion : « Prends cet homme, il est capable de nourrir sa femme. » Il lui avait semblé singulier qu’il fût question de sa nourriture, comme si elle ne pouvait se suffire à elle-même, en créature bien bâtie. Elle regarda à nouveau l’homme et le cheval, et la sécurité avec laquelle ils avançaient lui rendit tranquillité et courage. La jument surtout, « pilier de son futur ménage » ainsi que son père désignait cette partie de sa dot, allait vers son écurie avec une telle confiance que la jeune femme en conçut de l’espoir.
    — Avance, encouragea l’homme comme s’il devinait les pensées de sa femme. Nous arriverons peut-être à la maison avant le coucher du soleil.
    — Je doute que nous arrivions avant cette heure-là… avant que nous « y » soyons...
    La femme aurait voulu dire le mot « foyer », mais il lui resta dans la gorge.
    Au sommet de la colline, le chemin s’aplanit et l’homme sauta auprès de la femme, claquant les rênes tandis que la jument prenant le trot se mettait à hennir.
    — Elle sent l’écurie, remarqua l’homme.
    — Oui, elle semble déjà connaître son chemin, répondit la femme.
    Mais elle souffrait de ce que la bête, qui avait fait partie de son enfance, se sentît déjà chez elle.
    En contrebas du chemin, une femme, un seau à la main, les regardait du fond d’une petite cour. Il sembla soudain à la nouvelle fermière de la Terre-du-Voleur qu’elle connaissait cette femme depuis le fond des temps, n’était-ce pas sa propre image qu’elle voyait debout dans la dernière lueur du soleil couchant et regardant vers le chemin ?
    — Comment s’appelle cette ferme ? demanda-t-elle.
    — C’est la Terre des Joncs, répondit l’homme ; à sa droite, La Lointaine, et de l’autre côté La Pauvre, que tu ne peux voir. Trois fermes en tout.
    La voiture cahotait derrière le cheval qui trottait en descendant. Sous les champs de la Terre des Joncs, il tourna de lui-même à droite.
    — Où conduit l’autre chemin ? questionna la femme.
    — Vers un petit hameau que je te montrerai de chez nous. Il y a trois fermes et deux chaumières.
    Le chemin traversait le marais sur des rondins posés sur de la tourbe et des broussailles. De chaque côté, des fossés pleins d’herbes dont on avait tassé la vase sur les côtés. Parfois, son sabot traversant le sous-sol marécageux, le cheval s’enfonçait. Ici et là, un bouleau s’élevait au-dessus des saules nains dont les bourgeons commençaient à éclater. À la lisière du marécage, la prairie chatoyait de renoncules.
    — Ici, on pourrait se noyer, voiture et cheval pourraient disparaître. Mais ils tiendront, acheva le jeune homme en sautant du chariot dont il avait gardé les guides à la main. Assieds-toi au milieu pour ne pas tomber, et tiens-toi ferme.
    Une fois les plus mauvais passages franchis, il la rassura :
    — Ce ne sera pas toujours comme ça. Nous approfondirons les fossés, nous hausserons le chemin et nous l’aplanirons. Avant deux ans, on pourra rouler ici en carrosse à deux cheveux.
    — Pourvu que l’on y passe seulement en carriole, soupira la femme.
    Quand ils sortirent du marais, ils étaient dans leurs champs et le chemin recommença à monter.
    — Le soleil a disparu, murmura la femme lorsqu’ils atteignirent le sommet de leur colline.
    — Oui, et avant que nous soyons arrivés chez nous, répondit l’homme.
    
    

* * *

    
    À la ferme, l’arrivée des maîtres était attendue avec impatience. Sans eux, il aurait fallu aller chercher du secours, car le petit berger était arrivé en pleurant pour annoncer que la vache Rouge était tombée dans l’aulnaie. Elle mugissait, tirait sur ses pattes, mais elle était enlisée, et si on n’allait pas à son secours, elle crèverait.
    La jeune mariée ne comprit pas ce qui était arrivé à la vache, encore un morceau de la dot. Sa bonne vieille Rouge, mère de cinq ou six petits, était pourtant une bête solide. À la maison, on n’avait jamais entendu dire qu’une vache se fût enfoncée dans un marais. Elle croyait la chose impossible quoiqu’elle eût vu comment le cheval avait peiné pour traverser le marécage sur un chemin tracé. Les journaliers lui expliquèrent la chose en peu de mots et seulement alors la jeune femme réalisa que, maîtresse de la ferme, ses soucis seraient d’un autre ordre que ceux d’une petite vachère.
    — Pour l’amour de Dieu, cria-t-elle horrifiée, que fait dans le marais la Rouge qui doit bientôt vêler ?
    — Elle y est allée d’elle-même, parce qu’elle refuse de suivre les autres, cria le berger.
    — Le bétail est friand des pousses de roseau, expliqua la domestique Mai. Les prairies sont chauves, rien à brouter, à peine de quoi lécher. La bête sait où trouver sa nourriture.
    — Que va-t-on faire ? demanda la fermière, désorientée.
    — Il faut y aller tout de suite, conseilla le vieux journalier. Dis donc, berger, où est-elle enlisée ? Dans la grande fosse ?
    — Non, dans la petite, répondit Edi. Elle avait passé la grande, flanquée jusqu’au ventre dans la vase qui moussait, mais elle en était sortie quand même en beuglant.
    — En voilà une bête qui traverse la grande fosse en s’amusant et s’enlise dans la petite !… Si elle est dans la petite, c’est moins grave, nous l’en sortirons tout seuls.
    Vidée de ses ballots, la voiture fut rechargée de planches et de cordes. La jeune femme aurait voulu suivre les hommes qui y prirent place à côté du berger, mais le journalier s’y opposa :
    — Ce n’est pas un travail pour toi que de sortir une vache d’un marais. Emportons paille et tisons pour faire du feu et réchauffer la bête. Dans ce marais à moitié gelé, ses jambes auront été raidies.
    Le chariot se mit en marche.
    — Ne lui faites pas de mal, supplia la jeune femme.
    — Pourquoi lui en ferait-on ? répondit une voix.
    On se dirigea vers la fosse aux aulnes où le cheval fut attaché avec une musette. Les hommes saisirent les bêches, les haches et les cordes nécessaires pour passer d’une butte à l’autre. Le berger leur montrait le chemin.
    Arrivé devant la vache, le serviteur Madis constata :
    — Tiens, le maître est venu au marais avec les habits du dimanche qu’il avait mis pour prendre femme.
    — J’ai oublié de me changer. Tant pis, répondit le paysan en retirant sa veste, mais cette vache en vaut la peine. Elle est pleine.
    — Et doit bientôt vêler, appuya Madis. Regarde, elle tremble déjà. Vite, des broussailles sous ses jambes de devant, des branches de pin et de genévrier les plus tendres possible. Dès que les jambes de devant auront un point d’appui, nous nous occuperons des jambes de derrière.
    On eut bientôt placé les jambes de devant sur des branchages et la vache aurait pu essayer de sortir d’elle-même du marais, mais elle restait immobile, meuglant sous les encouragements et les jurons.
    — Je disais bien que la glace lui raidirait les pattes, constata Madis.
    Le fermier retira alors ses bottes et son pantalon neuf pour descendre dans la fange et soulever les pattes de derrière de la vache. Des branches furent jetées jusqu’à la prochaine motte de terre et l’on essaya de mettre la bête sur pied, mais elle refusait de bouger, ses jambes tendues devant elle.
    — Un petit feu lui rendra ses pattes, répéta Madis.
    Avec des rameaux et de la tourbe, on alluma un feu. Planches et broussailles tracèrent à l’animal un chemin solide. Et soudain le fermier s’écria :
    — Elle remue les jambes, elle se dresse, elle marche, elle marche.
    En cercle autour d’elle, les hommes regardaient la vache hésiter avec précaution sur la piste de branchages. Sans inquiétude, elle suivit les broussailles placées d’une butte à l’autre, mais arrivée au chemin de planches, effrayée, elle meugla avec stupidité, avant de prendre avec circonspection le chemin de bois que les hommes déplaçaient au fur et à mesure devant elle. À la fin, la bête reprit d’un pas rapide le chemin de la maison.
    Les hommes la suivirent de loin, car le fermier voulait se laver dans la mare avant de remettre son pantalon. Il avait laissé son habit dans les broussailles et il envoya le berger le chercher. Revenu près du feu, le garçon songea à l’éteindre, mais finalement le laissa brûler et quand il rejoignit les autres sur le sol ferme, le feu reflété dans le sol mouvant flamboyait encore dans la nuit qui tombait. Ce feu abandonné sur la lande impressionnait singulièrement le jeune garçon. Il lui semblait avoir laissé là-bas un être vivant.
    La jeune mariée, à qui l’attente à la maison avait paru longue, était venue à mi-chemin au-devant des hommes. La vache reconnut sa maîtresse de loin et la salua par un mugissement. La paysanne en eut les larmes aux yeux : la Rouge était comme une vieille amie retrouvée en terre étrangère. Pour un peu elle se serait jetée au cou de la bête.
    Elle revint en marchant près d’elle et posa doucement sa main sur son dos. Les hommes ne remarquèrent pas son geste, mais il frappa le berger.
    — Ce serait une folie qu’il en soit ainsi chaque soir, remarqua la fermière lorsque les hommes furent rentrés.
    — Pourquoi dire chaque soir, observa Madis. Au printemps cela peut arriver, mais en automne le sol est moins mauvais. D’ailleurs cette vache est trop lourde et ne vaut rien pour nos marécages. Ce n’est pas une bête de chez nous. Ici, les vaches doivent être comme des chèvres.
    — Mais de ce genre de bêtes vous n’obtenez ni lait, ni beurre.
    — On s’en arrange.
    — Nous ponterons les mauvais coins, intervint le fermier. Plus loin, le sol est plus ferme.
    — Le Vieux qui avait la ferme avant vous laissait deux planches près de la fosse aux aulnes en cas de nécessité. Il n’est venu à l’idée de personne de construire une passerelle.
        

* * *

    
    Tard dans la nuit, les jeunes mariés s’étendirent côte à côte sur leur couche.
    — Pourquoi as-tu choisi cette ferme ? demanda la femme.
    — Qu’aurais-je dû acheter ?
    — N’aurais-tu pas pu en trouver une meilleure ?
    — Les meilleures étaient déjà vendues ou trop chères. J’en ai vu d’autres, de pires et dont l’accès était encore plus difficile que celui de notre Terre-du-Voleur. Il y avait aussi de grandes exploitations, mais avec quel argent les aurions-nous achetées ? Après tout, ce n’est pas si mal ici. Nous nous adapterons, ce n’est que le début qui sera dur.
    Ainsi parla Andrès de la Terre-du-Voleur à sa femme qui avait reçu au baptême le nom de Kreet. Mais les mots de son mari consolèrent peu la jeune épousée.
    — Nous vivrons ici des jours pénibles !
    — Un pauvre diable en a partout.
    Ce furent les derniers mots qu’entendit cette nuit de noces car le sommeil les terrassa.
    
    
    
        

II    

DES MOUCHES SUR LA MERDE.

 

    Le jour suivant fut employé à faire connaissance avec la nouvelle demeure. La domestique — « la petite-tante » — se chargea de la maison comme elle le faisait avant l’arrivée de sa nouvelle maîtresse, et Madis, vieil habitant du pays, accompagna les jeunes propriétaires à travers leur domaine. Le jeune ménage avait pensé rendre visite à leurs voisins. Mais le journalier affirmant que Pearu de la Ferme Basse n’était pas à la maison, mais au cabaret de La Cruche où il passait ses nuits, la visite fut remise et l’on se mit à inspecter les bornes.
    Andrès l’avait déjà fait quand le sol était encore recouvert de neige, mais pour sa femme, tout était nouveau. Elle se chaussa de vieux bas et de sandales neuves, son mari se banda les pieds et mit des sandales de cuir brut, Madis allait pieds nus sous le soleil de printemps. Les collines s’élançaient des marais, à la rencontre d’un ciel clair, des nuages blancs couraient pareils à des troupeaux d’oies, et dans le silence on entendait le cri de l’alouette ou le sifflement des linottes. Tandis qu’en levant la tête, on rêvait d’un monde lumineux et gai, il fallut patauger pendant des heures pour arriver, de-ci de-là, à des coins secs. Sur une butte, on découvrit les traces d’une ancienne culture, mais l’homme de peine ne sut dire de quand elle datait.
    — Ça devait être il y a longtemps, la forêt mange déjà le coin.
    Une étrange mélancolie se dégageait de ces terres abandonnées, sur lesquelles des hommes avaient autrefois travaillé et peiné, mêlant des joies et des peines humaines à ces broussailles et à ces friches.
    On se reposa un peu et on alluma les feux.
    À en juger par le chemin parcouru, il y avait de la terre en abondance, presque trop. Mais des marais herbeux et des tourbières en recouvraient la plus grande partie et l’on ne pouvait s’approcher qu’à de rares endroits des prairies nées de terrains flottants et bordées de bouleaux nains et de roseaux surgis d’eaux profondes. À la chute des neiges, au printemps, et pendant la saison des pluies en automne, un lac devait recouvrir le tout. En fait de prairies sèches, il n’y en avait qu’un tout petit bout accolé à la ferme. « Juste assez pour qu’un cheval puisse s’y rouler », dit Madis.
    À plus de dix verstes de la ferme, il y avait une plus grande prairie forestière qu’Andrès lui-même n’avait pas encore vue. Il y avait même de la bonne forêt. Cette enclave, le fermier l’avait achetée les yeux fermés, car même insignifiante, elle représentait tout de même du terrain. Il aurait d’ailleurs acheté la Terre-du-Voleur même sans ce supplément, qu’il avait fait le projet de vendre pour en mettre le prix dans la ferme, dont la valeur actuelle l’intéressait moins que celle qu’il comptait lui donner. Il forgeait des plans, cherchait ce que l’on pourrait faire des bois, des bouleaux, des pins lorsqu’on aurait creusé des fossés d’assèchement dans toutes les directions.
    Quand Andrès était venu explorer ce coin, on lui avait montré un marais traversé de grands et de petits fossés. À présent ces fossés s’étaient comblés, l’herbe et la forêt avaient envahi le marécage, mais il ne retenait qu’une seule chose : du blé avait autrefois poussé entre ces fossés, des pommes de terre y avaient été semées et récoltées. Les vieilles gens du pays l’affirmaient.
    À cette époque-là, vivait sur ce domaine un baron fou, un entêté. Il avait voulu faire du marais un champ, il avait creusé les fossés. On le voyait errant dans les marécages, regardant travailler ses gens et fouillant de sa canne le terrain bourbeux. Il avait toujours voulu faire les choses autrement que Dieu ne les avait décidées : là où se trouvait une colline, il désirait une plaine, et dans les plaines, il cherchait des collines. Les marais devaient être transformés en champs et les landes en prairies, les ruisseaux devaient quitter leur lit pour courir à travers des carrières, tandis que les arbres des forêts auraient dû être alignés comme ceux d’un jardin.
    Non, à coup sûr, le baron n’avait pas tous ses esprits. Et pourtant, Andrès qui, à son tour, n’avait devant les yeux que ces marais traversés de fossés, les voyait couverts des céréales qui y avaient autrefois poussé. Bien sûr, il ne songeait pas à transformer la lande de la Terre-du-Voleur du jour au lendemain, il n ‘était pas un baron ayant de multiples serfs à son service. Mais ne parviendrait-il pas à ce que le marécage portât du bétail ? Ne verrait-il pas un jour un bon sous-bois remplacer la broussaille ? Ainsi les rêves du jeune paysan rejoignaient-ils ceux du baron fou.
    Pendant qu’Andrès parlait, Madis tirait sur sa pipe et crachait à travers ses dents. De temps à autre, il coupait d’un mot bref le discours du maître, revenant toujours à ceci : on avait vu ici plusieurs maîtres, propriétaires ou locataires, mais personne n’avait gardé d’espoir, car le résultat ne payait pas de la peine et tous s’étaient détournés vers des terres meilleures.
    — Nous vivons ici comme des mouches sur la merde, dit-il en conclusion.
    — C’est bien ça. Vous vivez ici comme des mouches, jeta Andrès.
    — On ne vit pas mal ainsi. Le propriétaire précédent est même devenu assez riche pour pouvoir s’acheter une ferme ailleurs.
    — Où il doit vivre aussi comme une mouche, insista Andrès.
    — Mais tu es une mouche, nous sommes tous des mouches, aurait voulu répondre Madis, mais il se contenta de cracher. « Un fermier est un fermier. Un journalier n’a pas à le contredire », songeait-il.
    Il y eut un silence que rompit le maître :
    — Serais-tu prêt à me creuser un fossé ?
    — Bien sûr. Le travail est le travail, le pain est le pain, je ne crains ni l’un ni l’autre. Ça m’est déjà arrivé de creuser des fossés.
    — Alors, on commencera aujourd’hui, là où la vache est tombée dans la vase.
    — Mais où mettrons-nous l’eau ?
    — Pour commencer, n’importe où. Plus tard, on trouvera : on la conduira directement au fleuve.
    — Il y a deux bonnes verstes.
    — Et quand il y en aurait trois ?
    Le journalier cracha. Il se tut un moment avant de remarquer :
    — On ne peut pas aller directement au fleuve, il faut traverser du terrain étranger.
    — Eh bien, on traversera le terrain étranger.
    — Si on peut.
    — On le pourra.
    Il n’y avait qu’à céder. Qu’importait à l’homme de peine à qui ni l’eau ni la terre n’appartenaient. Il n’y avait qu’avantages pour lui à creuser vers le fleuve : on atteindrait plus vite les coins de pêche, et en automne ou au printemps, on remplirait plus vite son sac de fourrage pour les vaches et les moutons.
    — Le voisin collaborerait peut-être au travail. Ça coûterait moins cher, dit le fermier.
    — Ça coûterait plus cher. Ce que l’on entreprend avec Pearu revient toujours plus cher.
    — Pourquoi ? Quel homme est ce Pearu ?
    — Un homme comme les autres.
    Pendant que les hommes discutaient ainsi en débourrant leur pipe, Kreet rôdait autour d’eux, cueillant des fleurs dans la friche. Il lui semblait être en vacances, elle aurait voulu chanter comme les oiseaux du buisson voisin. Mais sur le point de pousser des cris de joie comme elle le faisait à la ferme paternelle, elle se tut et ramassa en silence des fleurs pour se faire un bouquet.
    De retour à la maison, on déjeuna légèrement avant de repartir à travers les champs en pente, les parcelles de terre, les bordures et les bornes.
    — Pourvu que bornes et bordures n’aient pas été déplacées, marmonna Madis.
    — Comment cela, déplacées ?
    — Il arrive que les choses changent de place. Le propriétaire précédent s’en plaignait. Sinon, il aurait acheté le coin.
    — Pearu est donc un filou ?… Est-il fort ?
    — Tu t’en apercevras toi-même.
    — Cherche-t-il bataille ?
    — Il adore les épreuves de force. Jusqu’ici, la Ferme Basse dominait la Ferme Haute. On verra si ça continue.
    — Tu te bats contre lui ?
    — Je me battrais si j’étais un fermier, mais un journalier…
    Andrès souriait.
    — Veux-tu essayer avec moi ? Homme contre homme, non pas journalier contre fermier ?
    — Pourquoi pas ? On peut bien essayer, répondit Madis qui, tout en crachant, jaugeait son maître d’un coup d’œil.
    — Ça n’est pas malin, s’interposa la fermière. Restez donc tranquilles. Tout le monde peut vous voir. N’avez-vous rien de mieux à faire un jour de travail que de vous donner en spectacle comme un jour de fête ?
    — Qui cela regarde-t-il dans la limite de mes champs ? répliqua le fermier.
    — On n’a qu’à se mesurer en soulevant des pierres, suggéra le journalier pour se ranger à l’avis de la fermière.
    Le maître comprit sa pensée et suivit Madis vers un tas de pierres. C’était une excellente occasion de mesurer les forces.
    — Commence, dit le fermier au journalier, tu es le plus ancien ici.
    — Je crois que tu seras vite du pays, répondit Madis.
    Il choisit une pierre qu’il put à peine soulever du sol. Mais le fermier la hissa sans effort au-dessus de la haie.
    — Cet homme est nourri de blé divin, s’émerveilla le journalier.
    À son tour, Andrès choisit une pierre qu’il put à peine soulever. Madis s’exerça longtemps sur elle sans pouvoir la bouger de la largeur d’un cheveu.
    — Tu es le voisin qu’il fallait pour Pearu, dit-il en abandonnant.
    — Suis-je plus fort que lui ?
    — Plus solide, c’est sûr. Je ne l’aurais pas cru. Je suis costaud et encore jeune, mais tu m’écrases. Il n’y a pas à dire.
    Ils poursuivirent leur chemin et Madis interrompit ses songeries.
    — Tu auras quand même affaire à lui. La force seule n’est rien.
    Le fermier comprit. Il répondit :
    — Un homme est un homme et une borne est une borne.
    — Bien sûr… Mais vois-tu, fermier, un homme est un homme et une borne est une borne, répéta Madis sur un ton dubitatif.
    Et ce disant, il cracha très loin à travers ses dents.
   

Adaptation française d’Elisabeth Desmarest (Titaÿna)