Friedebert TUGLAS
    
    

LES CAVALIERS CÉLESTES


1

    Le soleil couchant flamboyait derrière le grand arc de triomphe. De la voûte puissante, les bronzes géants conduisaient leurs chevaux de fonte vers la mer métallique des horizons vespéraux. C’était une montée fougueuse dans une immensité rouge clair, avec des crinières ondulant comme des vagues.
    Le soir d’un automne tardif était tombé très tôt.
    Un vieux Turc avec son singe tentait encore sa chance. Il s’arrêtait ici et là, agitait sa canne et faisait danser l’animal. Le singe engourdi par le froid portait un fez rouge et un tablier bariolé ; fatigué, il allait d’un pied sur l’autre. Un garçon aux cheveux bouclés jouait de la flûte, les doigts bleus de froid.
    Mais personne ne prêtait attention à eux. Les gens passaient en hâte, la tête engoncée dans leur col. Ils furent bientôt presque seuls sur la place du marché déserte.
    Le Turc mit l’animal debout en le tirant par sa chaîne et se retourna pour partir. Tête basse, il menait le singe qui allait tantôt à deux, tantôt à quatre pattes. Ils arrivèrent devant de hauts escaliers de pierre. Comme le singe craignait l’obscurité, le Turc le prit sur son épaule. Il marchait ainsi lentement les bras croisés, le singe en boule sur son épaule. Quand un passant solitaire les rencontrait, il restait pétrifié, croyant voir un homme à deux têtes.
    Le garçon, Bova, était fatigué et il avait faim.
    Il était encore si jeune que ses os étaient souples comme ceux d’un petit chien, et tout son corps se balançait au rythme de sa grosse tête. Les tiraillements de la faim rendaient son pas deux fois plus traînant. Quand il marchait, sa chevelure luxuriante tremblait comme un buisson.
    Ils arrivèrent sans parler devant les vieilles douves du rempart. Là-haut, au-dessus de leurs têtes, une muraille crénelée apparaissait dans l’obscurité. Au coin d’une rue, devant une baraque de planches, une petite lanterne oscillait dans le vent. Un guichet était ouvert et une vieille femme sortait d’un chaudron des boudins fumants.
    À cette vue inattendue, Bova ressentit une faim pénétrante. Il s’arrêta devant la baraque et regarda bouche bée.
    Les boudins apparaissaient plantureux et brillants comme s’ils sortaient à l’instant même des entrailles de la bête. Il en venait toujours plus ; ils s’amoncelaient sur un plat de bois et de leur masse s’élevaient des nuages de vapeur épaisse.
    Tout à coup la vieille femme aperçut Bova et, en agitant ses deux bras couverts de sang jusqu’au coude, elle lui cria d’une voix perçante : « File ! file ! passe ton chemin ! »
    Bova en fut amer et il revint sur-le-champ derrière son maître. Mais il ne pouvait oublier si vite les boudins. Il se retourna deux ou trois fois : du carré éclairé du guichet, un ruban de fumée s’élevait au-dessus du toit de la baraque.
    Quand ils eurent tourné au coin d’une rue, cette image disparut. Mais maintenant l’imagination de Bova emplissait l’air de boudins. Il en voyait en nombre infini et partout. Et finalement, il en sentait même le parfum, comme si l’on avait apporté des deux côtés du chemin de gigantesques plats de boudins.
    Droit devant lui il voyait le dos de son maître. De temps en temps, sa silhouette sombre prenait à nouveau des couleurs sous une pauvre lanterne. Les larges pantalons passaient du brun au rouge et la couleur du manteau variait entre le gris et le blanc. Le pompon du fez rouge sang se balançait d’avant en arrière au-dessus du cou de bronze.
    Brusquement Bova sentit monter sa colère contre le vieil homme. Pourquoi les affamait-il ? Pourquoi n’allait-il pas jeter une poignée de monnaie sur le comptoir des boudins ? Pourquoi les gardait-il dans une captivité cruelle ?
    Chemin faisant, ils étaient parvenus à un groupe de maisons noires.
    Ils tournèrent dans une cour sombre, montèrent deux escaliers dans la nuit noire et entrèrent dans une soupente obscure.
    Le Turc alluma une chandelle sur le col d’une bouteille.
    La mansarde était si basse que leurs têtes touchaient le plafond. Entre deux tonneaux vides, il y avait de la paille. Une fenêtre ronde s’ouvrait sur un enchevêtrement de remises.
    Ils étaient tous fatigués.
    Le Turc prit du pain, en coupa un morceau pour chacun. Le singe attrapa sa part et sauta sur le bord d’un tonneau, Bova s’écroula sur la paille et le vieil homme s’assit à côté de l’autre tonneau.
    Pendant quelque temps, leurs mâchoires broyèrent le pain dur comme de la pierre. Puis le singe s’assoupit et Bova ferma les yeux. Le vieil homme était assis, immobile.
    Un tintement métallique fit sursauter Bova : comme chaque soir, le Turc comptait son argent. Il puisait des poignées de pièces de cuivre dans la poche de ses larges pantalons où sa main pénétrait jusqu’au coude, et il comptait le tout.
    Il prit un sac de cuir qu’il gardait contre sa poitrine et en sortit des pièces d’or et d’argent qu’il étala devant lui sur le haut du tonneau. Il poussait et repoussait les piles de pièces, ses lèvres murmuraient des nombres, mais Bova ne comprenait pas cette langue.
    Le vieil homme remit l’argent dans le sac, le glissa contre sa poitrine, éteignit le feu et se coucha à côté de Bova. Il se tourna et se retourna plusieurs fois ; le sommeil le saisit enfin et il commença à ronfler.
    Bova ne pouvait trouver le sommeil. Il entendait le singe remuer les lèvres dans l’obscurité et un rat marcher sous le tonneau. Mais la respiration du Turc dominait tout autre bruit : il semblait que le vent bruissait dans ses poumons. Bova ne pouvait toujours pas trouver le sommeil.
    Il avait encore le goût du pain dans la bouche. Il remua la langue et avala sa salive ; mais cela augmentait seulement la sensation de faim. Elle emplissait tout son corps. Il sentait la faim dans les mains et dans les pieds. Chaque globule de son sang réclamait sa nourriture.
    Tout à coup il vit devant lui des boudins. L’air en était plein, ils pendaient au plafond comme des cordes. Comme des créatures vivantes, ils s’approchaient en penchant doucement la tête.
    Bova se grisait de cette vision. Son corps fatigué et fiévreux tremblait, ses mains s’avançaient vers la nourriture, sa bouche s’ouvrait. Il se réveilla en sursaut : ce n’était qu’un rêve.
    Il se retourna sur le dos et ses pensées commencèrent à s’éclaircir. Pourquoi était-il ici ? Pourquoi n’était-il pas ailleurs et n’était-il pas quelqu’un d’autre ?
    Aussi loin qu’il avait des souvenirs, il se revoyait cheminant avec le Turc et le singe de pays en pays et de ville en ville. Au bout de quelques mois, il se retrouvait toujours au milieu d’autres hommes étrangers dont il ne comprenait pas la langue. Il connaissait un mot d’une langue, un second d’une autre, mais aucune complètement. Le monde était pour lui un chemin sans fin entre deux murailles d’obscurité.
    Il avait grandi avec le singe. Semblablement ils avaient en partage le froid, la faim et les coups. Et presque semblablement la vie normale leur était étrangère.
    Qu’y avait-il des deux côtés du chemin ? Que se cachait-il derrière tout cela ?
    Les pensées de Bova erraient de ci de là, et soudain il vit à nouveau un boudin. Il était tout près de lui, il aurait pu l’attraper, y planter les dents. Il tendit la main et se réveilla épouvanté ; c’était la forme sombre du Turc.
    Oui la cause de leurs souffrances, c’était le Turc ! La nourriture, le repos, la chaleur, tout cela ils l’auraient eu, si le vieil homme l’avait seulement voulu. C’était lui qui les menait comme des esclaves.
    Et Bova revit la masse d’argent que le Turc avait économisée. Sans avoir jamais rien eu, Bova connaissait pourtant la valeur de l’argent. Et s’il s’emparait de cet or qui était dans la bourse du vieil homme !
    Cette pensée soudaine le subjugua. Elle grossit comme une montagne. Il faillit étouffer sous son poids.
    Il se leva et avança la main sur la poitrine du vieil homme. Mais celui-ci dormait sur le dos, le poing serré contre lui à l’endroit même où se trouvait la bourse. Bova repoussa la main sur le côté ; immédiatement elle revint à sa place. À nouveau il rejeta plus loin le poing du vieil homme ; aussitôt il retomba comme un marteau au même endroit !
    Bova commença à haleter comme s’il portait une lourde charge.
    Brusquement il rabattit le bras du Turc sur le plancher et appuya son genou dessus. Mais sur-le-champ l’autre poing sauta à sa place. Bova s’en saisit et le rabattit sous son second genou.
    Il se tenait alors au-dessus du vieil homme, jambes écartées, tremblant de tous ses membres.
    À cet instant, il vit les yeux du Turc s’ouvrir lentement, étincelants comme des lames de couteau.
    Bova saisit l’homme à la gorge. Celui-ci ferma les yeux, sa respiration devint haletante ; il se contracta et se détendit, ouvrit les yeux et les referma. Puis il resta immobile, la tête penchée en arrière, sa barbe noire toute hérissée.
    Cela s’était fait facilement et rapidement.
    Bova attendit un peu, prit la bourse et se leva. Ses jambes tremblaient et il dut s’accrocher aux tonneaux. Des vagues d’une clarté vaporeuse montaient et descendaient devant ses yeux.
    Il marcha en titubant jusqu’à la fenêtre, ses doigts tremblants délièrent la lanière et il ouvrit le sac. La vue de l’or dissipa sa crainte. Ses mains pressaient les pièces, les levaient en l’air et les laissaient tomber une à une comme une pluie d’or. Cela résonnait comme une musique enivrante.
    Bova courut à la porte et se précipita en bas des escaliers. Le singe claqua des lèvres, leva le menton de l’épaule droite pour le poser sur l’épaule gauche et ferma les yeux.
    

2

    Quand Bova arriva dans la rue, l’horloge d’une tour sonnait. L’air froid glissait sur son visage, sa fièvre s’apaisait et il n’avait qu’une seule idée : manger.
    Presque en courant, il se hâta vers la baraque où il avait vu la vieille femme faire cuire ses boudins. Tout le long du chemin, il imagina comment il allait les dévorer gloutonnement. Mais en arrivant il trouva le guichet fermé et tout était sombre.
    Il s’arrêta, désemparé. Dans son imagination, manger commençait et finissait avec cette baraque. Il était incapable de réfléchir plus loin.
    La surprise fut telle qu’il commença à vagabonder sans but ici et là en observant les fenêtres.
    Il finit par parvenir au port. À la fenêtre crasseuse d’une boutique, un anneau de boudin brun rouge pendait au milieu de chandelles de suif et de barres de savon. Bien qu’il fût beaucoup plus mince que le dernier qu’il avait vu, Bova entra immédiatement.
    Un homme maigre au nez crochu, un chapeau sur la tête, se tenait derrière un misérable comptoir ; il se frottait les mains. Bova alla tout droit se saisir du boudin.
    « Ah mon dieu, gémit le boutiquier, ce garçon a-t-il de l’argent ? »
    Bova mit une pièce d’or sur le comptoir et commença à manger le boudin. C’était sec et filandreux et il le mâcha soigneusement. Le boutiquier restait près de lui et s’étonnait.
    « Ah mon dieu — il se frottait les mains —, le garçon a beaucoup d’argent. D’où vient tout cet argent ? »
    Bova ne connaissait pas assez bien la langue. Il hochait la tête et mâchait. Le boutiquier essaya deux ou trois autres langues. Mais Bova hochait seulement la tête et avalait.
    Et le boutiquier se frottait plus encore les mains ; il allait et venait vivement derrière le comptoir.
    Le garçon ne veut-il pas acheter une paire de pantalons ? demanda-t-il. Un gilet ? Une redingote ? Une belle redingote légèrement usagée ?
    Il décrocha du mur une longue redingote noire. Elle avait un col de velours et une longue queue. Elle plut à Bova ; il inclina la tête et la mit. Le vêtement était lourd et tombait jusqu’aux genoux, mais il fut immédiatement d’accord pour l’acheter.
    Pendant qu’il contemplait son habit, par devant, par derrière, le boutiquier lui fit remarquer qu’il était sans chapeau. Certainement, il l’avait oublié chez lui. Mais tous les chapeaux de la boutique étaient trop petits pour sa grosse tête. Il n’y en avait qu’un seul qui lui allait : un grand haut-de-forme aux bords étroits.
    Bova ne connaissait pas la valeur d’une pièce d’or ; il en prit encore quelques-unes dans sa bourse, les mit sur le comptoir et sortit. Le boutiquier le regarda longuement s’éloigner en se frottant les tempes avec les deux mains.
    Bova était alourdi par sa longue redingote et son repas. Son passage dans la boutique lui avait fait voir des choses inattendues. D’un seul coup, une foule de possibilités nouvelles s’ouvraient à lui. Que faire ? Mais il ne pensait à rien d’autre qu’à manger de nouveau.
    Il erra par bien des rues et parvint dans un quartier de la ville éclairé. Derrière de larges fenêtres, à travers des rideaux sales, il vit l’ombre d’un homme qui mangeait. Il entra.
    Il était dans une grande salle. Des hommes étaient assis par groupes autour de petites tables, mangeant, buvant et parlant bruyamment. Une boîte à musique hurlait sur un angle du comptoir. Dans une autre pièce, de jeunes hommes en bras de chemise s’affairaient autour d’une table verte.
    Bova s’assit au comptoir. Il y avait là, sous des vitrines rondes, les plats les plus étranges. Il montra du doigt ici et là en disant seulement ça, ça et ça. Une femme en tablier blanc le regardait manger d’un air étonné.
    Les plats étaient secs et salés. La serveuse lui demanda s’il ne voulait pas boire.
    Bova acquiesça de la tête. On lui apporta immédiatement une chope de bière ; il la but et la trouva d’un goût agréable. Il vit entrer un homme en vêtement de cuir qui s’arrêta devant le comptoir et commença à boire de l’eau-de-vie. Aussitôt, il en demanda pour lui plusieurs verres de suite. Il perdait haleine et suffoquait, ce qui faisait éclater de rire la serveuse, mais il buvait.
    Il était lassé de son repas. Son humeur avait changé. Il se prit la tête dans les mains et resta assis encore un instant. Puis il donna à la femme une pièce d’or et sortit.
    Arrivé dans la rue, ses jambes étaient étonnamment légères et il était plein d’entrain. Il pensait que tout le monde ne faisait qu’admirer sa longue redingote et son grand chapeau. Et il marchait au milieu de la rue, bombant le torse et le sourire aux lèvres.
    Que la ville était belle maintenant ! De tout côté on ne voyait que promeneurs, lumières et fenêtres scintillantes. Plus il s’éloignait, plus la foule devenait dense. Il voyait des visages, des vêtements, des voitures qu’il pouvait à peine imaginer auparavant.
    Aux coins des rues, de jeunes hommes se tenaient ça et là en groupes. De jolies femmes aux lèvres rouge clair, portant de larges chapeaux, marchaient le long des trottoirs. Des vieillards aux cheveux gris appuyés sur leur canne se glissaient sur leurs talons.
    L’entrain de Bova ne cessait de croître. Il heurta bien des passants, en accosta plusieurs, et comme il tenait sa bourse à la main, quelqu’un lui demanda de l’argent. Il lui en donna sur le champ sans hésiter.
    Il en éprouva une sensation tout à fait singulière.
    Désormais, donner de l’argent devint pour lui une grande source de plaisir. Il s’arrêtait devant un inconnu, lui tendait de l’argent et disait en riant : « Tiens ! »
    Face à ce geste, chaque homme avait une attitude différente. Les uns prenaient vivement l’argent et disparaissaient dans la foule en un clin d’œil. À d’autres, il devait faire violence, sinon ils l’ignoraient. Et il y avait ceux qui étaient hésitants ; ils épiaient autour d’eux, tendaient la main plusieurs fois et la retiraient aussitôt.
    Tout ceci donnait à Bova un plaisir infini.
    Deux ou trois fois seulement on lui refusa carrément son argent.
    La première fois, ce fut un aristocrate en uniforme rutilant ; la seconde, une jeune femme qui se cacha la tête dans son manchon en éclatant de rire et disparut en courant. Mais la dernière fois, un homme en guenilles lui dit que sa pièce était étrangère et qu’elle n’était pas en circulation dans le pays ; aussitôt Bova lui en choisit une plus valable.
    De temps à autre, il entrait dans une taverne. Maintenant il avait appris à connaître les secrets des bouteilles. Elles se trouvaient en plusieurs rangées dans de larges buffets, grosses et courtes, longues et fines, comme les tuyaux d’un orgue de déboire. Il les montrait simplement du doigt et vidait verre après verre.
    Pendant qu’il buvait dans une de ces tavernes et montrait son argent, un groupe d’inconnus se joignit à lui. Les uns étaient élégamment habillés et poudrés, d’autres en haillons et couturés de cicatrices.
    Ne leur offrirait-il rien ? demanda un homme qui avait une lance et un cœur tatoués sur la joue.
    Naturellement, Bova n’y était pas opposé le moins du monde.
    Il s’assit immédiatement au milieu d’eux et leur fit servir à boire autant qu’ils en voulurent. Ils l’entouraient comme un mur, clignant des yeux et trépignant. Leurs mouvements devenaient toujours plus mystérieux ; ils s’étonnaient de la grosse somme d’argent qu’il possédait et riaient de ses plaisanteries à en défaillir.
    L’un deux proposa d’aller se promener en voiture. Ils portèrent Bova dehors presque dans leurs bras. Un aristocrate et un vagabond le tenaient délicatement par le cou. Ils prirent plusieurs voitures et partirent à un train d’enfer.
    Cela donnait à Bova un plaisir inexprimable. Plus vite on menait les chevaux, plus sa joie grandissait. Il sauta sur ses pieds dans la voiture, étendit les bras, cria et chanta. Puis il s’effondra de rire sur le plancher au milieu des jambes des autres.
    Au même instant, la voiture heurta une encoignure et Bova roula sur le pavé comme une pelote de fil. Il ne se fit pas de mal car ses membres étaient souples comme ceux d’un chat. Mais cela survint d’une manière si inattendue qu’il resta quelque temps sans mouvement.
    Il était étendu le visage contre le pavé, son haut-de-forme renversé à côté de lui. La rue était vide. Au loin, on entendait encore des cris et des grincements de roues.
    Il se releva enfin, empoigna son chapeau et tenta de rejoindre ceux qui criaient. Il courut en titubant jusqu’à ce qu’un fiacre vide coupât soudainement son chemin. Il monta dans la voiture, indiqua la direction de la main et commanda de partir.
    Mais l’ancien entrain ne revenait pas. Le cocher allait si bon train que Bova devait tenir son grand chapeau à deux mains. Et il restait de glace.
    Ils allèrent ainsi quelque temps ; Bova sommeillait et voyait à peine passer les rues. Le cocher s’arrêta devant une maison brillamment éclairée.
    Sur l’escalier, des globes roses lumineux se balançaient au sommet de hautes colonnes élancées comme des girafes, et faisaient mouvoir des ombres derrière eux. Des hommes aux vêtements galonnés se tenaient devant la porte grande ouverte.
    Bova donna à chacun d’eux une pièce d’or et se dirigea vers l’entrée. Aussitôt l’un d’eux l’invita à l’accompagner.
    Ils traversèrent un vestibule ; des miroirs couvraient les murs et les planchers disparaissaient sous des tapis rouge sombre. Ils montèrent un escalier conduisant à un passage étroit et le guide ouvrit une porte.
    

3

    C’était dans un lieu étrange que se trouvait Bova maintenant. Il faisait si sombre qu’il y voyait à peine. Déconcerté, il se laissa tomber sur une chaise, une main tendue craintivement devant lui.
    Sur le mur, presque en face de lui, se découpait une énorme ouverture rectangulaire entourée d’arbres artificiels. À travers leurs branches ruisselait une clarté qui ne parvenait pas à dissiper l’obscurité de l’immense pièce où une mer fantomatique de visages jaunes semblait s’étendre jusqu’à l’infini.
    Dans la profondeur de l’obscurité, on jouait de la musique.
    Tout à coup, des créatures roses apparurent, courant sur le plancher illuminé. Le flot de musique devint un faible ruisselet et les créatures roses commencèrent à lancer pieds et mains en l’air. En groupe, elles s’élançaient en avant, la musique s’élevait comme le bruissement des feuilles dans la forêt, et à nouveau les tendres fées des gazons tournoyaient, leurs pieds touchant à peine le sol, leurs bras tendus comme des branches chargées de fleurs.
    Tout cela semblait à Bova si étrange qu’il riait à gorge déployée.
    Mais à l’instant même un changement subit s’accomplit : une jeune fille vert clair et un jeune homme vert sombre apparurent en chantant parmi les créatures roses qui tournoyaient.
    Ils chantaient parfois l’un après l’autre, parfois ensemble ; leurs voix s’élevaient, leurs mouvements devenaient impétueux. Brusquement le jeune homme tira son épée et la plongea dans le cœur de la jeune fille. Elle tomba sur le plancher en poursuivant son chant triste. Le jeune homme toujours chantant s’effondra sur elle à la renverse. Et le chant continuait toujours, parfois à une seule voix, parfois à deux, un chant plaintif, mélancolique...
    Le cœur de Bova éclatait d’émotion. Il se cachait les yeux dans les mains et les larmes coulaient entre ses doigts. Sa chevelure touffue frémissait au rythme d’amers sanglots.
    Il reçut alors un coup au visage. Il s’effraya, tendit la main et saisit entre ses doigts une longue pelure d’orange. À peine détachée du fruit, elle était fraîche et odorante.
    Étonné, Bova regarda autour de lui et vit tout à côté, derrière une petite grille, une femme qui mangeait une orange et lui souriait, montrant dans l’obscurité des dents blanches comme neige.
    Bova avança la main et aussitôt, en riant, l’étrangère y mit un quartier d’orange. Il en apprécia le goût et tendit à nouveau la main. Ils finirent ensemble l’orange en quelques instants.
    L’étrangère pela un nouveau fruit et revint à sa première taquinerie : en prenant son élan elle lui lançait des pelures. Bova remonta son col et se couvrit les yeux d’une main.
    La femme saisit Bova par l’autre main et l’attira près d’elle. Courant à demi, elle descendit en hâte les escaliers en l’entraînant derrière elle.
    Ils arrivaient à peine à la porte que s’avançait un coche fermé, attelé à une paire de chevaux gris. La femme sauta dans le coche et tira Bova avec elle. La voiture commença à rouler sans bruit.
    Dans le coche, il faisait sombre. À travers les rideaux baissés, une obscure clarté filtrait. Des coussins et d’une tablette portant un bouquet de fleurs émanait un parfum subtil qui emplissait la voiture.
    Bova était tombé contre la femme qui se tenait à demi étendue sur les coussins, la tête penchée en arrière, les bras affalés à ses côtés. Le visage de Bova reposait sur ses hauts seins.
    Il resta un instant sans bouger. C’était une sensation étrange. Il entendait le rire de la femme comme un roucoulement lointain.
    Le corps immobile, il leva la tête. Ses yeux étaient près du cou de la femme qui rougeoyait doucement comme le crépuscule. De loin, une paire d’yeux languissants le regardaient. Il laissa retomber sa tête.
    La femme tendit lentement la main et commença à caresser les cheveux de Bova. Elle pénétrait profondément dans ses boucles, les faisait glisser entre ses doigts, les tirait doucement et douloureusement. C’était si étrange !
    Et soudain la voiture s’arrêta.
    La femme se leva d’un bond et poussa Bova dehors. Ils se trouvaient dans un petit parc devant une villa sans lumière. Ils coururent jusqu’à une porte de côté ; la femme l’ouvrit avec une clef minuscule et tira Bova dans le vestibule.
    Par les fenêtres ombragées d’arbres pénétrait une lueur blafarde. Dans cette clarté crépusculaire ils montèrent un escalier tournant au milieu de palmiers et de statues. Ils traversèrent une enfilade de chambres obscures en se tenant par la main comme des enfants. La femme s’arrêta, avança la main et brutalement ils baignèrent dans une vive lumière.
    Bova, étonné, regardait autour de lui.
    C’était une belle pièce. Des miroirs couvraient les murs de haut en bas. Des rideaux blancs tombant en plis luxuriants cachaient les fenêtres. Au plafond pendait un lustre étincelant de mille cristaux.
    La femme poussa Bova sous le lustre, fixa son visage et recula d’étonnement et de frayeur. Puis à nouveau elle s’approcha, saisit Bova par les épaules, le fit tourner sur lui-même et se mit à parler. Mais Bova hochait seulement la tête.
    La femme s’en étonna plus encore. Elle s’affala sur les coussins d’un sofa bas et attira Bova près d’elle ; elle l’observait de temps en temps et riait. Parfois elle s’arrêtait, le regardait sérieusement et à nouveau levait les bras au ciel dans une crise de rire.
    Ses doigts frôlèrent de petits flacons qui se trouvaient sur une tablette-miroir. Elle en saisit un, brisa le col fin comme une languette de glace et en lança le contenu à la tête de Bova.
    En un clin d’œil Bova fut entouré d’un parfum enivrant, il vit comme un nuage rose s’élever autour de lui et se sentit pris de vertige. À travers ce nuage il voyait tout dans une nouvelle clarté.
    Il voyait la femme près de lui, ses cheveux, ses oreilles et leurs parures. Il voyait sa robe élégante et les longues mains aux doigts chargés de fines bagues qui reposaient dans ses plis.
    Il prit une des ses mains pour la contempler, mais les doigts glissaient sur sa paume. La femme se leva d’un bond et recula, tenant toujours à moitié la main de Bova. Il s’approcha, la femme se mit à courir.
    Ils traversaient la pièce en tous sens de ci, de là. Bova trébuchait contre les chaises et se heurtait aux miroirs, s’affolant de plus en plus. Mais la femme glissait en avant et en arrière comme plane un papillon, avançant une main, puis l’autre, et riant toujours.
    Dans sa course, elle perdit un de ses vêtement. On aurait dit qu’elle volait ; glissant autour de la table elle en perdit un autre. Ils tombaient tous ici et là, minces et fins comme des voiles de crêpe. Tout le plancher en était couvert.
    Plus vite, toujours plus vite ! Elle perdit ses chaussures ; elle courait, une jambe dans un bas transparent qui montait au-dessus du genou, l’autre nue. Plus légèrement, toujours plus légèrement ! Elle était maintenant comme un de ces êtres roses qui avaient dansé tout à l’heure dans un bois artificiel.
    Bova était brûlant, des gouttes de sueur coulaient de ses cheveux. Tout en courant il jeta sa redingote, mais cela ne l’aida guère. Comme la femme, il se mit à perdre ses vêtements ici et là. Et bientôt il fut lui aussi presque nu.
    En glissant la femme frôlait les murs par ci par là et la lumière commençait à décroître. Elle brillait encore faiblement au plafond comme un rougeoiement du soleil couchant. Les miroirs semblaient s’approfondir comme des lacs.
    Brusquement la femme tira un lourd rideau tout proche et disparut derrière.
    Une autre pièce s’ouvrit devant Bova ; un immense lit l’emplissait. Dans une clarté rose de crépuscule s’entassaient des montagnes d’oreillers et des couvertures bordées de dentelles, exhalant la douceur et l’oubli.
    La femme se laissa tomber parmi les oreillers et seuls ses doigts roses étaient encore visibles. Bova parvint enfin à lui saisir la main ; il s’effondra lui aussi dans le lit à la renverse et on ne voyait plus que ses cheveux qui tremblaient comme des joncs sur une mer d’oreillers.
    

4

    Quand Bova se trouva à nouveau dans la rue, tout était désert. L’horloge d’une tour sonnait. Il faisait froid et sombre.
    Il erra quelque temps sans comprendre où il était. Des murs noirs s’élevaient autour de lui, une rue sombre en suivait une autre, une place venait après une autre place. Il se trouva à nouveau devant le grand arc de triomphe.
    Il s’élevait avec lourdeur au milieu des ténèbres nocturnes. Les chevaux géants se dressaient sur la voûte de pierre, raidis dans leur immobilité ; les manteaux de bronze s’étendaient, inquiétants, au-dessus de l’esplanade obscure.
    D’instinct, Bova reprit le même chemin qu’il avait déjà suivi le soir. Il arriva devant les escaliers et passa sous la voûte sombre sans se presser, mais sans s’arrêter.
    Il se sentait fatigué et engourdi. Il ne pensait plus à rien. À présent, tout lui était indifférent, à jamais indifférent.
    La nuit avait été aussi longue qu’une vie. Au cours de la nuit, il avait fait l’expérience d’une foule de possibilités qui ne se présenteraient plus jamais. La nuit était derrière lui comme un verre qu’il avait vidé. Tout ce qui se trouvait devant lui maintenant lui était indifférent.
    Était-il encore ivre ? Était-il dégoûté de tout ? Peut-être.
    Il allait par toutes ces rues où il avait marché dans la soirée. C’était un cheminement lent et compliqué dans des quartiers de la ville vides et sombres.
    Il arriva au port et s’arrêta devant une fenêtre. Dans la demi-obscurité fantomatique de la nuit, il vit la moitié d’un anneau de boudin entre des chandelles et des barres de savon. Il le regarda quelques instants d’un œil distrait.
    Quand il se retourna, un étranger se tenait devant lui. Le col de son habit était relevé, ses cheveux dépassaient des pans de sa casquette et la pointe d’une de ses chaussures était fendue comme le bec d’un oiseau.
    Sans dire un mot, il attrapa Bova par le col et se mit à lui enlever sa redingote. Bova ne résista pas et la déboutonna entièrement lui-même. Sur-le-champ l’étranger revêtit l’habit. Il prit le couvre-chef de Bova, le compara avec le sien, éclata d’un rire rauque et enfonça le haut-de-forme sur sa tête. Il s’en alla ensuite tranquillement, frappant les pavés de son gourdin de genévrier.
    Pendant quelques instants, Bova le regarda s’éloigner. Il comprit à son allure que c’était le même homme à qui il avait donné le soir précédent une pièce d’argent du Turc et qui en avait demandé une plus valable. Mais au cours de la nuit sa voix était devenue beaucoup plus rauque.
    Bova se retourna pour s’en aller.
    Il n’avait ni crainte ni regret. Qu’ils prennent, qu’ils prennent tout. À cet instant, tout lui était indifférent.
    Devant lui, sur le rivage du ciel, le bord rouge de l’aurore commençait à s’enflammer.
    Il repassa devant la baraque près des douves du rempart. Le guichet était ouvert et la vieille femme déjà au travail. Elle faisait du feu et mélangeait du sang et du gruau d’orge pour le jour qui venait.
    Un unique boudin figé se trouvait encore sur le comptoir ; cela réveilla pour un instant les souvenirs de Bova. Il acheta le boudin, mais il ne l’aima pas. Il en grignota quelques bouchées sans appétit et le jeta dans la rue.
    Il était parvenu près d’un groupe de maisons lugubres. Il se rappela qu’ils avaient vécu là. Et il commença à monter l’escalier.
    Au milieu de la montée il se mit à haleter et sentit le poids de la bourse contre sa poitrine. Il s’arrêta et la prit. Il ouvrit le sac et y trouva encore trois pièces de cuivre ; hébété, il les examina à la faible lueur qui venait d’une fenêtre, sans comprendre qu’elles n’avaient guère de valeur.
    Il était debout, les pièces s’échappèrent de sa main. Elles roulèrent en tintant de marche en marche, se rattrapant l’une l’autre, et ce fut le silence.
    Un instant il tenta de les chercher mais n’en trouva qu’une seule et il continua à monter.
    Il faisait encore sombre dans la soupente. Bova se jeta immédiatement par terre et s’allongea ; sa main toucha un cadavre froid.
    Ah, c’était le corps du Turc qu’il avait étranglé le soir précédent. Bova lui tourna le dos. Aujourd’hui il ne craignait personne. Indifférent, tout lui était indifférent.
    Il voulait seulement dormir. Sa tête était lourde comme du plomb. Dormir, seulement dormir...
    Il ferma les yeux et le sommeil vint aussitôt. Un sommeil rempli de cauchemars.
    Venant de profondeurs sans fond, Bova montait des escaliers sans fin. Ils tournaient à travers des couches de terre noire, leurs rampes étaient branlantes et leurs marches si étroites qu’il pouvait seulement y poser les orteils.
    Habité par une angoisse mortelle Bova se hâtait, parce que derrière lui, venant des profondeurs, résonnait une voix effrayante et rauque qui criait en haletant : « Ne m’abandonne pas ! Ne m’abandonne pas ! »
    Les orteils de Bova étaient ruisselants de sang, ses mains étaient couvertes d’ampoules, mais il se hâtait.
    Il parvint enfin à la surface de la terre. Il se trouvait sur une immense place, sous un grand arc de triomphe. Il faisait nuit, l’esplanade était vide.
    Mais quand il regarda autour de lui, il vit une tête noire, hirsute qui commençait à sortir de terre en poussant un hurlement à vous soulever le cœur : « Ne m’abandonne pas ! Ne m’abandonne pas ! »
    Dans une angoisse mortelle, Bova grimpa jusqu’au sommet de l’arc de triomphe et sauta sur le dos d’un cheval géant. D’un puissant coup de sabot, celui-ci se dressa en l’air. Sa crinière ondulait et le manteau du cavalier se gonflait comme une voile.
    Bova entendait derrière lui le bruissement du vent. Il regarda par dessus son épaule et vit un monstre horrible monté sur le dos d’un autre cheval qui le poursuivait et ne cessait de rugir : « Ne m’abandonne pas ! Ne m’abandonne pas ! »
    Malgré tous les efforts de Bova, la distance qui le séparait de son poursuivant diminuait à vue d’œil. Il se dressa d’un bond, il aurait voulu se cacher dans la crinière du cheval, se glisser dans son oreille.
    À l’instant même, le monstre posa une patte velue sur son épaule.
    Bova se tournait et se retournait. Il vivait le cauchemar comme une réalité. Il ouvrit les yeux à grand-peine.
    Mais le rêve continuait même après son réveil : un homme était assis sur sa poitrine et lui serrait la gorge. Il aurait pu le repousser, mais il n’avait plus la force de faire un mouvement. Ses membres semblaient s’être enracinés dans le plancher, c’est à peine si ses cheveux tremblaient sur sa tête.
    Et sans offrir de résistance, il sentit que les doigts de l’étranger resserraient de plus en plus leur étreinte jusqu’à ce que tout s’assombrisse devant ses yeux et que vienne la fin.
    L’étranger plongea la main sur la poitrine de Bova, prit la bourse, se traîna par dessus les deux cadavres près du pâle rougeoiement de la fenêtre et se mit à examiner la pièce de cuivre qu’il tenait tout près de son visage hirsute.

1917
    
Traduit de l’estonien par Didier Flory