Friedebert TUGLAS

 

 

L’OMBRE D’UN HOMME

  

1

    Maret avait le sommeil si léger qu’elle entendait le petit bruit, régulier comme le tic-tac d’une horloge funèbre, des insectes qui rongeaient les pieds du lit.
    Elle ne s’endormait presque jamais assez profondément pour perdre la conscience de son corps. Elle étira ses membres éreintés et, à travers sa torpeur, écouta bourdonner le silence autour d’elle. Elle ouvrit la bouche, et ce fut comme si les armées de la nuit qui montaient la garde au-dessus d’elle s’effrayaient de cette voix à peine audible. Puis, en un clin d’œil, elle replongea dans le royaume obscur du sommeil.
    Toujours le même rêve, toujours cette ombre qui venait la hanter en ces longues nuits.
    C’était, presque nue, la pensée de son fils absent. Elle n’avait pas d’idée précise de la distance qui l’en séparait, elle n’était pas capable de se représenter les pays ni les lieux où il se trouvait.
    C’était comme si son esprit franchissait un abîme. Le voyage commençait ici même, devant la cabane, puis c’étaient toujours le même fleuve et les mêmes collines. Parfois elle allait vers l’amont, parfois vers l’aval, le long de la berge, sur des centaines, des milliers de verstes. Et plus elle était loin, plus le monde devenait irréel. Autour d’elle, tout se dissolvait en nuages de brume, des arbres se dressaient comme des colonnes bleuâtres, le fleuve miroitait comme une coulée d’or, le ciel était comme strié de brouillard filé à la quenouille. Il n’y avait qu’une seule chose de réelle en ces pays de contes de fées — son fils.
    Elle savait qu’il était simple soldat, pourtant tout ce qui l’entourait semblait d’une taille surnaturelle. Elle le voyait passer en revue des armées infinies, comme un chef de guerre des temps anciens. Puis il étendait la main, et ses légions se mettaient en mouvement à son signal comme les vagues de la mer. Alors il entrait en vainqueur dans des villes étrangères qui étaient comme des forêts de cristal brillant dans le soleil.
    Il lui paraissait toujours plus grand, comme s’il n’avait pas cessé de pousser durant toutes ces années de guerre. Plus il grandissait, plus elle se sentait petite. Elle rétrécissait comme le lin sur la quenouille, elle ne pesait pas plus lourd qu’une poupée. Elle était comme une naine humblement courbée sur le sol, emplie d’amour.
    Malgré la taille et la force de son fils, malgré sa propre insignifiance et sa propre faiblesse, elle eut bientôt pitié de lui. Il était si loin, elle ne le distinguait plus très bien. Le monde s’ouvrait devant lui, pourtant il souffrait de la faim et de la soif. Il était aussi riche qu’un roi, et il dormait sur le sol nu. Le soleil le brûlait, la pluie ruisselait sur son cou, le vent le faisait trembler de froid. La vieille femme aurait parcouru des milliers de verstes à travers le feu et l’eau pour le couvrir et le protéger de son vieux corps, comme un petit enfant dans son berceau.
    Elle avait encore de plus graves soucis, qui emplissaient son cœur de souffrance.
    Elle voyait son garçon blessé, malade, mourant. Abandonné sur une terre étrangère, il se vidait de son sang et, d’une voix rauque, demandait de l’aide. Elle voulut se précipiter vers lui, mais ses jambes étaient comme collées sur place. Elle se débattit, s’agita, et finit par se réveiller en criant.
    Elle ne savait pas si c’était la voix de Jacob, son fils, qu’elle avait entendue, la sienne propre ou celle d’un voyageur attardé, hélant le canot depuis l’autre rive à travers le vent d’automne.
    Elle sortit en courant : il y avait quelqu’un sur la berge, un marchand qui rentrait chez lui, un chemineau juif avec un orgue de Barbarie ou un villageois en retard. Mais ses yeux fatigués d’avoir pleuré ne distinguaient pas celui qu’ils attendaient.
    Et pourtant, de plus en plus souvent il y avait des soldats qui passaient le fleuve, parfois cela durait plusieurs jours. Les uns venaient de ce côté-ci, les autres venaient de l’autre rive. En général ils étaient seuls, mais parfois ils voyageaient à plusieurs. Ils venaient tous du champ de bataille, barbus, brutaux. Certains juraient, fanfaronnaient, d’autres étaient muets, accablés. D’autres encore portaient des sacs ou menaient de la main des chevaux fatigués dont les sacoches étaient bourrées de vêtements de soie, de cuir et d’objets de valeur. Il y avait aussi ceux qui clopinaient avec difficulté, ceux qui étaient assis à l’arrière de la charrette d’un paysan avec des béquilles à côté d’eux, leurs casques glissant sur leurs nez amaigris par la souffrance.
    Elle les fixait tous d’un regard avide, comme si elle essayait de lire sur leurs visages quelque indicible secret. Puis elle leur posait telle ou telle question sur la guerre, tandis qu’elle ramait pour leur faire passer le fleuve aux flots couleur de plomb.
    Elle n’avait jamais eu aucune nouvelle de son fils. Car la guerre s’étendait d’un bout à l’autre de la terre et ceux qui la faisaient étaient innombrables, comme le sable au bord de la mer.
    Les uns ne savaient que des histoires de marais et de forêts interminables où l’on était trempé jusqu’aux os, d’autres en revanche racontaient des marches absurdes dans des montagnes sauvages. Ils n’avaient en commun que la colère, l’exaspération, le blasphème.
    Tous avaient fini par quitter le front de la même manière. Certains avaient gardé leurs armes, d’autres les avaient abandonnées ; les uns se sauvaient furtivement, les autres saccageaient tout sur leur passage.
    Ils ne voulaient plus entendre parler de la guerre, ils n’en pouvaient plus ! Qu’ils y aillent, les autres, les planqués, qu’ils aillent se battre, mais eux, plus question ! Et ils crachaient par terre en racontant les horreurs qu’ils avaient endurées.
    Elle écoutait tout cela, et son cœur tremblait de peur.
    Elle ne saisissait pas la moitié de ce qu’ils disaient, elle n’entendait rien aux labyrinthes de la guerre. Tout lui échappait dans ce cruel chaos. Elle ne comprenait qu’une seule chose : cette guerre qui durait depuis des années touchait à sa fin. Désormais elle s’attendait à voir apparaître son fils de la même manière, un beau jour, étrange, effrayant, mais gentil en même temps, comme tous les enfants l’étaient pour leurs mères.
    Elle comptait les années, les mois, les jours : il y avait bien longtemps que son fils était parti à l’armée. C’était bien avant la guerre, et la guerre elle-même avait duré des années. Et de nouveau elle faisait des calculs, elle comptait sur ses doigts : cela faisait sept ans. Sept ans ! Elle soupirait, les larmes lui venaient aux yeux, de ces larmes dont elle avait déjà versé des quantités infinies.
    Un jour, Maret faisait passer le fleuve à un soldat qui avait les mains brûlées. Après s’être répandu en imprécations et en malédictions, il demanda le nom du fleuve, celui du bac et celui de la vieille femme. Alors, de sa main de nègre, il tira de son gilet une bourse de cuir et la lui tendit en disant :
    « Tiens, ça vient de ton fils ! »
    Les genoux de la vieille se mirent à trembler. Elle bredouilla :
    « Mon fils — mon fils ?
    — Oui, il m’a indiqué le chemin de par ici.
    — Il est vivant — il va bien ? souffla la vieille, qui suffoquait.
    — Pour être vivant, il est vivant, mais il a eu du malheur, cracha le soldat. Une bombe au poison lui a brûlé le visage ».
    Elle l’agrippa à deux mains par la manche.
    « Où est-il ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ? Il revient ? » Elle gémissait en posant les questions.
    « Il est sûrement déjà en route, lui dit le soldat pour la tranquilliser. On était voisins de lit à l’hôpital, mais il est resté en arrière. Il n’a rien du tout, le visage un peu noir, mangé par la fumée. Mais tiens, prends la bourse — il y a de l’argent dedans ».
    L’homme mit pied à terre.
    « Ne t’en va pas encore, attends, dis-moi ce qui lui est arrivé ! pleurnichait la vieille.
    — Je n’ai pas le temps. Les miens m’attendent. Et la route est longue ».
    Elle se tenait au bord de l’eau, comme soûle, la bourse dans la main, fixant du regard le soldat, qui grimpa le coteau et disparut derrière. Alors, en tremblant, elle ouvrit la bourse. Dedans, il y avait de l’argent du pays et de l’argent étranger. L’argent du pays, c’étaient des billets ; l’argent étranger, c’était de l’or. Jusque-là, elle n’avait jamais vu ni l’un ni l’autre, et elle ne savait pas ce que ça valait.
    Elle rentra chez elle comme dans un rêve, sans cesser de serrer la bourse dans sa main. Elle posa l’argent sur la table et contempla les pièces d’or et le petit sac. C’était un ouvrage délicat, même elle, elle s’en rendait compte. Elle le palpa de ses doigts tremblants et l’approcha de ses yeux affaiblis.
    Et alors, tout d’un coup, elle comprit : il devait avoir beaucoup d’argent, son garçon, pour confier une telle fortune au premier venu. Il devait être riche, ce devait être un grand monsieur — mais cela, il y avait longtemps qu’elle le savait !
    De ce jour, la bourse devint un objet d’ébahissement et de vénération pour la vieille femme. Elle ne fit aucun usage de son contenu. Par dévouement, elle voulait tout garder jusqu’au retour de son fils. Ce n’était pas pour son argent qu’elle l’attendait, et nulle somme ne récompenserait jamais son amour.
    De temps en temps elle sortait la bourse de sa cachette, la contemplait, cajolait le velours de la main. C’était comme un morceau de son fils, une image de sa puissance et de sa richesse.
    À présent il y avait de la passion dans son attente. C’était comme une soif qui la brûlait. Elle y pensait jour et nuit, cela l’assiégeait, c’était autour d’elle et c’était en elle. Elle ne pensait plus qu’à son fils, elle s’agitait comme une malade et rien d’autre ne l’intéressait plus. Du côté de la terre comme du côté de l’eau elle guettait un seul visage, celui de son fils.
    Ses rêves devenaient étranges. Plus rien que des visages tout noirs, comme si elle vivait au royaume des nègres. Elle voyait son fils arriver de l’étranger, à pied, comme ces rois des pays d’Orient dont elle avait entendu parler. Derrière lui cheminait une délégation de nègres et d’Indiens. D’un pays à l’autre, les chameaux faisaient tourbillonner le sable brûlant et bruire l’herbe des prairies. Alors le fleuve se mettait à briller et les joncs des berges basses se courbaient devant lui. Et lui, il devenait géant, il cachait la moitié du ciel ; il était terrible, il était fort, seuls ses yeux flamboyaient doucement, gentiment, dans son visage noir comme du charbon…
    Alors elle pleurait dans son sommeil.
    
    

2

    Cette nuit-là, Maret se réveilla à deux reprises. Il lui semblait entendre au loin comme un appel à l’aide. Elle sursauta et dressa l’oreille : tout était silencieux, et elle replongea dans le sommeil. Mais la troisième fois, toute ahurie, mais bien éveillée, elle entendit un cri lointain, étouffé. C’était quelque chose de bien étrange, on aurait dit que ce n’était pas la voix d’un être humain.
    Un rayon de lune tombait du trou à fumée, et cette lumière aussi bien que ce cri bizarre prolongeaient son rêve.
    Absorbée dans cette pensée, elle sauta sur ses jambes. Au-dehors, du côté du fleuve, un appel résonnait vraiment, faible et saccadé. Toute habillée, car maintenant c’était toujours ainsi qu’elle dormait, elle sortit en courant.
    La lune baignait le paysage de sa clarté. Des nuages en forme de quenouilles argentées se déplaçaient à vive allure dans le ciel, leurs ombres noires couraient sur la plaine. On y voyait comme en plein jour. Dans la lumière, le fleuve aux eaux d’encre filait comme une coulée de goudron. Tout était étrangement silencieux.
    De l’autre côté, juste en face, un homme était assis sur une butte proche de la berge, dans le clair de lune, les jambes allongées. Sous son casque étincelant dans la lumière, sa tête s’inclinait vers l’avant. Un son indéfinissable sortait de sa bouche, on aurait dit le hurlement d’un chien.
    Elle courut à la rive. Elle empoigna le canot avec une force surhumaine, sauta dedans et commença à ramer. Après quelques coups d’aviron elle fit faire demi-tour à l’embarcation et se mit à ramer à reculons, pour voir l’homme sur la berge.
    Il n’avait pas changé de posture. Comme il levait un peu la tête, la lune éclairait son visage, qui paraissait aussi noir que la face d’un nègre. Son ombre tombait sur l’herbe humide et faisait comme un prolongement de son corps.
     Elle se mit à trembler de tout son corps. Elle était encore à quelques coups de rame de la rive quand elle se mit à crier d’une voix défaillante :
    « Jacob, Jacob, c’est toi ? »
    L’homme ne répondit pas tout de suite, puis il grogna :
    « C’est — moi — aide — moi — tra — ver — ser »
    Le canot accosta, mais l’homme ne bougeait pas. Elle se précipita sur lui et le saisit par l’épaule et par le bras.
    « Aïe — j’ai mal ! » s’écria soudain le soldat en gémissant. De la tête, il désigna ses jambes minces enveloppées de chaussettes russes. Elle s’agenouilla devant lui et inclina son visage sur ses genoux : il en suintait des filets de sang. Ils étaient enveloppés de deux chiffons noués dont les extrémités pendaient comme les rubans d’un bouquet.
    « Mon petit, mon petit, murmura la vieille en s’embrouillant, sans même que des larmes lui vinssent aux yeux. Est-ce que tu as très mal ? Comment est-ce que tu as fait pour venir ? Est-ce que tu peux bouger ? »
    Mais l’homme ne disait rien, il se contentait de gémir et de pousser de petits cris.
    Elle lui passa les bras sous les aisselles et l’aida à se redresser peu à peu, lui maintenant la taille de ses mains et gémissant aussi. Ils chancelèrent jusqu’au canot, l’homme s’affala sur le dos à l’arrière avec un bruit d’ossements. Soudain il se remit à agiter le bras et dit d’une voix rauque :
    « Où est mon sac ? Apporte-le moi dans le canot ! »
    En hâte, elle redescendit sur la rive et trouva dans l’herbe un lourd havresac de soldat. Elle l’amena dans le canot, courbée de côté comme si elle portait un seau d’eau. Puis elle se mit à ramer vers chez elle.
    De toute la traversée, elle n’ouvrit pas la bouche. Sans bouger la tête, elle fixait son fils, elle le dévorait des yeux, jusqu’à ce qu’ils s’emplissent de larmes et qu’elle ne vît plus rien.
    Jacob était couché sur le dos comme il était tombé, les jambes pliées, la tête contre l’arrière du canot. Il avait les yeux fermés, et dans le clair de lune son visage tout noir était comme mort. Dans cette position, il avait l’air d’un géant cassé en deux.
    Mais sitôt qu’elle le saisit par les flancs pour l’aider à se relever, un nouvel accès de souffrance le secoua. Il se communiqua à la vieille femme, qui se mit à pleurnicher de plus belle.
    Elle parla sans arrêt tandis qu’ils gravissaient la rive, accrochés l’un à l’autre. Il n’y avait rien de cohérent dans ses paroles, du début à la fin ce n’était qu’un seul geignement interrogatif. Le malade, affaibli par le sang perdu, hébété, ne répondait que par monosyllabes.
    Lorsqu’ils arrivèrent à la porte de la cabane, il voulut continuer. Bien qu’il tînt à peine sur ses jambes, il se dirigea résolument vers la route voisine… Désespérément, Maret l’entoura de ses bras et s’écria d’une voix désolée :
    « Mon petit, mon petit, tu ne te rappelles pas ? C’est ici que nous habitons. Où tu vas ? C’est ici chez nous, mon petit. »
    Et, le portant presque dans ses bras, elle le fit entrer, chancelant, dans la cabane. Sans plus résister, il s’affala sur le lit sans un mot, le cou plié contre le mur.
    Maret alla allumer la lampe et revint vite près du malade.
    Il était immobile, le visage tourné du côté du mur, les yeux fermés, les bras pendants. Fébrilement, elle entreprit de le déshabiller et de lui ôter ses chaussettes russes. Il n’opposait aucune résistance, il ne bougeait pas, il ne répondait pas à ses questions. Elle le mit sur le dos.
    Il gisait à demi dévêtu, ses genoux pleins de sang étaient dénudés, à nouveau il avait la tête bizarrement rejetée en arrière, avec un reste de barbe brûlée, toute hérissée. Il n’avait pas perdu connaissance et il ne dormait pas non plus, mais seule sa respiration entrecoupée de gémissements attestait qu’il était vivant.
    Elle courait à travers la pièce, déchirant des chiffons avec frénésie pour en faire des bandages. Tout en essuyant de ses bras les larmes qui ruisselaient sur ses joues, elle pansa les blessures et enveloppa le malade d’une couverture.
    Il demeura couché quelques instants, respira profondément une ou deux fois, puis retomba dans le silence. Soudain il sursauta de tout son corps, ouvrit les yeux et se mit sur son séant.
    « Où est mon sac ? » cria-t-il en roulant des yeux effrayés.
     Épouvantée, elle l’empoigna par les épaules.
    « Il est là, mon petit. Ne bouge pas. Tiens-toi tranquille. Il est là, le sac.
    — Mets-le à mon chevet, répondit le malade d’un ton lugubre, en fermant les yeux. Mets-le à côté de moi. » Et de nouveau il s’affala sur le dos.
    Maret ne savait plus quoi faire. Elle s’agitait d’un bout à l’autre de la pièce, à chaque instant elle revenait en courant au chevet de son fils. Mais celui-ci ne bougeait pas et ne répondait pas aux questions. Il se calma tout à fait, respira profondément à plusieurs reprises et sombra dans le sommeil.
    Elle mit un tabouret devant le lit et s’y assit.
    Il y avait un certain temps qu’elle n’avait plus aucune pensée suivie, mais ses idées confuses étaient en train de se rassembler en escouades. Et leur contenu se résumait à une seule chose : le désespoir.
    Tous les événements de cette nuit l’avaient frappée avec la soudaineté d’un coup porté à la tête d’un dormeur. Elle aurait pu les prendre pour une prolongation de son cauchemar, s’ils n’avaient pas été si épouvantablement réels.
    Devant elle, sur un drap ensanglanté, gisait son fils, qu’elle avait attendu tant de nuits et de jours. Enfin, il était revenu. Mais cela s’était passé autrement qu’elle l’avait toujours imaginé.
    Elle se l’était figuré revenant riche et fier, ou tout au moins en bonne santé et plein de joie de vivre, comme il était parti. Mais le voilà estropié, misérable ; devant lui, un frisson d’horreur, derrière, une pitoyable détresse.
     Elle-même était vieille, pauvre et sotte, elle n’était plus personne. Son fils était toute sa vie désormais, sa seule raison d’être. Tout se concentrait sur lui, c’était là que tout commençait et que tout finissait. Si elle l’avait vu revenir heureux, elle aurait pu mourir sans regret d’avoir souffert et de s’être inquiétée pour lui sa vie durant.
    Mais il revenait plus misérable qu’un enfant, plus malheureux qu’un cadavre.
    Maret regardait son fils.
    Il était grand, il paraissait avoir poussé depuis qu’il avait quitté la maison. Il gisait lourdement, les veines du cou et les muscles des bras tendus. Çà et là, des taches de barbe noircissaient encore son visage brûlé, comme des restes de végétation au-dessus des cendres d’une forêt. Il avait les lèvres bleues, au fond de ses orbites profondes ses paupières n’avaient pas de cils.
    Il était terrible, horrible !
    Et d’affreux rêves, d’affreux cauchemars semblaient le tourmenter. Il s’agitait, puis il ouvrait la bouche, de longues dents apparaissaient sous la barbe calcinée, il allongeait le cou comme s’il était en train de se battre, et sa poitrine retentissait d’un seul gémissement, d’une seule plainte : « Oooh ! », qui s’éteignait dans un murmure.
    Maret se mit à genoux devant le lit, étendit les bras sur le blessé qui délirait, et enfouit sa tête dans sa poitrine gémissante. Tout cela était si terrible, si affreux. Des larmes ruisselaient de ses yeux.
    La petite lampe en fer-blanc jetait une faible lueur sur la table. Dans le bec de métal noir de suie tremblait une flamme rougeâtre, éternelle et inextinguible, comme l’amour d’une mère.
 
    

3

    L’aube poignait, mais la vieille femme ne dormait toujours pas. Elle veillait son fils. De temps en temps, elle s’assoupissait brièvement sur son siège, puis elle se redressait, effrayée.
    Lorsqu’il fit clair, elle se mit à réfléchir au moyen de lui apporter de l’aide. Mais de quelle sorte, elle n’en savait rien du tout.
    Elle vivait au milieu des champs, sans autre voisin qu’un garde forestier qui habitait dans un petit bois, assez loin. Elle était toute seule : de temps en temps, elle faisait passer le fleuve à un train de véhicules, et cela durait du matin jusqu’au soir, mais ensuite elle restait des jours entiers sans voir personne. Et elle était brouillée avec la femme du garde forestier.
    Oubliant pour l’instant la brouille et tout le reste, elle voulut se rendre chez lui, mais elle le vit qui venait sur l’autre rive, avec son chien et son fusil.
    Elle le fit traverser. Elle n’arrêtait pas de pleurer sur le triste retour de son fils. Le vieil homme, irrité, grommela :
    « Je l’avais bien dit : ils vont tous s’entretuer, jusqu’à ce que le dernier homme sur terre ait disparu. Il ne restera que les loups, les renards et les cerfs. Et moi, je continuerai la guerre ! » Il éclata d’un rire sombre.
    Il entra et demeura un instant silencieux à regarder le malade. Le chien, tout mouillé, s’approcha, le flaira et se mit à gronder. Puis tous les deux s’en furent.
    Ainsi donc, le garde forestier n’avait été d’aucun secours. Maret devait supporter sa peine toute seule.
    Dans la journée, tandis qu’elle faisait passer le fleuve à des voyageurs, elle revint longuement sur ce qui s’était passé et demanda conseil à ceux qui voulaient bien l’écouter. Mais les villageois n’étaient pas capables de grand-chose d’autre que de pousser des soupirs ou de se plaindre de l’administration. Il évoquaient d’autres victimes de la guerre, puis ils continuaient leur chemin. Ils avaient leurs soucis à eux.
    Et le soir arriva. Le ciel était gris et bas. Le vent d’automne murmurait dans les joncs sur la berge et dans le saule pleureur solitaire devant la porte de la cabane. Le large fleuve aux rives fangeuses clapotait avec une lourdeur de plomb.
    Maret était seule pour de bon avec son fils. Quand il était éveillé, il se taisait ; en dormant, il divaguait. Maret montait la garde auprès du lit.
    Le deuxième jour, Jacob se réveilla de bonne heure. Il était fiévreux et agité, il se tournait et se retournait, il parlait beaucoup. Mais ce qu’il disait n’était pas clair, et on le comprenait difficilement. De temps à autre il retombait dans le silence, puis il s’en éveillait, anxieux.
    « Où est mon argent ? dit-il soudain d’une voix rauque en écarquillant les yeux.
    — Il est là, ton argent, mon petit », pleurnicha la vieille en lui tendant la bourse qu’il avait confiée au voyageur.
    Mais Jacob la regarda d’un air mal à l’aise, comme s’il ne la reconnaissait pas. Il recommença :
    « Où sont mes habits ?
    — Ils sont là, ils sont là, mon petit, au pied du lit.
    — Donne-les-moi ! dit le malade d’une voix rauque.
    — Mon petit, mon tout petit, mais qu’est-ce que tu vas en faire ?
    — Je veux les mettre. Je veux m’en aller. »
    Et il se mit à remuer. Elle fondit en larmes.
    « Mais tu es malade, mon petit, gémit-elle tout bas en agitant les mains. Où est-ce que tu veux aller ? Reste tranquille, mon petit. Il ne faut pas que tu bouges. »
    Mais Jacob s’agitait, il balançait le torse d’avant en arrière. Cela lui fit affreusement mal. Un instant, il perdit connaissance. En revenant à lui, il regarda de tous côtés, l’air effrayé :
    « Est-ce que j’ai dit quelque chose ? demanda-t-il d’un air ahuri.
    — Qu’est-ce que tu voulais dire, mon petit ? dit-elle en se rapprochant de lui brusquement.
    — Rien du tout ». Il resta silencieux un moment, rassemblant ses idées. « Peut-être que je divague. Je vois des choses tellement affreuses quand je dors. Rien que la guerre, tout le temps, la nuit, le jour, rien que des massacres. Brrr ! » Il eut un frémissement de la tête. « Ne m’écoute pas si jamais j’en parle. »
    Mais il n’était pas question qu’elle laissât échapper un seul mot. Désormais toute sa vie, c’était de veiller au chevet de son fils. Elle ne voulait pas s’en éloigner, même un instant. Lorsqu’elle devait faire passer le fleuve à des gens, elle le faisait avec autant de hâte que ses forces le lui permettaient, pour être plus vite revenue. Elle ne s’intéressait plus à ce que les gens disaient, sauf son fils.
    Pour la consoler, les voyageurs lui disaient que tous les soldats n’avaient pas la chance de rentrer chez eux. Ceux qui avaient échappé aux balles mouraient comme des mouches sur le chemin du retour. Ils étaient réduits à la mendicité, ils gelaient dans des montagnes enneigées, ils mouraient de faim, ils se faisaient tuer par des bandes de paysans. Les chemins et les forêts étaient jonchés de leurs cadavres, là-bas, à l’étranger, où nul proche ne pouvait aller leur fermer les yeux.
    Des gens qui passaient lui parlèrent d’un soldat inconnu dont on avait trouvé le corps sans vie, tout récemment, dans la forêt, sur l’autre rive. Il était nu et son visage était fracassé au point d’être méconnaissable. On voyait qu’il avait défendu sa vie jusqu’au bout. Jamais les siens ne sauraient son destin, sa mère ne pourrait pas verser une dernière larme en souvenir de lui.
    En entendant toutes ces histoires, Maret sentait son cœur s’emplir d’une joie secrète. Jacob était à la maison, il guérirait et il commencerait une nouvelle vie. Le passé était comme un rêve où jamais plus il ne se perdrait.
    Elle se réjouissait en silence de ce que son garçon se fût souvenu d’elle. Parmi ses affaires, elle voyait encore celles qu’elle lui avait données quand il était parti. Il portait au cou le foulard qu’elle lui avait envoyé à la guerre. C’était comme une marque d’affection qu’il lui eût adressée.
    Mais lorsqu’elle s’approchait du lit, à nouveau le découragement s’emparait de son cœur. Elle le voyait pelotonné dans sa souffrance, les yeux fermés, immobile. Mais il ne dormait pas. Elle le savait. Alors elle s’asseyait auprès du lit et restait silencieuse des heures durant, sans oser engager la conversation.
    Car une sensation d’horreur rôdait autour de son fils, une malédiction pesait sur son front. Il ne disait rien, et elle ne savait jamais si c’était parce qu’il souffrait ou à cause de ses pensées.
    Mais il était encore plus terrible lorsque, de sa torpeur peuplée de rêves, il plongeait imperceptiblement dans un sommeil véritable. Alors son visage s’assombrissait, devenait comme ces tombes dont l’œil ne peut atteindre le fond. Ses lèvres noires remuaient, et il semblait que son regard traversait ses paupières closes pour scruter le temps et l’espace.
    Alors elle avait peur de lui, elle se mettait à genoux devant le lit et elle priait tout bas.
    Elle pressentait que ce que son fils avait enduré durant ces terribles années, jamais l’entendement d’une mère ne pourrait y accéder.
    Elle n’essayait même pas de tout comprendre. Lorsqu’elle bandait ses plaies, versant des larmes irrépressibles, elle voyait bien que le trou percé dans son veston par une balle ne correspondait à aucune blessure, et qu’en revanche à l’emplacement de ses plaies les vêtements étaient intacts. Elle ne comprenait pas pourquoi, mais elle ne posait pas de questions.
    L’amour qu’elle pouvait sacrifier à son fils lui suffisait. Tout le reste lui était égal. Elle n’avait besoin de rien d’autre.
    Parfois, pensant que sa mère ne lui prêtait pas attention, Jacob ouvrait son sac. Il en sortait son argent, comptait les billets de banque et remplissait son casque de pièces d’or, qui tintaient en tombant. C’était terrible quand il se tenait comme ça, assis, le dos appuyé au mur, à peine conscient dans sa souffrance, les bras dans l’or jusqu’à mi-coudes, les yeux en flammes. Ce n’était plus un être humain, c’était un monstre qui, venu des profondeurs, aurait brisé l’écorce terrestre de sa tête couleur de nuit.
    Un voile de terreur s’étendait toujours davantage sur son existence. Il avait de plus en plus peur des gens. Il lui faisait occulter la fenêtre et, même le jour, vivait à la lueur de la petite flamme tremblotante.
    « Qui est-ce qu’il y a dehors ? criait-il en se dressant sur son séant. Qui est passé derrière la fenêtre ?
    — Qui est-ce que cela pourrait être, mon petit ? pleurnichait la vieille en se précipitant sur le seuil. Sans doute un voyageur ? » Elle regardait au-dehors. « Personne. » Elle revenait au chevet du blessé. « Il n’y a personne, mon petit, personne. Et s’il y avait quelqu’un, qu’est-ce que ça fait ? Il y a toujours des gens qui passent.
    — Je ne peux pas les voir, gémissait Jacob en tournant son visage vers le mur. Ils m’énervent. Je ne veux pas les voir ! »
    Mais bientôt il n’y pensait plus, et se mettait à divaguer sur d’autres thèmes.
    Il était constamment en proie à la fièvre et au délire. Ses blessures s’étaient enflammées. Il pourrissait comme du bois rongé par les vers.
    Ce fut alors qu’un voyageur apprit à la vieille femme qu’il y avait un médecin au presbytère. Elle s’y précipita. Il y avait une quinzaine de verstes aller-retour, elle fit le chemin en deux heures. Durant tout le trajet elle voulait être auprès de son fils, et en même temps, bien sûr, voir le docteur. Cela faisait quatre jours et quatre nuits qu’elle n’avait pas dormi, mais elle marchait si vite qu’elle semblait courir, courbée en avant.
    Elle vit le docteur et il promit de venir. Il passa le soir même, en rentrant chez lui.
    C’était un homme jeune, il portait des gants noirs. En entrant, il essuya ses lunettes, mais il ne sut pas où poser son chapeau. Il passa quelques instants à examiner le malade.
    Celui-ci délirait. Ses blessures étaient purulentes.
    Le docteur la fixa du regard. Il voulait dire quelque chose, et taire quelque chose d’autre. La vieille leva les yeux vers lui, comme en prière. Devant ces yeux, le jeune médecin ne trouvait rien à dire.
    « Votre fils est très malade », parvint-il enfin à dire. Il s’arrêta et se remit à réfléchir. « Vous avez dit qu’il était à la guerre ?
    — Oui, docteur.
    — Mais ses blessures n’ont pas été soignées. Je ne comprends pas comment il est parvenu à rentrer dans cet état. » Il s’interrompit pour essuyer ses lunettes. L’air était si lourd dans la pièce ! « Oui, il est malade. Mais prenez soin de lui, et il guérira », ajouta-t-il d’une voix un peu changée, en se dirigeant vers la porte.
    Elle demeura immobile un instant. Puis elle se précipita derrière le docteur, qui était déjà en train de s’asseoir dans sa voiture.
    « Vous ne donnez pas de médicament, docteur ? demanda-t-elle.
    —Ah oui, c’est vrai. » Il sortit un carnet et, sur ses genoux, il écrivit quelque chose. Puis il s’en alla.
    Elle resta un moment sur le seuil à le regarder s’éloigner. Il faisait déjà sombre. Un vent vif sifflait dans les armoises contre le mur et la petite feuille de papier claquait dans la main de la vieille femme.
 
    

4

    Le lendemain soir — c’était un jeudi —, Jacob rendit le dernier soupir.
    Ce fut comme s’il se dissolvait dans sa fièvre, comme s’il n’était plus qu’une seule blessure flamboyante. Son corps devint violet, puis noir. Le sang empoisonné atteignit le cœur, et soudain sa vie se précipita dans le vide obscur de la mort, comme du fer rouge que l’on jette dans l’eau pour le tremper.
    Dans la nuit, la femme du garde champêtre vint pour la toilette du mort. C’était une vieille acariâtre avec de longs poils de barbe clairsemés au bout du menton. Mais elle venait à l’aide de sa voisine dans le malheur.
    Elles firent chauffer de l’eau et placèrent le mort sur la table. Couché sur le dos, il dépassait aussi bien de la tête que des pieds. Il ressemblait à un objet de métal que la moisissure et la rouille ont attaqué. Ses genoux étaient roses, ses cuisses étaient vertes, son torse était bleu et jaune et son visage était noir. Il était fier et terrible.
    La femme du garde champêtre prit un plaisir voluptueux à la toilette. Tandis qu’elle nettoyait le corps de ses mains noueuses, ses yeux étaient en feu et ses lèvres tremblaient. Maret en revanche sombrait dans un flot de larmes.
    Puis elles placèrent le cadavre sur le sommier de planches et chantèrent un ou deux cantiques, l’une d’une voix grave, l’autre d’une voix aiguë. Le garde se tenait au pied du lit et pensait à la mort, à la chasse au loup et à la vodka.
    Puis le couple rentra chez lui et Maret resta seule avec son fils.
    Assise sur un banc bas, à côté du cadavre, elle en contemplait le visage. Elle resta longtemps ainsi, immobile. Le feu tremblait à peine en brûlant, tout était silencieux. Ses yeux étaient comme des blessures ouvertes, elle n’avait plus de larmes. Elle restait à fixer le visage de son fils, elle s’absorbait en lui, c’était comme si elle tâchait d’en rassembler les traits dans son esprit, pour l’éternité, de les enterrer dans son cœur. C’était la dernière messe de son amour, plus profonde, plus effroyable que quoi que ce fût jusque-là. Cela dépassait les limites de l’humanité.
    Elle veilla ainsi toute la nuit. Mais avant l’aube, une fatigue infinie lui ferma les yeux. Elle se mit à rêver. Mais ce rêve fut si bref et si effrayant à la fois que lorsque la peur la réveilla elle ne se rappela qu’une vision fugitive.
    Un sourire d’ironie sur le sombre visage du mort !
    Elle sauta sur ses pieds et se mit à prier, comme si c’était pour le salut de son âme. Elle supplia toutes les puissances du ciel, elle les supplia sans discontinuer, longtemps, grelottant sur le sol de pierre.
    Le lendemain le garde forestier prit les mesures du mort et lui fit un cercueil. Le surlendemain (c’était un dimanche), tous ensemble, en canot, ils menèrent le corps au cimetière, près de l’église, en route pour l’éternel repos.
    Après l’inhumation, lorsque le garde et sa femme furent partis, Maret s’effondra sur la terre fraîchement retournée de la fosse. Elle ne pleurait plus, elle ne poussait plus de soupirs. Ses vieux doigts pressèrent longuement le sable meuble, tandis que son visage, sa bouche, ses yeux effleuraient la terre humide. Elle respirait cette odeur qui semblait venir des profondeurs. C’était comme si elle se changeait en terre, comme si elle se pétrifiait, comme si elle devenait une tombe, tandis qu’elle gisait sur la fosse, dans la poussière, sous son châle noir.
    C’était le chagrin d’une mère, plus grand que tous les chagrins au monde. Il débordait de son cœur, il brûlait comme rien n’avait jamais brûlé. Ni les mots, ni les larmes ne pouvaient plus l’exprimer.
    Lorsqu’elle finit par lever la tête, elle vit tout près d’elle, sur un banc, un homme en capote militaire, ses mains sales sur ses genoux, l’air épuisé. Il avait le visage jaunâtre et la poitrine courbée. Elle ne le connaissait pas, mais il lui adressa la parole, d’une voix faible et tremblante :
    « On m’a dit qu’il est mort. Je suis venu pour le revoir. » Il s’arrêta un instant pour tousser. « Quand on est partis, on espérait tous les deux s’en sortir. On voulait recommencer depuis le début, encore une fois. On avait toute la vie devant nous. » Il s’arrêta de nouveau, mais il n’attendait pas de réponse. Puis il reprit : « Mais maintenant, tout est fini. Il est arrivé avant moi. Un mal inconnu me ronge comme un poison. Qu’est-ce qui lui est donc arrivé ?
    — Il était blessé, répondit Maret, et à nouveau les larmes lui venaient aux yeux.
    — Blessé ? s’étonna l’homme. Il y avait longtemps que ses blessures étaient guéries. Elles ne pouvaient plus lui faire du mal. Il n’avait plus qu’une brûlure à la joue gauche, mais ce n’était pas grave. »
    À présent elle le reconnaissait. C’était le soldat qui lui avait apporté la bourse de Jacob. Elle se mit debout et demanda, étonnée :
    « Mais il n’était pas à l’hôpital avec des blessures aux genoux ?
    — Non, pas du tout.
    — Et il n’avait pas le visage tout noir ?
    — Non, il n’y avait que sa tempe et sa joue qui étaient violettes.
    — Seigneur Dieu », soupira-t-elle d’une voix étrangement éteinte. Elle chuchota : « Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Des blessures aux genoux, le visage brûlé — où est-ce qu’il a attrapé ça ? Qui est-ce qui lui a fait cela ? »
    L’homme ne répondit pas. Il restait assis, bizarrement affaissé. Ses mains osseuses étaient immobiles. Alors il dit, comme pour lui-même :
    « C’est maintenant que la vie aurait pu commencer, mais c’est trop tard. Je voulais me marier, mais je n’ai plus de joie de vivre. Je voulais avoir des enfants, mais je n’ai plus de forces. C’est trop tard pour tout. »
    Il se releva. C’était déjà le crépuscule. Les arbres nus se dressaient vers le ciel comme des faisceaux de verges. Il régnait un silence de mort. Alors le soldat reprit la parole :
    « Parfois je vois des morts, des foules infinies. Ils ne bougent plus, ils ne pensent plus, ils ne souffrent plus. Tout est silencieux, tout est sombre, c’est la fin de tout. Et je ne sais pas pourquoi, moi, j’ai bougé, pourquoi j’ai lutté, pourquoi j’ai souffert. »
    Un instant plus tard, il ajouta, d’une voix à peine audible :
    « C’est qu’elle arrive quand même, la nuit, elle est immense, elle n’a pas de rivages, la nuit de la mort dont on ne se réveille pas… »
    Sa voix s’éteignit en un chuchotement et se tut.
    Maret franchit le portail du cimetière en chancelant, si voûtée que dans la pénombre du soir on la remarquait à peine. Elle descendit sur la rive, poussa le canot à l’eau et s’y assit, mais elle n’était plus en état de ramer. Ses forces avaient disparu d’un seul coup, ses bras, qui si longtemps avaient manié les avirons, étaient soudain devenus impuissants. Elle sentit seulement que le canot allait vers l’aval, mais, effondrée sur les rames, elle n’avait plus la force de les soulever.
    Son esprit s’était arrêté de fonctionner. Il était comme une pierre, lourde, froide, immobile. Dans cette contemplation, une infinité de temps pouvait s’écouler aussi vite qu’un instant. C’était une pensée obtuse, insensée :
    « Mais qui est-ce que j’ai aimé, qui est-ce que j’ai enterré, de qui ai-je porté le deuil ? »
    Mais il n’y eut pas de réponse.
    Elle vit la cabane s’éloigner et disparaître peu à peu, sans réagir. La barque et l’eau semblaient immobiles, et c’était comme si la maison avec l’arbre nu sous le trou à fumée glissait lentement au gré des flots, glissait, glissait toujours, dans le tourbillon glacial de son engourdissement…
    Le croissant de la lune s’éleva dans le ciel, déversant une lueur froide sur les prairies brumeuses. Sa clarté douloureuse dégoulinait sur l’eau sombre et sur le sol noir d’où s’élevaient des squelettes de buissons. Le ciel verdissait, bleuissait dans la lumière métallique de cette chandelle d’argent.
    Le canot continuait à dériver vers l’aval. Il traversa des quenouilles de brouillard qui s’élevaient dans la clarté de la lune. Les contours des buissons défilaient devant lui. Au-dessus, des nuages passaient dans le ciel. À la fin, on aurait dit que seul le canot était immobile et que tout s’écoulait autour de lui. Le ciel et la terre s’écoulaient, les berges et les arbres s’écoulaient, les eaux lugubres du fleuve s’écoulaient sans cesse, éternellement — comme les larmes d’amour infinies d’une mère.
    

(1919)

Traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier