Friedebert TUGLAS

 

 

ULTIME ADIEU

(Manuscrit trouvé dans le tunnel du Simplon)

  

1

On écrit toujours pour être lu, sinon immédiatement, du moins plus tard. Ainsi fait le naufragé qui jette une bouteille à la mer, n’ignorant pas cependant qu’il va périr et que son cri de détresse est vain. Mais il trouve quelque consolation à la pensée que dans des mois, des années, les vagues porteront son message à la grève et qu’il y aura au moins un être pour apprendre ce qu’il est advenu de lui.

C’est ce que je veux faire moi aussi dans ce naufrage du monde, bien que je ne puisse imaginer qui pourrait être mon lecteur ni quelles images mon récit évoquerait en lui. Sans doute ce message sera-t-il détruit comme tout l’a été autour de moi. Peut-être sera-t-il préservé et parviendra-t-il enfin à un homme, mais ce dernier aura-t-il la moindre notion de ma langue, saura-t-il même déchiffrer cette écriture étrusque ? Alors c’est en vain que l’air aura résonné de ce cri désespéré.

Tout cela peut arriver. Mais ces doutes ne doivent pas m’empêcher d’écrire. Il n’y a rien d’autre à faire et d’ailleurs je ne sais rien faire d’autre. Tailleur de pierre, j’aurais sculpté mon histoire dans le roc, mais je suis un homme sans grande habileté manuelle, qui ne sait se servir que des mots. Tout ce que je puis donc faire, c’est de noter par quelles épreuves moi et le monde qui m’entoure avons passé.

Ceci est mon dernier salut à des hommes que je ne connais pas. Nous sommes peut-être plusieurs à penser de même et à nous livrer à cette sorte de correspondance, sans cependant que nos lettres aient la moindre chance de tomber dans nos mains respectives.

 

2

Jamais je n’ai compris plus clairement l’inanité du labeur humain que maintenant où, assis sur le versant de la colline de San Elmo, je contemple le vaste paysage. Je connais bien cet endroit pour y être venu il y a des dizaines d’années, et même il fut cher à mon cœur. Mais tout alors était différent, tellement différent !

Devant moi s’étendait l’immense réseau des rues de la ville, de part et d’autre les maisons s’alignaient sur la côte du Pausilippe et sur celle de Sorrente. D’en bas montait une incessante rumeur de foule ; trains, voitures et autobus couraient le long du littoral, tandis que voiliers et vapeurs animaient le bleu du golfe de taches claires ou sombres. Je n’étais là qu’un individu perdu au milieu de ce fourmillement d’individus de mon espèce. Souvent même, fatigué jusqu’au dégoût de cette agitation perpétuelle, je fuyais jusqu’ici pour chercher le repos dans la solitude.

Et maintenant ? Je puis encore distinguer, assez proches, des pans de murs et des moignons de clochers, mais au loin tout se confond en un amas de décombres. L’emplacement des cités ne se distingue même plus par la couleur dans ce paysage d’un brun rouge cendreux. Aussi loin que porte le regard, rien que des ruines ! Combien de Portici ou de Torre del Greco ont-elles été jetées sur les pentes comme un tas de tessons rouges ! Et au milieu de ces débris on ne voit rien de vivant, sinon quelques chiens ou quelques ânes retournés à l’état sauvage. Ici se sont jadis inscrits deux millénaires et demi d’occupation humaine. À présent l’histoire de l’homme est terminée, et si elle devait recommencer, ce serait par la description de ces collines, de ces baies, de ces îles vides, qui, elles, n’ont pas changé. Ischia surgit, verte et mordorée, des vagues à peine mouvantes, tandis que Capri apparaît comme un mirage au-dessus de la plaine marine. Le Vésuve, rose tumeur de l’écorce terrestre, déroule son mince panache de fumée sur un ciel sans vent. Non, il n’a pas changé, pas plus que Pompéi à son flanc n’a changé. Sur la hauteur de San Elmo se dresse même ce pin fourchu qui figurait déjà dans ma jeunesse sur les cartes postales avec, à l’arrière-plan, le Vésuve fumant. Sans doute continuera-t-il de pousser quand je ne serai plus...

Je suis seul à contempler ce panorama. Du reste, je ne suis pas monté jusqu’ici simplement pour admirer la splendeur de la nature. Oh ! non, cette époque est bien passée. Si maintenant il m’arrive d’y venir, c’est seulement pour achever de me convaincre que, dans cette région tout au moins, il n’y a plus trace de vie humaine. Peut-être quelque part ailleurs, qui sait ? Mais assurément pas ici. Nulle fumée ne monte vers le ciel, sauf celle du Vésuve et celle de mon maigre foyer. Le rivage et la mer sont également déserts.

Depuis longtemps déjà, j’ai compris que mes jours se termineraient ici. Ce n’est que très rarement que je tourne mes yeux vers le Nord, entraîné par quelque souvenir, songeant combien ce serait étrange de revoir tout cela un jour. Mais je ne suis même plus capable de m’imaginer ce monde lointain. Allons, il me faut garder mon calme, il n’est plus question pour moi d’aller autre part. Je sais bien d’ailleurs que si, sous ce climat, je suis plus ou moins apte à me conserver encore en vie, là-bas, au pays du grand froid noir, où les trois quarts de l’année la terre ne porte pas de fruits – non, là-bas, je ne le pourrais pas. Je pense au surplus qu’il ne doit même pas y avoir de ruines, qu’il règne en ces lieux un nouvel âge glaciaire.

J’ai perdu la faculté de m’étonner et de m’interroger sur mon sort. Comment se fait-il que j’ai finalement échoué ici, pourquoi moi et pas un autre, mieux adapté ? Ah ! je ne le sais pas, c’est ainsi. Si tout a été emporté dans un cataclysme inéluctable, mon sort personnel n’est sans doute qu’un effet du hasard. Mais cela même, qui le sait ? Peut-être est-ce là un simple accident, peut-être aussi le destin...

L’expérience m’a appris très jeune que je n’arrivais à bien comprendre certains événements de ma vie qu’en les notant fidèlement. Cette manière de compte rendu m’éclairait des points que j’aurais certes aussi bien pu connaître avant de commencer. Cette observation se vérifiera-t-elle encore aujourd’hui ?

Une fois de plus, je suis passé à travers l’hiver froid et humide. Je sais que maintenant ma vie va d’un mois à l’autre redevenir plus facile. Dans le parc de la Villa Nazionale, j’ai un champ où percent les pousses vertes des pommes de terre et des haricots. J’ai posé des paniers à crevettes sur la plage du Castello dell’Ovo. Eulalia, ma chèvre, est là, en train de brouter l’herbe des ruines. Je n’ai pas de souci particulier, rien ne m’appelle ailleurs. Et puis, il y a surtout cette chance d’avoir trouvé de quoi écrire. Je peux donc essayer de jeter sur le papier quelques notes. Si dès demain elles doivent être interrompues, qui ira le déplorer ?

 

3

Il me faut remonter loin en arrière, jusqu’aux jours de mon enfance. J’avais dix ans quand prit fin la guerre qu’on appelait la Guerre mondiale. Il m’en reste des souvenirs, certes, mais ce n’est que plus tard que devait se préciser la connaissance que j’en ai. Les peuples avaient le sentiment qu’il n’était jamais rien arrivé d’aussi terrible auparavant et que rien d’aussi terrible ne pourrait plus jamais arriver. On fut même quelque temps convaincu que cette guerre était la dernière de celles qu’aurait connues l’humanité. La guerre s’est définitivement discréditée, prétendait-on, elle ne profite à personne, pas plus au vainqueur qu’au vaincu. La guerre n’est pas digne de l’homme. La guerre est barbare. L’humanité doit trouver un autre moyen de vider ses querelles. C’est la dernière guerre mais aussi la dernière des guerres.

Voilà le sens dans lequel allaient discours et éditoriaux au moment de la signature de la paix, et on y croyait.

Je sais que j’anticipe en disant que la société avait alors une totale méconnaissance d’elle-même. Mais l’humanité s’est-elle jamais connue ? Douée d’une mémoire étonnamment courte, elle a agi en somnambule. Ses actes ont été gouvernés par le mensonge et l’impulsion, et c’est au bord des précipices les plus profonds qu’elle a fermé le plus obstinément les yeux.

La dernière des guerres ! Qu’aurait-on dit en cette période d’euphorie si quelqu’un avait affirmé que les vraies guerres mondiales ne commenceraient qu’ensuite, que celle dont on venait de sortir n’était que plaisanterie et jeu d’enfant à côté de celles qui suivraient ? Et que le règlement de compte sanglant avait toujours fait partie de la nature profonde de l’homme, depuis ce moment de la mythologie où un garçon nommé Caïn assomma d’un coup de massue pour un motif futile un autre garçon nommé Abel.

La dernière des guerres ! Même maintenant, je n’oserais croire la guerre finie si je ne savais que je suis le seul représentant de l’espèce humaine, du moins dans cette région. Mais je ne donnerais pas ma tête grise à couper qu’en ce moment même une guerre n’ait pas lieu quelque part. Si ce n’est de ce côté-ci des Alpes, peut-être de l’autre, ou bien en Asie, en Amérique, ou dans quelque île perdue. Peut-être est-il encore un homme pour tenir des discours animés d’une fougue belliqueuse, et un autre pour se lancer à l’attaque avec la même fougue, son arme ne serait-elle qu’une massue, comme celle de Caïn. Il y aura toujours quelqu’un pour vouloir la guerre au nom de son « droit », de son « honneur ». Et cela après tout ce que l’humanité a traversé. La dernière des guerres ! Oh...

Le seul fait de laisser s’attarder ma pensée sur tout cela m’agite au point qu’il m’est difficile de continuer d’écrire. Il me semble que cette rage me poursuivra jusqu’à la fin de mes jours. Laissons cela pour aujourd’hui. D’ailleurs, le soleil est déjà bas et il faut que je rentre à la maison. (Quel mot étrange ! Dire qu’il m’aura fallu venir ici pour le réinventer !)

 

4

Je ne suis cependant pas un Robinson sur une île complètement démunie. Je n’entreprends pas de coloniser un continent neuf. Je ne fais que vivre des restes de la civilisation précédente. Probablement je finirai en même temps que ces restes, sans lesquels ma vie n’aurait pas été concevable. Je suis malgré tout trop peu homme de la nature pour commencer à partir de rien.

Quand je suis arrivé ici, j’attendais pourtant mieux. Je pensais qu’il devait subsister un embryon de société auquel je pourrais m’associer comme membre de plein droit. Mais les quelques créatures à figure d’homme que je rencontrais ne formaient pas plus une société qu’un troupeau dans la forêt. Au bout de quelque temps, elles disparurent, les unes mourant, les autres se dispersant en proie au désespoir et à la folie...

À cette époque, je me suis demandé pourquoi un individu isolé, intelligent et plein d’ardeur, ne pourrait pas former à lui seul la société d’une métropole. Être le maire et le citoyen, celui qui dicte les lois et celui qui s’y conforme, le patron et l’ouvrier, le créateur des valeurs culturelles et le dilettante qui en jouit. D’autant plus qu’une partie des installations et des équipements d’autrefois subsistait et que j’arrivais seulement en continuateur. Cette vue paradoxale des choses m’amusa et m’excita. Même si ce n’était qu’une comédie, je voulais la jouer, ne fût-ce que pour moi tout seul. Car le sens de l’humour et le sentiment du comique des situations n’étaient pas encore tout à fait morts en moi.

Le résultat ? J’ai pour demeure une caverne, une chèvre pour compagne ; un panier de crevettes et une cruche de lait constituent toute ma production économique, et en fait de création intellectuelle, je me limite à grommeler d’insatisfaction dans ma barbe. Et voilà mon Parlement, ma Bourse et ma Cathédrale !

Vraiment, ne pouvais-je choisir comme demeure un appartement du Palazzo Reale ou m’installer dans un palace du Parco Grifeo ? Chauffage central et air conditionné, salle de télévision, bars, magasins au choix incomparable, tout ce qui est nécessaire à un hôte de marque, avec en plus l’avantage que personne n’ait souci du compte en banque de ce visiteur distingué, puisque je serais moi-même le propriétaire et le client au crédit illimité. Certes, l’idée était séduisante, mais irréalisable. Et si elle avait été réalisable, je ne serais pas resté seul, il y aurait encore eu sur place un précédent propriétaire...

Qu’il n’y eût plus trace du Palazzo Reale ni des résidences de luxe du Parco Grifeo, pas plus qu’il ne restait de quartiers entiers autre chose que des tas de ruines, là n’était pas le plus grand obstacle, mais bien que plus le cadre extérieur est vaste et somptueux, plus il est difficile pour un ermite de mon espèce de le remplir.

Il y avait certes encore des maisons intactes, aux portes closes et aux stores baissés. L’idée de tout ce qui devait s’y cacher me comblait d’aise. Mais dans la première dont je forçai l’entrée, je trouvai un fou qui s’enfuit en hurlant, et dans la seconde, je tombai sur deux cadavres qui gisaient là depuis six mois. Je ne demandai pas mon reste.

Pourtant, j’ai commencé sur un plus grand pied qu’aujourd’hui. J’avais découvert un appartement bourgeois encore intact où je m’étais installé. Mais, en fait, l’eau courante, le chauffage central et autres commodités n’existaient plus dans la ville abandonnée. Et je fus ainsi forcé de limiter petit à petit mes exigences. Finalement, je me rendis compte qu’il me fallait m’installer aussi près que possible de la côte, là où je pouvais pêcher et où ma chèvre trouverait de la nourriture. C’était le plus important. Il n’était pas question de superflu, mais seulement du nécessaire.

L’homme de l’âge de pierre doit vivre dans une caverne. Finalement c’est ainsi que je vis, dans la partie la plus sombre de la vieille ville, près du port, dans l’arrière-salle d’un ancien bar à matelots. Je m’y glisse comme un grillon entre les fentes, et je veux croire qu’au milieu de ce monceau de ruines, la fumée de mon foyer échappe aux regards. C’est l’expérience qui m’a appris à être ainsi prudent et à me contenter de peu.

D’ici, je fais des reconnaissances dans toutes les directions. Les ruines offrent encore bien des choses. J’ai des armes, des vêtements, des ustensiles de cuisine. J’aurais aussi de l’or et des pierres précieuses si, dans les circonstances actuelles, il valait la peine qu’on leur attachât de l’importance. Avec l’héritage de la civilisation passée, je me suis fait une vie aussi confortable que possible. Mais malheureusement ces ruines n’offrent pas ce qui serait plus que tout nécessaire : la nourriture élémentaire. C’est pour cela que la société s’est dispersée.

Je regagne furtivement cet endroit que je considère comme mon foyer peut-être définitif. Oui, c’est bien mon foyer. Je trais ma chèvre, je prépare mon repas du soir et je mange. Et puis, je reste assis un moment encore devant le grand feu de cuisine que j’entretiens avec des meubles de prix rapportés de la ville, avec la même tranquillité que ma chèvre broute dans l’ombre des éditions classiques. La nuit arrive, la nuit d’une ville morte. Dehors retentissent les glapissements des renards qui ne cessent de se multiplier...

C’est à la lumière de ce feu que je suis en train d’écrire.

 

5

J’ai grandi comme a grandi la jeunesse à l’époque qui suivit ce qu’on a appelé la Guerre mondiale. C’est cette époque qui m’a fait tel que je me trouve être maintenant. Un accident et un paradoxe : c’est ainsi que je me vois.

Après avoir subi plusieurs années d’extrême tension, les grandes nations pensèrent, la détente une fois venue, que tout allait redevenir aussi facile qu’avant. Il n’y eut pas que les vainqueurs pour s’aveugler de la sorte ; ceux qui étaient restés à l’écart en firent autant. Tout finira par s’arranger, pensait-on. Mais le monde n’était plus le même, il s’en fallait de beaucoup. Quelque chose s’était irréparablement brisé dans son mécanisme qui fonctionnait maintenant avec des craquements et des grincements de mauvais augure.

En vérité, après la signature de la « paix éternelle », il n’y eut pas un instant de paix. Toujours, quelque part, quelque chose cassait et une crise éclatait. La sensation de nervosité et d’insécurité était générale, comme peut-être lors de l’effondrement de l’Empire romain. Mais ce qui avait exigé plusieurs siècles pour s’accomplir ne demanda cette fois que quelques décennies, tant la population du globe s’était accrue et tant s’étaient intensifiés les moyens d’action.

À côté de toutes ces difficultés mineures, deux menaces dominantes firent réfléchir ceux qui avaient une vue plus lointaine des choses. Le système capitaliste était dans le monde entier visiblement au bout du rouleau et tombait de crise en crise, oscillant perpétuellement entre deux extrêmes, du chômage à la surproduction et de la surproduction au chômage. Aucune puissance n’était capable de régler la production et la distribution. Contre ce fléau, le plus grand empire d’Europe découvrit bien la seule défense possible et offrit aux masses populaires en effervescence des pays capitalistes l’exemple d’une solution aux antagonismes sociaux, stimulant ainsi l’idée d’une révolution sociale universelle. Il n’est pas besoin d’insister sur le sentiment d’insécurité que cela créa dans les pays capitalistes.

Qu’on ajoute à tout cela l’amertume des nations disparues dans cette guerre mondiale, la désagrégation des traditions ancestrales et une effrayante misère économique, on aura un tableau de ce chaos bouillonnant.

Dans cet océan de désespoir, il y avait pourtant comme des îlots d’optimisme. C’étaient ces petits pays à qui la guerre avait valu d’accéder à l’indépendance. Voilà que se réalisait leur rêve historique. La bourgeoisie de ces pays était encore pauvre, les intellectuels y voyaient s’ouvrir devant eux des champs d’étude inexplorés, et dans cette atmosphère de renouveau national, même la masse oubliait bien des choses. On oubliait en particulier que l’accession à l’indépendance des petits peuples était une conséquence de la lutte qui avait opposé des forces infiniment supérieures, et on s’en attribuait tout le mérite.

Il se trouva que ma formation d’adulte eut lieu dans les années de libération de ces petites nations. Prise de conscience de sa propre valeur nationale, mais aussi quelquefois hypertrophie maladive. Ouverture sur de nouvelles perspectives intellectuelles et matérielles que brouillait sans cesse, en cette période d’excitation, tout un chassé-croisé d’idées. À travers la joie de l’action perçait le sentiment que le monde était dans l’impasse, car les vagues de crise qui atteignaient les grands éclaboussaient aussi les petits. À l’inquiétude révolutionnaire qui y trouvait un aliment s’ajoutait l’aspiration à un monde nouveau. Les notions héritées d’un passé libéral et les idées maîtresses du collectivisme qui gagnaient sans cesse du terrain se mélangeaient. Je m’enflammais pour toutes ces idées et tous ces sentiments ainsi qu’on s’enflammait à l’époque. Avec le recul, tout cela me semble une nuée de moustiques dans l’orage.

Il faut tenir compte de plus des phénomènes plus intimes qui accompagnent la puberté chez un jeune homme. Poésie, premier amour, soirées de printemps, vers pathétiques, joie de voyager, toutes choses qu’on ne vit qu’une fois et qu’on croit que personne avant n’a jamais vécues. Sans oublier le premier contact avec les grandes ou petites laideurs de la vie qu’aussi bien on considère comme uniques en leur genre. Âge naïf, magnifique, triste d’une certaine manière, et qui jamais ne revient.

Quand je repense à tout cela, je suis forcé de me demander s’il me fallait vraiment recevoir cette éducation d’humaniste, cultiver la philosophie et la musique, m’abandonner à tant de rêves transcendantaux pour devenir plus tard soldat, chauffeur, matelot, marchand ambulant, travailler à dix autres métiers et finir chevrier boiteux quelque part sur un rivage abandonné. Il faut être juste : qui aurait bien pu prévoir l’avenir d’un individu quand on n’avait pu pressentir le destin des peuples et des empires ?

 

6

Ce sont les plus beaux jours du printemps finissant. Déjà se fanent les couleurs, cependant la rafraîchissante verdure n’a pas encore disparu, pour autant qu’il s’en trouvera jamais ici. Car la plupart du temps dominent le brun-rouge de la terre, les gris de la cendre, les jaunes du tuf. Il s’y mêle maintenant les grandes étendues de lave et les endroits dépouillés, brûlés par les gaz, qui prennent on ne sait pourquoi une teinte violette. Tout cela généralement un peu voilé, même au printemps. Seuls le ciel et la mer sont comme avant, d’un bleu limpide.

En regardant tout cela, je ne ressens pourtant pas la joie d’antan. Comme si mes sens s’étaient émoussés.

C’est curieux, pendant la première partie de ma vie, j’ai cru qu’il me fallait être seul pour jouir de la nature et que les autres ne faisaient que troubler mon plaisir. Mais à peine ces « autres » eurent-ils disparu, ce fut comme si la nature n’existait pas. Je suis de ceux qui, tout en admirant et comprenant la nature, restent néanmoins enracinés dans la société. Maintenant je ne vois, je ne conçois rien, je ne me soucie de rien qui dépasse mon petit train-train quotidien. On dirait qu’en l’absence de société, il n’existe pas de nature.

 

7

J’avais l’intention de raconter ma vie tout uniment, étape par étape, mais voilà que sans cesse je m’écarte de ce projet. Ce qui me gêne, c’est de savoir que personne d’autre sans doute ne lira jamais mon histoire. Et raconter rien que pour moi ce que je connais si bien paraît très dépourvu de sens. Presque comme de parler à haute voix tout seul. En revanche, il est plein d’intérêt de formuler des considérations qui, avant d’être fixées sur le papier, ne vous apparaissent pas clairement. C’est ainsi que je m’écarte de la narration des événements historiques pour m’engager sur la voie de la méditation et de la ratiocination. Mais que ce plaisir du moins me soit accordé !

De plus, de longs intervalles de silence séparent les rares moments où j’écris. Des semaines entières s’écoulent sans que je puisse même toucher à mon carnet de notes. Tantôt ce sont les soucis de ma subsistance qui m’arrêtent, tantôt une humeur telle que je ne veux rien savoir de ce qui n’est pas l’indispensable. Et alors c’est comme si le fil du récit se rompait.

Il vient d’y avoir plusieurs semaines d’interruption au cours desquelles il s’est passé une ou deux choses qui ont tranché dans la banalité de ma vie.

D’abord il me faut noter que mon ménage s’est enrichi de rien moins qu’un animal. Je n’en avais pas un besoin particulier, mais puisque de lui-même il a recherché ma compagnie, eh bien ! soit. Il s’agit d’un âne. Certes, il y a ici des animaux divers, qui vont et qui viennent, mais ils sont si sauvages qu’ils s’enfuient toujours au loin. Ce jour-là, je tombai sur une exception. Je remontais une fois de plus la Via Roma pour un tour d’exploration, quand j’entendis au loin une voix épouvantable crier quelque chose comme : « Oui-non ! Ouinon ! » Je m’approchai prudemment et découvris un âne tombé dans une cave béante. Qui sait depuis combien de temps il était là à souffrir de la faim et de la soif ! Je traînai une vieille porte trouvée dans les ruines avoisinantes, l’introduisis en biais dans la cave et fis sortir l’animal qui, au lieu de prendre la fuite, resta planté devant moi, l’air désemparé. Cela me donna à penser que cette bête âgée avait déjà été en relation avec l’homme. Je la fis boire dans un bassin qui gardait un fond d’eau de pluie et la conduisis paître dans le parc. Et depuis, nous ne nous sommes plus séparés. En ce moment même, il est dans la salle de devant avec ma chèvre à qui il ne semble pas plaire. Ouinon – c’est ainsi qu’il s’est présenté et je ne vois pas de meilleur nom à lui donner, car il correspond bien à ses qualités, tant positives que négatives.

Peut-être est-ce l’apparition de Ouinon qui me donna l’idée d’entreprendre une expédition relativement lointaine. Tout bien pesé, je m’y préparai en quelques jours. Il aurait été utile de reconnaître l’intérieur du pays, mais cela paraissait tout de même dangereux. Je choisis donc la côte de Sorrente qui, du moins, offrait de la nourriture pour les animaux et, à moi, des possibilités de pêche. Quant aux ruines pour passer la nuit ou se cacher, même de loin on voyait qu’il ne devait pas en manquer. Et puis, ne s’agissait-il pas aussi de raviver de très, très vieux souvenirs...

Je chargeai donc Ouinon de matériel et de provisions, je passai une longe à Eulalia et je me mis en route. Le temps était déjà chaud, mais pourtant pas au point qu’un homme du Nord ne pût le supporter. Il n’y avait eu que les gens du pays pour rentrer dans leur trou à la moindre chaleur ou au moindre froid.

De tout temps, les foyers de peuplement avaient été si nombreux sur cette côte qu’ils avaient fini par former une ville continue. Aujourd’hui, on progressait avec peine à travers des enchevêtrements de pierres et de métal auxquels la dernière éruption du Vésuve avait mêlé encore ses ruisseaux de lave et ses champs de cendre. Par endroits, le fleuve de lave, passant par-dessus la route et les rails disloqués et rouillés du chemin de fer, avait coulé jusqu’à la mer.

J’examinai avec une particulière attention la couche de cendres : elle ne portait pas une seule trace de pied humain.

Nous vagabondions à notre aise et sans hâte, comme des Bohémiens. Dans la journée, nous allions d’une ville à l’autre, quelquefois à la suivante. Puis nous nous arrêtions pour la nuit dans une maison plus ou moins intacte, près de laquelle il se trouvait de l’eau et de l’herbe pour les bêtes. C’est ainsi que nous fîmes halte dans les parcs de la Favorite et de ce qui avait été le palais royal de Portici. Dans ma jeunesse, les tanneries de Resina empuantissaient l’air ; mais plus tard, la ville avait été rasée pour dégager l’antique Herculanum qui étalait maintenant, sous l’éblouissant soleil, ses ruines plus anciennes et plus dignes d’intérêt que celles d’alentour. Et, au-dessus du Vésuve, flottait toujours une colonne de fumée en forme de pin parasol.

Nous atteignîmes notre dernière étape au bout d’une semaine. Je trouvai dans les jardins de Torre del Greco, de Torre Annunziata et de Castellamare quantité de plantes potagères à l’état sauvage et jamais il n’y eut sur ces côtes une telle abondance de poissons. Mais en approchant de Sorrente, je pressai le pas sous l’empire d’une excitation depuis longtemps inconnue.

J’eus bientôt fait de retrouver, au flanc de la colline, la villa Giardinetto presque intacte. Les jambes tremblantes, je montai au premier étage et j’ouvris la porte de la chambre que des rameaux de vigne folle, envahissant les fenêtres, plongeaient dans la pénombre. Une sorte de chaleur coula en moi, je fus traversé par une onde bruissante. Oui, j’étais loin alors d’avoir atteint la moitié de mon âge actuel, dans cette période de ma vie la plus féconde et la plus heureuse qui devait en être aussi la plus paisible. Un mois entre ces murs roses... Je retrouvai même sur l’encadrement de la fenêtre le cœur que j’y avais dessiné tout en riant de ma sentimentalité. Mais cela nous avait remplis d’émotion. Plus de trente ans sont passés et elle, où est-elle maintenant ? Où sont-ils, tous ceux qui vivaient là ? Tout ce que je sais, c’est que moi je m’y trouve et que je n’ai pas de raison de m’en réjouir.

Sous l’influence de ces souvenirs, j’eus un moment la tentation de rester. Mais je pensai alors aux objets indispensables qui se trouvaient chez moi et qu’il me serait impossible de me procurer ici. Je m’aperçus aussi qu’il était très difficile de trouver de l’eau. Je passai cependant trois jours au Giardinetto avant de prendre le chemin du retour. Le voyage fut considérablement plus rapide, car il n’y avait plus rien à découvrir en route et ma maison m’attirait de nouveau.

M’y revoici maintenant, il me semble avoir fait un lointain voyage à l’étranger. Être livré à soi-même et se reposer ! C’est ce que semble penser Ouinon, lui aussi, à côté de sa mangeoire tandis que, pour Eulalia, cette expédition est restée sans signification. C’est à peine si, après toutes ces fatigues, elle donne un peu moins de lait.

Ah ! encore quelque chose. Deux ou trois fois, il m’a semblé voir, au-delà du détroit, un filet de fumée monter au-dessus de Capri. Il n’y avait pourtant pas de volcan là-bas – mais peut-on savoir maintenant ! Quelqu’un y vivrait donc ? Un ermite de ma sorte ? Mais j’ai pu me tromper.

 

8

Je pensais que mon excursion à Sorrente viendrait me stimuler et m’encourager dans ma solitude. C’est bien ce qu’elle a fait, mais avec excès. Je suis devenu impatient et nerveux. Je voudrais comme sortir de ma coquille, mais pour aller où ? Cette tentative m’a rendu plus sensible le contraste entre le passé et le présent. Et l’horreur de la situation m’est apparue plus brutalement.

J’ai vu trop de ruines nouvelles. Ici, je m’étais accoutumé à elles et je ne sais plus imaginer la ville différemment, mais il me restait toujours l’illusion qu’ailleurs il pouvait en être autrement, bien qu’au fond de moi je fusse certain qu’il n’en était rien. À présent, je vois le monde uniquement sous l’aspect d’un champ de ruines universel. Partout, quel que soit l’endroit où l’on aille.

Dans cet état d’esprit, j’en viens à ajouter foi à la légende de l’Atlantide. Si pareille destruction a pu se produire de nos jours, pourquoi alors ne se serait-elle pas déjà produite jadis, et pas seulement une, mais plusieurs fois ? Une civilisation évolue jusqu’à un certain niveau de développement, pour être ensuite détruite soudainement, et le cycle toujours se répète. Pour les contemporains, il semblait que ce fût la fin du monde, et c’est bien ce qu’a dû paraître à la famille des Pline la simple éruption du Vésuve.

Imaginons une marche en avant continuelle de la civilisation... Mais l’évolution même de notre globe s’y oppose. Ses compagnons d’infini, on le sait, se montrent susceptibles de nourrir une civilisation, vivent ensuite leur temps d’épanouissement et meurent, pour peut-être briller de nouveau, dans un temps incommensurablement lointain, et devenir aptes à fabriquer la vie. Combien y a-t-il de ces « Atlantides » dans l’infini ? et pourquoi devrions-nous imaginer différemment le sort de notre étroite demeure ? mais alors, nos efforts de Sisyphe sont complètement vains. Seulement, nous ne voyons rien, nous ne comprenons rien à cause de la perspective de fourmi qui est la nôtre. Que sont les « réalisations éternelles », la « gloire éternelle », le « souvenir éternel » ? Interrogez la planète morte ! La destruction s’impose plus durablement que la vie avec toutes ses créations. À l’état de ruines, un édifice atteint un degré de permanence achevée qui lui est refusé en tant que construction fonctionnelle. Quelle demeure est restée habitable pendant deux ou trois mille ans ? Alors qu’elles sont nombreuses les ruines qui, dans le même temps, ont continué de garder leur valeur intrinsèque et d’assurer leur mission particulière. C’est ainsi que circulent dans l’espace les débris d’une vie passée ou les germes d’un lointain futur, mais la vie elle-même se suffit d’un présent éphémère.

Oh ! j’essaie seulement d’adoucir mon amertume par ces paradoxes qui, vraiment, ne conviennent pas le moins du monde au matérialisme de mon existence. Cela me va bien de parler d’éternité, quand je vis au jour le jour et que tous mes efforts se concentrent sur les soucis quotidiens.

Partout, des oiseaux ont fait leurs nids, des pieds-fourchus courent dans la Villa Nazionale, et je dois défendre mes plantations contre l’envahissement de la gent ailée et de la gent à quatre pattes. Les dents serrées, je chasse les uns et les autres avec un gourdin, entre les monuments et les palmiers tronqués. Quand je réussis à en abattre quelques-uns, je me réjouis comme le chasseur. Les voilà tes rêves d’éternité !

 

9

J’ai trouvé un paquet de vieux journaux datant de la seconde et de la troisième guerres mondiales. Ah ! la divertissante lecture que m’offrent ces gazettes d’asiles d’aliénés, ces bulletins de la Tour de Babel ! Je suis de nouveau submergé par un tel déferlement de sottises, de rodomontades, de mensonges, que je ne suis plus suffisamment maître de moi pour parler sans passion. Ce n’est que du papier friable, sentant le moisi, qui est resté à jaunir dans quelque recoin de cave. À l’époque, ce fut une arme, d’autant plus menaçante que celui qui la maniait restait hors de portée. C’était comme un boomerang jailli de la jungle et qui traversait les airs de son vol zigzagant. Quel sauvage à la main sombre le lançait à l’abri d’un buisson ? Qui était le responsable des conséquences ? Une clameur aiguë s’étendait sur le monde, l’écho s’en élève encore de ces vieux débris de papier. Point de responsable alors, comment s’en trouverait-il un aujourd’hui ? Il n’y a que moi ici, aux prises avec cette détresse dans laquelle ils nous ont précipités, moi et des millions de mes semblables.

Cette absence de responsables étonnait déjà au moment des événements. Lors de la première Guerre mondiale, tous les gouvernants, tous les chefs de guerre étaient connus ; à l’arrière-plan de la seconde se silhouettaient encore plusieurs personnages de réelle importance. Mais à partir de la troisième, ils disparurent tous à l’exception de Hastings (que son nom soit maudit !). Ils disparurent ou, du moins, à titre d’individus, ces personnages se firent étonnamment petits et pas un n’arriva à s’imposer à notre conscience. À peine s’élevaient-ils sur la crête d’une vague qu’ils en étaient balayés et disparaissaient. Ils n’avaient pas l’opportunité de cultiver leur renommée. Tout se fondit dans le chaos.

Seuls résonnaient le grondement des camions et des blindés, le vrombissement des avions, puis ce fut le piétinement des fuyards. Et un nuage mortel de gaz s’étendit sur l’Histoire.

Pendant la troisième Guerre, quand l’Amérique, l’Australie et la moitié de l’Asie furent mobilisées contre l’Europe, la voix de Hastings retentit comme le barrissement d’un éléphant de combat (que sa mémoire soit maudite !). Mais Ko-Ling eut à peine à émettre quelques sons incompréhensibles dans une langue sifflante de l’Asie, que dis-je ! Il n’eut qu’à faire un geste de la main, son visage jaune dépourvu d’expression, pour que des millions d’hommes s’ébranlent par vagues. Le monde était comme un chaudron que secouait une force inconnue. Bientôt plus personne ne fut à sa place primitive. Tout fut bouleversé. Il en sortit une sorte de cocktail de peuples, amer et fangeux, à peine bon pour le gosier du diable.

À quoi aspirait cet homme mystérieux ? Personne ne le sut vraiment, car il ne se souciait pas de propagande, ne parlant pas à la radio et ne donnant pas d’interview. Il n’avait pas besoin de cela, de toutes façons il avait la main sur tout. Il n’eut qu’à attaquer, ce fut un travail sans bavures. Par la suite, il n’y eut plus à s’inquiéter de lui car, finalement, il s’en alla lui aussi par le même chemin.

Parfois, il semblerait qu’il n’ait pas existé réellement, qu’il soit une sorte de fiction que les hommes insensés se sont créée, une simple personnification de la destruction et de la mort. Et sous cet aspect, il n’est même pas haïssable. Dans cette création de l’esprit, il y avait du Tamerlan et du Gengis Khan à la dixième puissance avec, en toile de fond, toute l’habileté technique et la capacité de destruction de l’humanité d’alors. Et les résultats ne démentirent pas cette image.

La dissolution universelle de la société, pendant la quatrième Guerre, se produisit avec une vitesse étonnante. Les matières premières indispensables, aussi bien pour faire la guerre que pour vivre, vinrent à manquer avec une brutalité catastrophique. Une fois les réserves de pétrole épuisées, les blindés s’arrêtèrent. Celui qui en possédait encore quelques gouttes les défendait plus âprement que le pain pour sa bouche. Puis, ce fut le platine des contacts qui vint à manquer, et les avions se turent. C’est en vain que Hastings vociféra encore quelque chose au sujet de l’importance de la production (qu’il soit maudit dans les siècles des siècles !) Ko-Ling se tut et utilisa son fabuleux matériel. Mais alors, à lui aussi, quelque chose vint à manquer. Quoi ? personne n’arriva jamais à le savoir. Et c’en fut fait de lui, comme d’ailleurs de toute société organisée. Seuls des groupes isolés de partisans continuèrent à combattre de par le monde. Et peut-être combattent-ils encore maintenant !

Mais de toute la période finale, je ne peux témoigner. Je l’ai passée prisonnier de guerre en Afghanistan, ou malade de la malaria à Madagascar, quand je n’étais pas en train de fuir dans les forêts de la Sénégambie. J’ai dû nager au péril de ma vie dans des rivières glacées, j’ai mangé en compagnie des porcs, je me suis caché pendant des jours, enfoncé jusqu’au cou dans un marais, et je suis resté couché inconscient dans une tombe où gisaient des cadavres de pestiférés. Cela pendant des années. Les suites ? Un hélicoptère, qui s’est écrasé à Pékin, m’a valu une hanche abîmée, qui me fait parfois souffrir, et je me ressens encore d’un empoisonnement par les gaz subi à Genève.

Plus tard, je décrirai en détails mes tribulations et celles de la société. Mais ce verbiage des journaux a redonné à mes souvenirs une vivacité inattendue. Je ne suis pas en paix et, tout de même, je voudrais maintenant me reposer – rien que me reposer.

 

10

J’ai été longtemps malade et je l’étais encore quand j’ai écrit les pages qui précèdent. Il m’a fallu une énergie surhumaine pour, de temps en temps, me lever et m’occuper de moi et de mes bêtes. J’ai vécu plusieurs jours comme dans un rêve. Je ne me rappelle pas où je suis allé, ni ce que j’ai fait. La fièvre me secouait tellement que, lorsque j’allais dans mon champ, il fallait que je m’accroche des deux mains au cou de mon âne pour tenir debout. On aurait dit que les bêtes comprenaient ma détresse. Elles, si capricieuses à l’ordinaire, n’allaient plus nulle part sans moi. Et, quand je gisais à demi inconscient, près d’un feu mourant, elles venaient toutes les deux sur le seuil où elles restaient longtemps à me regarder, sans détourner les yeux.

Une ou deux fois, je les conduisis manger au-delà de la cour dévastée, dans un jardin retourné à l’état sauvage. Bientôt, elles surent y aller et en revenir toutes seules... Il semblait même qu’elles fussent devenues plus tolérantes l’une envers l’autre. Mais un jour, quand elles revinrent, elles n’étaient plus deux, mais trois : derrière Eulalia trottinait une toute jeune chevrette. Elle était apeurée et légèrement blessée. S’était-elle égarée, loin de sa famille, ou bien celle-ci était-elle devenue la proie des chiens sauvages rôdant aux alentours, et la petite bête avait-elle seule échappée, par hasard ? Quoi qu’il en soit, elle resta avec nous et se sentit bientôt chez elle. Je l’ai baptisée tout simplement « Amica ». Elle gambade de-ci de-là et met de la vie dans ma maison, comme un petit enfant. En ce moment même, elle s’amuse à fourrer son museau sous le pan de mon manteau et Eulalia, jalouse, la surveille de loin. Je lui rapporte, quand je sors, les feuilles de salade les plus tendres.

C’est déjà l’automne, et dès que j’ai commencé à me rétablir, je me suis préoccupé des provisions d’hiver. Pour si peu qu’il y ait d’hiver ici, l’automne est tout de même plus fécond. Mon champ m’a donné en abondance pommes de terres, haricots et pois, et il m’en aurait donné bien davantage si je n’avais pas été malade à la fin de l’été. Par bonheur, il y a peu d’herbivores parmi les déprédateurs de mes cultures, mais ils abîment cependant les champs. J’ai trouvé des fruits dans les jardins abandonnés, le Jardin botanique a lui aussi fourni sa part. Les habitants de la mer se précipitent tout droit dans mes nasses. On voit que depuis longtemps ils n’ont pas eu à souffrir de la ruse des hommes. Comme Ouinon m’est utile maintenant pour transporter ce que je prends ! Il est étonnant de constater à quel point l’homme voit son intérêt pour ce qui lui est extérieur s’amenuiser quand son existence devient précaire. C’est ce qui m’est arrivé pendant ma maladie. Les souvenirs de guerre étaient tombés dans l’oubli et je ne remarquais même plus les ruines autour de moi. Tout paraissait naturel, allant de soi. Si seulement j’avais pu bouger et aller voir mon champ ! Quand j’y parvins, je fus presque réconcilié avec le monde. Même par la suite, depuis le début de mon rétablissement jusqu’à maintenant, ma volonté de vivre n’a fait que croître. Se peut-il vraiment qu’on oublie et que, finalement, on s’adapte ?

 

11

Une réflexion m’est revenue : il est tout de même étrange que ceux-là mêmes qui devraient avoir une juste notion de la relativité des phénomènes, temporels ou spatiaux, puissent se réjouir ou s’irriter pour des choses futiles ! La perception d’un univers sans limites devrait grandir l’homme et lui montrer le ridicule de son égoïsme, de son ambition, de son goût du lucre. Avec toutes ses passions, il n’est même pas à l’univers ce qu’est le microbe à la goutte d’eau. Quand on pense que la lumière parcourt trois cent mille kilomètres à la seconde et que nous connaissons maintenant des galaxies qui sont à deux milliards d’années-lumière de nous... Il y a des nébuleuses dont le diamètre est supérieur à la distance de la terre au soleil et des soleils qui sont neuf cent millions de fois plus brillants que le nôtre. Et, bien que sachant tout cela, faire de la tragédie, par cupidité ou par jalousie ! Se battre, prendre le bien d’autrui, rédiger un journal ! Se mettre en colère à en devenir blanc de rage pour une chose dérisoire ! Quelle stupide abomination !

(Moi-même, ce matin, ne suis-je pas entré dans une violente colère lorsque Eulalia a renversé, d’un coup de patte, une cruche de lait ? Mais cela ne peut-il tout de même pas m’être permis ?)

 

12

Je commence déjà mon deuxième hiver ici. Tout m’est maintenant connu, je sais ce que j’ai eu à endurer dans le passé et ce qui m’a manqué. Je suis aujourd’hui bien mieux équipé.

À voir mes provisions, je pourrais me poser la question : pourquoi n’est-il resté personne en dehors de moi ? Il semble que quelques dizaines, peut-être même quelques centaines d’individus, auraient pu trouver encore ici abri et nourriture. Et des gens du pays se seraient certainement mieux débrouillés, d’autant plus que ceux qui vivaient ici, jadis, avaient un niveau de vie très inférieur à celui que j’ai actuellement, dans cette cité depuis toujours royaume des « mozzonari » et des « lazzaroni ». Et pourtant, ils ont disparu, alors que la vie pouvait leur devenir plus facile.

Oui, on pourrait se le demander si on ne connaissait pas l’histoire de l’anéantissement de la ville. En réalité, ce n’est pas une catastrophe soudaine qui s’est abattue sur elle. L’agonie de cette métropole a duré dix ans. Et à l’approche de sa fin elle était tout autre qu’avant.

Trois ou quatre occupations en quelques années – une vague broyante après l’autre. Ce que la guerre et les dévastations avaient épargné fut détruit par un tremblement de terre. Une malédiction irrévocable pesait vraiment sur cette ville. Il n’y restait même plus beaucoup de ses habitants autochtones. Déjà, plusieurs flots de transfuges l’avaient abandonnée, comme un camp provisoire. La nationalité de cette foule finit par devenir assez imprécise. Elle n’était plus composée des habitants primitifs, elle ne formait pas un groupe organisé. C’était un troupeau de barbares qui avaient conquis la cité, comme c’était déjà arrivé plusieurs fois dans le passé. Seul, on pouvait pêcher et cultiver son champ, mais pas mêlé à eux. En proie aux terreurs, aux violences, à une perpétuelle tendance à la panique, ils n’auraient pas laissé faire. Il est plus facile de vivre hors de la société que dans une société si anarchique. Maintenant, il est de nouveau possible de se nourrir, mais alors, on mourait de faim. Et celui qui ne mourait pas fuyait.

Finalement, les derniers s’en allèrent d’un seul coup. C’est un des phénomènes de psychose les plus sombres parmi tous ceux qui se sont produits durant ces guerres. On pourrait l’appeler aussi bien folie religieuse que maladie mentale. Les gens furent saisis soudain d’une sorte d’horreur des ruines, « horror ruinarum ». Cette psychose se propagea avec une effrayante rapidité et frappa tout le monde. Qui sait quelles antiques réminiscences se réveillèrent, quelles craintes de la vengeance des Dieux Lares privés de leurs foyers !

Bientôt surgirent des prophètes pour crier : « Hors d’ici ! Hors d’ici ! Il est encore des pays et des continents où il n’y a pas de ruines ! » Et tous de se précipiter sur les routes, horde démente, affamée, en guenilles. Ils décrivaient de grands cercles autour des villes pour éviter la vue des ruines, ravageant ainsi des endroits écartés que jusque-là les destructions avaient épargnés. Aux aguets sur les bords de la baie de Messine, je vis passer leurs bandes. Ils cherchaient, semble-t-il, des forêts sauvages et des espaces déserts. Où finirent-ils par aboutir ? Je ne sais. En tout cas, une partie arriva en Sicile à point nommé pour le grand tremblement de terre. Ceux, très rares, que je trouvais en arrivant là-bas, en étaient déjà au stade de la folie déclarée. Ils se cachaient dans les demeures restées debout et, n’osant plus sortir, finirent par mourir de faim.

Je dois dire que ce terrible héritage psychique rendit d’abord difficile mon existence. Il fallait de la fermeté d’âme pour ne pas céder si peu que ce soit à cette incitation. Et je me serais bien mis à errer, moi aussi, si j’en avais été capable. Par bonheur, j’avais déjà traversé une crise à Avellino et j’arrivais ici en assez bonne santé.

J’ai mis un certain temps à m’habituer. Mais maintenant que je suis ici, j’y reste, quand même les génies des ruines se déchaîneraient.

Pendant que j’écris ces lignes, la petite Amica essaie de déchiqueter mon manteau avec ses jeunes dents, comme si c’était du foin. N’est-ce pas, Amica, nous n’avons pas peur des ruines, nous resterons, advienne que pourra !

 

13

À la fin de l’hiver dernier, un jour que j’explorais les ruines d’un palais, j’ai fait la découverte intéressante d’une importante bibliothèque particulière. L’édifice était par ailleurs totalement détruit, seule la pièce abritant les livres avait été épargnée. Deux hauts murs de béton que leur chute avait précipités l’un vers l’autre au-dessus d’elle avaient, en s’étayant mutuellement, formé une sorte de toit, sous lequel aucun pillard n’avait dû, par la suite, venir jeter un regard. On pourrait croire que ce fut là, dans ma situation, une découverte particulièrement heureuse. À vrai dire, je me suis tout à fait déshabitué du plaisir de lire, et mes mains noueuses, pleines de cals pour avoir manipulé tant et tant de matériaux grossiers, ne savent même plus tenir ces minces reliures. Et puis, les livres n’ont plus beaucoup d’attrait pour moi. J’aime, certes, m’adonner à la réflexion, mais le faire sous l’influence d’un livre exige de la patience et du temps. Tout, dans ma pensée, naît fortuitement, d’une impulsion intérieure, comme malgré moi. Tandis que, dans les livres, il y a tant de calcul, de parti-pris, d’insincérité. On s’aperçoit vite que les jeux de l’esprit seuls occupent les auteurs. Leurs œuvres, loin de donner une idée de la vie, ne reflètent que la vie des idées. C’est une existence bien bornée.

Je vais cependant de temps en temps fureter dans cette bibliothèque et j’emporte chez moi ce qui se rencontre d’intéressant. Depuis que j’ai Ouinon, j’ai transporté par pleines ânées de quoi lire ou faire du feu. En ce moment surtout, où il faut longuement rester chez soi et où un froid humide et mordant vous poursuit jusqu’à l’intérieur, la littérature est la bienvenue, que ce soit pour l’un ou l’autre usage. Je me remets à épeler les auteurs latins en rappelant à ma mémoire des connaissances tombées dans l’oubli ; je lis des écrivains italiens et espagnols, non sans peine, d’autres aussi dont je connais mieux la langue.

Mais si la lecture ne m’apporte pas un plaisir total, c’est surtout en raison de la matière qui m’est offerte. Le profil intellectuel du précédent propriétaire de ce trésor ne cesse de se préciser pour moi. C’est un personnage assez « fin de siècle », dont la vie a débordé largement sur le siècle suivant. Son choix révèle un goût raffiné à l’extrême, mais, en même temps, tout à fait suranné. Ce sont des voix qui semblent venir de Sirius tant elles sont étrangères au monde où je vis maintenant. Mais je me demande si toute littérature, quelle qu’elle soit, ne me ferait pas cet effet.

Il y a encore quelque chose, et là, je touche à un domaine déjà plus personnel. Dans le choix de cet amateur de livres, comme dans ses notes marginales, se reflète une terreur morbide de la catastrophe à venir. Tel un patricien de la décadence romaine, il cherche et trouve les signes avant-coureurs de la décomposition universelle. La littérature traitant des diverses psychoses est particulièrement abondante : on dirait que quelque chose ne cessait de le tourmenter. Et voilà que justement cela me fâche et m’irrite chez lui ! Je me retrouve plus ou moins en lui et, cependant, je pense être tout à fait équilibré. Ses autres outrances se cacheraient-elles également en moi d’une certaine façon ? Ce serait effrayant – découvrir son propre moi, non pas seulement par l’intermédiaire d’un écrivain, mais de celui qui le lit.

Pour échapper à ces humeurs grinçantes, je lis des choses plus substantielles, quand j’en trouve. « L’Éloge de la folie », du vieil Érasme, m’a donné un réel plaisir. Il a vécu dans une époque ni très sage ni très paisible, mais cependant plus sage et plus paisible que la nôtre. Et l’idée de glorifier la sottise de son temps, comme seule dispensatrice de joie et source de fraîcheur, n’est pas si mauvaise, même si on le prend au mot.

L’art d’une saine et solide sottise est en tout cas plus reposant que celui de l’introspection perpétuelle. Mais il n’est pas facile à pratiquer. Même pas pour Ouinon qui soupire là-bas sur sa litière de livres.

 

14

L ‘hiver est pénible cette année, avec beaucoup de vent. Je ne peux plus sortir sans ma pelisse de berger des Abruzzes. La tempête fait rage Via Partenope, sur le littoral, et les vagues tumultueuses entourent la jetée San Vincente d’un blanc bouillonnement d’écume. Des rafales de pluie cinglent les palmiers tronqués.

Il commence à faire noir. Avec ma prise, un gros crabe rejeté sur le rivage, je m’approche de chez moi. Mon quartier m’apparaît comme un empilement de pierres sombres. Les hauts murs se dressent si près les uns des autres, les ruelles sont si étroites, qu’on dirait que les ruines n’ont même pas eu la possibilité de s’écrouler. Allez savoir quelles maisons sont en ruine, quelles, intactes. Elles étaient aussi lugubres autrefois qu’aujourd’hui.

Je pénètre dans ce labyrinthe, je louvoie entre deux murs, parmi tout un fatras de choses (une odeur abominable vient de quelque part – un cadavre sans doute), et je disparais dans ma tanière. La taverne est obscure, mais j’entends mes bêtes. Dans le foyer de la cuisine brûle une petite flamme. J’y allume une lampe d’argile pompéienne, trouvée au Musée National, et j’accomplis mes tâches du soir. Mais la soirée est longue et il n’est pas facile de la remplir. J’essaie de lire, puis je reste étendu à la lueur du foyer, fixant vaguement les murs que l’ombre envahit, jusqu’à ce que tout s’efface dans les ténèbres. Quelque part sur un toit le vent fait grincer une tôle disloquée. Le sommeil ne vient pas et ne viendra pas.

Cette saison pâle et mélancolique me rappelle les automnes de ma lointaine patrie. Plus les jours se faisaient sombres et courts, plus les gens se sentaient attirés vers la maison. C’était l’endroit qui les rassemblait pendant cette période pénible, où ils trouvaient un réconfort. Mais ici, je ne peux que tourner et retourner dans ma tête ma désespérante solitude.

Je sais maintenant ce qui ne cesse de me travailler : c’est le besoin d’un être humain. Bien sûr, il suffirait que j’entende un bruit de pas pour que mon premier mouvement soit d’empoigner un harpon et de me précipiter à l’abri de la porte, et c’est certainement ce que ferait aussi l’autre en m’apercevant, car nous ne connaissons plus que l’homme-fauve, l’homme-démon. C’est aussi probablement la première impulsion des vrais chasseurs de fauves, quand ils se rencontrent dans la forêt. Mais, malgré cela, j’ai ardemment besoin de l’homme.

L’homme, il a existé un jour, il doit bien encore exister quelque part. Je le revois dans ma jeunesse, la littérature par la suite m’a dit ce qu’il était. Poésie, musique, esprit de sacrifice, une religion qui faisait sa place à l’homme, tout cela a existé et n’aurait pas existé sans lui, tout cela n’a été qu’en fonction des rapports humains. Sans rassemblement d’hommes, on n’aurait guère conté d’histoires, donné de concerts, ni peut-être connu de si belles amours. Seule la bête ne fait que vivre et n’a pas besoin de mieux. Pourquoi a-t-il fallu que je tombe dans cette ère cruelle, bestiale, où l’homme est rare ?

Si on pense que je ne suis pas tellement vieux : mon père lui-même pourrait être encore en vie. Dans ma jeunesse, j’ai vu des hommes, arrivés à l’âge que j’ai maintenant, encore pleins de force, travailler et quelquefois même – pourquoi pas – fonder une famille. Quelle étrange pensée ! Et tel que me voilà, tout seul, avec ce long passé qui paraît si pesant, sans nul avenir, je ne suis à mes propres yeux qu’un vieillard boiteux, à la tête chenue. Qui viendra me contredire, ne serait-ce que par politesse. La politesse – oui, seul un fou peut être poli envers lui-même. Mon âne et mes chèvres n’ont que faire de politesse, encore moins seraient-ils capables de m’en témoigner. C’est une vieille vérité que l’homme diffère de l’animal en ce que lui seul s’accommode du mensonge.

Ne m’arrivera-t-il plus de voir un être de mon espèce – menteur et loyal, impitoyable et généreux, féroce destructeur, et pourtant éternellement animé du désir de bâtir ?

 

15

Je gémissais, il n’y a pas bien longtemps, sur ma solitude, désirant passionnément une présence humaine. Depuis, deux faits très surprenants sont venus ruiner ma tranquillité.

Il y a quelques jours, j’ai trouvé là-haut, au Capodimonte, des pelures d’orange fraîches, telles que seul un homme peut en laisser derrière lui. Elles avaient été découpées par quartiers, encore attachés ensemble à leur base, et ainsi fichées au bout d’une des piques rouillées de la grille du parc. Je me dis que la nature ne fabrique pas de choses pareilles, qu’elles ne sont pas le produit d’une génération spontanée.

Et aujourd’hui, alors que je furetais une fois de plus dans les ruines du Musée National, j’entendis soudain comme le claquement des sabots d’un cheval. Je pus me rejeter en hâte derrière un mur d’où, bientôt, je vis ceci : un homme passait à cheval dans la rue, sans se presser, s’arrêtant de temps en temps pour regarder autour de lui. Il était jeune, bien bâti, mais de mine sauvage. Au mépris de toute prudence, j’allais sortir et me montrer, tant j’étais avide de contacts humains quand, tout à coup, j’aperçus, devant le cavalier, attachée par les mains au cheval, une toute jeune fille au visage sillonné de filets de sang. Et c’est ainsi qu’ils disparurent derrière les ruines.

Tout cela m’a tellement bouleversé que j’ai de la peine à rassembler mes idées.

16

Depuis que j’ai écrit ce qui précède, il s’est écoulé une dizaine de jours. J’ai vécu d’abord sous l’empire d’un perpétuel sentiment de menace, dont je ne me suis que lentement délivré. J’étais devenu comme l’habitant de la forêt vierge, qui se croit partout épié et traqué, et qui doit se tenir prêt à toute attaque imprévue. Des humains allaient et venaient par ici, mais qui étaient-ils et où allaient-ils ? En réalité, je n’en avais vu que deux, mais c’était assez ! Je cherchais des pas sur les plaques de cendre, dans les rues, et dressais l’oreille en direction du moindre bruit. Je glissais un œil entre les murs, je me faufilais à l’abri des ruines. Je n’osais plus faire sortir mes bêtes qui commencèrent à souffrir de la faim. L’âne se mit alors à pousser son triste « Ouinon » de détresse et je dus lui lier les mâchoires.

Dans cet état de tension nerveuse, je n’ai pas noté le moment où les vents acides de l’hiver ont cessé, où le ciel s’est éclairci et où les monts ont pris leur parure vert tendre. Depuis longtemps, bien sûr, je ne sais plus la date, mais il ne fait pas de doute qu’un nouveau printemps approche.

Ce n’est que lentement que mon anxiété a diminué assez pour que je puisse me remettre aux besognes quotidiennes. J’ai fait mon petit travail de fermier, je me suis mis en devoir de pêcher. Mais tout le temps, tel un homme dans une pièce obscure, une sensation m’obsède : je ne suis pas seul, qui d’autre que moi est ici ? C’est une impression tellement pénible qu’à la longue elle devient insupportable.

Ainsi s’est éteinte ma soif de présence humaine.

 

17

Oui, c’était un véritable sauvage cet homme que j’ai vu il y a peu. Dans toute son attitude, dans toute sa personne, il y avait quelque chose de fondamentalement étranger aux hommes d’avant. Des regards comme le sien, on n’en rencontre plus, même chez les descendants des cannibales des Célèbes. Et pourtant, il lui restait quelques liens avec la civilisation passée : un cheval domestiqué, des pièces d’habillement. Mais ces vestiges se perdront et disparaîtront vite : ses enfants n’en connaîtront plus. Pendant un certain temps, les générations successives repartiront toujours d’un peu plus bas, car le niveau général de la vie ne cessera de diminuer. Il ne leur faudra guère de temps pour oublier, en revanche, il leur en faudra beaucoup pour redécouvrir et, bientôt, le temps des ancêtres ne sera plus, sur la foi de la tradition, qu’une espèce d’Âge d’Or...

Faudra-t-il vraiment recommencer au commencement ? Vivre dans des cavernes, se couvrir de peaux de bêtes, utiliser les métaux et autres richesses, héritées de la civilisation antérieure, avec les moyens de l’homme de l’Âge de pierre, sans même soupçonner leur destination originelle ? Ouvrir de nouveau la terre avec un pieu, semer quelques poignées de haricots ou de millet, élever deux ou trois chèvres, le développement intellectuel répondant à ce niveau le plus primitif de l’économie domestique ?..

Pourquoi alors, dans l’intervalle, ce haut degré de technique, les moteurs et la chimie, la radio et la philosophie, les arts et les avions ? Dans deux générations, personne ne connaîtra plus rien de tout cela, tous ces talents, toutes ces connaissances n’auront bientôt plus d’échos que dans les légendes de nouveaux Prométhées et de nouveaux Dédales que les bergers se raconteront autour des feux. Passé trois générations, les conditions de vie de l’homme ne permettront plus qu’il subsiste ne serait-ce qu’un seul livre. À quoi bon, d’ailleurs, si personne ne sait plus lire ni même ne connaît l’usage des livres ?

Il ne faut absolument pas surestimer la valeur d’exemple des vestiges du passé. Les villes mortes de la Rome antique, en Afrique du Nord, n’ont en rien influencé l’évolution des nomades venus par la suite. Ils ne les ont même pas utilisées comme carrières de pierre puisque, vivant sous la tente, ils ne construisaient pas de maisons. Ils sont tout simplement passés à côté, à peine les ont-ils vues. Une culture supérieure n’a pas d’influence sur une inférieure s’il n’existe pas entre elles un commun dénominateur social.

Mais se peut-il que l’humanité, dans le meilleur sens du mot, ait péri tout entière ? D’autres êtres pareils à moi survivent certainement, un ici, l’autre là. Nous transmettrons nos connaissances, notre savoir-faire, nous sauverons la civilisation. C’est notre mission, à nous les derniers des Mohicans, notre legs à la société future.

Oui, et la société... Mais si la société ne veut pas de cet héritage, si son niveau est trop bas pour qu’elle sache l’utiliser ? Si, dans des conditions tellement primitives, elle manque de tout moyen d’action pour profiter de nos réalisations techniques ? À quoi pourra lui servir que nos chimistes, au milieu des tumultes de la guerre, soient enfin parvenus à résoudre, dans la pratique, le problème de la transmutation des éléments et qu’ils aient fabriqué les premiers grains d’un or parfaitement pur quoique artificiel ?

Où cette société nouvelle prendrait-elle les installations colossalement compliquées nécessaires à un tel procédé ? Tout cela était possible dans notre civilisation, concentrée et productive à l’extrême. Mais la société à venir, dispersée et peu efficace, ne pratiquera qu’une économie extensive. La fabrication des protéines à partir de l’air serait trop chère pour elle et les matières premières synthétiques représenteraient un luxe inutile. Mais si elle ne fait rien de nos leçons, elle les oubliera. Dans la meilleure hypothèse, nous figurerons dans le souvenir des générations futures comme les archétypes des mythes divins, ayant vécu dans un lointain passé et accompli des actions merveilleuses.

Car enfin c’est bien « nous » qu’il faut dire. Que peut donc faire un homme de ma génération, spécialiste cultivé, s’il est seul et livré à lui-même ? Ce n’est pas la première fois que je réfléchis à cela. Il y a longtemps déjà que j’ai commencé à me poser la question : si je me trouvais seul, parmi les habitants d’un pays primitif, que serais-je capable de leur transmettre de ma civilisation ? Bien sûr, je sais certaines choses, dans le principe du moins, mais je n’arriverais jamais à décrire une locomotive, un moteur, un appareil de radio de telle sorte qu’à partir de là, quelqu’un puisse en construire. Je ne saurais pas quels matériaux, quelles machines et autres outils sont nécessaires. Et je serais de même complètement désemparé pour transmettre l’énorme héritage humaniste de la société précédente, bien que, dans ce domaine, j’ai été un jour plus compétent. Je pourrais à peine fixer une microscopique partie des réalisations artistiques ou littéraires, des aboutissements de la philosophie, de l’histoire et autres disciplines. Mais une culture n’est pas faite de fragments transmis oralement avec ses mots à soi. C’est un tout où se fondent, non seulement les aboutissements, mais l’histoire de leur genèse. Un fragment de connaissance, pris au hasard dans une quelconque branche de la culture, n’est absolument pas susceptible de se conserver dans une ère de civilisation tout à fait différente. Il faut faire l’expérience de la culture, s’élever graduellement jusqu’à elle. Où trouverais-je assez de jours pour transmettre cela ? Où trouverais-je toutes les autres connaissances qui me manquent ?

Je vois bien maintenant quel serait le résultat de ma tâche si j’essayais de la remplir. Comme dans la nouvelle de Wells, « Au pays des aveugles », je serais le voyant menacé d’être privé de la faculté de voir parce que, avec un sens de plus, il sort de la règle commune.

Oui, l’humanité doit repasser par ses étapes de développement antérieures. Elle ne peut pas en sauter, il faut qu’elle parcoure pas à pas son chemin ardu. Elle n’échappera pas aux expériences précédentes, aux tâtonnements et aux erreurs. Oui, tout comme moi, qui dois apprendre lentement comment cultiver mon petit champ.

 

18

Depuis une dizaine de jours, je suis absent de chez moi. J’ai entrepris de nouveau une assez longue randonnée, comme l’été dernier, mais cette fois avec un plan précis et pour tenter d’échapper, ne fût-ce qu’un temps, à la ville qui m’éprouve les nerfs, tandis qu’alors je l’avais fait impromptu, obéissant à une fantaisie soudaine. Ce n’est pas qu’il soit encore arrivé quelque chose qui me donne sujet de craindre, mais la crainte est dans l’air. Si je pouvais quitter ce lieu, pensais-je, pour un autre tout à fait écarté, sans attrait pour quiconque autrefois et encore moins aujourd’hui. Alors me revint en mémoire la plaine de Cumes, que j’avais connue dans un temps à jamais révolu.

C’est ainsi qu’un matin, de bonne heure, je chargeai Ouinon, je pris Eulalia par la longe, tandis qu’Amica gambadait librement autour de nous. Nous sortîmes de la ville, traversâmes le vieux tunnel sous la colline de tuf et suivîmes le littoral du Pausilippe. Si mon but était de rechercher un site tranquille, il me fallait d’abord traverser la région de Bagnoli, Pouzzoles et Baïes, jadis front de mer aux villas luxueuses, aux petites villes florissantes, où maintenant les ruines succédaient aux ruines. Lance-flammes, séismes et pillards n’avaient pas épargné grand-chose. Partout des débris de véhicules et d’engins de guerre. Des rails souvent rouillés, des routes non entretenues qui ne servaient plus à personne. Seuls les jardins et les parcs s’épanouissaient dans une luxuriance sans frein. On voyait que la nature avait repris ses droits, l’homme n’étant plus là pour la brider et la dépouiller. Pour la même raison, les animaux sauvages s’étaient multipliés dans des proportions jamais vues. J’aperçus même, bondissant çà et là dans l’ancien jardin impérial du Pausilippe, un couple de singes dont les ancêtres avaient dû s’évader de quelque zoo. Et Ouinon fut tout effarouché à la vue d’un cousin zèbre en train de brouter sous les arbres.

De temps en temps s’ouvraient des échappées plus larges sur le magnifique paysage. D’un côté, la mer bleu turquoise avec ses îles, de l’autre, les collines volcaniques avec leurs lacs de cratère. Les pentes étaient couvertes comme d’une peluche vert clair. Au milieu de ce tableau idyllique, la Solfatare lançait vers le ciel un mince ruban de fumée. Je sais bien que d’après les géologues, elle ne devrait pas le faire, mais comme il n’y a plus de géologues, elle est bien libre !

Nous nous sommes arrêtés deux ou trois jours à Baïes. Quel passé ce lieu n’évoque-t-il pas ! Horace, Martial, Properce l’ont célébré comme le plus gai du monde avec ses perpétuelles parties de plaisir sur le golfe, la musique, les chansons, les intrigues amoureuses. D’un autre côté, les lamentations de Sénèque sur son expérience de Baïes me sont tombées récemment entre les mains. Il était arrivé, philosophe grognon et grincheux, dans cette confusion cosmopolite. Pour son malheur, il avait sa chambre dans un hôtel au rez-de-chaussée duquel les nobles venaient prendre les bains. Le tapage des joueurs de paume, les exclamations des nageurs dans les piscines, le remue-ménage des masseurs et des vendeurs de pacotille, sans parler des voleurs de vêtements qu’on chassait à grands cris : au bout de deux jours, Sénèque n’en pouvait plus de ce vacarme.

Ce n’est pas le silence qui lui manquerait maintenant. Avant la dernière catastrophe, Baïes était déjà une station plutôt tranquille. Je n’ai vu cette fois qu’une sorte de hyène, croisée de chien, dont l’apparition entre les ruines m’a fait sursauter...

Puis, nous traversâmes la presqu’île et descendîmes dans la plaine de Cumes. J’étais loin encore quand j’aperçus la colline sacrée de l’Acropole, dominant le plat pays au bord de la mer. C’est, au milieu des champs et des prairies littorales, l’antique repaire des conquérants aventuriers courant les mers et les terres, lieu plus chargé d’histoire que le champ de ruines qui s’étend là-bas sur la pente de San Elmo.

Je me hâtai, le souffle court, vers le sommet de la butte, à travers les pans de murs noircis, les arbrisseaux et les plantes rampantes. La vue que l’on a d’en haut explique pourquoi cet endroit séduisit jadis une bande de Grecs rôdeurs des mers, au point qu’ils s’y établirent, prenant ainsi pied, les premiers, sur la terre d’Italie. D’un côté, le grand large, de l’autre, une plaine enfermée par une couronne de monts. Aucun étranger ne pouvait prendre par surprise ce nid d’aigle.

Nous sommes maintenant ici depuis trois jours. J’ai trouvé un refuge, pour moi et mes chèvres, dans une petite maison de garde, et pour l’âne, dans l’antre de la Sibylle sous l’Acropole. Nous passons la plus grande partie du temps à nous promener autour de la butte et au bord de la mer. C’est un repos idyllique pour nous après les rigueurs de l’hiver. Il faut voir Amica faire la folle dans les hautes herbes sauvages. De temps en temps, je pense à nouveau qu’il serait bien agréable de se fixer ici, d’échapper à la hantise du passé, près de ruines antiques qui semblent éternelles.

Je passe plusieurs heures par jour au sommet de l’Acropole. Ce qui m’y retient, fasciné, ce n’est pas seulement la vue magnifique, ce sont aussi les thèmes de méditation sur les événements reculés que j’y trouve. Je crois voir les aventuriers d’autrefois, fondateurs des établissements côtiers, évoluant au large et cherchant un lieu pour aborder. Tout en eux était bruit et impatience, mais sous cette agitation se cachaient les germes de notre culture. Pourquoi ces Cuméens ne seraient-ils pas même les inventeurs de notre alphabet ? Et c’est en mémoire d’eux que j’ai écrit ces lignes sur l’Acropole de Cumes.

 

19

Me voici de retour chez moi, plus tôt que je ne le prévoyais. J’ai fui avec mes bêtes à la faveur de la nuit, l’angoisse au cœur. Je ne suis même pas capable d’envisager ce qui va arriver maintenant.

Cette dernière journée à Cumes, il faisait extraordinairement beau. Les animaux, habitués à la liberté, broutaient au pied de la colline, moi, j’étais étendu en haut, jouissant de la paix. L’après-midi tirait à sa fin, le soleil flamboyait dans un ciel sans nuages, de la mer montait une fraîcheur légère. Sans doute ai-je somnolé un instant. La vision d’un papillon rouge se balançant sur un pampre me parvint encore à travers les paupières, j’entendis une abeille sauvage bourdonner dans l’herbe. Puis, ce fut le noir et le vide. Quand je rouvris les yeux, le brusque sentiment d’un danger s’empara de moi. Je m’assis sur l’herbe et regardai tout autour : dans le lointain, les hauteurs s’embrumaient de bleu, la mer jetait des lueurs d’opale. Rien ne bougeait et je m’étonnais de mon malaise lorsque mon regard plongea droit devant l’Acropole, et alors, je fus presque paralysé d’effroi.

Là-bas... oui, là-bas, à une portée d’à peu près cent coups d’aviron, venait quelque chose qui ressemblait à un bateau. Une voile en lambeaux pendait dans l’air immobile et une dizaine d’avirons se dressaient de chaque bord. D’en haut, on eût dit un coléoptère progressant lentement sur ses multiples pattes.

Je restai un instant confondu, puis je me rendis à l’évidence : ils gouvernaient droit vers le rivage. Je me précipitai en rampant derrière des buissons à l’abri desquels je dévalai la colline avec une hâte frénétique. Je me déchirai les mains aux branches, je tombai, tandis que graviers et pierrailles croulaient bruyamment sous mes pieds. Je trouvai les animaux en train de brouter toujours aussi paisiblement. Je me glissai jusqu’au détour de la colline pour voir un groupe sombre d’hommes tirant une barque sur le rivage. Ils s’affairaient avec de grands gestes, puis, une partie d’entre eux se mit en marche droit dans ma direction.

Je jetai un regard sur les deux routes qui menaient vers l’intérieur : ni l’une ni l’autre ne devaient échapper à la vue des arrivants. Mais tandis que j’hésitais toujours, des voix commencèrent à se faire entendre au loin. Je rassemblai les bêtes et les pressai vers l’antre de la Sibylle. Les ayant menées jusqu’au fond, je revins me poster à l’entrée pour monter la garde. Des ramures abondantes tombaient devant l’ouverture et je me mis à guetter à travers le feuillage.

Pendant un bon moment je ne vis rien, car les étrangers avançaient sur l’autre flanc de la colline. Puis soudain ils apparurent : une dizaine d’hommes brûlés par le soleil, barbus, déguenillés, quelques-uns ayant encore sur le dos des débris d’uniforme. Ils étaient tous si pareils les uns aux autres que, dans mon affolement, je ne fus pas capable d’en distinguer un seul. Ils avançaient prudemment et parlaient à voix basse, tout en désignant, de temps à autre, l’Acropole en haut de la colline. Aussi j’eus l’espoir de les voir continuer et m’éviter.

Mais alors, il se produisit quelque chose que je n’avais pas prévu. Un éclair blanc traversa mon champ visuel ; c’était Amica qui filait à découvert en cabriolant. Elle s’était glissée hors de la grotte sans que je m’en fusse aperçu ! Et, confiante comme un enfant, elle se précipita vers les étrangers. Ceux-ci s’arrêtèrent, saisis, puis, oubliant toute prudence, ils poussèrent de grandes exclamations et se lancèrent sur elle pour essayer de l’attraper, tombant et se relevant avec de gros rires. Amica, d’un bond de côté, les esquivait en jouant, sans comprendre ce dont il s’agissait vraiment. Enfin, elle tomba, atteinte par un projectile. Elle se releva bien encore, bêlant pitoyablement, mais un des hommes de la bande la saisit et lui brisa la nuque.

En avais-je vu des meurtres au cours de ma vie ! Par la force des circonstances, j’avais même pris part à quelques-uns. Pourtant la mise à mort de cet animal sans défense me donna le frisson. Et, en même temps, je n’y pouvais rien. J’étais seul, vieux, incapable de fuir rapidement. Je devais rester là et ne penser qu’à ma propre sécurité.

Le tueur saisit Amica par les pattes et la traîna un peu plus loin. Là ils s’arrêtèrent, allumèrent un feu et la firent rôtir. Ils mangeaient comme des sauvages, avalant gloutonnement la viande dégouttante de graisse avec des grognements de satisfaction. Ensuite, ils reprirent leur exploration de la colline, gravirent le sentier et disparurent pour un temps à ma vue.

Que me fallait-il faire ? Il était également impossible de rester et de fuir. Ces hommes me tordraient le cou comme ils l’avaient fait à la chevrette. Pis encore, l’esclavage ne devait pas être étranger à leurs coutumes.

Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi. De temps en temps, j’entendais les cris des étrangers en haut, sur l’Acropole, puis le silence régnait de nouveau. Finalement, trois d’entre eux repassèrent devant l’entrée de la grotte, mais beaucoup plus près qu’avant. Ils exploraient soigneusement le versant de la colline : sans doute l’apparition soudaine d’Amica avait-elle éveillé leur méfiance. Leur menton se hérissait d’une touffe de barbe crépue, ils gesticulaient, discutaient d’une voix gutturale. De quelle nationalité étaient-ils ? Je ne connaissais ni leur langue, ni leur type physique, mais ils me rappelaient le cavalier que j’avais vu récemment dans la ville et leurs regards étaient farouches comme ceux des fauves. Mon cœur se mit à cogner quand ils passèrent ainsi, tout près de moi, et je tins les mâchoires de Ouinon serrées pour qu’il n’aille pas se mettre à braire.

Le soleil baissait, l’ombre de la colline s’allongeait, le soir venait, mais les étrangers ne s’éloignaient pas. Je me glissai à l’extérieur, protégé par les buissons, je vis qu’une partie de ces brutes était toujours sur le rivage, près du bateau, tandis que les autres campaient au sommet de l’Acropole. Ils ne songeaient en aucune façon à partir.

J’attendis donc la nuit. L’obscurité tomba vite, mais il fallait moi-même me hâter, car l’horizon commençait à s’éclairer d’une lueur annonçant le lever de la lune. Je pris Ouinon et Eulalia par la longe et je les entraînai vigoureusement. Je me hâtai, autant que mes forces me le permettaient, et ne m’arrêtai pas avant d’être parvenu dans les montagnes, près du lac Averne. Nous passâmes là, comme nous le pouvions, ce qui restait de nuit, car l’obscurité ne nous permettait plus de circuler. Nous sommes enfin arrivés aujourd’hui en fin d’après-midi.

Que dois-je faire si des hommes de ce genre s’installent ici à demeure ? Est-ce que cela ne va pas marquer la fin de la période de paix que j’ai connue jusqu’à maintenant – pour si bonne ou si mauvaise qu’elle ait été ?

 

20

Une semaine s’est écoulée et je n’ai fait que recueillir de nouvelles preuves du danger de ma situation. Quand j’ai été suffisamment reposé et remis de mon choc, mon premier soin a été d’aller en reconnaissance. J’ai préparé de la nourriture pour les bêtes, j’ai pris des provisions, fermé la porte et me suis mis en route. J’ai quitté de nouveau la ville, mais cette fois-ci par la route directe, et je ne me suis arrêté que lorsque, du mont du Grillo, Cumes a été visible. Là, je m’approchai de l’Acropole aussi près que possible. Ce que je pus observer alors ne me rassura pas le moins du monde. Le nombre des étrangers s’était multiplié. Au bord de la mer, déjà trois bateaux faisaient une tache noire, et des gens circulaient en divers endroits du rivage et de la plaine côtière. Les uns semblaient chasser, les autres pêcher, un troisième groupe enfin construisait quelque chose sur l’Acropole. Oui, l’horizon s’empourprait derrière la colline, et sur ce fond incandescent, je voyais des silhouettes sombres soulever des pierres et faire rouler des rocs. Le long de la pente, des femmes montaient, une cruche d’argile sur la tête, et autour d’elles couraient des enfants nus. C’était clair, cette tribu avait décidé de s’installer là et consolidait sa nouvelle demeure sur l’antique Acropole !

De mon abri, j’observai jusqu’au soir l’activité de ces êtres primitifs. Des nuages s’effilochaient dans le ciel comme des draps de pourpre et, de la crête de l’Acropole, une flamme montait vers eux. C’était là comme le premier autel des sacrifices d’une société nouvelle. Tout autour, ils criaient et vociféraient.

Je repris alors dans l’obscurité le chemin du retour ...

Si ces étrangers inquiétants restaient à Cumes, soit à une vingtaine de kilomètres, le danger ne serait pas encore trop grand. Peut-être arriverions-nous à vivre ainsi, parallèlement, eux et moi, car il y a de la place pour tous. Qui sait même si, avec le temps, des rapports amicaux n’arriveraient pas à s’établir d’une manière durable ?

Mais, l’ennui, c’est qu’ils n’ont pas l’intention de se cantonner là-bas : j’ai acquis cette conviction ce matin.

J’étais de nouveau en train de travailler dans mon champ quand, levant les yeux, je vis tout à coup leur bateau. Je réussis à grand-peine à me tapir dans les ruines de l’Aquarium, si bien qu’ils ne m’aperçurent pas. Ils se déplaçaient tout près du littoral, à quelques portées d’aviron. On ne pouvait pas bien voir leurs visages ; toutefois, l’homme assis à l’arrière paraissait être plus âgé et plus digne, leur chef en quelque sorte. Ils étaient évidemment en expédition de reconnaissance, car ils faisaient le tour de chaque jetée et de chaque petite avancée du rivage, très lentement et en examinant tout avec soin. Ils disparurent derrière les murailles du Castello dell’Ovo et j’espérais ne plus les revoir, mais voilà qu’ils réapparurent et abordèrent inopinément au détour de la Via Partenope. Visiblement, un intérêt particulier les attirait près de ces grands édifices. Bientôt me parvinrent de là des grincements et des cliquetis.

Mais le pire, c’est qu’ils avaient avec eux deux énormes bêtes ressemblant à des chiens de meute. Il me fallut donc rentrer chez moi en faisant un long détour à travers la ville, car la route du littoral m’était fermée.

Aujourd’hui, de tels hommes ne peuvent apporter ici que la destruction. Mais, peut-être, dans cinq cents ans, leurs descendants fouilleront-ils ces ruines avec la passion de l’archéologue. Tant je pense que leur évolution se fera vite, précisément grâce à notre héritage. Mais jusque-là !...

 

21

Quand j’étais enfant, je lisais avec passion les récits d’aventures ou de voyages périlleux. Je me sentais pénétré d’angoisse à l’idée d’être loin de toute vie civilisée. Quelque part dans l’immensité de la forêt vierge, au milieu du désert de Gobi, sur une île perdue dans l’océan – à des milliers et des milliers de kilomètres. Entouré d’un univers hostile et tout seul contre lui. Avec l’envie de fuir, de retourner auprès de mes semblables, mais à une si grande distance que même la pensée ne peut la franchir. Et personne, absolument personne, qui se fasse une idée de votre position !

Parvenu à l’âge d’homme, je m’aperçus que la civilisation moderne, en s’étendant sur tout le globe, avait en général éliminé ces dangers. Il n’y avait plus d’anthropophages et les bêtes féroces se faisaient rares. On avait ouvert des pistes et créé des refuges pour les touristes dans les forêts sauvages, des voies ferrées et des autoroutes traversaient les déserts, sans parler des avions qui allaient partout, ni de la radio qu’on entendait de partout. L’angoisse, due à la solitude, à l’éloignement, n’était plus qu’un climat littéraire.

Comment prévoir à cette époque que ce sentiment de sécurité du civilisé allait à nouveau se révéler trompeur, que la traversée du continent jusqu’alors le plus évolué pourrait demander des années et s’accompagner de dangers sans précédent – bien pis, qu’il me faudrait faire la pénible expérience de tout cela ? Les années qui viennent de s’écouler m’ont peu à peu conduit à la connaissance de cette vérité. Maintenant, je la perçois comme une chose concrète, tangible.

Être absolument sans défense contre l’éloignement et la solitude, loin de tout être semblable à soi, entièrement livré à soi-même – oui, c’est un sentiment qui accable et tord le cœur, qui obsède l’âme.

À supposer que ce nouveau voisinage ne recèle pas pour moi un danger mortel, que je puisse même nouer avec lui des liens relativement amicaux, je n’en resterais pas moins dans une solitude pesante. Ce ne saurait être pour moi la compagnie de contemporains, mais une sorte d’univers de monstres. Je serais condamné à vivre, jusqu’à la fin de mes jours, seul civilisé parmi ces sombres figures incultes qui évoluent sur une tout autre orbite. C’est une race jeune, hardie, vigoureuse, et pourtant, dans une certaine mesure, vieille et timorée. D’effrayants préjugés la dominent, des influences religieuses, des contraintes, dont nous nous sommes libérés au cours des siècles. Non, je ne veux pas être associé à ce recommencement.

Mais eux-mêmes, ils ne me laisseraient pas, tel que je suis, vivre à ma guise. Une société primitive est trop méfiante et repliée sur elle-même. Elle ne peut tolérer que ce qui lui ressemble. Elle ne connaît ni n’admet l’individu. Ce serait donc pour cela que je me serais cramponné jusqu’ici à l’existence ! Non, je ne peux plus rester, je dois partir avant qu’il soit trop tard.

Comme un aiguillon douloureux demeure toujours en moi une attirance vers le Nord, vers « là-bas ». Dix fois je me suis démontré combien je serais désarmé pour vivre seul dans les conditions qui y règnent, mais en dépit de tout, cette attirance ne meurt pas. Et puis, je reviens sans cesse à l’image d’un là-bas où tout ne se serait pas nécessairement passé comme ici. Dans ce Nord lointain, où les hommes vivaient plus dispersés, peut-être n’ont-ils pas cédé en masse aux psychoses collectives et autres dangers. Les centres nerveux de la civilisation n’étaient pas aussi vulnérables qu’ici.

Il suffit que j’évoque la nature ! La symétrie du sapin au vert éternel est déjà un symbole de la raison souveraine, de la constance et de l’ardeur inébranlable, qui apaise et encourage. Quelque part au milieu des forêts devraient se trouver encore quelques-uns de mes semblables, certainement en meilleure condition que moi qui ne suis plus qu’une épave, épuisé par les peines, complètement usé et réduit au désespoir !

C’est pour cela que je veux m’en aller, tenter ma chance. Je chargerai mon âne, tirerai ma chèvre par sa longe et j’irai. Combien de temps cela durera-t-il, jusqu’où arriverai-je ? Je ne le sais pas. Mais il ne me reste pas d’autre choix.

Certes, je connais les dangers et les obstacles qui m’attendent en chemin. Des routes effacées, envahies par les herbes, dépourvues de ponts. Le long de ces routes, des villes ravagées, où la vie persiste peut-être sous une forme anarchique et d’autant plus dangereuse alors, la faim, la fatigue exténuante, les maladies éventuelles – oui, tout cela. Mais aussi la possibilité que l’entreprise réussisse.

22

J’en ai eu terminé en deux jours avec mes préparatifs. Et alors, tout m’a paru soudain vide et sans attrait, comme toujours avant un départ. Pour occuper le temps qui restait, j’entrepris une dernière promenade par la ville, mes visites d’adieux en quelque sorte.

Je me rendis d’abord sur mes champs, où je m’arrêtai au bord de chaque sillon, mesurant la croissance des pousses. Je me surpris bientôt à ramener la terre au pied des plants de haricots et à arracher des mauvaises herbes. Eh ! non, à quoi bon désormais ? C’est maintenant destiné à retourner à l’état sauvage, comme tout le reste. Ils ne pousseront plus pour moi. Et j’ai détourné la tête.

J’allai ensuite dans la ville revoir les lieux qui m’étaient familiers, je m’assis sur les statues écroulées dans le parc et, devant certains édifices, je me remémorai ce que tel et tel d’entre eux m’avaient donné. J’étais reconnaissant, ému, et il me vint finalement un regret de me séparer de tout cela, dont j’avais été seul maître au moins pendant un an.

Je n’avais pas eu l’intention de m’attarder, mais soudain, alors que j’étais assis encore une fois sur le littoral, je m’aperçus que la nuit tombait. La mer, les ruines, les contours montagneux enfin, tout s’effaçait, et cette plongée dans l’obscurité était si belle que, malgré moi, je m’attardai à la suivre. Tout s’enveloppa d’une vapeur tiède comme d’un voile d’où émergeait seulement un mince croissant de lune, puis, une à une, des étoiles apparurent. Je me tournai vers le nord et contemplai longuement ces parcelles incandescentes. Mes yeux s’attachèrent à l’étoile polaire qui scintillait sur la voûte céleste. Elle me fascinait et, bientôt, elle me parut se différencier de tous les autres feux de l’espace. Son rayonnement prit un éclat froid, comme s’il avait traversé des cristaux de glace, il fusait autour d’elle en une couronne d’étincelles dont je croyais entendre le crépitement argentin. Les ondes d’une fraîche et nostalgique mélodie, qui allait au cœur et le captivait, semblaient s’en échapper. Et tout cela était si merveilleusement beau que j’oubliai le temps, le lieu et jusqu’à moi-même...

Je passe encore une dernière nuit entre les murs de ce qui a été, jusqu’à ce jour, mon foyer, et demain matin, dès l’aube, je me mettrai en route.

Novembre 1941

Traduit de l’estonien par B. Jouffroy et J. Roque