Mati UNT

 

LA CHEVAUCHÉE SUR LE LAC DE CONSTANCE

pour Ludmilla Siim et Peter Handke

 

I

    C’était l’été, une fois encore : la plus chaude de toutes les saisons, mais surtout, sous nos latitudes, la plus difficile à supporter. La traversée de l’été est invariablement une épreuve, mais cette année, en plus, je me retrouvais tout seul : ma femme voyageait en Pologne. J’avais beau ne rien avoir à faire en ville, je ne parvenais pourtant pas à m’en aller. Je suivais sur le calendrier l’avancement du périple de ma femme à l’étranger, et je restais parfois toute la journée sans mettre le nez dehors. Je redoutais la chaleur, les gens, quelque accident ou événement fortuit. Le soir je téléphonais aux personnes que je connaissais, je cherchais un contact avec des amis — mais des amis j’en ai conservé bien peu, et ceux-là mêmes étaient partis en vacances, comme font tous les gens normaux, l’été. Plus je demeurais en ville, plus j’avais honte de moi. J’avais l’impression que tout le monde devinait mon état d’esprit. Je ne veux pas me prétendre ici plus psychopathe que je ne le suis en réalité : il est facile de mener assez loin n’importe quel jeu mental solitaire, il suffit pour cela d’un peu d’application. Mon truc à moi, depuis plusieurs années déjà, c’était la complainte de l’été. Auparavant, je m’étais limité à la fin de l’été : musique triste, bruissements dans le feuillage, éclairage des rues, fraîcheur nocturne. Mais l’été proprement dit, ça allait bien au-delà : refus des responsabilités, suées, suffocations, perte de toute espérance. J’avais toujours eu le sentiment qu’en été, les villes se changent en ces stations polaires dont il est difficile de s’éloigner et où l’on reste du coup plusieurs mois à traîner et à boire, avant de sombrer tout à fait. De la même façon, mes vacances d’été n’étaient qu’un long hivernage. Une paire d’amis m’aidèrent à surmonter la solitude ; nous passâmes quelques soirées à boire dans des restaurants ou dans des bars, mais avec la gueule de bois le matin, la situation empirait plutôt, et nous abandonnâmes. Puis mes deux amis firent leurs paquets et quittèrent la ville. Le dernier partit le 29 juillet, je m’en souviens parfaitement — je me rappelle même l’heure de départ de son train, 15 heures 55. J’étais totalement seul. Ma femme faisait route vers Cracovie et Oświęcim. Je mis à l’écart une bouteille de vin entamée : tout seul, ça ne me disait rien du tout. Trois semaines me séparaient du moment où je redeviendrais un individu rangé et socialement utile, qui se rend à son travail sans pensées fantastiques ni exaltations irraisonnées. Je sortis faire des courses. Sous le soleil éclatant, tous mes défauts imaginables me semblaient criants. Mais personne ne me prêtait attention. J’achetai à manger, bien que je n’eusse pas faim : du lait, du pain, du saucisson. Au kiosque à journaux il n’y avait rien à vendre, absolument rien. Je sentais l’asphalte s’enfoncer sous mes pas. Le quartier de Mustamäe était entièrement désert. Même sur l’artère principale que je longeais, il n’y avait pas une auto. Aucun oiseau ne chantait non plus, bien sûr. C’était l’heure de la mort. Midi, l’été. Le soleil était presque au zénith. La chaleur rendait comme incandescents les immeubles blancs de huit étages entre lesquels j’avançais. Toutes les fenêtres étaient ouvertes, mais personne ne s’y montrait, et aucun courant d’air n’agitait le moindre rideau. Je rentrai chez moi : notre immeuble était vide lui aussi, évidemment. En pénétrant dans la pièce je sentis des odeurs insolites, des relents de pourriture, bien que les fenêtres soient restées ouvertes. Je mangeai sans appétit le pain insipide et le saucisson d’été, moite. Le beurre fondait et glissait du couteau. Je n’avais goût à rien. Quel plaisir pourtant j’aurais eu à me baigner dans une rivière, quelque part en forêt, à plonger dans ses eaux profondes et pures ! Mais à quoi bon ressasser les choses quand le choix est déjà fait, la pose déjà assumée ? Dans la soirée, je regardai à la télévision une comédie de mœurs américaine. Dehors il faisait un peu plus frais ; je sentais un courant d’air. De nuit, la vie était encore possible. Ce même soir, ma femme arrivait à Cracovie. Je connais cette ville, j’y suis déjà allé. Je me représentais les Polonaises dans leurs toilettes légères, la lumière dorée du couchant sur les clochers des églises, la mode de Paris dans les vitrines d’une boutique privée ; j’entendais l’appel nostalgique des trompettes historiques. La nuit, la télévision n’émettait plus. Je ne demeurai pas à regarder la fenêtre magique, scintillement tremblotant au milieu du vide : je pressai l’interrupteur et ce monde-là disparut. Je lus un bon moment, plusieurs livres à la fois, Proust, Agatha Christie... mais aucun ne me plaisait, je les trouvais tous vains, creux, banals. Quelle misère que cet été, me disais-je, tout en pressentant déjà vaguement que la suite me réservait de nouvelles et plus sombres surprises. Je me retournai longtemps dans mon lit. Mais brusquement, une vie nouvelle et mystérieuse s’empara de la rue. Morte durant la journée, la ville s’était réveillée. On entendait de temps à autre des portes qui claquaient, des bruits de pas, des ricanements. Je glissai dans un sommeil nauséeux... Mon appartement est rempli de monde. Il y a des bougies allumées ; je vois des play-boys, des poètes, que je ne connais pas. Tout le monde se conduit avec brutalité, grossièreté ; on me prend à partie ouvertement. Mes meilleurs amis sont présents, eux aussi, mais aucun d’eux ne me vient en aide. Pris de colère, je demande ce que tout cela signifie. J’attrape par le colback un vieillard fin bourré, que j’entreprends de flanquer dehors. Immédiatement, une voix métallique, issue du groupe des play-boys, retentit : « Mais monsieur, vous ne vous rendez pas compte, c’est un artiste ! » Bien sûr, pardon, j’avais oublié, c’est ma faute, n’est-ce pas ! Cet épisode me met hors de moi. Abandonnant subitement mon attitude soumise et geignarde, je prends virilement la situation à bras-le-corps. Je renverse la table, je bombarde d’assiettes les minets, je leur botte le cul en jurant comme un charretier. La situation est de plus en plus confuse, et pour finir surgissent encore trois pompiers. Exaspéré, je prends le large. Dans un immeuble, quelque part sur le boulevard de l’Amitié, je trouve un coin pour dormir… Au matin, je me réveillai de ce cauchemar. Il ne manquait plus que cela ; comme si l’été ne suffisait pas ! Ma femme était à la maison. Elle dormait, étendue à côté de moi. Alors seulement je compris que son voyage en Pologne faisait partie de ce mauvais rêve, tout comme les play-boys et leur partouze chez moi. Je fondis en sanglots et enlaçai ma femme, heureux d’en avoir fini avec cet horrible songe d’été. « Le jour se lève, l’automne arrive, m’écriai-je joyeusement ; veux-tu que je te raconte le cauchemar terrible que je viens de faire ? » Je lui dis tout : la canicule, le départ de mon dernier ami, Cracovie, les play-boys, la bagarre, même les pompiers. Ma femme restait songeuse. « Quoi ! demandai-je avec un brusque pressentiment, tu crois que c’était vrai ? – Ça ne te vaut rien de boire trop, dit-elle en souriant, tu perds la mémoire. – Bon, d’accord, l’été peut-être, mais ces garçons, cette bagarre — est-ce que ça peut être vrai ? » Ma femme souriait. « Et les pompiers ? Trois pompiers ! » Elle hocha doucement la tête. « Bon sang, criai-je, ce n’est pas possible, c’est trop absurde ! – Beaucoup de choses t’ont toujours paru absurdes... après coup ! fit remarquer ma femme. Essaie de boire moins. – Ce n’est pas vrai ! » hurlai-je encore une fois, puis je me réveillai.
    Second réveil. C’était le matin. Rien n’avait changé. De mon lit, j’apercevais un ciel de canicule, blafard. J’étais seul. Il me revint en mémoire que ma femme se rendait aujourd’hui à Oświęcim. En titubant, j’allai boire un peu d’eau. Je craignais de me réveiller une troisième fois. Qui sait ce que j’aurais trouvé, alors. Deux réveils me suffisaient amplement ; je n’osais même pas me pincer. J’avalai un morceau de pain, du saucisson. J’avais oublié de mettre le lait au frais, il avait tourné. Il était à peine neuf heures et demie, et je me demandais comment je pourrais supporter une nouvelle journée de vacances. Je fis une croix sur le calendrier. Dix jours étaient déjà cochés, il en restait vingt. J’avais encore vingt jours de congé. Quinze, jusqu’au retour de ma femme. Je regardai par la fenêtre. Tout le monde était déjà parti, il n’y avait plus personne. De nouveau j’étais seul dans le quartier, comme quelque divinité ou veilleur de jour.
    Je m’efforçai de secouer la langueur qui me rongeait. Je m’habillai et pris un trolley vide qui me conduisit au centre ville. Je passai dans une librairie, il n’y avait aucune nouveauté. On voyait bien des gens dans les rues, mais ils parlaient une langue étrangère. C’était des touristes. Ils découvraient notre ville, qui est fort ancienne. Beaucoup d’entre eux étaient très soûls. Je trouvai cela repoussant. Puis, à mon soulagement, le vent se leva, annonciateur d’orage — d’un orage énorme, comme dans les souvenirs d’enfance. Je voyais les nuages s’accumuler au-dessus de la vieille ville. Les cloches tintaient, le vent forcissait, mais les nuages s’éloignèrent. Que ce n’eût été au fond qu’un simple espoir ne me consolait pas. Toutefois, après ce coup de vent, l’air était légèrement plus frais. Pour empêcher que des divagations futiles n’accaparent mes pensées, j’emboîtai le pas à un groupe de touristes. J’arrivai ainsi sur la place de l’Hôtel de Ville. En compagnie de gens qui parlaient entre eux une langue que je ne reconnaissais pas, j’écoutai des explications en anglais sur la pharmacie « du Conseil », qui est l’une des plus anciennes connues, puisqu’elle est attestée dès 1422. On nous indiqua, aux autres et à moi, qu’au centre de la place se dressait jadis l’échafaud sur lequel les condamnés recevaient leur châtiment. On me montra la maison du savant Thomas Johann Seebeck (1770-1831), qui était parti poursuivre ses travaux en Allemagne et y avait découvert la thermoélectricité. Ironie du destin, cette maison abrite aujourd’hui un commerce de matériel électrique. Le vent soufflait de nouveau sur la place et faisait voler des bouts de papier. Levant la tête, je vis que le premier avertissement n’avait pas été fortuit — la possibilité d’un orage se présentait de nouveau. J’abandonnai les touristes, passai dans une boutique, n’y achetai rien et pris le trolley pour rentrer chez moi.
    À Mustamäe, le vent était beaucoup plus fort. Le poids qui m’écrasait l’âme et le cœur depuis plusieurs jours se soulevait petit à petit. Un nuage énorme se formait au-dessus de l’horizon. En approchant chez moi, j’aperçus une chose incompréhensible : la fenêtre de ma salle de séjour était hérissée d’éclats de verre. Le spectacle avait des relents de meurtre ou d’accident. Tandis que je pressais le pas, je me souvins que ma femme était à Oświęcim — naguère, le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Je me remémorai cette terre saturée de restes humains et dans laquelle j’avais plongé les doigts, dans un coin à l’écart, à Birkenau. Tout le mal qui est en ce monde me revint à l’esprit. Toute l’angoisse que j’avais alors ressentie s’empara à nouveau de moi. Me précipitant dans la pièce, je vis le sol jonché de morceaux de verre. Un coup de vent avait tout simplement fermé la fenêtre avec assez de violence pour briser la vitre, dont les débris avaient été projetés dans toute la pièce — la bourrasque, précisément, qui m’avait apporté un peu de bien-être tandis que je me tenais devant la maison de Seebeck, l’inventeur de la thermoélectricité. Le séjour était dans un état pitoyable. Pourtant, c’est justement cette intrusion brutale dans ma vie personnelle qui me redonna un peu de tonus. Il y avait en effet plusieurs jours que je traînais cette étrange allergie. Je me mis à ramasser les éclats de verre, rapidement, avec des gestes précis, en commençant par les plus grands, sans me soucier des coupures profondes qu’ils m’infligeaient aux mains. J’avais une boîte en carton qui semblait faite exprès pour recueillir des bouts de verre. À l’aide d’une pelle à poussière, j’y jetai aussi les plus petits fragments. Je balayai soigneusement la pièce, plusieurs fois. La vitre intérieure, seule, était cassée. L’extérieure était intacte. Ce n’était pas bien grave. Je repensai toutefois à la sensation étrange que j’avais eue en voyant ma fenêtre cassée. Je devinai d’où elle venait : par chance, il ne m’était encore jamais arrivé de voir les vitres de chez moi brisées. J’en avais vu dans des écoles, des clubs, des latrines, mais jamais dans des maisons d’habitation. C’est cela qui m’avait effrayé. Mais cette frayeur me dégrisa subitement de ma solitude, et je me retrouvai cet après-midi-là à ranger et à balayer la pièce. Vers cinq heures, tout était en ordre. Je mis de la musique. Chaque génération a ses standards, les airs avec lesquels elle a grandi. Mon père aime, encore aujourd’hui, les arrangements pour fanfare de « pas d’Espagne » ou de « pas de quatre ». En vieillissant, je commence à énerver mes enfants avec mes sempiternels Beatles. Je n’ai pas le courage d’évoluer, de suivre le mouvement. Cette fois encore, je choisis deux de mes titres favoris, « I me mine » et « Let it be », que j’écoutai environ dix fois de suite. Tout était rentré dans l’ordre. Je me disais qu’après tout, il était peut-être possible, sous la chape de plomb des vacances, d’envisager quelque activité. Combien de temps encore devais-je demeurer dans cet état de mort factice, à gémir ? Un tel état n’avait rien de viril. Un homme doit toujours être en action, déborder de projets et d’énergie. Un homme doit assurer l’avenir de sa famille, même quand sa femme est en voyage à Oświęcim. Un homme ne pleure pas. Il ne rit pas non plus aux éclats, c’est trop affecté : il sourit discrètement. Il ne se lamente pas, il ne connaît pas la peur ; il ne se pose pas de problèmes imaginaires, ne s’embarrasse pas de métaphysique. Il est pragmatique, simple : mâle. Cessons de dire : « Cherchez la femme », disons plutôt : « Cherchez l’homme. » Tout en me faisant ainsi la leçon, j’enfilai mon meilleur costume, choisis ma plus jolie cravate. Tout doit être beau chez quelqu’un, même l’apparence. D’ailleurs, le soulagement que j’éprouvais soudain m’avait effectivement donné meilleure mine. Dehors, cependant, le ciel s’assombrissait. L’orage approchait. En costume sombre, je me penchai à la fenêtre et observai le quartier. J’étais comme un roitelet, ou quelque héros mineur. J’enfilai mon pardessus et sortis faire quelques pas dans le voisinage. J’avais encore l’intention d’entrer, par la suite, dans un bar quelconque pour boire un coup. Le monde était électrisé. En vingt-quatre heures, tout était devenu méconnaissable.

 

II

    J’entrai en effet dans un petit café, et je m’arrêtai au comptoir pour voir ce que l’on servait. Auparavant, toutefois, je parcourus la salle du regard. La moitié des tables étaient libres. Rien de spécial à signaler. Je jetai tout de même un second coup d’œil. Un homme assis dans un coin me salua. Je le reconnus tout de suite et lui rendis son salut, heureux d’avoir enfin trouvé dans la ville, en ce pénible été, une personne de connaissance. Nous n’étions certes pas très proches, mais lui aussi souffrait sans doute intérieurement de cette torture secrète qu’infligeait l’été. Peut-être la subissons-nous tous, sans que plupart d’entre nous ne veuillent laisser paraître, ou ne comprennent seulement, leur tourment ? D’un signe, l’homme m’invita à le rejoindre à sa table, ce que je fis volontiers. Je m’assis et il me proposa une cigarette. Il déclara avoir ces derniers temps si mal à l’épaule qu’il était incapable de me tendre une simple allumette enflammée. J’acquiesçai, car j’avais moi aussi une douleur à l’épaule. Je soupçonnais que tous les hommes souffrent d’une épaule. Cela finit toujours par se voir. Certains dissimulent cette douleur avec une grande habileté, mais cela ne les sauve pas. J’avouai que j’étais dans la même situation. Mon interlocuteur se mit à plaisanter, prétendant que c’était peut-être un virus propagé par les impérialistes pour mettre nos hommes hors de combat, et que personne n’aurait bientôt plus la force de se lever. Je proposai de boire un verre de vin, mais il refusa : son estomac, me dit-il, n’en supportait plus l’acidité, et ici on ne servait apparemment pas de vin doux. J’ai moi aussi les premiers symptômes d’une gastrite chronique, et j’évite les vins trop secs. Ainsi, nous nous étions mutuellement confessé nos infirmités. Nous décidâmes de commander deux petits verres de cognac, bien que ça soit très mauvais pour le foie — mais nous n’avions aucune raison de nous croire une quelconque fragilité hépatique. Il commanda, et je me mis soudain, spontanément, à raconter combien je me sentais mal depuis des jours dans cette ville immense, surchauffée, morte. J’étais resté longtemps réduit au silence. Maintenant, je parlais comme si une digue s’était rompue. Il approuva mon image de la station polaire et me dit qu’il avait lui-même été au-delà du cercle polaire, et qu’il avait vu comment la perte de toute volonté peut s’emparer de quelqu’un et le clouer sur place, là où il se trouve. Je demandai ce qui l’avait conduit vers le pôle. C’était, me répondit-il, voilà longtemps, quand il était à l’université. Je continuai à déblatérer contre ma ville, mais il m’interrompit en me proposant de tester le cognac. Nous goûtâmes ; il n’était pas bon, aussi désagréable que cet été tout entier. Je pris un peu plus d’assurance en parlant. Je lui dis que ma femme était à Oświęcim. Mais ces mots, d’une telle importance pour moi, le laissèrent froid. Il est vrai que toute parole s’accompagne d’un contexte personnel, et qu’on ne peut pas exiger que les autres le devinent. Pourtant il m’avait compris à sa manière, puisqu’il me déclara qu’il s’était séparé de sa femme. « Quand ? », demandai-je. Depuis un an déjà. Bien sûr, nous ne nous étions pas vus depuis longtemps. Je ne connaissais malheureusement pas sa femme. C’est à dire — je savais bien qu’il était marié, mais elle, je ne l’avais jamais rencontrée. De ce fait, leur séparation ne suscitait chez moi aucune association d’idées, aucune hypothèse. Je lui demandai donc sans détour comment c’était arrivé. Il prit une gorgée de cognac et m’expliqua qu’ils avaient agi en quelque sorte d’un commun accord, que cela leur avait semblé préférable à tous deux. Les discours de ce genre m’ont toujours laissé sceptique. Je lui demandai de préciser ce qu’il entendait par « préférable à tous deux ». Derrière semblable histoire, me répondit-il, on trouvait bien sûr de part et d’autre un certain refroidissement, de la lassitude, qui permettaient d’envisager les choses avec ce détachement apparent. Les conjoints sont comme découragés et ils n’ont plus la force de rien entreprendre, ni en positif ni en négatif, ils se désintéressent simplement du problème. « Écoute, est-ce bien sûr que je n’ai jamais rencontré ta femme ? », demandai-je. « C’est bien possible que non, répondit-il, ces dernières années elle vivait à la campagne, chez sa mère. » C’est pour cela, compris-je alors. Puis je me mis à parler de mon ami N, qui était parti le 29 juillet à 15 heures 55, probablement pour Jõgeva, en me laissant seul. « Qu’est-ce qu’il allait faire à Jõgeva ? », demanda mon interlocuteur surpris. Il n’allait pas exactement à Jõgeva, expliquai-je, mais dans les environs, à la campagne, où se trouvait la maison paternelle. « Tiens, est-ce que N a des origines paysannes ? », demanda l’autre, toujours aussi étonné. « Pourquoi cela te surprend-il ainsi ? », demandai-je en réponse. « Je ne l’aurais jamais pris pour un campagnard, rétorqua-t-il. – Oh ! il a appris les manières à la ville, et il est toujours discret sur son enfance, avançai-je ; en fait, il n’en a jamais vraiment parlé à personne, comme s’il avait honte. » Mon vis-à-vis crut que j’en faisais le reproche à notre ami commun et il se mit à le défendre, disant que c’était un très brave garçon. « Bien sûr, approuvai-je, je n’ai jamais voulu dire de mal sur son compte, ce n’est qu’une petite critique gentille comme on peut s’en permettre entre amis. En fait je ne veux dire de mal de personne, continuai-je, l’énoncé de certains faits sonne parfois comme un reproche, mais ça je n’y peux rien. »
    À cet instant la pluie s’abattit avec violence. Cela survint si brusquement que je pensai à un seau dont le fond aurait cédé. Le sol perdit l’aspect distinct qu’il avait eu encore l’instant d’auparavant et se changea en une masse vibrante, animée. Les gens ôtaient leurs chaussures et couraient se mettre à l’abri. En un clin d’œil, le café exigu se retrouva bondé. L’odeur des vêtements mouillés emplissait l’air. Nous échangeâmes un sourire. « Plus moyen d’aller nulle part, maintenant, dit-il. – Rien ne nous presse », répondis-je, puis je me mis à décrire l’état lamentable de mon appartement, quelques heures plus tôt, quand le vent avait brisé une vitre. « Tu as un appartement depuis longtemps ? », me demanda-t-il. « Deux ans, répondis-je. – En coopérative ? – Bien sûr, tu connais une autre solution ? » Nous parlâmes un moment des immeubles en coopérative — lui aussi occupait un appartement de ce type —, après quoi je proposai de reprendre un cognac. Comme il rechignait, je promis de payer. « De toute façon, nous n’avons nulle part où aller. Il tombe des hallebardes. » Curieuse comparaison. Je suis sûr d’avoir lu quelque part d’où elle provient. De fait, toutes ces images ont une origine connue. Nous fîmes signe au serveur et commandâmes de nouveaux cognacs. Derrière nous des gens se tenaient debout, trempés. Quelqu’un alluma la lumière dans le café. On se sentait mieux, on aurait dit que l’automne approchait. Je me mis à raconter mon rêve. C’est une chose que je ne fais jamais d’ordinaire, et d’ailleurs je n’en garde habituellement aucun souvenir. Mais ce rêve d’un double réveil me paraissait si riche de sens que j’étais obligé d’en parler. Naturellement, je ne suis pas bête au point d’ignorer tout ce que représente, à notre époque, la connaissance de la théorie des rêves, le déchiffrage de leur symbolique et le rôle qu’a joué dans ce domaine l’onirique littérature de notre siècle, que ce soit Franz Kafka ou Le loup des steppes de Hesse. Nous aimons, nous retenons avant tout les rêves que nous sentons être d’aujourd’hui, ceux qui sont en accord avec l’esprit du temps, les rêves à la mode. Rêver d’un double réveil, de toute évidence, c’était faire un rêve vraiment moderne. L’histoire de ma crainte d’un troisième, ou même d’un quatrième réveil, était certes un peu sophistiquée. Mais elle avait sa tradition propre, bien établie : La vie est un songe (Calderón), Le songe est la vie (Grillparzer), Le songe (Strindberg), etc. Quoi qu’il en soit, je racontai mon rêve. L’arc-en-ciel perd-il sa beauté lorsque nous devenons capables d’en expliquer la formation ? La proximité d’une femme nous émeut-elle moins, parce que nous connaissons la physiologie du plaisir sexuel ? Je narrai mon rêve en ajoutant, bien sûr, que je craignais encore un nouveau réveil. Il se mit à rire et leva son verre. Dans ses yeux, toutefois, se lisait maintenant je ne sais quelle muette mélancolie. Mon rêve l’avait donc tout de même impressionné, comme de tels archétypes ne manquent jamais de le faire. Il me déclara effectivement, avec une sorte de tristesse, qu’il avait pressenti depuis son plus jeune âge l’impossibilité d’appréhender le monde réel, et que le problème de l’infini l’avait toujours fasciné. Enfant, déjà, il s’était demandé si un espace infini peut exister, et si notre imagination peut se le représenter. À cette question, il avait tout d’abord répondu négativement. Mais si l’espace est borné, alors c’est encore plus difficile à imaginer, avait-il poursuivi, car cela soulève aussitôt la question : qu’y a-t-il de l’autre côté de la frontière ? Aussi avait-il finalement conclu à l’impossibilité d’un univers borné et à la plausibilité de son infinitude, tout en gardant en permanence la crainte que rien n’existât réellement, que toute cette histoire ne fût qu’une création de notre cerveau malade. « Exactement, m’écriai-je ! C’est exactement ce que je me disais quand j’avais douze ans ! À l’époque déjà, la crainte que rien, peut-être, n’existe me faisait trembler ! » Quels agnostiques nous étions alors, gamins impubères ! Ce n’est qu’une fois jeune homme fait, que j’avais eu confiance dans la permanence des choses.

 

III

    La pluie faiblissait. Les gens qui se tenaient derrière nous ressortirent dans la rue. Nous émergeâmes nous aussi de la philosophie de notre enfance. « Où habites-tu ? », me demanda-t-il. « Juste à côté », lui dis-je, et je l’invitai à venir visiter mon appartement. Nous avions apparemment tous deux la même crainte de rester seuls, d’affronter l’été par nous-mêmes. Nous sortîmes. L’air était maintenant saturé d’ozone et lavé de toute poussière. Nous prîmes une profonde inspiration. L’eau dévalait encore les rues en pente, formant des tourbillons d’écume autour des bouches d’égouts. Le ciel s’éclaircissait. Il n’était que neuf heures : il y avait encore une heure de jour. Ainsi partîmes-nous, les deux névrosés de l’été, l’un plus petit (moi) et l’autre plus grand (lui), l’un barbu et l’autre imberbe, l’un gros et l’autre maigre, l’un plus jeune et l’autre un petit peu plus vieux.
    Je ne lui posai aucune question, tandis que nous marchions en évitant les flaques, mais sans sollicitation il se mit à me raconter l’histoire que voici. Il était coupable envers l’un de ses amis d’une chose effroyable. « Je ne veux pas te dire son nom, tu comprendras tout de suite pourquoi, me dit-il ; et si tu devines de qui je parle, alors garde ça pour toi. Enfin, tu ne le connais peut-être pas, ajouta-t-il. – Tu ferais peut-être mieux de ne rien dire », l’avertis-je à tout hasard. Je ne sais pas pourquoi. Parfois on n’a pas envie de connaître les secrets des autres. Mais il continua. Il avait reçu d’Amérique un petit dictaphone, de la marque Sanyo. Envoyé par un parent. Il était resté longtemps sans savoir quoi en faire. Puis un jour des amis s’étaient réunis chez lui. La conversation s’était portée sur X. « Bien entendu, c’était des propos du même genre que ceux qu’on tient aujourd’hui sur son compte », précisa-t-il, et je n’eus plus besoin de demander de qui il s’agissait. Je ne sais guère pourquoi, j’étais tout de même content de ne connaître X que de loin. « Ne me dis pas son nom, déclarai-je en interrompant mon compagnon, je sais qui c’est. » Il hocha la tête et poursuivit. « La conversation à propos de X devenait assez malveillante. Je mis le dictaphone en marche. Secrètement, bien sûr. Il est minuscule, tout noir, et on peut le caser n’importe où, par exemple entre des livres, sur une étagère. J’enregistrai tous ces commérages d’ivrognes et je n’y pensai plus. Le jour où X vint chez moi — c’était plusieurs mois plus tard —, nous prîmes cette fois-là aussi un petit verre — en Estonie, c’est plutôt le contraire qui serait étonnant, non ? Je mis en marche le magnétophone devant lui ; moi-même je ne me rappelais plus du tout ce qu’il y avait sur la bande. Quand je réalisai ce qui était en train de se passer, c’était trop tard. X entendait ce qu’on disait de lui dans son dos. Tous ses amis. On parlait de lui avec trivialité, en usant de mots grossiers. Je lui arrachai l’appareil des mains, mais c’était trop tard, il avait déjà tout entendu. Il avait entendu des expressions vulgaires, il avait entendu son meilleur ami dire à son propos : "qu’il aille donc se faire f... ! » L’homme qui me racontait cette histoire riait faiblement. « Ça paraît idiot ; en fait c’était horrible. Je pris la cassette et la mis en miettes. Est-ce que tu sais comme c’est difficile de briser une cassette ? », me demanda-t-il. J’acquiesçai machinalement. Il nous est tous arrivé de casser une chose ou une autre, qui n’était pas faite pour cela. Une fois, en première année, j’avais cassé en deux une lampe de bureau, et des crayons. Là, c’était une histoire de femmes. Cet homme venait de me raconter le plus grand remords de sa vie. « Toi aussi tu as eu ton Watergate, alors, dis-je avec une insouciance feinte. Explique-lui tout ! Tu sais bien — et lui aussi — comment ça se passe quand les gens ont trop bu. »
    Nous marchâmes en silence. Il s’était comme vidé en parlant, et cela m’avait soulagé. Je n’étais pas le seul à souffrir. Moi-même, j’avais de tout autres choses sur la conscience. À l’aide d’un téléobjectif (japonais !), j’avais photographié des scènes intimes par les fenêtres éclairées de la maison voisine. C’était un bel engin, une focale de 1000 millimètres. Un jour, un homme m’avait confondu à cause des clichés. Il m’avait accusé avec des mots injurieux, mais ce n’était que justice. J’étais démasqué. Exactement comme le chasseur de sons clandestin qui marchait à côté de moi. Qu’est-ce qui nous pousse donc si impérieusement à fourrer notre nez dans la vie d’autrui ? Venant de moi je m’attendais à tout, mais je prenais mon compagnon pour un homme d’un autre genre, ou il me semblait du moins que je l’avais toujours considéré ainsi. Maintenant il s’était confessé à moi, comme un malade de l’été à l’un de ses congénères. Dieu sait pourquoi, je préférais me taire, et dès lors il m’était supérieur. Il était plus franc que moi.
    Nous étions rendus à la porte de mon immeuble. Nous gravîmes les marches, entrâmes. Je notai la lumière du crépuscule, lavée par la pluie, qui frappait directement ma fenêtre. La clarté était encore suffisante. Je le fis asseoir et préparai le café. J’avais la bouteille de vin entamée qui m’était restée après le départ de mon ami, mais il déclina l’offre, et je n’en avais pas envie non plus. Nous étions assis face à face, devant la fenêtre. Nous ne nous regardions pas dans les yeux, je ne sais pas très bien pourquoi. Nous nous étions aujourd’hui très peu regardés, comme par un accord tacite. Nous contemplâmes ensemble le soir qui tombait. Nous voyions des étrangers s’affairer sur les balcons de la maison voisine. La pluie les avait ranimés et attirés vers la lumière, comme des champignons. Subitement, ils étaient bien réels. « Mais où étiez-vous passés, demandai-je de manière audible, quand j’allais si mal ? Ma femme doit quitter Oświęcim en ce moment (je reprenais ma confession), et moi je ne me libérerai peut-être jamais de cet endroit, toute ma vie je serai poursuivi par l’image de cet enfant juif lancé en l’air et pris pour cible, à cause de qui, peut-être, je ne veux pas d’enfants ; il est si dangereux, pour des enfants plus que pour quiconque, de vivre dans le monde civilisé. » Puis le silence s’établit entre nous. On n’entendait que le tic-tac de la pendule. Nos regards s’étaient fixés sur le ciel, dont la clarté déclinait. Subitement il me demanda : « comment va ton frère ? » Je le regardai dans les yeux. Il faisait déjà assez sombre, maintenant. Ses pupilles brillaient. Sa bouche était grande ; son nez, proéminent ; son visage, grêlé et oblong. Il sentait le tabac et la lavande. Il portait un pull gris clair, en pure laine. Je regardai plus attentivement. Les petits poils, dans ses narines, bougeaient sous l’effet de sa respiration. Ses sourcils se rejoignaient. Au-dessous des sourcils, ses yeux. Il avait le blanc des yeux parcouru de petits filets rouges à peine visibles, sans doute des vaisseaux sanguins. Au centre, un disque noir circulaire, qui se décomposait en deux zones : une plus claire à l’extérieur et l’autre, à l’intérieur, parfaitement obscure. Dans la portion inférieure de son visage, les poils pointaient sous la peau. Une chevelure abondante entourait des oreilles de forme irrégulière. Il tenait une main sur les genoux, l’autre levée. Entre les doigts de celle-ci, une cigarette fumait. Ses ongles étaient taillés. Il était très masculin, j’étais absolument certain que c’était un homme. Il observait l’extrémité de sa cigarette. Mais j’avais déjà tout compris. Cela n’avait rien à voir avec le fait que je n’aie pas de frère : quelle importance ? J’aurais bien pu en avoir un, ou il pouvait encore m’en naître un, ça ne comptait pas.
    Le point crucial, c’est que je ne connaissais pas l’homme assis en face de moi. Et maintenant, avant d’en venir à ma macabre conclusion, j’essaie de me remémorer l’histoire que j’avais dû imaginer avant, dans ce café. J’avais bien imaginer quelque chose, sinon je ne serais pas allé m’asseoir à sa table. L’avais-je pris pour le professeur de piano de ma première fiancée ? Croyais-je l’avoir rencontré au club d’activités artistiques ? Ou supposais-je qu’il venait de Moscou ? ou de Tartu ? que c’était un architecte ? un ami ? un parent ? une simple connaissance ? un intime ? un collègue ? Je ne sais pas. Je ne saurai jamais. Et je n’en parle plus. Maintenant je raconte la suite.
    Dès que j’eus compris ce qui s’était passé, je demeurai silencieux. Il attendait ma réponse, leva les yeux, me regarda en face et lut dans mes pensées. Il comprit exactement ce que je venais de comprendre. Nous savions désormais tous deux qui nous étions réellement. Nous nous reconnaissions.

 

IV


    Je me levai lentement, comme pour éviter de l’énerver, et je m’enfonçai dans la pièce. Je voyais sa silhouette se découper contre la lueur crépusculaire. Il resta tout d’abord assis. Mais il était trop immobile. Volontairement retranché. Près d’une minute, peut-être, s’écoula ainsi. Ensuite seulement, il me demanda : « Qu’est devenu ton frère, alors ? » Silence de ma part. Il avait posé la question de cette manière parce qu’il avait déjà compris que je n’avais pas de frère. Il espérait que j’en avais peut-être eu un, à une époque. N’importe quelle espèce de frère. Je secouai la tête sans rien dire. « Un frère nommé Toni ? » Je fis non de la tête, la bouche crispée. « Pas de Toni. Je n’ai jamais eu de frère. Il existe sûrement quelque part un frère nommé Toni, mais ce n’est pas mon frère. Une de vos connaissances a sans doute un frère qui s’appelle Toni, mais ce n’est pas moi. Je suis fils unique, parole d’honneur. L’unique enfant dans la famille. – Mais vous ne connaissez pas Toni, demanda-t-il ? – Non, pas du tout, impossible ! » L’homme se leva et se dirigea vers le mur opposé. Je parcourais désespérément ma mémoire, sans parvenir à me rappeler de quoi nous avions parlé. Nous évitions chacun le regard de l’autre. J’entendais la pendule. Je me rapprochai involontairement d’une chaise. Pourrais-je l’utiliser comme arme, en cas de besoin ? Toutes sortes de choses inutiles me revenaient à l’esprit, les propos d’autres personnes. Je me souvins de l’aventure arrivée à un scénariste de Moscou (ou de Sverdlovsk) dans une grande ville de Sibérie. Il était venu en aide à une fille lettone et s’était retrouvé dans la cuisine d’un appartement privé, cerné par une bande de truands. Remarquant des bouteilles vides qui traînaient par terre à ses pieds, le scénariste en avait attrapé deux, une dans chaque main, et avait assommé deux brigands simultanément, avant de s’enfuir à la faveur de la confusion qui avait suivi. Je ne sais pas si ça s’était réellement passé ainsi. Peut-être ce type m’avait-il raconté une scène tirée de l’un de ses films ? Je saisis le dossier de la chaise. Mes doigts n’étaient pas moites. Il remua. J’étais prêt à tout. « D’où nous connaissons-nous, alors ? », demanda-t-il, faussement serein. « Peut-être de l’université », répondis-je paisiblement, tout en sachant que ça pouvait être n’importe quoi, sauf ça. « J’ai fait mes études à Tallinn, à l’Institut polytechnique, dit-il avec un rire triste et nerveux ; nous avons pu nous rencontrer là-bas... » Diabolique, je me taisais. « Mais d’où connaissez-vous N ? », rétorquai-je ensuite. « Je l’ai vu sur scène, bien sûr ! – Quelle scène ? – Enfin il est comédien, répondit-il avec un accent de sincérité ; il est bien comédien, non ?... » C’est d’ailleurs exact, N est bien comédien, il a joué beaucoup de rôles intéressants, surtout des jeunes gens un peu simplets, souvent affublés de culottes rouges. Moi qui le connais dans la vie, qui connais sa femme, leur enfant de cinq ans, j’oublie trop souvent qu’il est acteur — d’autant plus facilement que j’apprécie davantage en lui l’individu que le comédien. « Alors vous ne le connaissez pas vraiment ? », demandai-je encore. « Bien sûr que si ! – Comment ? – Je l’ai vu à la scène. – Dans ce cas-là vous ne le connaissez pas, criai-je, arrêtez de me raconter des histoires. – Mais tout le monde le connaît, me répondit-il avec un tremblement des lèvres, tout le monde connaît N ! – Je ne suis pas tout le monde, hurlai-je, je le connais personnellement. » Lui aussi élevait la voix. « Mais alors, s’il vous plaît, d’où nous connaissons-nous donc ? » Il se redressa et fit soudain un pas dans ma direction. À mon tour je fis un pas, en arrière. « Pourquoi dissimulez-vous cela ? », cria-t-il. « Je ne dissimule pas, je ne cache absolument rien, expliquai-je en essayant de gagner du temps. Laissez-moi réfléchir, ça va me revenir ; c’est très simple, mais il faut que je me rappelle, j’ai déjà vécu tant de choses, tant de rencontres, d’intrigues, d’événements, d’amitiés. – À qui pensiez-vous quand j’ai parlé de cet X que j’avais enregistré en cachette ? », demanda-t-il. « À personne, mentis-je. – Ce n’est pas possible, vous m’avez dit que vous le reconnaissiez ! » Je réfléchis... J’étais coincé. Je ne voulais quand même pas raconter à un étranger mes histoires les plus secrètes ! « À qui pensiez-vous, hurla l’inconnu ? – À un de mes amis. – Mais alors où nous sommes-nous connus ? »
    L’assurance me revint, car je décelais des signes de faiblesse dans sa voix. Il faisait maintenant tout à fait noir dans la pièce. J’apercevais mon visiteur dans la lumière mourante. Ce pouvait être n’importe qui. Je ne connaissais pas son caractère, je ne pouvais pas me figurer de quoi il était capable. « Peut-être nous sommes-nous trouvés dans le même groupe de touristes ? », demanda-t-il d’un ton plus posé. « Nous ne nous sommes jamais rencontrés de notre vie », dis-je brutalement, puis j’allumai la lumière.
    J’avais parlé d’abord, et ensuite, seulement, allumé. Il y a une ampoule de deux cents watts au plafond de ma salle de séjour. Nous nous faisions face et la pièce s’étendait entre nous comme un espace vide. Il posa sur moi un regard vitreux. Il suffoquait. Je voulus lui venir en aide : après tout, nous étions des êtres humains l’un et l’autre. J’aurais souhaité le réconforter, le sortir de cet état de frustration. Je fis un pas en avant et tendis une main vers lui. C’était le geste le plus ordinaire, une marque, d’après les éthologues, d’amitié et de bonne volonté. J’ouvris la bouche pour dire une parole apaisante. Mais quand j’eus fait un pas de plus il porta la main à son cœur et s’affaissa le long du mur. Je me précipitai vers lui. Il haletait et râlait. Je savais qu’il ne fallait pas le toucher, que le moindre stress pouvait lui être fatal. Mais je n’avais aucun médicament chez moi. Par-dessus le marché, je n’avais pas le téléphone non plus. Je l’ai réclamé en vain, comme si je savais par avance qu’un jour ou l’autre ce genre de chose finirait par arriver. Hélas, la construction du nouveau relais téléphonique traîne en longueur, et les nouvelles lignes sont difficiles à obtenir. Le téléphone public le plus proche est près du magasin, à trois cents mètres environ de chez moi.
    Je choisis d’appeler de l’aide plutôt que de rester à attendre à côté du mourant. Je courus dans le soir doux et humide, de toutes mes forces, et de loin déjà je vis qu’il n’y avait pas la queue au téléphone. S’il avait fallu arracher l’appareil à quelqu’un, je n’aurais pas osé le faire, j’en ai bien peur. Au lieu de cela, je pus appeler immédiatement les secours d’urgence. Je réclamai un médecin. Puis je raccrochai et rentrai chez moi en marchant lentement. J’avais transmis mon message. En écrivant cela il me revient en mémoire cette vieille légende allemande, qui a été reprise dans tant d’œuvres littéraires. Un courrier se hâte, porteur d’une nouvelle importante. Il chevauche toute la nuit. Au matin, lorsqu’il atteint sa destination, on lui apprend qu’il a traversé un lac immense, galopant sur une très mince couche de glace que recouvre la neige. Le courrier ignorait que sa vitesse seule l’avait sauvé : se fût-il arrêté, que la glace se serait rompue. Lorsqu’on lui dit cela, l’homme porte la main à son cœur et tombe mort.
    L’air était humide et frais. À travers les fenêtres, je voyais des femmes préparer à manger. De loin, j’entendis la sirène des urgences. Je pressai le pas. Nous arrivâmes chez moi en même temps. On transporta l’homme dans l’ambulance et on l’emmena.
    Il mourut avant d’atteindre l’hôpital. Il s’appelait [...], né en 1939. Domicile : Tallinn, [...]. Divorcé, sans enfants. Employeur : RSS d’Estonie, Département de l’énergétique et de l’électrification, Direction de la production. Études : supérieures. Salaire moyen : 170 roubles. Voyages à l’étranger : RDA, Tchécoslovaquie. Parents décédés.
    J’eus beaucoup de difficulté à expliquer les faits. Pour commencer personne ne voulut me croire, et mon explication véridique (que j’ai répétée ici) fut prise pour un délire cynique, une plaisanterie irresponsable ou une intrusion déplacée dans la vie d’autrui. Pour finir il apparut tout de même que je n’avais aucune raison de mentir. Je réussis à établir mon innocence avant que ma femme ne fût revenue de Pologne.
    Mais elle vit la fenêtre cassée, et j’eus du mal à lui faire comprendre ce qui s’était passé dans la pièce. Elle fit aussitôt le rapprochement avec un poète, un ami de la famille, qui veut toujours prendre congé en s’envolant par la fenêtre. Elle était convaincue que le poète avait mis en pratique ses fantasmes paranoïaques. Elle se mit à pleurer. Je parlai de la bourrasque, soudaine, qui avait traversé le monde, mais je n’y croyais plus vraiment moi-même. Il me semblait maintenant que mon visiteur avait réellement brisé cette vitre, ou qu’il était entré ici par la fenêtre, ou qu’il était lui-même, et non le poète, parti par cette fenêtre.

Traduit de l’estonien par Jean Pascal Ollivry