Mati UNT

  

RIVAGE DÉSERT

 

DIMANCHE

les mets n’avaient plus pour nous ni goût ni parfum, la soirée était creuse et nous avons décidé ma femme et moi d’aller au restaurant, d’autant que le lendemain nous attendait un voyage dans les îles de l’Ouest, la dernière partie, la partie décisive de nos congés d’été. Au restaurant, en dépit du cognac, je suis resté silencieux ; j’ai regardé par la fenêtre la mer et j’ai tenté de me remémorer une circonstance insignifiante, un fugace souvenir de mer qui s’était inscrit en moi dans ce même restaurant, quelque chose qui flottait au vent, mais ce que c’était au juste, pas moyen de le retrouver, d’autant qu’à présent (1967) je ne distinguais rien de semblable, rien qui m’eût rappelé les visions de l’époque (1965). Je me sentais incapable de rester en place, quand une ancienne condisciple de ma femme, de mon épouse, est venue à notre table et elles se sont mises à discuter sans m’accorder la moindre attention, la condisciple non plus, c’était pourtant la première fois qu’elle me voyait – alors je n’ai plus résisté, je me suis levé en m’excusant et je suis allé au bar. Je me suis assis, j’ai considéré le reflet brouillé de mon visage sur les verres alignés dans le vaisselier, j’ai commandé un petit verre et me suis efforcé de réfléchir – de manière logique, naturelle, vitale, digne d’un être humain, sobrement, rien qu’à ma manière, prévoyant toutes les circonstances, envisageant et méprisant tous les compromis, froidement – mais je me suis mis à penser carrément en anglais, langue que je connais très mal : OUR METHOD IS LETTING GO, et puis encore : ESTONIAN CULTURE IN OUR HANDS (A. Ehin). À ce moment-là quelqu’un m’a donné un coup dans les reins et m’a demandé si j’étais bien moi. J’ai acquiescé et l’homme, un grand bonhomme aux cheveux en brosse, s’est mis à m’accuser de tout ce qui s’est passé en Estonie dans les trente-cinq dernières années. Je n’ai pas même trente ans, mais j’ai lu dans le regard de l’homme une menace froide et métallique. Au même moment, derrière le mur, plus loin dans la salle de restaurant, une femme s’est mise à chanter, c’était une chanteuse, moche, déchaînée, et elle chantait et elle chantait, elle chantait, chantait, chantait encore, chantait toujours et je n’ai pas permis à l’homme de continuer, je me suis mis moi à parler, comme un automate : quand votre heure reviendra, vous m’abattrez contre le mur de la grange de mon village natal, ce sont vos procédés à vous et vous n’y pouvez rien, la liberté, le pouvoir, ce n’est pas votre affaire, cela n’a jamais dû particulièrement vous intéresser, et quant à ce qui se passe dans votre pays, cela ne vous a jamais intéressé du tout, ce qui compte pour vous c’est d’avoir la panse bien remplie, n’est-ce pas ? Tout ce que vous voulez c’est tuer, mais même cela vous en êtes incapables : la violence, vous êtes prêts à y recourir, mais seulement contre les vieux et les faibles, les femmes et les enfants, et encore de manière sordide, sans élégance, en regardant l’heure, en ayant peur de voir le soleil se lever. Vous avez tous peur. Même mon père en est à me demander pourquoi j’écris au juste, est-ce que je n’ai pas peur de vexer le gouvernement, à qui je dois d’avoir fait mes études, est-ce que je n’ai pas peur de vexer la direction de mon entreprise, qui me paye un salaire de cent dix roubles pour à proprement parler ne rien faire du tout... Et pourtant je porte jusqu’à maintenant les gants d’hiver en cuir de cet officier SS, ceux qu’il avait oubliés quand cette fois-là il avait dormi dans la cour de notre maison. Vous faites tous dans votre froc, toi pareil, mais il suffit que vous vous mettiez à plusieurs et vous réduisez même vos amis au silence, comme jadis les pauvres gens. L’homme s’est radouci, a commencé à me contredire, à me décrire la phylogenèse et l’ontogenèse, la loi (ou les lois) de la vie, je lui ai serré la main et il m’a rendu ma poignée de main comme si nous étions des conspirateurs, des camarades de régiment, des universitaires ou des reporters. Et puis je m’en suis retourné auprès de ma femme, ma femme que j’ai connue il y a deux ans et dont la maison natale est ici en ville, et je me suis assis à côté d’elle et la condisciple, comme si je lui avais fait peur, s’est levée et s’en est allée. J’ai demandé à ma femme si elle voulait encore boire quelque chose, elle ne voulait pas, moi oui. Nous sommes restés encore un moment assis, sans rien dire, nous avons dansé une fois, nous avons regardé les autres danser, écouté chanter la soliste

LUNDI

et puis nous sommes sortis du restaurant et nous sommes rentrés sous les tilleuls murmurants et nous sommes arrivés devant la maison, une maison blanche comme la neige, où vivait ma belle-mère. Nous sommes entrés dans la pièce et je suis allé me laver à la salle de bain. La glace était embuée, je l’ai nettoyée de la main. Le verre humide me renvoyait mon visage, si incompréhensible, si familier. Je suis entré dans la chambre. C’était la haute saison et la maison était pour moitié louée à des vacanciers venus de Moscou c’est pourquoi nous devions coucher séparés : ma femme sur un étroit divan et moi sur un lit de camp. Nous devions parler tout bas pour ne pas réveiller la vieille Juive qui dormait dans la pièce voisine et que ma belle-mère appelait le crapaud, et aussi pour ne pas réveiller ma belle-mère, car la porte mitoyenne était ouverte et nous l’entendions respirer. Helina s’est peignée avant d’aller se coucher et m’a regardé, fixement et sans intérêt. Nous étions donc couchés chacun de notre côté dans le noir et nous nous taisions. Quand le silence est devenu insupportable, je me suis levé, je suis allé m’asseoir au bord de son lit et sans la toucher je me suis mis à lui dire que j’avais envie d’elle, même si j’étais sûr que dans un état d’esprit analogue au sien, pas une femme ne pourrait se permettre semblable chose, sauf peut-être une nymphomane, je l’ai dit pourtant, à tout hasard, mais elle a hoché la tête, et comme j’ai continué à lui parler, elle s’est mise à pleurer tout doucement. Là dessus je suis retourné dans mon lit avec l’intention de faire semblant de dormir, mais c’était au-dessus de mes forces, j’avais le cœur qui battait fort, j’étouffais, je me suis relevé et j’ai commencé à parler : quelle folle idée, quelle belle idée, oui une idée trop belle, vraiment trop belle, tu as eue d’aller avec moi rejoindre ton amant ! Oui bien sûr, moi aussi j’ai chanté les vertus de l’amour libre, de la fraternité universelle, d’un monde nouveau, meilleur, mais jamais, jamais je n’aurais cru que ce monde nouveau et meilleur était arrivé si près de moi, qu’il viendrait sans prévenir, EN CACHETTE et NUITAMMENT, les lèvres pincées, comme un voleur. Là-dessus elle a dit d’une voix étouffée et soumise qu’elle ferait tout ce que je voudrais, et que si je ne voulais pas partir dans les îles nous ne partirions pas. J’avais obtenu ce que je voulais, mais j’ai aussitôt rétorqué que c’était trop tard, ce n’était pas la peine d’en parler, il fallait partir. Il fallait partir. DANS LES îLES. Les billets sont achetés. Elle a insisté, obstinément : les billets, on pouvait les revendre, manifestement elle avait soudain envie de vivre avec moi et d’être heureuse. Mais moi j’ai dit : il faut partir, toutes les objections que j’ai élevées jusqu’ici ne sont que des bêtises. Il faut assumer la vie, la vie est sévère, puissante et tendre comme disent les écrivains, entre autres moi, la vie vaut la peine d’être vécue, chacun a la vie qu’il mérite. C’est ainsi que j’ai repoussé toutes ses tentatives d’approche, son exceptionnelle disponibilité au renoncement, son unique tentative de tout rectifier et de repartir à zéro. Je suis ainsi resté assis devant le lit d’Helina jusqu’à trois heures du matin. Puis j’ai passé le pyjama de feu son père. Il était (encore ?) trop grand pour moi, tout juste sorti du lavage, repassé et parfumé. Le père d’Helina était malade depuis longtemps quand cette fois-là (1964) on l’avait rapatrié sur le continent dans un état désespéré. La crise était arrivée très vite et dès le deuxième soir les médecins avaient dit que le malade ne reverrait pas le jour. Il était dans le coma, aucun contact avec lui n’était possible. Cette nuit-là, Helina rejoignit sa mère à l’hôpital. Je l’accompagnai. La nature tout entière était pleine de mauvais présages. Quand nous partîmes de chez Helina, sous les arbres dans le givre épais, un coup de feu claqua on ne sait où et des centaines de choucas s’envolèrent au-dessus de la ville. LES OISEAUX S’ENVOLÈRENT PAR-DESSUS LE CIEL. Mon cœur se serra, nous poursuivîmes rapidement notre chemin le long du trottoir glissant. J’ignore ce qui me prit tout d’un coup : je me figeai, saisis Helina par la main et de la main restée libre lui montrai une fenêtre. La pièce était éclairée d’une lumière rouge et sur le rebord de la fenêtre, devant le rideau, noir, immobile, était assis un tout petit CHIEN. Poussés à bout, les nerfs d’Helina craquèrent et elle se mit à courir, m’attirant derrière elle. J’eus du mal à la rattraper, je voulus l’embrasser, mais elle détourna ses lèvres sèches et couvertes de croûtes, baissa les yeux et moi je citai quelqu’un qui a dit que la mort est sur le champ plat autour de la maison. Sur l’avenue de Riga j’ai commencé à avoir des renvois, cela faisait deux nuits que je n’avais pas dormi sans cesser de fumer, l’effet se faisait sentir. Helina ne prit pas le temps de m’attendre, elle continua à courir vers l’hôpital, nous ne nous sommes revus que le lendemain, elle m’a dit que son père n’était pas mort pendant la nuit ; il mourut d’ailleurs au moment même où nous parlions, debout près de l’escalier qu’on avait accolé avant l’incendie de l’université aux chaires de physique. À l’époque (1964) nous n’étions pas mariés, mais maintenant (1967), alors que je suis couché dans la maison d’Helina, dans le pyjama du père d’Helina, nous le sommes depuis trois ans. MARIÉS, nous ne l’étions pas moins le lendemain matin, quand nous sommes arrivés à l’aéroport, où le contenu d’une poubelle était en flammes, où le voile de fumée faisait monter les larmes aux yeux, où les phlox devant le bâtiment chaulé de l’aérogare étaient en fleur, où au loin sur le champ stationnait l’avion dans lequel nous sommes partis ; il a décollé et s’est envolé, et son vol a duré, duré, duré jusqu’au moment où il a atterri en décrivant un grand arc sur une piste semblable à un pâturage. Quand nous sommes sortis de l’avion le vent de mer soufflait fort, et quand nous avons commencé à traverser le pré en direction des gardes-frontière postés au loin, le chapeau d’une inconnue fut emporté par le vent et s’en alla rouler par terre, écrasant les fleurs de camomille. Je courus après le chapeau juste sous le nez des gardes-frontière et je le rapportai ; soudain l’importance de ce voyage me transperça comme une aiguille. Mais il n’y avait plus rien à faire, nous étions arrivés. Le garde-frontière n’a rien trouvé de particulier à mon passeport, mes mains tremblantes et mon regard errant n’ont éveillé en lui aucun soupçon, il a même souri en me rendant mes papiers. Nous avons suivi les autres dans la salle d’attente. Là, juste sous le plafond, des fenêtres haut perchées claquaient sous l’effet du vent, les femmes de la région étaient assises sur leurs pots de lait, mais Édouard n’était pas encore là. Nous avons pris place sur un banc. Nous étions arrivés dans la zone frontière, au pays d’Édouard, DANS LES ÎLES. Ici, je n’avais qu’un droit consultatif. J’ai regardé ma femme, qui était extrêmement calme – seules ses narines frémissaient. Je me suis levé, j’ai fait le tour de la salle, une épaule plus basse que l’autre, et je suis allé lire les horaires. Combien de lignes resteront pour moi à jamais inexplorées – personne ne m’empêche pourtant de les emprunter – surtout des lignes locales, mais moi je suis habitué à n’aller que là où j’ai des choses à faire (ou bien où je n’en ai pas ?) et en fin de compte on s’habitue à prendre toujours les mêmes, un point c’est tout. Alors la porte s’ouvrit et Édouard entra ; il nous salua d’un franc sourire et j’allai vers lui et je lui tendis la main en premier, tout comme si je voulais m’abaisser devant les femmes des îles, comme pour confirmer l’ambiguïté de ma situation. Bien sûr, j’ai l’habitude de faire tout un plat de choses qui ne le méritent pas. On me l’a plus d’une fois reproché. Oui, c’est vrai, un voyage à Võru me fournit un sujet de conversation et d’excitation une semaine avant et une semaine après – comme si la fin du monde approchait, et je parle de mon voyage à Võru, petite ville de province, j’en parle comme si j’étais Hemingway qui part pour Madrid. Je vois de toutes parts des périls dissimulés, des présages apocalyptiques, des archétypes symboliques. Un jour, j’ai répondu en plaisantant que FAIRE TOUT UN PLAT DE CHOSES QUI NE LE MÉRITENT PAS, c’est ma profession, la seule chose que je sache faire à peu près correctement, et que c’est bien par de semblables exagérations et mystifications que je nourris ma famille. Non, bien sûr, la plaisanterie n’était pas bonne – c’est peut-être vrai que tout va mal, et alors comment, à qui vais-je revendre ma marchandise ? Ainsi avons-nous quitté avec Édouard la salle d’attente pour pénétrer en plein soleil, et voilà qu’ici aussi, dans les îles, il y avait quelque chose venu du continent : au bord du fossé était assis un homme qui avait traduit les pièces de Beckett, je l’ai salué. Puis le bus est arrivé, mais dans le bus je me suis senti mal. Chaque regard étranger posé sur moi me faisait baisser les yeux. Les voyageurs du bus donnaient la préséance à Édouard. Pas un parmi eux qui n’eût estimé qu’Édouard, en tant qu’homme, convenait à ma femme bien mieux que moi. Tous les prenaient pour mari et femme, et moi, pour l’ami de la famille. Tout un chacun aurait éclaté de rire si j’avais entrepris d’expliquer mon statut. La société donnait raison à Édouard, la société tenait mes prétentions pour infondées. Ce qu’hélas elles étaient. Je n’avais pas un seul ARGUMENT en vertu duquel cette femme devait être à moi et pas à Édouard ou à quelqu’un d’autre. J’aurais bien sûr pu dire que JE L’AIMAIS, mais personne ne m’aurait cru. Mon discours n’aurait été conforme ni à mon apparence ni à l’expression de mon visage – mes mains reposaient inertes sur mes genoux et mon regard était dépourvu de passion. Mes pensées étaient tout à fait ailleurs, je me sentais mal dans ce bus. Et ainsi de suite – tout le parcours sur la banquette du fond, l’arrivée en ville là où était le port, les tentatives infructueuses pour acheter du saucisson-chasseur, encore un bus, qui devait nous conduire cinq kilomètres plus loin, une forêt de vieux chênes et les commentaires d’Édouard à ce sujet. Et puis LA VIEILLE FEMME qui allait nous loger dans son grenier, sa ferme, avec sa pièce centrale, archaïque, superbe, avec sa collection de tapis de chiffons et de châles en toile, avec ses oreillers à taies brodées amoncelés à la tête du lit, une tapisserie représentant un château, beaucoup de fleurs. Et j’ai beaucoup parlé de fleurs, j’ai parlé avec entrain, j’ai vanté les mérites des géraniums, des fleurs d’asperges et des cactus, j’ai manifesté de l’intérêt pour leurs modes de reproduction et de mélioration, pour leur conditions de croissance, et cela pour la simple raison qu’Édouard était assis avec nous, à la même table, devant ces assiettes chargées de tomates et de concombres. Chaque instant m’était précieux, je pouvais sans doute faire une certaine impression, du moins aux autres, avoir l’air de quelqu’un d’humain, d’agréable, de chaleureux, comme Édouard, pour qui cela allait tellement de soi. J’ai parlé, j’ai parlé et j’ai conquis le cœur de la vieille femme, mais tous, à l’exception de cette vieille paysanne bienveillante et à moitié sourde, m’avaient déjà percé à jour. Puis on nous a conduits AU GRENIER – à plus proprement parler dans les combles au-dessus de la remise – dont le fond était rempli de foin jusqu’au plafond. Nous avons étalé les couvertures et les draps directement tout près de la porte, au débouché de l’échelle. Au plafond, une ampoule nue de cent watts. La mer était à distante de trois cents mètres environ, au-delà de la route chauffée par le soleil. J’avais dans mon sac une chemise de rechange et des chaussettes, un slip de bain, un gros pull, un imperméable, un appareil photo et des pellicules, de la crème à raser et un rasoir, une brosse à dents et du dentifrice, un savon, une serviette, un crayon, deux boîtes d’aspirine et un numéro d’une revue finlandaise contenant une préface de Hans Magnus Enzensberger intitulée " Un musée de la poésie contemporaine ". Dans le sac de ma femme il y avait en plus la pièce de Mishima, Hanyo, qui racontait l’histoire d’une jeune fille, malade mentale, qui attend pendant des années celui qu’elle aime et qu’elle espère reconnaître à un éventail. Un beau jour, le jeune homme finit par arriver, mais elle ne les reconnaît pas, ni lui ni l’éventail. Désespéré, le garçon s’en va, et la jeune fille reste en proie à son idée fixe, livrée à la triste autorité d’une artiste vieillissante. Entre les pages du livre, un compte-rendu en estonien : " Hanyo présuppose, voire exige une grande densité intérieure – le public doit se mettre sur la même longueur d’onde que l’auteur afin d’arriver avec lui à la substance sociale, à la perception du contenu intellectuel de l’œuvre. Une bonne concentration en harmonie avec le public : performance réussie pour R. au moment où, assis, il expose ses points de vue et ses opinions (lecture du journal, etc.). Il communique alors une tension intellectuelle, une richesse intérieure véritables, de profondes certitudes. Dans le duel verbal, Yoshioga (joué par A.) est en retrait par rapport à Honda : certains enchaînements d’idées inattendus ne sont pas suffisamment mis en relief, la scène dans son ensemble traîne en longueur. " Édouard pendant ce temps nous attendait à l’extérieur. Quand ma femme se fut arrangée (quelle expression !), nous sommes partis au bord de la mer, c’était un rivage désert, rivagedésert, cela faisait longtemps que je n’avais rien vu de pareil : une eau verte, lisse comme un miroir, pas âme qui vive, seule la villa déserte d’un cosmonaute sur le sommet de la colline. Nous étions embarrassés, et pour nous reprendre nous nous sommes mis à jouer. Le jeu était extrêmement simple, mais il est presque impossible de le décrire de manière plastique et intelligible, j’ai essayé, je ferais mieux de dessiner. Deux joueurs joignent leur mains sous l’eau (alias : se prennent par la main) et de leurs mains libres prennent celles du troisième. Ce dernier pousse ses jambes en avant sous l’eau et se lance (alias : se propulse) par-dessus les mains jointes. Puis on échange les rôles et on repart à zéro. J’ai raté mon saut, j’ai plongé sous l’eau la tête la première et mes jambes sont restées désespérément à gigoter au-dessus de la surface, où les regards de ma femme et d’Édouard étaient plongés l’un dans l’autre. Je me suis débattu jusqu’à ce qu’ils lâchent mes mains, je suis remonté à la surface en reniflant, j’ai refusé de continuer à jouer. Édouard non plus ne voulait plus jouer, il a proposé de nous mesurer à la nage. La ligne de l’horizon s’était fondue avec le ciel, le soleil se couchait. Nous sommes partis à la nage en direction du large, avec des résultats plus ou moins identiques. J’ai plongé la tête sous l’eau et j’ai regardé mes mains vertes, noyées : REGARDEZ, ELLE NOUS A APPORTÉ UN HÉBREU POUR QU’IL SE MOQUE DE NOUS, ELLE EST VENUE À MOI POUR DORMIR À CÔTÉ DE MOI ET J’AI CRIÉ D’UNE VOIX PUISSANTE. De retour sur la berge nous nous sommes changés, ma femme plus loin derrière les buissons, nous, les hommes, à même le sable, tout les deux, NUS, sans nous regarder. Nos ombres étaient très longues, d’autres s’approchaient furtivement de toutes parts, les nôtres était brisées par un banc, et le sable immobile, Stilleben ; je n’avais pas mon appareil, j’aurais pu prendre des photos. J’ai demandé à Édouard comment il avait passé l’été et il m’a répondu qu’il avait fait les foins chez son père. J’ai proposé pour le lendemain soir de faire un feu sur la plage et de boire un coup d’eau-de-vie. Dommage que nous n’ayons pas pu trouver de saucisson-chasseur. Édouard savait qu’en ville on vendait un autre type de saucisson, effilé et bien gras, qu’on pouvait faire gril1er ; il a promis d’en rapporter près d’un kilo. Alors ma femme est sortie des buissons, vêtue d’une robe, pieds nus sur le sable. Nous avons raccompagné Édouard sur la grand-route, il est parti, sa silhouette miroitant dans l’air chaud qui montait de l’asphalte. Nous l’avons suivi des yeux, je tenais ma femme par la main. Un chat traversa la route, les nuages restaient immobiles dans le ciel incandescent, nous sommes montés au grenier et nous avons allumé l’ampoule de cent watts. Nous nous sommes couchés. J’ai éteint. J’ai touché le corps de ma femme, j’ai posé doucement la main sur elle et je l’ai bougée, timide comme un collégien – mais elle l’a repoussée loin d’elle, sans un mot, sans un soupir. Nous étions étendus en silence, immobiles côte à côte, sous nos corps les foins bruissaient sans raison, comme s’il y avait des serpents, mais non, c’étaient simplement les fétus que nous écrasions de notre poids. La porte du grenier était juste devant moi et les fentes laissaient passer un crépuscule déjà trop rouge pour l’été et je me suis endormi et

MARDI

nous marchions, mon ami et moi, dans la ville médiévale ; c’est une nuit d’automne, les rues et les pavés sont luisants de pluie. Avec mon ami nous avions parlé éthique et mariage. Soudain un coup de feu, un pouf désagréable, et voilà que de quelque part, là haut sur la corniche, tombe sur le pavé le cadavre d’un jeune soldat. Nous tournons la tête, tout près de nous un homme au manteau sombre et luisant, il souffle une fois dans le tuyau de son revolver puis met l’arme dans sa poche. Sans nous prêter la moindre attention, sans même nous remarquer, il passe près de nous, nous qui, sous le passage voûté, retenons notre souffle, il a une expression terriblement sérieuse et naturelle. Nous ne regagnons la rue que lorsque l’écho de ses pas dans les rues étroites de la vieille ville s’est dissipé, nous nous mettons en route nous aussi, mais quelque part, parfois plus loin, parfois plus près, encore et toujours, des coups de feu. Bientôt nous voyons trois nouveaux cadavres, tous des soldats, entassés les uns sur les autres, abattus par surprise, l’un a le visage tout blanc, tourné vers le ciel, la pluie ruisselle dans sa bouche écarquillée ; et toujours, toujours, de lointains coups de feu, c’est clair, ils se dépêchent, le matin ne va pas tarder, une clarté indistincte se profile déjà. Et nous, la tête dolente, soudain dégrisés, nous pressons le pas pour quitter la ville : avec le matin tout apparaîtra au grand jour et nous devrons répondre de tout. Plus vite, plus vite, dit mon ami, mais les pavés sont glissants, nos jambes ne veulent pas nous conduire loin de ces endroits de mort. Déjà quelqu’un ouvre sa fenêtre, quelqu’un qui a le sommeil bref. Le matin, ma femme est allée en ville nous déclarer à la police. Je suis resté assis au bord de la mer, tout seul, sur le rivagedésert, j’ai barboté dans les eaux basses près de la berge, le temps était beau. J’ai ramassé des coquillages, je les ai placés sur le bout d’un tronc qui dépassait et je les ai regardés se ternir en séchant. J’ai vu soudain s’approcher au loin, du côté où devait se trouver la ville, uniforme, élevé, impénétrable, UN MUR DE BROUILLARD. L’un de ses bouts se perdait dans la mer, l’autre dans la forêt. La brume avançait rapidement, et moi je suis resté là où j’étais. Plus cette masse s’approchait, plus les battements de mon cœur s’accéléraient. Finalement le nuage m’engloutit en son sein. Le soleil et la mer disparurent, j’étais seul, la brume sur mon corps suintait une sueur glacée. On distinguait à peine le clapotement d’une eau invisible contre des pierres invisibles. Je n’ai pas bougé, je ne me suis pas levé. Je suis resté assis sans regarder l’heure, et puis de nouveau une lueur jaune a percé, l’air s’est réchauffé et le nuage m’a quitté. Le mur de brouillard est parti aussi silencieusement qu’il était arrivé, le long de la ligne de l’eau, mais à présent, à la lumière du soleil, il n’était plus gris, il était d’un blanc de neige. J’ai pris mon temps. J’ai dessiné sur le sable des formules magiques. Le temps que je prenais avançait sans se presser, il s’écoulait et je voulais le tuer, l’abattre, ce temps plus jamais revenu, ce temps qui venait de la terre et de la mer et s’en retournait à l’endroit d’où il était venu. Le soleil était brûlant. J’ai commencé à creuser UN TROU dans le fond sablonneux de l’eau, pour m’y dissimuler jusqu’en haut ; je travaillais des deux mains, je travaillais comme une excavatrice, la sueur coulait sur mes lèvres, alors que le sable refluait dans le trou au fur et à mesure que je creusais, malgré tout mon œuvre avançait, et finalement je me suis assis dans le trou et je m’y suis recroquevillé tant et si bien que seule ma tête sortait de l’eau. J’ai regardé alentour. Rivagedésert. Pas un indice. Terre anonyme. N’importe quel État de la zone tempérée. Feuille blanche, blanc rivage, blanrivage. Je suis arrivé en passant par le col de l’utérus. Sur le dos d’un dauphin, sans Eurydice, en carrosse, en hélicoptère. Venant d’un avenir indéfini, du Moyen Âge, d’un village de Linnamäe, d’une grotte de Cro-magnon, de capitales, de cafés. Je suis moi-même une feuille blanche. Et en même temps il y a Édouard, grand et poilu, en ce moment dans son appartement, sur son divan avec ma femme, cette brute de violoniste, lui que je ne pourrai jamais être, et dans leurs caresses l’indéfinitude que j’éprouve sur cette berge se transforme en une indéfinitude nouvelle, guère plus réconfortante. Des deux côtés, à droite et à gauche, la ligne de l’eau a disparu derrière l’horizon. Folle, délicieuse torture de soi ! Comportement pour le moins inadéquat... Quand la mer vous glisse entre les mains, quand le ciel pâlit – qui donc parviendrait à retenir sa femme ? Ici, en Estonie, pays notoirement situé au bord du golfe de Finlande, compris dans un espace plus large appelé " la Baltique ". Alors que devant mes yeux ne cessait de défiler un film obscène sur ma femme(?) et Édouard. Poses, attouchements, le tout, somme toute, stérile. Ah, quelle délectable auto-mortification, quelle délicieuse fête d’été pour masochistes... Le soleil me grillait le haut du crâne, l’eau clapotait paresseusement, comme assoupie, je me suis mis à faire les cent pas sur le rivage en fredonnant un air mélancolique. Soudain mon cœur s’est mis à battre. La peur. J’ai ramassé mes affaires et je suis parti en courant sur LA GRAND-ROUTE, comme si un monstre m’était apparu aux bornes du ciel. La route, la route ! Mais là non plus, pas un homme, pas une bête, pas une voiture. Je fus pris par le sentiment que tout était parti, tous avaient pris la fuite, quitté les lieux sur la foi d’informations inattendues, tout le monde avait été rappelé, de manière inorganisée, suivant le bulletin de la radio, mais moi j’avais été oublié, personne ne m’avait prévenu. Je me suis assis au bord du fossé et me suis mis à lire Luis Cernuda, Jorge Guillén, Juan Ramon Jiménez, Else Lasker-Schüler, Antonio Machado, Saint-John Perse, Nelly Sachs, Pedro Salinas et Kurt Schwitters. Serge Essenine, Attila József, Vladimir Maïakovski, Cesare Pavese et Georg Trakl s’étaient donnés la mort. Robert Desnos était mort des suites de la déportation, Miguel Hernandez sous la torture, Nazim Hikmet a été quinze ans prisonnier politique. Jakob von Hoddis a perdu la vie sur la base d’un programme d’euthanasie, Max Jacob est mort en prison, Federico Garcia Lorca a été fusillé, Puis ma femme est arrivée en stop, elle a dit avoir visité avec Édouard le vieux château de l’Ordre, et je lui ai demandé ce qu’ils y avaient fait si longtemps, et elle m’a dit qu’il y faisait agréablement frais. J’ai demandé si Édouard viendrait le soir nous rejoindre comme convenu, et elle m’a dit qu’il viendrait. Et pour la première fois j’ai pensé : pourquoi ne pourrions-nous pas vivre ensemble, tous les trois, peut-être même à quatre, et le soir Édouard pourrait nous jouer du violon, et nous, lui chanter des chansons sentimentales ? Nous irions ensemble au travail, Édouard et moi, nous reviendrions le soir fatigués, notre femme nous attendrait avec un repas chaud et s’occuperait de nos enfants communs. Mais ils sont encore loin, cette grande démocratie, ce grand amour de humanité, il n’y a rien à faire, il faut une nouvelle race humaine ou au moins des efforts intenses pour améliorer de la race, mais pour l’instant nous pensons ainsi : Édouard, il faut le tuer (un trou au fond de la barque, sous une voiture, des cultures de microbes prises dans un hôpital pour maladies infectieuses, en l’attirant par traîtrise sur une mince couche de glace), Édouard, il faut le torturer (interrogatoires, regards, aiguilles sous les ongles), et bien sûr – Édouard, il faut l’aimer. Car Édouard – c’est moi ! Je suis Édouard, l’Édouard de ce monde, et Édouard est moi. Des cellules d’une seule et même tumeur maligne. Nous. Vous. Toi. Un grand toi à un seul visage. Nous. Toi. Toi, qui peux tout, qui fais tout d’ailleurs, et tout ce que tu fais est iniquité, mais CELUI QUI COMMET UNE INIQUITÉ, QU’IL EN COMMETTE ENCORE UNE, ET CELUI QUI EST IMPUR, QU’IL LE SOIT PLUS ENCORE. ET ALORS J’ACCOURRAI, ET JE FERAI PAYER CHACUN SELON SES AGISSEMENTS. Un jour, ce printemps, alors que ma femme était partie à Tallinn, je l’ai invité chez moi. Il est venu et nous avons bu en tête à tête de la liqueur, nous en avions les mains toutes collantes. Je voulais lui plaire, parce qu’il me plaisait. Son regard tragique était baissé. Nous avons parlé de beaucoup de choses, j’ai raconté les jours heureux que j’avais passés avec ma femme à Valgemets (1965), je lui ai montré nos photos de mariage. Je lui ai raconté mes soucis, mes complexes et ma manie de la persécution. Il s’en fichait d’ailleurs, de ce que je lui racontais, et c’était bien son droit. Et ces quelques nuits, où j’avais attendu ma femme jusqu’au petit matin (peut-on après tout appeler cela de l’attente ?) nous avaient mystérieusement unis. Nous formions une trinité, nous étions associés, lui et moi, en une union mystique, nous partagions une femme, nous connaissions la même peau, les mêmes tons de voix, la même matrice, nous étions l’un et l’autre intimement familiers des mêmes réactions psychiques et physiologiques. J’aurais pu lui piétiner le visage, le pousser dans un trou dans la glace, lui couper la gorge ; mais nous étions désormais indissociables. Nous nous serions sans doute mieux compris si n’avait pas été entre nous, invisible, celle qui en même temps nous unissait – ma femme, si jolie, si cultivée. Quand il s’est levé pour partir, je l’ai raccompagné. Je lui ai vite souhaité une bonne nuit et j’ai fermé la porte. Il est resté dehors, dans le noir, dans la cour. Moi j’étais resté derrière la porte, l’oreille tendue. Il n’avait pas bougé. Nous retenions l’un et l’autre notre respiration, nous n’étions séparés que par une seule chose, la mince épaisseur de la porte, nous, deux âmes solitaires prises dans les filets de Satan qui les éloignait fatalement l’une de l’autre. Dans la pièce du haut, des Noirs chantaient. J’ai remonté l’escalier sur la pointe des pieds, j’ai nettoyé les taches de liqueur sur la table, j’ai préparé mon lit et me suis couché sans éteindre la lumière. Sur le mur, par-dessus mon épaule, la photo de ma femme : transformée en statue de sable pour s’être retournée, pétrifiée, desséchée, figée dans un sourire immobile. Et maintenant (1967) nous voilà tous les trois sur le rivage désert, nous avons fait du feu entre les briques, nous avons bu de l’eau-de-vie et nous avons parlé – de personnes qui nous étaient étrangères, de leurs liaisons, de leurs brouilles et de leurs raccommodages, de leurs traits de caractère, de la parapsychologie et d’autres choses encore. Nous sommes allés nous baigner, Édouard et moi, chacun à notre tour car ma femme avait peur de rester seule auprès du feu. Notre feu était en effet le seul sur toute la côte, on le voyait de loin dans la nuit et il pouvait attirer tout à la fois bêtes sauvages, vagabonds et malfaiteurs. Édouard est resté près du feu, alors que moi je m’en allais vers la mer noire. J’ai dû marcher longtemps, l’eau ne devenait que lentement, très lentement plus profonde, j’étais entouré de bruissements, je ne distinguais pas les vagues parce que le ciel s’était soudain couvert, je voyais seulement les ombres de celles qui venaient du large dans ma direction, leur murmure monotone me devint insupportable, j’avais le sentiment de passer sous les roues d’un train lancé à toute vitesse, je tournai d’instinct le regard vers la terre ferme, un feu chétif clignotait entre les genévriers, je continuai à avancer. Le vent était très chaud, très fort et refoulait mon corps nu. Alors j’eus peur, peur de ne plus pouvoir retourner auprès du feu, où les deux autres étaient assis et discutaient. Et quand je me retournai une nouvelle fois pour regarder, le feu avait cessé d’être visible. L’avaient-ils éteint, ce feu, mon phare – ou bien étais-je parti en biais, me trouvais-je carrément sur un rivage inconnu voire en zone interdite ? Tout était possible et LA MER grondait. On ne distinguait pas d’étoiles. À tout instant un projecteur pouvait s’allumer et m’éclairer, moi, pâle, pitoyable, à la peau délicate, pris au milieu des éléments, entouré d’une mer d’encre. Je me suis trempé une fois dans l’eau grondante, mais sans me mettre à nager, tout était trop incertain, je me suis dit : si je commence à nager, les hautes lames vont me cacher jusqu’à mon tout dernier point de repère, cette ligne de rivage trouble qui se profile à près d’un kilomètre de distance. Je n’arriverai jamais à rentrer, je vais partir à la nage vers le large et puis sombrer au fond de la mer, au royaume des bateaux négriers couverts de mousse et des naïades à la peau froide. Poussé par une infamante impulsion de frayeur j’ai rebroussé chemin en courant, poursuivi par les vagues noires qui me frappaient dans le dos, ne doublaient, me devançaient... J’ai regagné le rivage. Je me suis dirigé vers les flammes. Eux étaient assis près du feu, baignés de lumière et je les ai contemplés un petit moment à travers les genévriers. Leurs bouches remuaient, mais je ne distinguais pas les mots qui en sortaient. Le feu, à la merci du vent, se débattait, ondoyait, FEU SACRÉ, et eux toujours de part et d’autre. Ma femme remuait la cendre avec un bâton et acquiesçait aux propos d’Édouard. J’ai rajusté mes cheveux et les ai rejoints. Il nous restait suffisamment d’eau-de-vie et nous avons recommencé à parler des gens : d’une jeune fille, la fille d’un responsable, qui à un moment avait été très gentille avec Édouard, mais qui plus tard l’avait déçu, nous avons parlé des parents d’Édouard, d’Édouard lui-même, de la grave diphtérie dont il avait réchappé dans son enfance, de son travail aux archives de la radio, toujours d’Édouard, pas une seule fois de ma femme ou de moi. Édouard pour sa part ne nous a pas posé la moindre question, il se contenait de répondre aux nôtres comme s’il passait devant une commission. Nous avions renoncé à notre égoïsme, je n’aimais plus ni ma femme ni moi-même, elle ne m’aimait plus ni ne s’aimait, nous n’aimions plus qu’Édouard, nous le dorlotions, nous pensions à son enfance difficile, à ses souffrances spirituelles, à son esprit enfantin, à sa musique, à son violon. J’eus à nouveau le sentiment que je n’avais pas le droit de lui refuser ma femme, je devais triompher de mon égoïsme. Dans ma poche de derrière j’avais encore une gourde d’eau-de-vie, dont personne ne savait rien. Je me suis excusé, je me suis levé, je me suis éloigné du feu. Derrière les genévriers j’ai sorti ma gourde et j’en ai avalé la moitié d’un coup. Puis je me suis assis par terre sur les mousses. Je suis un jeune homme en plus ou moins bonne santé, ma constitution n’est pas particulièrement résistante, mais l’alcool ne me monte à la tête que relativement lentement Je fus pris soudain du besoin de faire quelque chose, j’eus envie de chanter. Je me suis relevé, les ai regardés, eux, sans défense dans la lumière, eux qu’avec d’autres (qui ?) je pouvais sans vergogne, hardiment contempler depuis l’obscurité où j’étais : la tête de violoniste d’Édouard, son menton volontaire, l’expression sérieuse de ma femme. Je suis retourné auprès des flammes et j’ai senti que c’était mon tour, c’était l’heure de mon show. Je me suis mis à parler et ils m’ont écouté, ma femme avait honte à chacune de mes paroles, elle fumait et fixait le feu. J’ai dit : je veux, Édouard, que tu sois heureux, je veux que ton violon chante nos nuits communes, nos nuits à trois, qu’il raconte à tous les êtres du monde, comment l’amour t’a comblé. Pourquoi ? m’a-t-il demandé d’une voix dure. Pourquoi, pourquoi, ai-je répondu incapable d’être assez terre à terre, PARCE QUE C’EST SON DEVOIR, À TON VIOLON, À QUOI SERVIRAIT AUTREMENT CETTE CAISSE, QUEL SENS A-T-IL, CE MONSTRE DE FIL DE FER ET DE CONTRE-PLAQUÉ, S’IL NE RACONTE PAS LE BONHEUR DE MA FEMME ? Ce que tu dis est blessant, dit Édouard, admirablement maître de lui, je veux que tu t’excuses. J’en rajoutai. Non, non, je ne m’excuserai pas, va te faire..., espèce de gigolo. Édouard se recroquevilla, ses yeux se remplirent de larmes. Ma femme m’a regardé comme on regarde un mufle, elle a couvert son visage de ses mains. Édouard semblait gémir doucement, puis il a commencé à parler, presque dans un murmure : c’est naturel... c’est tout naturel... on n’échappe pas aux barbares.... je le sais, c’est bien ce qui... Tremblotante, la lueur de la flamme éclairait son visage, un visage jeune et en même temps comme sénile. Je tombai à genoux de l’autre côté DU FEU, implorant silencieusement pardon. Alors la mer s’est remise à gronder et le feu à crépiter. J’ai peur de la mort. Déjà je compte les années qui me restent à vivre. Vous trouverez peut-être que c’est ridicule, moi pas. Je n’ai pas simplement peur d’une crise cardiaque, d’un accident de voiture, d’un naufrage ou d’autres choses du même genre, j’ai peur que la situation puisse changer et que le voisin m’abatte le dos contre la grange de mon village. Pourquoi ? Pour rien, naturellement. À tout hasard. Ou bien que demain quelqu’un de ma génération ne me trahisse et ne me vende. Quelqu’un de ma génération, venu à la littérature en même temps que moi en 1962. Nous avons pris conscience de nous dans 1’euphorie d’une vague sociale et nous avons conçu l’illusion que nous étions tous des frères, cette grande illusion que je porte en moi depuis une dizaine d’années. Je me suis compromis ici et là, à droite et à gauche. Et puis tout est fichu. PARCE QU’ON NE PEUT JAMAIS SAVOIR À L’AVANCE. PARCE QUE LE MALHEUR VIENT SANS PRÉVENIR. PARCE QUE MIEUX VAUT TENIR QUE GÉMIR. PARCE QU’ON NE REMET PAS À DEMAIN CE QU’ON PEUT FAIRE AUJOURD’HUI. PARCE QU’ON NE MET PAS LA BEAUTÉ EN PAQUET. Parce que l’individu est en fin de compte un fardeau pour l’humanité. J’étais encore une fois allé trop loin dans mes propos. Ma femme avait les yeux rivés au sol. Édouard aussi. La flamme se fondait devant mes yeux en un seul ovale vermeil. Je bus une gorgée d’eau-de-vie, mais je n’en proposai pas à Édouard. Je parlai à nouveau. Je n’ai pas peur de la mort. Cela m’est égal. J’essaye d’uti1iser les années qui me sont données aussi bien que possible. Mais comment est-ce possible en votre compagnie. Je veux aller à Paris, en Grèce et au Japon. Je veux aller avec toutes les femmes que je rencontrerai. Je veux être ivre sans discontinuer. Vous dites que quand je suis ivre je fais dix ans plus vieux ? Et moi, vous savez ce que je vous dis ? C’est que je suis vraiment dix ans plus vieux, mais quand je suis à jeun j’arrive à rassembler mes forces et à faire plus jeune. Moi, gamin de la campagne, méchant cireur de chaussures, négligent laveur de mains, mauvais diseur de toasts, je veux avoir accès à la plus haute société, même si très franchement j’ignore ce que cela veut dire. Je devrais perdre près de cinq kilos, je veux être mince comme Édouard. Tu ne te sens pas mal, m’a demandé Édouard, tout en me considérant avec attention, peut-être ferions-nous bien

MERCREDI

de rentrer ? Non, ai-je répondu, je ne me sens pas mal, mais je suis fatigué : un voyage aérien si fatigant, une vie si fatigante. Qu’ est-ce qui t’a fatigué autant ? m’a demandé Édouard. J’ai sursauté. J’ai répondu : toi – tu es si riche, je t’ai tout donné : ma femme, mes enfants qui ne sont pas nés, notre mort commune par vieillesse qui n’est pas venue. Tu ne m’as rien DONNÉ, a observé Édouard, c’est moi qui ai PRIS. Je voulais savoir jusqu’où il me suivrait, lui, une âme pure. Il parlait, je n’arrivais pas à l’interrompre : il faut RENONCER, il faut MOURIR car c’est un SACRIFICE, profondément INDIVIDUEL, INSAISISSABLE pour autrui, et de plus au-delà des BORNES. Je ne comprenais plus. Qui parlait ? Édouard ? Ou bien les genévriers, le ciel ? Peut-être la vie était-elle passée près de moi sans me prêter attention ? Pourquoi je ne comprends plus rien ? Soutenez-moi, donnez-moi de l’eau-de-vie et des somnifères, faites-moi de la place à côté des gourdes, je suis malade, de vous et de moi. Vous rigolez, vous vous moquez de moi, alors bonhomme, tu as la tête en putanitza. De quoi ? a demandé nerveusement Édouard. J’ai répondu : en putanitza, c’est du russe, ça veut dire confusion, capilotade, et puis tout compte fait ça veut dire aussi que ma mort personne ne la regretterait. Ah tu tiens à la vie, toi, fit Édouard compatissant, tout en me guidant. Oh non, j’ai crié en réponse, non, je ne tiens pas à la vie, je suis seulement trop soûl, je suis fatigué, j’en ai assez de votre compagnie, je veux aller me coucher, je vous déteste. Pauvre homme, a fait Édouard, comme un paranoïaque. Ma femme m’a tapé sur l’épaule. Pour me tranquilliser. Ne sois pas mesquin, est-ce que je n’ai pas le droit d’être heureuse ? Ah c’est comme ça, j’ai dit, oui, j’ai l’air d’un morveux, mais jusque là j’y arrive : vous voulez terminer cette soirée de male façon, et puisque vous avez cette envie, elle doit être satisfaite. Ma femme était déjà montée, elle faisait bruisser les foins. J’ai pris Édouard par le collet, je l’ai secoué, le plaquant contre le mur ; j’ai levé le poing pour l’abattre sur son visage. Mais là-dessus il m’a dit quelque chose de très humain et chaleureux, et mes mains sont retombées d’elles-mêmes. Je l’ai traîné ensuite au bord de la rangée d’arbres, dans les orties. GRAND THEÂTRE DE LA PANIQUE, j’ai dit, maintenant il va bien se passer quelque chose, ce sera un excès, pas d’issue, et je lui ai demandé, pourquoi veux-tu me prendre ma femme, cette femme que j’aurais depuis longtemps laissé tomber si tu n’étais pas venu t’interposer, et maintenant tu m’obliges à l’aimer de nouveau, à l’aimer sincèrement, même si moi je ne le veux pas. Dieu sait si tu le veux, dit inintelligiblement Édouard, comme s’il voulait me consoler, mais moi aussi, Édouard, je l’aime. Es-tu un avion à réaction, un nuage dans le ciel, un radiateur ou une étagère de cuisine, pour oser l’aimer ? lui ai-je demandé. Je l’aime, dit Édouard, comme s’il avait mal au ventre ou comme si à cause de moi, le cœur lui faisait mal ; c’est elle, Helina, qui décide. J’ai déclaré : tu es Judas, un grand et beau Judas, pourquoi tu n’as pas de barbe, une barbe blanche et peu fournie ? C’est maintenant que commence LE GRAND THEÂTRE DE LA PANIQUE, ai-je répété, et le sang rouge s’est mis à couler sur ma tête comme d’une cascade. Je franchis la frontière de la souffrance et pénétrai au pays du noir désespoir. Du ciel sombre se mirent à tomber les premières gouttes de pluie. Je lui ai demandé : tu dois avoir des relations, tu ne pourrais pas procurer à ma femme du linge d’importation ? elle aime tout ce qui vient de l’étranger. Tu es vulgaire, m’a-t-il répondu en se détournant de moi. Je l’attirai à nouveau à moi de force, je tâtai son visage et sentis sur ses joues des traces de larmes. Kristiina, murmurai-je, et je m’enfonçai dans le jardin sans regarder derrière moi, Kristiina, emmène-moi, je n’en peux plus. Je trébuchai sous un cerisier et tombai la tête la première dans l’herbe humide. Je fondis en larmes et me mis à manger la terre. Tu m’as humilié devant ma femme, tu es trop bon, elle a raison de t’aimer, criai-je la bouche pleine de terre. Il me releva. Eh bien voilà, je l’ai eu mon EXCÈS, c’est ce que tu voulais, n’est-ce pas tu voulais me pousser jusqu’ici ! Je hurlais. Je le repoussai et me dirigeai vers la grand-route, celle qui va vers le nord, au-delà de la mer, vers Helsinki. J’ai dans mon bloc-notes quelques adresses à Helsinki : un esthète, un écrivain radical et une linguiste dont j’avais été secrètement amoureux. Bien sûr, ils étaient déjà couchés, j’aurais dû téléphoner avant. Alors je sentis sous mes pieds nus la chaleur de l’asphalte. Plus besoin de téléphoner : voilà une voiture sous laquelle me jeter. Je suis allé droit sur elle, mais lui a eu peur et s’est mis à crier. Je ne faisais pas semblant, j’étais sûr que n’importe comment elle n’arriverait pas à freiner. Mais Édouard, qui m’avait suivi en courant, m’a poussé sur le côté au dernier moment et la voiture est passée à côté de nous à toute vitesse en ululant. Direction Helsinki. Il me restait encore une possibilité et je décidai d’y recourir. J’avais le scénario inscrit dans mon bloc-notes : " Cela faisait plusieurs jours que je m’y préparais. Pour commencer j’avais égaré dans la zone frontière des bouts de papier avec toutes sortes de phrases et de chiffres confus. De plus je m’étais procuré à temps une petite station radio, avec laquelle tous les soirs je martelais dans l’atmosphère des signaux totalement dépourvus de sens. J’étais sûr d’avoir été déjà repéré. On attendait tout simplement de voir ce que j’allais faire. J’étais sûr qu’on prenait mon jeu au sérieux. Mes dernières œuvres étaient incompréhensibles et mélancoliques. Personne ne croit que je suis loyal. Mon nom était depuis longtemps repéré. Et soudain tout se reliait. On me poserait lors des entrevues des questions provocatrices au sujet d’auteurs anti-communistes et on me demanderait si je ne voulais pas vivre à l’étranger. Mes véritables objectifs, personne ne les comprend, pas même ma femme. Maintenant, je suis allé au-devant des attentes. J’ai pris une carte, j’ai dessiné de la côte à la mer un trait rouge, à côté duquel j’ai écrit 02.20. La carte, je l’ai laissée tomber sur le chemin des gardes-frontière. Je suis allé au magasin du coin et j’ai acheté un dictionnaire estonien-suédois, en me comportant de manière fort ostentatoire. Comme préparatifs, cela devait suffire. Puis j’ai lancé par radio un nouveau signal et j’ai tourné mes pas vers la zone frontière. Tout s’est bien passé : les militaires m’ont aussitôt remarqué et m’ont crié de m’arrêter. Je me suis mis à courir rapidement sur la colline, où j’étais nettement repérable sur fond de mer, et je me suis mis à gesticuler pour faire croire que je hélais une vedette en attente dans les eaux internationales. C’étaient mes adieux à la vie. Des études terminées négligemment, une femme infidèle une alternance de joie et de mélancolie, l’imprécision du concept de nation, des dents cassées, la perte des illusions de l’enfance, des héros monstrueux dans mes œuvres. La mer rayonnait sous mes pieds, les vers de terre et les poissons dormaient, non point les vagues. LA MER était ma terre d’origine, celle que j’avais quittée en rampant, il y avait des millions d’années, pour monter sur le sable. Un coup de feu, puis un autre, la balle m’a traversé la poitrine et je suis tombé sur les pierres, dégringolant de la butte sur les varechs, dans la boue, mort comme un chien. Dans ma poche, une lettre d’excuses destinée au chef du cordon et à mon pays, pour la gêne inutile que je leur avais occasionnée. " – La gorge sèche. J’étais couché sur le sol, là où j’étais tombé. Au grenier. Je suis descendu. La matinée était nuageuse et sur la grand-route s’était arrêté un point de vente ambulant. Plusieurs hommes du village étaient postés derrière et buvaient de la bière en poussant des jurons. Moi aussi j’ai acheté de la bière. Je me suis retrouvé avec dans la main, venu de je ne sais où, le journal du matin et je me suis mis à le lire. J’ai lu qu’en Espagne on avait arrêté vingt-et-un étudiants, qu’on avait fait sauter une caserne israélienne, qu’en Bulgarie avaient eu lieu des exercices militaires et qu’à Chicago on avait mobilisé six mille soldats de la Garde Nationale pour faire face à l’agitation noire. La tête me faisait terriblement mal, à chaque pas j’avais des élancements à la tempe. Et de nouveau ÉDOUARD était près de nous, sombre, sérieux, raisonnable. Je ne comprenais pas d’où il sortait. Je lui ai demandé où il avait passé la nuit. Pourquoi cette question ? fit-il en tressaillant, j’ai passé la nuit avec vous au grenier. J’ai dit : ah bon et je lui ai proposé de la bière. Il a refusé. J’avais l’impression que pour une raison ou pour une autre il était fâché contre moi. J’aurais dû lui parler, lui demander pardon, car c’était dur de voir l’expression tragique de ses grands yeux de violoniste, la triste mollesse de ses fines mains de violoniste, la lourdeur de plomb de ses longues jambes de violoniste. Mais j’en avais assez d’Édouard et je n’avais pas assez dormi. C’est pourquoi je l’ai planté là sans un mot et je suis parti me promener dans la forêt. Le soleil commençait à poindre. Je me suis assis sur la mousse et j’ai noté dans mon carnet quatre souvenirs concernant notre passé : Premièrement  : " Un jour, il y a longtemps, cela fait des années, nous avons pris le même bus, la pluie automnale recouvrait les fenêtres comme un rideau. Dehors les roues faisaient gargouiller la boue, la journée de travail s’achevait et les gens étaient comprimés les uns contre les autres, leurs vêtement mouillés exhalaient une odeur particulière. Tes cheveux effleuraient mon visage. De nouveau des gens montèrent, le bus poursuivit son chemin en hurlant. Soudain une voix de femme, claire et pure, s’éleva et tout le monde l’entendit : – Attends ! Est-ce que tu regrettes de m’avoir connue ? Est-ce qu’il t’est arrivé de penser à une autre quand nous étions ensemble ? – Je tressaillis ; alors seulement je compris que la voix venait du plafond du bus, d’un trou couvert de tissu noir. – Non, pas un instant, répondit une voix d’homme ; ce n’est pas seulement lorsque je suis avec toi mais aussi quand je reste seul : je n’ai jamais pensé qu’à toi, à toi seule. – As-tu été jaloux de moi ? Est-ce que je t’ai donné des motifs d’insatisfaction quand nous avons été ensemble ? T’es-tu ennuyé avec moi ? demanda à nouveau la femme. – Non, jamais. Le bus s’arrêta, de nouveaux passagers montèrent, le bruit couvrit les paroles de la femme. Puis le bus repartit, et de nouveau on entendit, dans un silence embarrassé, le chuchotement de la femme. – Embrasse-moi ici, et puis ici... et encore ici.. (grondement). Tu sais combien je regrette, mon chéri, de ne pas avoir d’enfant de toi... Ah quelle joie ce serait... – Un motif musical de plus en plus fort couvrit les derniers mots de la femme. Nous descendions à l’arrêt suivant. Nous avons bousculé les voyageurs humides, marché sur leurs pieds, échangé des jurons et nous nous sommes approchés de la sortie alors que les violons chantaient – et les portes du bus se sont ouvertes et nous avons pu nous dégager de ce ventre putréfié pour retrouver la pluie glacée d’octobre. " Deuxièmement  : " Un jour, nous n’étions pas encore mariés, nous nous promenions à trois sur les quais, dans le quartier des ports. Toi, mon ami Konrad et moi. Le manteau noir en cuir de Konrad claquait au vent, nous longions les rails, c’était la nuit ; entre les grues et les remises personne ne bougeait, on ne distinguait, au loin, qu’un hangar illuminé, et par la porte ouverte, solitaire, une machine au travail – ses pistons, ses bielles et ses volants tournaient, monotones, sans que personne ne suivît son travail ou ne manifestât le moindre intérêt pour ses résultats. Je dis : Toi tu marches sur un rail, moi sur l’autre, et nous nous tenons par la main, Nous ne nous appuyons pas l’un sur l’autre, nous ne nous guidons pas mutuellement, nous nous aidons seulement à garder l’équilibre, c’est tout. Je veux que notre vie tout entière suive ce modèle. – Tes yeux étaient pleins de larmes. Konrad n’a rien dit. Plus tard, une rue de banlieue, à demi éclairée, les ombres des arbres, Sous les vieux tilleuls, une voiture pleine d’os de vaches, la chute des feuilles. " Troisièmement  : " Nous avons fait notre première promenade à Vapramäe ; nous sommes descendus près de l’observatoire astronomique et nous avons commencé à marcher le long de la route printanière, tout joyeux, au soleil. Arrivés au pied de la colline, nous avons découvert un spectacle qui épouvanta ma femme : le chemin était couvert de grenouilles accouplées, dont une bonne moitié écrasée par les roues des camions. Je n’ai toujours pas compris ce qui a poussé ces bêtes à monter sur la chaussée, où la mort les a prises en pleine fête dionysiaque, J’ai dû allonger le pas pour ne pas marcher sur les innombrables cadavres collés les uns aux autres et finalement nous n’avons pas résisté, nous avons franchi le bord du chemin, nous sommes montés sur la colline et longtemps nous avons longé les chaumes de l’année précédente. Loin, très loin, nous nous sommes jetés par terre, sur le flanc. C’était le début du printemps, j’ai découvert une alouette, immobile dans le ciel, et qui chantait. Nous ne nous sommes pas regardés dans les yeux, nous ne nous sommes pas touchés, pas même du bout des doigts. En bas, sur la route, le grondement des camions, dont les pneus glissaient sur des tissus organiques. " Quatrièmement  : " Un jour tu t’es sentie soudainement mal dans la palmeraie du jardin botanique de l’université. On t’a portée sous les palmiers, on t’a couchée sur un lit de camp, et tu as serré ma main au milieu des crampes. Dans l’aquarium nageaient paresseusement, gras et noirs, les axolotl. Quand tu as commencé à te sentir mieux nous sommes allés nous promener le long de l’Emajõgi, nous piétinions dans la boue, la ville était noyée dans une brume affligeante et tu m’as dit que tu allais bientôt mourir. Et aussi que tu voudrais devenir sociologue. Je t’ai invitée chez moi le soir même afin que tu sois mienne. Je savais que cela pourrait alléger tes douleurs. La fenêtre de ma chambre de location n’avait pas de rideaux, et derrière, le maître de maison était en train d’enduire de plâtre le mur extérieur ; j’ai élevé sur le rebord de la fenêtre une barricade de livres, je n’en avais pas suffisamment, et sur la pile de livres j’ai amoncelé mes costumes. Alors seulement notre lit a quitté le champ de vision de l’homme qui faisait son plâtre. Mais il grinçait et crissait horriblement. Je t’ai raconté dans l’oreille les plus beaux des contes de fées. Je n’avais jamais couché avec une femme vierge. J’avais seulement lu des choses à ce sujet dans les livres. " Maintenant j’aurais dû décrire notre liaison, en fournir tous les détails, et ce non point pour épater qui que ce soit, tout simplement parce que la littérature décrit tout, et pourquoi ne pourrait-elle pas décrire aussi un acte sexuel, avec plus de bonheur sans doute qu’une guerre ou un bosquet d’aunes ? Mais soudain je n’avais plus envie de rien écrire. Je me suis relevé d’un bond et je suis sorti de la forêt en courant. Édouard était parti. Ma femme lisait des journaux. Au bord de la mer. Au bord de la mer grise. J’ai posé la tête sur son VENTRE et elle m’a caressé les cheveux. J’ai ouvert la bouche, mais elle me l’a fermée d’un doigt, demandant le silence. Le soleil se montrait à nouveau. Mon mal de tête s’est dissipé, je me suis déshabillé pour aller nager. Pas âme qui vive hormis nous, tous les deux, seuls au monde. Nous nous sommes ébroués dans l’eau, nous nous sommes éclaboussés, et j’ai pris de ma femme plus de cent photos – la plupart d’en dessous, sur fond de ciel, pour garder un souvenir. J’ai chanté et j’ai dansé dans l’eau, j’ai imité quelqu’un et ma femme, toute brune, s’est mise à rire aux éclats en me regardant. Je suis tombé à genoux et j’ai récité des poèmes d’amour. J’étais content que nous n’ayons pas d’enfants. Cela n’aurait fait qu’ajouter de la confusion dans notre relation. J’aime beaucoup les enfants, mais je n’imaginais pas ma femme pouvoir ou devoir accoucher. Une image m’est revenue en mémoire : comment un jour sur la plage elle avait pris dans ses bras un enfant russe, un enfant inconnu aux cheveux noirs et l’air coquin. Je n’arrivais pas à détacher d’eux mon regard. Une MADONE. Quelle chance que je n’aie pas formulé cette pensée ! Puis la journée a touché à sa fin, le soir approchait, nous étions couchés sur la plage, nous avons commencé à avoir froid et nous avons pressé nos corps contre le sable. Ma femme lisait des journaux. La mer était à présent lisse comme un miroir – mauvais présage quant à ce qui devait se produire dans les jours à venir. J’ai pris du sable que j’ai saupoudré sur son corps. Les minuscules grains de sable fin et poussiéreux glissèrent le long d’imperceptibles pores, discernables seulement à la lumière déclinante et je me dis qu’ici, sur ce rivage désert, dans la peur de la fin de l’été, nous étions capables d’aimer à la folie la moindre cellule de tout corps vivant. Tout était tellement passager, tellement beau et affligeant. Et je dis : " Les époques ne cessent de passer, cet ÉTÉ ne reviendra plus, ce RIVAGE se recouvrira de buissons, ce BANC pourrira, cette VILLA brûlera, et TOI aussi un jour tu te putréfieras tout comme ce BRIN D’HERBE ou cette FOURMI, mais où auras-tu laissé les traces de cette pure BEAUTÉ chantée par Baudelaire ? Tu es UNE parmi tous les êtres que la FACE DE LA TERRE engendre et puis rappelle à soi. Le moment de notre connaissance a signifié avant tout pour moi que dans ma quête d’excellence j’étais arrivé jusqu’à toi et que TOI tu étais pour moi le summum de l’excellence – QUE JE T’AIME, cela me conférait le rôle que j’avais tant cherché, le rôle du PRINCE, comme dirait Paul-Eerik. J’étais convaincu que la peau et les lèvres d’une femme choisie parmi des MILLIONS étaient quelque chose d’ÉTERNEL, et c’était justement cette beauté teintée d’érotisme qui viendrait remplir ce vide douloureux dont la nature m’a génétiquement fait don. À présent je contemple ta peau, maintenant qu’il commence à faire frais, à un moment où j’ignore ce que je vais devenir, où je serai, où je vivrai l’année prochaine. Et je comprends que tu es tout simplement un MORCEAU DE VIE auquel je m’accroche, car nous sommes deux aimants, si proches l’un de l’autre que leurs champs d’énergie se rejoignent – mais tu n’es ni meilleure ni plus essentielle que ce nuage là-haut dans le ciel. Je t’aime. Mais tu ne diffères pas de l’univers, tu en fais partie. Je suis un amant, pas un joueur, je suis un manœuvre. Je suis un chevalier, pas un clown ni un souffre-douleur. " Je n’ai pas dit un mot de plus et nous nous sommes couchés tôt ce soir-là. En rêve

JEUDI

je me suis vu tomber de la corniche d’un gratte-ciel. Le lendemain matin nous sommes allés en ville faire des achats et nous avons vu un film de cape et d’épée de René Clair, dans une salle blanche chaulée à moitié vide, en compagnie d’Édouard bien sûr. Mais nous sommes repartis vers notre rivage sans lui. Je suis monté au grenier bien que le temps fût beau et chaud, je me suis jeté sur les foins et j’ai relu une nouvelle fois la lettre que ma femme m’avait un jour laissée en partant avec Édouard et que je portais sur moi dans la poche de derrière de mon pantalon : " Tu es bon, et j’ai le sentiment que tu me comprends. Ce qui m’est arrivé dépasse même mon entendement. Tu m’es très cher, je tiens à toi, je garde d’excellents souvenirs des belles journées que nous avons passées ensemble et maintenant encore je souhaite qu’il y en ait de nouvelles. Mais après ma rencontre avec Édouard je suis comme transformée. Au début je l’ai détesté, il me faisait l’effet d’un type orgueilleux et déplaisant. Maintenant, avec lui, j’ai le sentiment qu’un jour, dans une vie antérieure, nous avons été amis. Je pleure et je me demande pourquoi nous ne pourrions pas toi et moi être comme frère et sœur – nous nous entendons si bien. Je n’y peux rien, j’ai dû perdre la tête. J’ai rêvé qu’on me crucifiait et que le dernier jour était arrivé. Cela veut dire que ma voie est tracée. Et je me suis vue aussi, déesse, trônant dans une baignoire de sang. Mon inconscient m’aide à faire ce dont je n’aurais jamais été capable autrement. Pardonne-moi. Je vous aime tous deux. " Tu nous aimes tous, satanée déesse du dernier jour, me suis-je dit, l’humeur maussade ; j’ai enfoui la lettre profondément dans les foins et j’y ai plongé aussi la tête : le sang que tu as vu, dans lequel trônait la putain, c’est le peuple, une multitude de peuples, des païens et des langues. Et la femme que tu as vue c’est une grande ville, dont le royaume est au-dessus de tous les rois de la terre. En bas une voiture lançait des appels. On venait me chercher pour la soirée-rencontre au camp de vacances des étudiants. J’ai boutonné ma chemise et suis descendu par l’échelle. Le conducteur fumait nerveusement ; aussitôt, sous mes yeux, il a mis en marche le moteur. Nous sommes partis. À la rencontre j’ai raconté mes salades habituelles (tout art n’est pas forcément accessible à tous ; le théâtre est une rencontre (Grotowski : Theater is an encounter) ; la nouvelle génération est née dans un monde tragique ; je ne suis pas partisan de l’émancipation ; les peintures sur bois ont manifestement fait leur temps ; même si la notion d’inconscient collectif n’est pas issue d’une science exacte elle est pour le moins poétique ; l’écrivain doit être honnête, l’amour doit être libre ; mon premier roman est plus ou moins autobiographique, mais la recherche de prototype est perverse prise en tant que méthode ; je suis allé en République démocratique allemande et en Pologne, mais je n’ai rien retenu de particulier de mes voyages ; le jeu (Spiel) nous ramène à nous-mêmes (Selbst) ; mes intérêts littéraires ont été éveillés par mon professeur de littérature ; les rumeurs selon lesquelles je suis homosexuel ne correspondent pas à la réalité, bien qu’il n’y ait pas un seul homme au monde que je déteste pour cette raison ; quant à mes projets, je n’ai rien de particulier à en dire). Les responsables du camp m’ont invité à les rejoindre derrière les buissons pour boire un coup d’eau-de-vie, mais j’ai refusé et je suis parti me promener avec Marina. Avec un sourire moqueur, elle m’a demandé si ma femme était au courant de notre rendez-vous. Je lui ai dit qu’elle n’en avait sans doute pas la moindre idée, elle était amoureuse, elle avait tant à faire. J’ai ajouté que jusqu’à mon arrivée au camp je n’étais pas sûr de la voir, mais que c’était dans cette espoir que j’étais venu et si elle n’avait pas été là je serais parti dès le lendemain matin pour Tallinn. Nous suivions un sentier étroit dans la forêt, elle devant, moi derrière, nous échangions des phrases pressées, précipitées, nous étions écrasés par une sorte de gêne, comme si ce mois de séparation nous avait rendu tout à fait étrangers l’un à l’autre, comme si nous devions l’un et l’autre faire un effort convulsif pour nous rappeler le motif de cette rencontre, pourquoi nous, pourquoi cette combine. Marina, avec une feinte méchanceté, m’a demandé si ma femme continuait à me tromper. Je lui ai menti (pourquoi ? fierté ? manque de confiance ?) : " tromper " (en soi mot creux, mot-zéro) c’est peut-être exagéré, dans notre langue et dans notre esprit " tromper " représente en général quelque chose de différent (j’ai dit " différent " même si je pensais bien à l’amour sexuel), pas ce que font ma femme et Édouard. Ils sont trop platoniques, trop civilisés. Ils ont fait quelques promenades, et de temps en temps Édouard, chez lui, joue du violon. Une fois je les ai croisés par hasard en taxi et je les ai vus, à la lumière des feux avant, marcher serrés l’un contre l’autre le long de la chaussée. Je les ai doublés, près de deux cents mètres plus loin j’ai congédié le taxi et je les ai attendus au milieu de la route. Mais au dernier moment je me suis précipité à l’ombre d’un grand sorbier. J’ai entendu leurs voix sans distinguer les mots. Je ne me suis pas mis à les suivre, je suis reparti à pied vers le centre ville, au coin de la rue je suis monté dans un autre taxi et j’ai pris le même chemin qu’eux. Ils étaient arrivés devant notre maison et ils s’embrassaient. Je suis sorti du taxi, je suis passé devant eux sans rien dire et je suis monté à l’étage, dans ma chambre. Je les ai attendus une dizaine de minutes puis ma femme est arrivée. Et voilà – ils se sont embrassés, mais c’est bien tout, ce sont des gens civilisés, ils sont vraiment cultivés. Marina m’a cru et m’a demandé si je voulais quelque chose de plus mais je n’ai pas répondu, je ne voulais pas me montrer vulgaire. Elle m’a dit que j’avais mauvaise mine, que j’étais pâle et avais l’air fatigué. J’avais peur qu’elle ne me crût malheureux, qu’elle ne croie que je me faisais du souci à cause de mon mariage, alors je lui ai dit que j’avais eu un travail fou pendant le printemps. Des moments éprouvants aussi, mais ce n’était pas tout. La forêt se faisait rare, nous étions toujours crispés, et Marina m’a raconté les dernières nouvelles. Beaucoup de gens étaient, parait-il, alarmés par l’état de notre mariage, surtout Konrad. J’ai dit laisse tomber, ne parlons pas de mon mariage. À présent tu es là, pourquoi parler des autres ? Nous sommes arrivés près d’une vieille remise au toit couvert de mousse. Autour de nous des buissons d’aulnes, une nature plate d’arrière-pays, légèrement adoucie par la brume d’une nuit d’été. J’étais même heureux qu’on ne pût voir la mer, cette mer si prétentieuse. Marina s’appuya contre le mur de la remise. Elle était piquée par les moustiques. Elle en écrasa un sur son front et se barbouilla de son sang. Je m’approchai d’elle. Elle avait de longs cheveux et j’ai

VENDREDI

empoigné ces CHEVEUX et je les ai uniformément répartis sur son VISAGE. Ni les yeux ni le nez ni la bouche ne ressortaient plus. Tout était lisse et noir. Elle ne me voyait plus et j’ai posé ma bouche à même ses cheveux, mais mes lèvres, sous cette couverture rugueuse, ne distinguaient plus ni creux ni bosses, les reliefs du visage étaient complètement brouillés. J’ai fait glisser ma BOUCHE le long de ses cheveux, de haut en bas, et j’ai senti mon cœur, dans ma poitrine, cogner de plus en plus frénétiquement. Petit à petit, faisant mine de chercher autre chose, d’agir par distraction, j’ai commencé de mes lèvres à écarter ses cheveux jusqu’à ce que ma bouche découvre le moelleux de sa BOUCHE à elle, bien qu’entre nos deux bouches il restât encore quelques cheveux qui nous chatouillaient. Mais le baiser était enfin possible. Pour éviter toute ultérieure déception, je débarrassai sa bouche des derniers cheveux, elle passa les BRAS autour de mon cou et nous nous sommes embrassés. Elle se pressait ENTIÈREMENT contre moi, je lui rendais la pareille, et nous voulûmes ne faire plus qu’un. Autour de nous il y avait la forêt, de temps à autre UN OISEAU poussait un cri perçant, quelque part à proximité il devait y avoir UN MARAIS, car les buissons suintaient l’humidité comme une cave. Je sentis que mon SANG se remettait à CIRCULER. Je me suis baissé petit à petit le long de son corps, et voilà que j’étais à genoux dans l’herbe haute mouillée par la rosée. Pendant que je couvrais de baisers ses jambes fermes, qu’elle avait exposées au soleil, je sentis que sur le moment je n’avais envie de rien d’autre et je lui mordis le genou. Elle poussa un léger gémissement et se pencha sur moi. J’étais plongé dans l’obscurité de son giron, je n’avais rien dit, pas un mot, pas une parole caressante, pas un petit nom. J’avais le sentiment que je ne parlerais plus jamais avec elle. Encore à genoux dans l’herbe, je la pris dans mes bras, me relevai avec elle et fis quelques pas. Elle avait les yeux fermés, elle s’abandonnait, ses lèvres étaient gonflées. Je la portai dans la remise et la posai sur les foins de l’an dernier. Alors seulement elle a ouvert les yeux et m’a fixé avec un sourire figé qui ne voulait rien dire. Quand nous avons commencé à nous caresser j’ai senti que je voulais la transpercer de part en part, m’enfoncer dans la terre, ressortir de la terre. Elle murmurait des mots incohérents et après je me suis retrouvé tout en sueur, couvert de poussières de foin, j’ai voulu seulement essuyer ma transpiration, mais je me suis aussitôt retrouvé en nage et alors j’ai compris ce qui se passait : la pression baissait et le taux d’humidité montait, annonçant le mauvais temps. Je me suis nettoyé, j’ai regardé vers la porte et la lumière m’a blessé les yeux. À hauteur de l’aulnaie, le ciel était couvert de petits nuages dont le bas était coloré en rose. Je hais les nuits d’été. Sous nos latitudes, tout été est éphémère, son début signifie en même temps sa fin. Et ce blanchissement soudain fait naître l’impression d’être pris en flagrant délit, le sentiment qu’il faut s’enfuir, vite, on a déjà pris du retard. C’est en octobre ou en novembre, dans la pluie et dans la boue, que les amants et les malfaiteurs trouvent à s’abriter. J’ai dit à Marina que je viendrais vivre dans leur camp, elle dirait aux autres que je m’appelle Peep, je veux rester au camp jusqu’à la fin. Si plus tard j’ai des ennuis pour avoir oublié mes devoirs sociaux, je pourrais mentir, dire que j’ai été mordu par un chien enragé, qu’on m’a fait au dernier moment une piqûre et que j’ai passé plusieurs semaines couché par terre. Tu as laissé tes affaires là-bas, a objecté Marina. J’ai fait de la main un geste d’indifférence – au diable mes affaires ! Elles n’ont qu’à y rester. Mon seul regret ce serait l’appareil photo et les pellicules avec les cent photos que j’ai faites en plein jour dans l’eau basse. J’ai sur toutes mes fréquentations, mêmes les plus anciennes, toute une iconographie, il faut que je garde aussi des photos de ma femme. Sans photos de ces journées, ces journées n’auront pas existé. Plus tard, on pourra toujours écrire n’importe quoi. Seule la photo est véridique. Au bout d’un moment j’ai rallumé une cigarette et j’ai demandé à Marina ce qu’elle avait fait et pourquoi elle ne m’avait pas écrit depuis que nous nous étions quittés à Tartu. Où aurais-je écrit, et quoi, m’a demandé Marina, où, quoi ? Elle reboutonna sa robe et commença à se peigner. Elle était comme si rien ne s’était passé. Donc rien ne s’était passé. Soudain j’ai senti que j’étais de trop, je suis allé sur le pas de la porte fumer ma cigarette et j’ai suivi d’un regard épouvanté le matin qui blanchissait. Et soudain il m’est passé par la tête que ma femme a bien mis à exécution ses anciens projets de reprendre le violon qu’elle avait arrêté quand elle était enfant. Édouard avait apporté son violon et ils profitaient de mon absence pour jouer des sonates, des divertissements (mon dieu, moi qui ne connais rien à la musique), ils jouaient dans le grenier et leur tendre duo résonnait par-delà les landes couvertes de rosée jusqu’à l’étendue immobile de la mer, ils jouaient, impunis, anxieux, haletants, ils jouaient tout de même et avec cela tout est dit, je suis une fois de plus battu. Ils possèdent un monde pour moi inaccessible, où toute discussion s’avère impossible et l’unique issue pour moi serait d’apprendre le violon, bien que je n’aie guère l’oreille musicale, mais même cela, à quoi bon ! On n’a pas le droit de jouer du violon impunément. Si tu joues du violon, tu n’es plus un être humain, tu es un violoniste et tout ce qui est beau est détruit, violonistiquement désagrégé. Devant moi, les paysages de l’arrière-pays estonien, les hautes tiges et le fumier de vache. Je me précipitai dans le grenier auprès de Marina, la pris par les épaules et lui avouai tout. Nos yeux étaient tout près l’un de l’autre et je ne percevais ni regard ni expression, seulement deux petits disques ronds bleu clair et transparents, c’étaient des yeux, mais je n’étais pas capable de leur expliquer quoi que ce soit, ni eux à moi, cela semblait sans espoir. Je me suis écrié : écoute-moi enfin. Je t’écoute, a dit Marina doucement. Non, tu ne m’écoutes pas. Tu ne m’entends pas. Je t’entends, a répété Marina. Exaspéré, je lui ai demandé : qu’est-ce que tu entends ? Elle a souri : tu n’as encore rien dit. J’ai renoncé à parler, j’ai recommencé à l’embrasser, à la mordre, à la serrer, comme un enfant capricieux. Entre deux baisers, des baisers nerveux, presque désespérés, j’ai exigé qu’elle me dise quelque chose de beau, quelque chose de bon. Ses yeux ont gardé leur expression sérieuse, ses mains se sont mises à trembler alors qu’elle gardait toujours le silence et j’ai répété comme en mon for intérieur deux vers du Songe d’une nuit d’été : comme une ombre fuyante, un rêve fugitif ou un éclair dans la nuit d’encre (swift as a shadow, short as any dream, brief, as the lightning in the collied night). Notre époque, comme dit mon ami : les femmes sont devenues sauvages et les jeunes gens récitent des poèmes à genoux. Je n’apprendrai jamais à jouer du violon. Je ne sais pas comment faire de la musique avec elle. Je ne sais pas manier l’archet. Nous sommes retournés vers le camp par le chemin que nous avions emprunté à l’aller. J’ai peu à peu retrouvé mon calme, les effets du choc de la clarté matinale commençaient à se dissiper, mon état désespéré commençait à se transformer en humeur quotidienne. J’ai regardé ma montre, elle indiquait seulement quatre heures et demie. Le camp était endormi, toutes les portes des tentes étaient closes, ville morte dans le clair soleil du matin, où seulement quelques heures auparavant j’avais présenté mes opinions et de mes positions. Près de la tente de la direction, Marina m’a demandé d’attendre, elle est partie, puis est revenue avec des clés. COMME UNE OMBRE FUYANTE, UN RÊVE FUGITIF OU UN ÉCLAIR DANS LA NUIT D’ENCRE. Derrière la tente était garée un voiture. COMME UNE OMBRE FUYANTE. Je suis entré, je me suis assis et j’ai baissé la vitre. Puis Marina a pris place à côté de moi. J’ai voulu l’embrasser, mais elle a mis le contact. COMME UN ÉCLAIR DANS LA NUIT D’ENCRE. Assourdissant grondement de la voiture dans le camp endormi. Heureusement nous avons pu bientôt quitter les lieux. COMME UN RÊVE FUGITIF. Pas une seule porte de tente ne s’est entrouverte. Toute l’île semblait morte. Nous avons roulé le long de routes désertes entre les murets de pierre. Le ciel était clair, mais le vent qui entre-temps s’était levé, ce que dans l’aulnaie nous n’avions pas remarqué, arrachait les feuilles des arbustes, faisait moutonner les prairies, sifflait dans les fenêtres de la voiture et rafraîchissait mon visage brûlant. Marina me parlait de tout et de rien, et elle avait raison, mais j’étais incapable de lui répondre, je ne l’écoutais même pas, je fixais seulement ses MAINS brunes sur le VOLANT. Quelque chose était à jamais révolu non seulement dans ma vie mais aussi dans celle de tous mes amis. Nous avions laissé quelque chose derrière nous. Quoi, je n’y pensais pas, peut-être même cela n’avait jamais été. MON CHAGRIN EST PESANT, LA MORT POURRAIT M’EMPORTER, MAIS ALORS MA BIEN-AIMÉE RESTERAIT ICI TOUTE SEULE. Encore Shakespeare, encore des vers. J’ai repensé à ce que Rähesoo a dit un jour à mon sujet : deux dangers guettent mon évolution – l’un serait " la réalisation imaginaire de l’idylle amoureuse idéale, un sentimentalisme fait d’illusions ; l’autre une sorte d’héroïsation auto-compatissante, le " rôle tragique " du maître dans "Cendrillon" ". Le ciel était plein de mouettes, elles fuyaient la mer qui n’allait pas tarder à apparaître. Elles poussaient des cris lancinants qui couvraient le ronflement de la voiture, comme si elles CRIAIENT mon nom mais je savais qu’il ne fallait pas répondre à des étrangers, à des appels inconnus, cela porte malheur à qui répond. Je n’avais jamais vu un ciel aussi grand, aussi blanc. QUE CELUI-CI. En montant sur la colline. COMME UN ÉCLAIR DANS LA NUIT D’ENCRE. C’était vraiment un ciel dans lequel on pouvait sombrer. Marina s’était tue. J’ai regardé son visage las, les premières rides prématurées aux coins des yeux, que les récents bains de soleil mettaient en évidence – une douleur incompréhensible me serra le cœur. Marina arrêta la voiture à cent mètres de notre lieu de villégiature. Je déboutonnai sa robe et nous recommençâmes à nous embrasser. Je baissai les bretelles de son soutien-gorge et pressai mes lèvres contre ses seins. Le rivagedésert était désert, la route était déserte, les camions du matin n’avaient pas encore démarré. Par delà les genévriers on apercevait la mer, pendant que nous roulions le vent avait redoublé de puissance et la mer était toute enguirlandée des crêtes blanchoyant des vagues. Le moteur, en refroidissant, claqua. La montre de Marina faisait tic-tac au bord de mon oreille, mais je n’étais plus capable ni de m’arrêter ni de partir. Je me demandai s’il fallait me mettre à répéter MON UNIQUE MA CHÉRIE MA BIEN AIMÉE MA BIENVEILLANTE MA JOIE MON SOLEIL MON ANGE MA PETITE FLEUR MON LILAS MON ESPOIR MON BLEU DU CIEL MON PETIT LAPIN MA FEMME MON BOUQUET DE FLEURS BLEUES MON TOUTOU TOI LA MEILLEURE MA PLUS BELLE COMME J’AIME TES CHEVEUX TES SEINS TA BOUCHE TES JAMBES TOI LA PLUS UNIQUE POUR MOI AU MONDE JE VEUX ÊTRE AVEC TOI POUR TOUJOURS ET À JAMAIS CROIS-MOI JE N’AI RIEN D’AUTRE AU MONDE EST-CE QUE TU M’AIMES COMME MOI JE T’AIME MA JOIE MON ÉTOILE LUMINEUSE, est-ce qu’il fallait que je répète ceci encore une fois, comme jadis à Helina, maintenant que le vent souffle et que les oiseaux volent dans le ciel. Je l’ai embrassée encore une fois, je suis sorti de la voiture ; je me suis dégourdi les jambes, qui étaient raides. Le vent me projetait de la poussière dans les yeux. J’avais les lèvres enflées et engourdies à force d’embrasser. Je ne savais pas si c’était ou non un rêve, s’il me restait l’espoir d’un jour me réveil1er. Marina a mis le moteur en marche, fait demi-tour et s’en est allée. Je ne voulais pas monter dormir au grenier, mais je n’ai rien trouvé de mieux à faire. Je me suis arrêté dans un coin de la remise, j’ai allumé une cigarette, mais cela m’a rempli la bouche d’un goût amer. Puis j’ai grimpé par l’échelle. Dans la grange, où le vent ne pénétrait pas, il faisait chaud et étouffant. J’ai regardé ma femme, qui dormait. Elle était seule, manifestement personne n’était venu la rejoindre. Bien sûr, qu’est-ce que j’en savais ? Je me suis couché sans me déshabiller. J’ai essayé de me rappeler quelque chose, mais j’ai vite renoncé. Enfantillage, étape dépassée que cet exercice de mémoire. Moins de mémoire, moins de pensées, moins de tourment. Mes yeux étaient amers, pleins de sable. Ma femme dormait en silence, sans ronfler. Moi aussi je me suis endormi. Le matin elle m’a rappelé que nous devions nous mettre en route. Pour aller OÙ, si tôt, ai-je demandé à moitié endormi, étendu sur la couverture. Elle a dit : nous partons en mer, tu as oublié. Je continuais à ne rien comprendre à rien. Le toit de la remise craquait sous les rafales. Je n’avais pas envie de me lever. Ma femme insistait : tu as oublié que nous devons aujourd’hui aller dans l’îlot ? J’ai demandé : avec Édouard ? Elle ne m’a pas répondu, mais je me suis levé et j’ai retrouvé la mémoire. Ah oui, l’îlot, une heure de traversée. J’ai enfilé mon gros pull-over, en dormant j’avais commencé à avoir froid. Nous avons descendu l’échelle. J’ai été forcé d’admirer le changement qui s’était produit dans la nature. De gros nuages défilaient au-dessus de la cour à basse altitude, le vent m’empêchait d’avancer. J’ai grogné ils ont choisi le bon moment pour un voyage en mer. De nouveau ma femme s’est abstenue de me répondre. Je ne voulais pas donner une mauvaise impression. Un mâle m’avait convié à un nouveau duel. NOUS ALLIONS À LA RENCONTRE DE LA TEMPÊTE ET DE LA MER. Je devais m’y résigner car cela allait de pair avec L’AMOUR et L’AMOUR était le but qui nous avait fait venir ici, dans les îles. Nous sommes partis sur la route, nous sommes arrivés en ville en stop, de là au port. À chaque arrêt le nombre de voyageurs se réduisait. À la fin il ne restait plus dans le bus que le chauffeur et nous trois. Nous sommes descendus au port. LA MER était gris foncé et désagréablement agitée. Je n’ai pas eu une idée exacte des vagues avant que nous n’arrivions sur le débarcadère. Il était noyé d’eau, des lames écumantes s’abattaient contre les poteaux et la terre ferme sous mes pieds ne cessait de trembler. Nous étions arrivés au bout du ponton. Près de moi, dans le brouillard gris, s’élevait, ruisselante, l’échelle en fer d’une grande grue. Sur un arrière-plan d’éléments aquatiques déchaînés claquait un panneau au texte absurde : " Baignade interdite ". L’eau arrivait jusqu’à nous, portée par les vagues les plus hautes, bientôt nos pantalons furent trempés. Où allons-nous ? demandai-je et au même moment Édouard me fit un signe de tête encourageant en clignant des yeux, de telle sorte que je ne pus m’empêcher de me sentir mal à l’aise, indépendamment de ma volonté. Nous sommes provisoirement allés nous mettre à l’abri dans le port. Les vitres des fenêtres emplissaient toute la pièce du fracas de leurs claquements. Nous nous sommes assis sur un banc, il n’y avait pas d’autre mobilier. Je ne comprenais pas ce que je faisais là, quelle était ma fonction. AH OUI, ME BATTRE POUR MA FEMME. Elle était là, dans son imperméable engommé. Nous avons regardé dehors, pas âme qui vive sur le débarcadère. Un ou deux bateaux se balançaient, livrés aux vagues. Ainsi s’écoula près d’une demi-heure. Personne n’est entré dans la pièce où nous étions. Finalement Édouard est sorti à la recherche d’un passeur. Les vedettes de la poste devaient se rendre sur l’îlot. Elles partent, paraît-il, par n’importe quel temps. Nous sommes restés en tête à tête. Je n’étais plus capable de donner aucun nom à Helina. Elle était appuyée sur le coude, les yeux fixés sur la fenêtre couverte d’une eau qui coulait sans discontinuer. L’espace d’un moment, j’ai revu mon père qui arrivait dans le vacarme du palais des mariages sans cravate, et moi qui lui ordonnais d’en mettre une sur le champ. Il s’était alors accroupi au bout du couloir et d’une main gauche et hésitante avait commencé à chercher sa cravate au fond d’un vieux cartable qui me faisait honte. Quelqu’un, en sortant du garde-manger, l’avait bousculé avec la porte de telle sorte qu’il était tombé à genoux. Ma femme était assise et regardait la fenêtre couverte d’une eau sans fin. Une femme ne se tiendra pas devant une bête pour se prostituer à elle. Ne vous souillez pas avec pareille chose. CAR LE PAYS A ETE SOUILLÉ ET JE PUNIRAI SON INIQUITÉ DE TELLE SORTE QU’IL VOMIRA SES HABITANTS. Inopinément Édouard est rentré, le visage dégoulinant. Il s’est écrié : la barque part tout de suite ! Je me suis aussitôt levé en hésitant. Vite, nous pressait Édouard. Je suis sorti sur les talons de ma femme, maintenant elle était vraiment indifférente. Entre deux bateaux de plus grande taille était ballotté un petit bateau à moteur que je n’avais pas remarqué auparavant. À l’avant, un homme s’affairait en nous faisant signe de la main. Nous nous sommes glissés dans la barque, il a largué les amarres et notre lien avec la terre a été rompu. Quand nous eûmes quitté le havre, la tempête s’empara de nous. Tantôt nous plongions vers la proue, tantôt nous grimpions, le moteur lancé à plein régime, le long d’une lame haute comme un immeuble de plusieurs étages. Nous nous accrochions aux câbles, à aucun moment nous ne sommes descendus dans le cagibi, bien que le passeur nous ait plus d’une fois invités à y aller. L’eau chaude cravachait nos visages. Je désirais de toutes mes forces que les lames nous prennent de plein fouet, mais notre route manifestement ne le permettait pas. Alors que nous avancions pratiquement en biais contre les montagnes d’eau, j’ai cru plus d’une fois que notre barque ne retrouverait plus l’équilibre. Le visage de ma femme était ruisselant et Édouard la serrait contre lui. Moi j’étais debout dans mon coin, près de l’autre bord, et je n’étais intéressé ni par ma femme ni par Édouard. Je voulais retourner sur LA TERRE ferme. Aucun d’entre nous ne savait encore que nous avions affaire à une tempête qui aura laissé jusqu’à présent (1967) sur terre et sur mer des traces nombreuses et ineffaçables. Très peu sur la côte le savaient. L’ouragan avait arraché les antennes radio, toutes les liaisons étaient interrompues. L’horizon était tout entier couvert de nuages bas et de poussière d’eau et je savais que lorsque viendrait la lame fatale qui allait ensevelir notre bateau, la dernière image qui me resterait de la vie ce seraient ces deux êtres enlacés, ma femme et Édouard, leurs lèvres bleuies et leurs yeux figés. J’écoutais nerveusement les hoquets du moteur, tout battement raté me gelait le cœur. Mais on s’habitue à tout. Au bout de cinq minutes j’avais retrouvé mon calme et je contemplais les masses d’eau qui s’abattaient sur nous avec une sorte d’indifférence, comme s’il s’agissait de notre état naturel. N’importe comment, plus rien ne dépendait de ma volonté. OH AIME-MOI AUSSI LONGTEMPS QUE TU POURRAS, OH AIME-MOI AUSSI LONGTEMPS QUE TU EN TROUVERAS LES FORCES. Terre ! s’écria Édouard au bout d’un temps infini. À travers la pluie quelque chose d’incertain se profilait : un bout de forêt, un port, une maison. Nous nous approchions obstinément de la terre ferme. Nous étions désormais protégés par l’îlot, les vagues étaient moins hautes, mais non moins agitées. La mer nous ballottait nerveusement dans tous les sens et pour la première fois j’ai senti que j’allais avoir mal au cœur. J’inspirai puis expirai profondément, les yeux rivés sur les contours de l’île. On distinguait déjà le port, quelques arbres isolés sur la plaine derrière la maison et sur le toit de la baraque du port, ce qui restait de l’antenne radio. DANS LA MAISON j’ai sorti de mon sac une bouteille d’eau-de-vie, j’en ai proposé à Helina et à Édouard, j’en ai bu également, mais l’alcool ne m’est pas monté à la tête. Ce n’est qu’après avoir avalé le contenu d’un verre à thé que j’ai commencé à me sentir réchauffé de l’intérieur. Les gens du pays nous regardaient avec étonnement, sans savoir ce qu’il fallait penser de nous. Leurs garçons étaient partis l’avant-veille pour la capitale. En plus de nous, il y avait encore, assis dans un coin, un journaliste de télévision, mais il parlait excessivement peu, se contentant de sourire à nos paroles. Je me suis affalé sur le divan, j’ai appuyé la tête contre le mur, j’ai fermé les yeux. La maison, sous moi, ondoyait. À l’autre bout de la table, Helina et Édouard. Comment avez-vous pu vous mettre en route par un temps si affreux ? demanda la maîtresse de maison, qui nous dévisageait d’un œil inquisiteur. Nous avons pu, un point c’est tout, ai-je répondu au nom de tous par une phrase qui ne voulait rien dire, comme ça, tout simplement. Le journaliste de télévision souriait dans son coin. Que peut deviner un journaliste télé de notre grande fête d’été, de notre grand rêve d’amour ? Pas un homme sain d’esprit ne peut le comprendre. Je refermai les yeux sans davantage me soucier de l’ondoiement de la maison. Parvenaient à mes oreilles des fragments isolés de répliques, quelqu’un soupirait, quelqu’un décrivait quelque chose. Je n’avais pas envie de me forcer à suivre la conversation. On a apporté sur la table des pommes de terre, de la viande et une sauce. Nous avons approché nos chaises et j’ai servi de l’eau-de-vie à tout le monde. J’ai levé mon verre en premier sans me soucier des autres. Le journaliste de la télévision m’a fait malicieusement de l’œil et nous avons bu. Par la petite fenêtre on apercevait un bout de pré pris par la tempête, avec ses noisetiers battus par le vent. J’ai eu l’impression que le temps, dehors, s’était légèrement éclairci, j’ai attiré l’attention des autres sur ce fait. Dans l’après-midi le temps va se lever, dit notre hôte, le vent va chasser les nuages. Le journaliste télé repoussa loin de lui son assiette, s’approcha de la fenêtre et examina le ciel. On pourra bientôt y aller, il y a déjà de la lumière qui filtre parmi les nuages ; il avait dit cela de manière quelque peu énigmatique, mais je n’avais pas envie de me torturer l’esprit à chercher ce qu’il avait en tête. Puis il a bâillé un coup, il a mis son manteau, il est sorti de la pièce. J’ai allumé une cigarette et j’ai contemplé Helina. Édouard, derrière la table, écarquillait de grands yeux immobiles et de temps en temps émettait un grognement. Comment te sens-tu, ma chérie, ai-je demandé à Helina. Bien, répondit-elle. Resservez-vous, fit la maîtresse de maison. Merci, répondit Helina, c’était très bon mais je ne peux plus. C’était vraiment très bon, répétai-je. Alors le journaliste télé est entré dans la pièce de fort joyeuse humeur. Allons-y. Nous nous sommes levés en remerciant la maîtresse de maison. Nous avons mis nos manteaux, nous sommes sortis. Les nuages se faisaient plus rares, même s’ils filaient toujours aussi vite au-dessus de nos têtes. Nous avons suivi le journaliste à travers le bosquet inondé. Je marchais à côté d’Helina, Édouard venait derrière nous, écrasant des branches et grommelant quelque chose par devers soi. Ce soir la tempête sera complètement passée, dis-je à Helina, qui acquiesça. Est-ce que tu as envie de rentrer à la maison ? lui demandai-je. Oui, répondit-elle, et nos regards se croisèrent. Nous montâmes sur la colline. À cet instant LE SOLEIL émergea de derrière un gros NUAGE qui couvrait LE CIEL tout entier. J’avançais avec prudence afin de ne pas écraser LES ESCARGOTS qui grouillaient littéralement sur le chemin. De là-haut, du sommet DE LA COLLINE, s’étalaient devant nous à contre-jour, vespérale, la CÔTE, et une mer d’après-tempête, bleu foncé, presque NOIRE, en MOUVEMENT perpétuel et même l’HERBE, dans le contre-jour, semblait noire. Tout était plat, à une exception près : en bas sur la berge, en ruines, UNE REMISE À FILETS ; le soleil nous aveuglait, c’était un paysage MORT qui s’ouvrait à nos yeux, balayé par le vent, curieusement illuminé, lugubre comme l’apocalypse. J’ai pensé : il en va donc ainsi, la mer plate et un soleil ardent, écrasés par un nuage géant. Les caméras étaient placées en triangle à côté de la remise à filets. Le journaliste nous a demandé de courir et de jouer au chat. Je n’ai pas voulu discuter avec lui et nous sommes descendus en courant sur la plaine. Ma femme s’est mise à courir devant en criant, moi sur ses talons. J’ai plusieurs fois trébuché dans l’herbe mouillée, m’étalant la tête la première, mais je me suis relevé pour continuer ma course en boitant. Édouard a touché Helina avant moi ; elle s’est retournée à la vitesse de l’éclair et s’est mise à me poursuivre. J’ai couru tout droit vers la mer, je n’y voyais rien tant LE SOLEIL, au milieu de ce paysage sombre, était éblouissant. Je n’ai amorcé un virage que lorsque j’ai senti mes pieds s’enfoncer dans le sable du rivage. J’ai longé le bord de l’eau, les poumons pleins d’air à n’en plus pouvoir, mais Helina m’a attrapé et elle m’a touché la main. Je me suis mis alors à poursuivre Édouard et pour cela il a fallu que je remonte sur la butte. Lui attendait très tranquillement que je m’approche, puis il a fait un ou deux crochets et il aurait filé devant moi si lui aussi n’était tombé par terre. Je me suis effondré à côté de lui et je l’ai touché. Quand il s’est élancé vers ma femme je suis resté sur place, couché par terre, le cœur battant à en défaillir. Ma femme et Édouard couraient en bas au bord de l’eau, misérablement petits face à cette immensité, à cette totalité, comme les tout premiers hommes ; d’après leurs silhouettes on pouvait penser qu’ils étaient NUS. Finalement Édouard attrapa ma femme, et celle-ci se mit aussitôt à remonter la berge pour venir vers moi. Je me réjouis quand le journaliste cria " stop " et fit signe que nous pouvions quitter son champ. Je rejoignis les autres en boitant alors qu’on commençait devant les caméras à interroger les habitants de l’île. Cette petite course m’avait redonné goût à la vie. Nous sommes allés visiter l’ancienne école, nous avons regardé les travaux de construction de la nouvelle, nous avons parlé de l’île avec l’un des habitants. Le soir cependant, on nous a installés tous les trois dans la grange, sur le foin. Nous nous sommes couchés entre des draps blancs. À hauteur de ma tête, entre deux branches, il y avait une fente, j’ai regardé à l’extérieur. Le ciel était à présent tout à fait net, bien que le vent soufflât comme avant. Le monde semblait sorti d’une grande lessive. Nous sommes restés assez longtemps couchés en silence. Puis Édouard a dit qu’il devait sortir. J’ai attendu qu’il fût descendu le long de l’échelle et me suis tourné vers ma femme. Pardonne-moi, lui dis-je, je dois te dire quelque chose. Eh bien, fit-elle. Le fait est que nous devons nous quitter. Elle ne dit rien, supposant de toute évidence que j’allais me mettre à lui faire des histoires à propos d’Édouard. Je l’informai : j’aime Marina. Quelle marina ? me demanda-t-elle, avec une minuscule, comme si elle ne comprenait pas que je parlais d’une personne. Marina, celle qui un jour est venue chez nous, tu te souviens, il pleuvait et nous lui avons donné notre parapluie pour la route. Helina resta longuement silencieuse, me fixant tout droit de ses prunelles vides. Eh bien qu’est-ce qu’il lui arrive, à cette Marina ? demanda-t-elle finalement, prise de frayeur. Je l’aime, dis-je. Ma femme se redressa sur le coude et me donna un grand soufflet sur la joue de sa main grande ouverte. Comme les héros de cinéma, je la pris dans mes bras et je l’embrassai. Ce qui m’étonna, ce fut que ses lèvres répondirent, comme si entre nous il ne s’était jamais rien passé du tout. Puis soudain elle s’arracha à moi. Au même moment apparaissait dans la trappe LA TÊTE D’ÉDOUARD. Il comprit tout, sentit que nous nous étions embrassés. Je ne me cassai pas la tête à lui expliquer, je me suis retourné et suis resté étendu sans bouger. Quelques minutes plus tard j’ai entendu

SAMEDI

Helina pleurer. Je me suis demandé si Édouard allait la consoler, mais il s’est contenté de grommeler quelque chose dans sa barbe. Il fut un temps ou j’attendais sous la pluie, pendant des heures, le retour de ma femme dans la nuit, dans le noir. Maintenant tout cela me paraissait soudain excessivement comique. J’ai essayé de toutes mes forces de ne pas rire, mais sans succès, et j’ai pouffé. C’est de moi que tu ris ? m’a demandé Édouard tout doucement. J’ai répondu que quelque chose d’amusant venait de me passer par la tête. Tiens, quoi donc ? a demandé Édouard. Alors j’ai raconté : un jour, j’étais petit garcon, des hommes sont venus en voiture pour le sauna. Notre sauna se trouvait dans la vallée au pied de la colline, dans la forêt. Ils sont allés jusqu’à la cabane en voiture, ils étaient soûls. Ils sont donc descendus au sauna, mais après plus moyen de remonter. Je me rappelle ces hommes nus pousser la voiture et vociférer. Après on a apporté des chevaux, et c’est seulement ainsi qu’on a pu dégager et récupérer la voiture. Naturellement mon histoire n’a fait rire personne. J’entendais le hurlement du vent là-haut, dans le ciel, j’avais les poumons remplis d’air marin. Je fus saisi de tristesse, j’avais une boule dans le gorge comme si j’avais mangé une pomme et que des morceaux étaient restés bloqués. Je me dis qu’on ne retrouverait plus les jardins du paradis, que les homme étaient perdus. Je me suis levé, me suis rhabillé sans adresser la parole aux autres. Personne d’ailleurs ne m’a rien demandé. Ils ne dormaient pas, mais ils n’osaient pas bouger. Je suis descendu par l’échelle et j’ai traversé l’herbe trempée, le rivage désert, en direction de la mer. Celle-ci était claire et froide et voilà que la fin de l’été était de nouveau là. C’était l’automne qui m’environnait, qui pénétrait dans mes poumons, qui me mouillait les pieds. Le ciel s’était levé, il était si haut qu’il avait cessé d’exister. Je me suis assis sur une pierre au bord de l’eau et j’ai échafaudé des plans : comment quitter les lieux au plus vite ? À la nage, en barque ? comme Léandre ? Par-dessus l’Hellespont ? Nous étions déjà samedi, le travail m’attendait dès lundi, les vacances étaient terminées, j’allais retrouver mon bureau, les réunions, les invectives dans les couloirs. D’ailleurs, sur le principe, c’était toujours la même chose, et parce que tout était toujours la même chose cela ne devait pas durer. Qu’importent les informations sur la situation internationale ou les pronostics de la météo – n’importe comment le cœur de l’homme pressent avec une désespérante précision l’approche de la guerre et de la tempête. Je suis resté longtemps assis, mais quand je me suis levé pour rejoindre les autres et enfin pour me coucher et dormir, ils étaient encore éveillés et Helina pleurait. Mon cœur avait enfin trouvé la paix. Je me suis couché à côté d’eux. Je n’ai pas tardé à m’assoupir. Une seule fois je me suis réveillé, sur quelque chose qui ressemblait à des chuchotements. J’ai fait un mouvement, et un silence total est tombé de nouveau. J’ai respiré longuement et profondément. Au bout de quelques minutes j’ai entendu Édouard chuchoter : je ne peux plus vivre sans toi, je ne croyais pas que tu pourrais me tromper comme ça, tu n’es pas une femme, tu es le Diable, les moines avaient bien raison de détester les femmes, j’éprouve en ce moment ce même sentiment, comment peux-tu en un instant tout réduire à néant, enfin réfléchis, j’ai déjà trouvé un appartement à Tallinn, tout, tout ce dont nous avons parlé, vivre ensemble, qu’est-ce que je dois faire à présent, est-ce que vraiment tout est fini, est-ce qu’une femme peut vraiment tout détruire de cette façon, tout ce qui est beau ? Tais-toi, murmura ma femme. Le vent continuait à souffler sur la crête du toit. Je me suis rendormi. Le lendemain matin j’étais seul dans le grenier, j’ai eu peur – est-ce qu’ils m’avaient vraiment abandonné ? Je me suis habillé en toute hâte et j’ai regardé par la porte. Ma femme et Édouard se promenaient le long du chemin vicinal, en silence. C’est tout aussi silencieusement que nous sommes allés au port. Le barque était cette fois pleine de monde, la mer commençait à se calmer, même si l’embarcation tanguait toujours de telle sorte que j’en eus mal au cœur. L’eau qui jaillissait par dessus bord n’était plus chaude comme la veille, elle était glacée. Mais le danger était passé. Je n’ai pas regardé Édouard dans les yeux, la nuit avait creusé entre nous comme une fêlure, nous n’avions plus rien en commun. Soudain je fus pris de pitié. Je me suis penché vers lui et lui ai demandé tout bas s’il ne voulait pas, ce soir avant notre départ, nous jouer un peu de violon. Il sursauta comme si je l’avais frappé. J’ai répété : non, vraiment, je suis sincère, joue-nous du violon, je ne t’ai jamais entendu jouer, ne va pas croire que je me moque de toi, je ne peux même plus demander la chose la plus naturelle : toutes ces journées que nous avons passées ensemble et pas une seule fois tu n’as joué pour moi. Si es UN ARTISTE, il faut que tu le fasses. Pourquoi, demanda-t-il tristement. Je ne sais pas, répondis-je, j’ai le sentiment qu’il doit en être ainsi. Il eut un grognement triste. La barque accosta. Je vous suis, dit Édouard, je vais chercher un taxi. Pas besoin, nous pouvons nous débrouiller, dit ma femme. Ce serait vraiment sympa de ta part, dis-je. Au même moment, nous avons trouvé une camionnette qui a accepté de nous prendre en stop pour nous emmener jusqu’à notre lieu de villégiature. Nous avons fait le voyage à l’arrière en compagnie d’ouvriers et les hommes ont regardé ma femme en toussotant de manière significative et j’ai eu le sentiment que le premier septembre était arrivé et que bientôt ce serait la rentrée. Quand nous sommes arrivés à notre plage l’un des hommes a aidé ma femme à se glisser à terre, moi je me tenais les mains dans les poches, à côté. Nous avons rassemblé nos affaires dans la grange. Le tout très vite. Puis j’ai dit que j’allais sur la plage. Est-ce que cette nuit-là tu étais avec cette femme, m’a demandé Helina, d’ailleurs je ne dormais pas quand tu es arrivé. Oui. Elle m’a de nouveau interrogé : où ça ? Avec elle. Et tu n’as pas honte. Elle était étonnée. Non. Je n’ai pas HONTE. Qu’est-ce que je vais devenir alors ? Et depuis quand ça dure ? a demandé ma femme. Je ne sais pas. JE NE SAIS PAS. JE NE SAIS PLUS RIEN. J’ai dit : il faudrait payer la location, c’est toi qui as l’argent, ça fait dix roubles. Elle n’a rien dit. Donne-moi dix roubles. Elle me les a donnés. Je me suis rendu dans la grande pièce où la vieille femme était assise au milieu de ses fleurs. Elle nous a demandé si nous nous étions plus. J’ai dit oui. Elle a dit que nous avions été très gentils et très tranquilles, que nous allions bien ensemble et elle a aussi demandé si nous avions des enfants. J’ai dit pas encore, nous sommes très à l’étroit. Vous aurez de beaux enfants a-t-elle dit. J’ai souri, je lui ai serré sa main osseuse et j’ai ajouté que nous reviendrions certainement l’année prochaine. En sortant de la maison je suis allé directement sur le rivage et j’ai nagé longtemps, faisant des allers-retours le long de la berge. Le soir approchait, le dernier soir. Quand finalement je suis retourné vers la maison, un taxi était arrêté devant et Édouard attendait sous la trappe du grenier. Nous avons mis nos affaires dans la voiture. Nous sommes repartis pour la ville. La chaleur n’avait pas diminué, la voiture roulait fenêtres ouvertes, mais je transpirais et m’essuyais la figure avec ma manche. Au-dessus de la lagune, des oiseaux tournoyaient, engourdis. Dans les rues des humains engourdis cheminaient, des chats couraient dans la poussière. De nouveau le chagrin me serra le cœur. Édouard nous emmena pour la nuit (notre avion ne repartait que le lendemain matin) dans la maison inhabitée de sa tante. Le jour déclinait, la chaleur commençait à tomber. Édouard disparut dieu sait où. Je me suis recroquevillé sur les marches devant la maison, le temps était figé, les branches immobiles. Ma femme est allée quelque part, elle a dit quelque chose. Je ne pensais à rien. Le nuit tombait. Quelqu’un parlait dans le jardin d’à côté. Tout, tout était figé. TOUT. Je suis entré dans la maison. Au mur, des photos jaunies. Ma femme était allée se coucher, sous une vieille couverture, dans un vieux lit. L’espace d’un instant le silence fut brisé par des soldats qui passaient devant la maison en défilant. Puis tout fut de nouveau immobile. On a frappé à la porte. Édouard est entré, son violon à la main. Ma femme a tourné la tête vers le mur. Édouard a sorti une bouteille de vin, l’a posée sur la table. Il a pris son violon, s’est mis à jouer. Il a joué longtemps. Il a posé une question, j’ai répondu. Il est parti. Je suis allé me coucher. Ma femme a dit : attendons un peu, laissons les choses se clarifier, nous devons arriver à voir clair en nous, c’est notre faute à tous les deux, nous nous sommes aimés trop peu, nous aurions dû avoir un enfant, mais nous sommes faits l’un pour l’autre, tu te souviens, c’est toi qui l’as dit, et tu m’as dit aussi que j’étais ton rayon de soleil. Elle se serra contre moi. Elle parlait, et moi j’éprouvais une excitation sexuelle. Elle fit tout pour m’exciter encore davantage. Je fis ce que j’avais à faire. J’ai dit : MA FOLLE, MA DÉMENTE, MA MALADE MENTALE, MA FRAPPADINGUE, OUI, QU’EST CE QUE TU VAS DEVENIR. Elle a dit qu’elle n’avait jamais été aussi bien avec moi. Elle a pleuré et m’a caressé la joue. Alors on a frappé à la porte. J’ai dit entrez. C’était Édouard, il est entré, s’est assis au bord de notre lit et a dit : Helina m’aime, mais elle n’est pas capable de décider, tu m’entends, c’est moi qu’elle aime. J’ai dit c’est son affaire. Il parlait en se cramponnant convulsivement à notre couverture : tu te rappelles, Helina, ce dont nous avons discuté, tu te rappelles, tu as dit que j’étais le seul être sur terre que tu aies jamais aimé, le seul qui t’ait jamais comprise. Helina n’a

DIMANCHE

pas dit un mot. Il continuait à parler, assis au bord du lit : tu dois prendre une décision, Helina, sinon tout est fini. Elle gardait le silence. Il a dit : qu’est-ce que l’AMOUR, qui peut y croire, à quoi peut-on CROIRE. Elle gardait le silence. Édouard se laissa glisser par terre à genoux, au bord de notre lit, ses longs cheveux moelleux se répandirent sur le tapis rugueux. D’une voix monotone, il répéta : HELINA, HELINA, HELINA, HELINA, HELINA. Je fus soudain pris d’horreur. J’avais honte d’être nu : le hasard a voulu qu’aujourd’hui je sois l’élu. De quel droit ? Il répétait : HELINA, HELINA, HELINA. Il répétait le nom de son assassin. Elle gardait le silence. Je ne supporte pas de regarder une femme assassiner quelqu’un. Les yeux vitreux d’Helina regardaient par la fenêtre, une branche bougeait dans la nuit noire, par-ci par-là, comme si quelqu’un donnait à entendre qu’il aimerait bien faire quelque chose, si seulement il pouvait. Édouard s’affaissait de plus en plus, comme si une presse pneumatique invisible l’écrasait, l’aplatissait. Un méchant sanglot sortit de sa gorge. Ma femme déglutit, mais elle ne bougea pas, elle attendait. Eh bien je m’en vais, dit Édouard d’une voix tremblante. Il se leva. Je bondis aussitôt du lit, je voulais être avec lui. Notre capacité de résistance à tous a des limites. QUE LE CIEL NOUS DONNE LA FORCE DE VIVRE. QUE LE DIABLE NOUS ACCORDE DU SANG FROID. Que les aliments nous donnent des vitamines. Édouard se dirigea vers la porte. Je passai un pantalon et me précipitai sur ses pas. Son visage était comme mort. Sur la balance de la chance, un plateau s’était abaissé, l’autre s’était relevé, double mouvement dénué de sens. Nous avons descendu les marches ensemble. En tête à tête, dans le jardin envahi par les mauvaises herbes, dans le noir. Le ciel était plein d’étoiles, et donnait l’impression que derrière la voûte il y avait de la lumière. Il faisait frais, je tressaillis. Je proposai à Édouard une cigarette. Il l’accepta, mais sans feu, il était debout, la cigarette éteinte pendant au coin de sa bouche. OH AIME-MOI AUSSI LONGTEMPS QUE TU VIVRAS. Pourquoi ? Pour quoi ? Nous écoutions les voix de la ville : un chien aboya quelque part, une voiture isolée passa au loin. Tu joues merveilleusement bien du violon Édouard, dis-je. Il rit tristement, soupira. Mouais, dis-je. J’avais honte. J’y vais, dit-il. Je lui ai demandé : non, reste encore, regarde la nuit comme elle est belle. Il faut que j’y aille, tu t’es montré plus fort que moi. Je n’aurais jamais cru que tu t’avérerais plus fort que moi, dit-il. Est-ce que cela t’oblige à partir tout de suite ? demandai-je. Je te dirais bien de la prendre, cette femme, prends-la, je n’en ai plus besoin, pour moi elle est libre, mais comment diable puis-je savoir de quelle manière tu vas reconquérir son cœur, moi je ne peux pas t’aider. Elle M’A AIMÉ, dit-il. Moi aussi, elle m’a aimé, et elle T’AIMERA sans doute de nouveau, si tu sais t’y prendre, le consolai-je. C’est fini, dit-il. J’ai acquiescé : moi aussi. Mais moi JE L’AIME, dit Édouard. Aime-la, dis-je. OH AIME AUSSI LONGTEMPS QUE TU POURRAS. Une sorte de cri bref sortit de sa poitrine. Il disparut comme une ombre dans le noir. Le ciel était toujours plein d’étoiles. Je suis rentré dans la chambre où ma femme m’attendait avec un sourire désemparé. Je me suis couché à côté d’elle, en me gardant pourtant de la toucher. Nous étions couchés sur le dos, côte à côte, sans dire un mot. Il me revint à l’esprit que le morceau qu’Édouard nous avait joué était un passage d’un concerto de Paganini, peut-être le cinquième, mais je ne suis pas un expert en matière de musique. Moi aussi je ne suis qu’un assassin. Tu ne veux pas parler avec moi, demanda ma femme d’une voix frissonnante. Non, pardonne-moi, non. Je te l’ai dit, essayons de voir clair en nous, répéta-t-elle. Je n’ai pas répondu, j’en étais incapable. Tout me revenait en mémoire. Comment dans l’obscurité du parc, sous les arbres, nous nous étions dit pour la première fois que nous nous aimions. Comment par les nuits d’hiver nous étions allés nous promener, et nous nous étions mutuellement jeté à la figure la neige qui couvrait les branches. Comment nous avions fait des bûchers de la Saint-Jean. Comment nous nous étions fait des cadeaux pour nos anniversaires. Comment nous avions reçu des invités. Comment nous avions rêvé de notre avenir commun et d’un appartement meilleur. Comment nous étions allés à Moscou. Comment nous avions fait du ski ensemble. Comment nous avions été malades ensemble. Comment nous avions nourri un chat errant. Comment nous avions passé nos Noëls. Comment nous avions pleuré le malheur d’un ami. Comment nous nous étions préparés ensemble à nos examens. Comment nous avions vu ensemble l’incendie de l’université. Comment nous nous disions toujours tout l’un à l’autre. Comment à l’époque où nous manquions d’argent nous avions vendu des livres aux bouquinistes. Comment nous avions dansé. Comment nous nous étions aimés. Comment nous avions vécu. L’heure avançait lentement. Ma femme avait fini par s’endormir. J’attendais, j’attendais, l’avion devait partir à huit heures. À cinq heures et demie je me suis levé et j’ai essayé de lire le livre que j’avais apporté. L’article d’Enzensberger : le 26 août 1880 naissait à Rome Guillaume Albert Wladimir Apollinaire Kostrowitsky. Le temps s’était arrêté, il se remit en mouvement, s’arrêta de nouveau. À six heures et demie je réveillai Helina. Elle avait les yeux rouges et gonflés. Elle avait peu dormi. Nous sommes partis en silence dans la rue, c’était un dimanche matin, vide, vide, vide. Brumeux. Les bus ne circulaient pas. Nous avons dû aller à pied au centre ville jusqu’à la navette pour l’aéroport, où les voyageurs ensommeillés piquaient du nez. Nous nous sommes assis, tout le monde avait remonté les cols, en silence, comme si nous rentrions à la maison après une grande fête. Comme si entre nous jamais rien ne s’était passé, comme si nous nous étions réveillés après un cauchemar, comme si nous étions seulement en 1966. Puis le bus est parti. Et voilà, notre tour dans les îles est terminé, me suis-je dit, quelque chose de passé, la vie continue. Helina semblait sourire, d’un sourire reconnaissant. Je pris sa main glacée dans la mienne. Ses mains étaient continuellement glacées, elle souffrait d’une mauvaise circulation. Moi j’ai regardé par la fenêtre, les arbustes et les cimes des arbres qui ressortaient du brouillard. Déjà on apercevait l’aérogare. Maintenant aussi le garde-frontière s’est montré content de moi, il ne m’a pas accordé plus d’attention que nécessaire. L’avion a décollé, il a survolé à basse altitude le coin de l’île. La terre perdait de son caractère concret et se transformait en carte, j’ignore si Édouard regardait l’avion qui s’élevait, l’avion qui survolait la mer à basse altitude, au-dessous de nuages eux-mêmes très bas, et au loin, mon pays tout entier était lessivé, trempé, et nous sommes tombés dans un trou d’air, et nous sommes remontés, et un enfant s’est mis à vomir et moi, crispé, je pensais : qu’est-ce qui va se passer, je réfléchissais, mais ma pensée était spasmodique, elle s’était arrêtée, un instant j’ai pensé que l’avion aussi s’était arrêté, mais non, il s’obstinait, il poursuivait son vol, toujours plus bas, presque à hauteur des arbres, par-dessus les chablis tout récents, par-dessus l’Estonie, où il ne reste plus qu’à aimer, car toute autre activité paraît mensongère, voire un peu maladroite, et chaque tour d’hélice, chaque mètre nous rapprochait de la station balnéaire d’où nous étions partis une semaine auparavant, et maintenant nous étions de retour et je ne savais pas qui était remonté de l’enfer et grâce à qui. Il n’y avait rien à faire, je distinguais déjà le château d’eau et les établissements de bains, tout blancs, au bord d’une mer toujours aussi agitée, telles des boîtes d’allumettes, et l’avion a décrit un virage, il est descendu vers la surface et j’ai attendu le choc et l’explosion, mais soudain le silence est tombé et la porte s’est ouverte. Je suis descendu le premier, j’ai aidé ma femme à sortir en la tenant par la main et j’ai pris nos affaires. Les jambes bourdonnantes, nous avons traversé le champ. Devant l’aérogare j’ai posé nos bagages par terre, je me suis excusé et je suis parti en quête des WC. Chemin faisant je me suis arrêté, j’ai fait demi-tour, je me suis arrêté de nouveau et je suis reparti. Les WC étaient à l’arrière de l’aérogare. J’ai fait un pas vers la cuvette et j’ai regardé par la fenêtre, une grande fenêtre souillée de crottes de mouches. Les orties et saules ondoyaient au vent. J’ai secoué les vitres, j’ai ouvert la fenêtre, je me suis faufilé à l’extérieur en me blessant la main contre les pierres chaulées et j’ai sauté dans l’herbe molle. Heureusement pas une seule fenêtre ne donnait de ce côté. Je me suis mis à courir, comptant sur le fait que le bâtiment me dissimulerait au regard de ma femme, qui était restée devant l’aérogare avec les valises. Bientôt je gagnai une butte, je la franchis et descendis dans un vallon. Je n’avais plus besoin de courir. Je continuai mon chemin au petit bonheur la chance, les pantalons pleins de bardane ; je balayai du regard alentour, en quête de points de repère. Au loin, des poteaux téléphoniques ; je me dirigeai vers eux. Je ne m’étais pas trompé : bientôt j’aperçus la grand-route. Je partis dans une direction qui devait être celle de la ville. Au bout d’environ cinq minutes j’ai entendu le grondement d’un camion et j’ai levé la main ; il s’est arrêté, je suis monté à l’arrière en me glissant sous la bâche au milieu des tonneaux de poisson. Les tonneaux étaient en équilibre instable, je les retenais des deux mains. Je n’avais pas le temps de faire autre chose, sans parler de réfléchir. Quand au bout de quelque temps j’ai passé la tête par la bâche, j’ai vu que nous étions arrivés dans la station balnéaire où avec ma femme nous nous sommes promenés et nous avons passé tous les étés. Les gens étaient parfaitement insouciants, nul ne soupçonnait ma présence sous la bâche. Nous avons tout aussi heureusement franchi le poste de police. Le camion s’est arrêté devant la gare routière, j’ai bondi et je me suis précipité à l’intérieur, vers les caisses, veillant à ne regarder personne dans les yeux. Ici non plus, apparemment, personne ne m’a reconnu. J’ai eu de la chance et j’ai trouvé de la place dans un car qui partait pour Tõrva un quart d’heure plus tard. Tõrva était à une soixantaine de kilomètres de Tartu, une bagatelle. Je n’ai pas voulu attendre sur place, je suis entré dans l’autocar. Le soleil passait par la fenêtre, j’ai été pris de sommeil. Je n’avais rien sur moi hormis mon porte-monnaie, un stylo à bille et mon passeport – non, mon passeport aussi était resté dans la poche latérale de mon sac de voyage. Je fermai les yeux et tout se mit à vaciller, comme si j’étais ivre, sur la mer ou en l’air. J’ai dû ouvrir les yeux et fixer un point précis. Pour la première fois j’ai compris ce que signifiait un car, un car de ligne. J’ai compris qu’il signifiait juste ce qu’il signifiait pour moi. Ce qu’il a toujours signifié. Ses feux arrière rouges ont disparu dans la nuit. Ses phares avant, blancs et aveuglants, sont venus de la nuit. Il a été difficile d’en sortir. Il a été difficile d’y pénétrer. Il a été étendu dans un fossé les roues tournées vers le ciel et j’en suis sorti en passant par la fenêtre. J’en suis sorti comme d’un tombeau. Oui, je l’ai fait. Il a signifié l’Obscurité, et j’ai écrasé ma femme contre mes genoux et je l’ai embrassée machinalement. Je me suis réveillé dans le car vers minuit, alors que la lune des steppes brillait à ma fenêtre. J’ai écouté raconter des vies, par une bouche qui sentait l’eau-de-vie. Il a été mon dernier refuge dans le vent glacé de la mer. Il a signifié attente, impatience et douleur. Et puis encore loups, élans et cerfs. Il a signifié l’Estonie. La fuite, la soumission. Maintenant il signifiait aussi l’autocar. Je ne sais pas pourquoi. Cette absence de signification ne comportait pas de jugement de valeur, loin de là. Je sentais que j’avais devant moi quelque chose de tout à fait ordinaire. Plusieurs heures de quelque chose d’ordinaire. Le contact de la peau avec le métal, le contact de la peau avec le verre. Le contact du verre avec le métal. Le contact de l’air avec le métal et avec la peau. Continu, sans frisson. Un peu mort. Je traversais l’Estonie. Comme en mon temps. Comme dernièrement. Tantôt je dormais, tantôt non. Les arbustes poussaient sur la terre, les maisons étaient bâties sur des fondations. Les coqs étaient plus gros que les poules, ils avaient une crête. Les fleuves allaient dans une direction donnée. Les voitures avaient des roues, la plupart des tracteurs aussi. Sur certaines maisons il y avait des drapeaux, sur d’autres non. Les femmes avaient des poitrines plus proéminentes que les hommes. Je reconnaissais mon pays. Demain je pourrais dire qu’hier j’ai vu l’Estonie. Pour laquelle on s’est battu, on est mort, on a écrit, on a joué les fantômes, on a trahi, on s’est marié, on a fait de l’ironie, on a cultivé la terre, on est devenu fou, on a conçu des enfants, on s’est adonné à la rénovation de la langue ou à l’art cinématographique. Pour laquelle on a vécu. Pour laquelle on a estimé que la passion est une invention de l’Europe d’après la Renaissance. Pour laquelle on a estimé que la passion est le phénomène le plus primitif qui soit, éventuellement oriental. Pour laquelle des femmes on été emmurées vivantes, jetées sous des voitures, brûlées sur des bûchers, ont reçu des brocarts en cadeau. Donc, un voyage en car ordinaire. Pour le coup sans ironie. Ordinaire. Un voyage en car tout à fait ordinaire. Et puis Tõrva, une petite ville, le car s’est arrêté, je suis descendu, je me suis retrouvé sur la grande place pavée et poussiéreuse, j’ai aperçu dans le lointain des remises de couleur grise, il y avait des voyageurs en proie à l’ennui, plus loin un buffet. J’y ai bu deux cents grammes d’alcool et acheté quatre sandwiches pour la route. Puis je suis retourné à pas lents vers la gare routière et j’ai étudié les horaires dans une salle d’attente jonchée de mégots. Le car suivant ne partait que trois heures plus tard. Je ne pouvais pas attendre si longtemps, je n’avais pas le temps, j’ai traversé la ville en direction de la grand-route. Le soleil brillait toujours, mais son globe était déjà entouré de cercles arc-en-ciel, et le ciel perdait ses couleurs. Dans un magasin à la lisière de la ville j’ai encore acheté une petite bouteille de vodka et deux cents grammes de saucisson. Puis j’ai retiré mes chaussures et mes chaussettes. L’asphalte égratignait mes pieds blanc. Au bord d’un ruisseau je me suis assis sur l’herbe à l’ombre d’un saule, j’ai bu ma vodka, j’ai mangé le saucisson. L’ivresse ne venait pas, j’avais seulement du mal à plonger les yeux dans la clarté du ciel, aveuglante, brouillée par la brume. Le désir de continuer la route combattait en moi le sommeil. Deux ou trois gamins courant le long du chemin, une nouvelle génération à la conquête du monde. Il était trois heures passées, mais je n’étais plus capable de rien faire. Je me suis jeté sur le pré, la tête dans l’herbe et j’ai revu mon rêve d’enfant : je suis tout petit, de la taille d’une fourmi, je marche dans l’herbe comme si c’était une forêt vierge inconnue, entouré de plantes nouvelles, inhabituelles, immenses, à l’ombre des pissenlits, dans les senteurs sucrées et suffocantes des fleurs de trèfle, je m’y promène avec une petite écolière brune, avec Rees, avec Kristiina, avec celle que je dois protéger des vers de terre et des poules géantes. Tout petit déjà, j’avais une représentation claire de l’espace, pas plus haut que trois pommes je savais qu’en pareille circonstance les distances s’étendent, deviennent infranchissables, parcourir la cour prendrait une journée entière, et le trajet depuis cet endroit, au bord d’un ruisseau inconnu, jusqu’à ma ville, prendrait la vie tout entière, et encore seulement si aucun paysan ne me marchait dessus, si aucune fourmi ne m’entraînait dans son nid. Je serais vieux et tout gris quand j’arriverais enfin à la maison, comme Peer Gynt, je parviendrais peut-être encore à me souvenir de mon plus bel âge près de Rõngu et de mes premières attaques de paralysie dans les environs d’Elva. Louvoyant entre les papiers de bonbons et les bouts d’allumettes, j’entrerais dans une maison que je penserais être celle de mon père, de ma mère ou de ma femme, en tout cas, d’une manière ou d’une autre, à la maison. – À mon réveil tout était de nouveau différent. L’ombre d’une forêt inconnue était tombée sur moi, le silence absolu m’effraya. Je regardai ma montre avec anxiété, mais elle s’était arrêtée pour de bon. Et alors qu’avant, une montre en fonctionnement au poignet, j’avais senti le temps s’arrêter, eh bien cette montre véritablement arrêtée a fait déferler le temps comme un train sur ses rails. Je me suis relevé d’un bond, comme si quelqu’un dans les buissons ou là-haut dans le ciel m’avait patiemment épié depuis un long moment, je suis retourné sur la route en courant. L’obscurité se faisait de plus en plus épaisse, pas une lumière ne filtrait. Pas une. Je suis resté immobile quelque temps, puis je me suis assis sur le bord de la route, puis je suis monté sur l’asphalte à genoux et dans mon for intérieur je me suis mis à parler comme l’écolier puni, à genoux sur les petits pois : où es-Tu maintenant, où es-Tu maintenant, alors que je suis sur une terre étrangère et que je ne sais pas où aller. Je T’en prie viens, viens, une chandelle à la main, viens, afin que je Te reconnaisse derrière la terre lointaine. Oublier tous les jours noirs, tous les ennuis et les tourments, toutes les éclipses lunaires et les tremblements de terre, toutes les grises après-midi, toutes les nuits en pleurs, toute la peur, oublier la rotation de la terre et les comètes qui s’approchent et les comètes qui s’éloignent, oublier les canalisations et les stations de taxi, le mal de tête et les larmes, afin que l’univers devienne tout blanc. LET THE SUNSHINE, LET THE SUNSHINE, LET THE SUNSHINE, LET THE SUNSHINE IN. Mais l’écho de ma voix gelée, enrouée, était si déplacé dans ces ténèbres étrangères, sur cette route étrangère, que je me suis relevé. Je suis parti le long de la route. Je me pressais comme un fou, regardant de temps à autre derrière moi dans le noir, comme si quelqu’un me suivait. J’ai dû marcher trois ou quatre kilomètres, à un moment je me suis mis à fredonner par devers moi une chanson, mais je n’ai pas osé continuer. Enfin j’ai entendu le grondement d’une voiture et des phares sont apparus à travers la forêt. Je me suis arrêté, j’ai plongé des yeux implorants dans la lumière aveuglante qui s’approchait. J’ai levé la main et je me suis avancé vers la voiture plus que la politesse et les règles de la circulation ne l’autorisaient, la voiture s’est arrêtée en faisant grincer ses freins. Le conducteur m’a crié quelque chose dans le ronflement du moteur, qu’est-ce que je traîne sur la route dans cet état. J’ai répondu que je n’étais pas ivre, je l’ai supplié de m’emmener à Tartu, c’était pour moi une question de vie ou de mort. Il a grommelé encore quelque chose dans sa barbe mais il a accepté en ajoutant que je devrais voyager à l’arrière. Il a ouvert la portière arrière, et j’ai constaté que c’était une voiture à pain vide. Je me suis faufilé dans l’espace inconfortable entre les rayons, et le conducteur a refermé la porte de l’extérieur. Obscurité absolue, cahots. Je me suis accroché aux rayons en fer et j’ai bientôt cessé de comprendre où je me trouvais. Combien de temps cela a-t-il duré, je n’en sais rien. Peu à peu ma bonne humeur a commencé à retomber et mon dos à s’arrondir, fatigué qu’il était de la station debout. Soudain j’ai eu peur d’être oublié là, que restait-il en effet de moi ? Qui étais-je ? Un fuyard venant des îles, un hors la loi. Que l’on ne peut plus aimer, que l’on ne peut plus haïr. À qui on n’a rien à demander sur ses entrées et sorties. Que n’importe quel coup de fil peut révoquer. Tout était désormais devant. Tout était désormais une feuille blanche. Comme la neige à Linnamäe, cette neige que mes skis avaient foulée quand j’étais petit garçon – traces uniques sur la pente. Homme de personne sur une terre de personne, dit la chanson. J’avais tout devant moi. Je pouvais encore acheter une voiture. Je pouvais encore devenir parricide. Boucher ou horloger. Établir à mon intention un nouveau code éthique. Écrire un poème. Piller des tombes. M’acheter un nouveau costume. Aménager les quais le long de la rivière, me transformer en parc. Me produire dans des concours de danse. Inventer quelque chose. FAIRE QUELQUE CHOSE DE NEUF. TOUT RÉPÉTER DEPUIS LE DÉBUT. Après un temps infini la voiture s’est arrêtée. Les serrures et les verrous ont grincé, la porte en fer s’est ouverte, j’étais arrivé à Tartu, Tartu dans l’été finissant. Les réverbères étaient allumés, les feuilles bruissaient. J’ai donné un rouble au conducteur et j’ai continué mon chemin dans une longue rue. Je ne regardais ni à droite ni à gauche, je fixais mon ombre noire, qui devant moi tantôt se réduisait tantôt se ramassait, et je me dépêchais comme si j’étais attendu. Je me retrouvai enfin devant une maison sombre à étage, dans une rue transversale. Je jetai un regard alentour, entrai, montai au premier étage, tournai la clé dans la serrure, ouvris la porte et pénétrai dans l’appartement. La pièce avait l’odeur qu’ont toujours les pièces inoccupées qui ont passé l’été sans aération. Je commençai par ouvrir la fenêtre. Puis je me suis assis sur le divan et j’ai regardé autour de moi. Aussitôt quelques papillons de nuit sont entrés, venant cogner contre le mur. À la gare, quelqu’un parlait d’une voix métallique. J’ai parcouru des journaux qui portaient le chiffre du mois de juin. La lampe m’éclairait d’une lumière monotone, sans clignotements. Je voulais savoir pourquoi chaque instant contient tout à la fois, pourquoi le temps et la vie et les souvenirs sont tellement concentrés. Je suis resté assis, assis, assis. Les larmes cachent la beauté du monde, dit la chanson. Depuis mon enfance je suis adulte – est-ce que cela s’achèvera un jour ? J’ai eu l’idée de regarder dans les armoires, mais je n’avais besoin de rien. J’avais à peu près tout. Je me suis jeté le visage dans l’oreiller. L’oreiller n’avait pas odeur humaine. C’était la fin de l’été. Les papillons de nuit entraient dans la pièce. J’étais couché le visage dans l’oreiller. La gare parlait d’une voix métallique. Les papillons de nuit se cognaient contre les murs. Les journaux affichaient le mois de juin. Les papillons de nuit ont effleuré mon oreiller. Je n’ai pas voulu regarder dans les armoires. Les papillons de nuit parlaient d’une voix métallique. L’oreiller n’avait pas goût humain. La gare s’est endormie. La gare est restée silencieuse. Je suis resté silencieux. J’ai dormi. Je n’avais ni odeur ni goût.

Tartu-Tallinn-Pärnu
Hiver 1971-72

Traduit de l’estonien par Eva Vingiano de Pina Martins